‹ L'Année philosophique (volume 3)Chapitre 61 sur 73 · Lettre à Foscarini · texte numérisé non relu

Lettre à Foscarini

aussi ' ». Ceci est tout à fait symptomalique et nous anièue à parler d'une polémique qui a surgi eutre MM. Rey et Duhein. Dans uu article paru dans la Jiei-w de Mrtaplnjsiquc et de Morale de juillet 1004, le premier avait défini la philosophie scientifique du second de la manière suivante : « Dans ses tendances vers uué conception qualitative de l'Univers matériel, dans sa défiance vis-à-vis d'une explication complète de cet Univers par lui-même, telle que la rêve le Mécanisme, dans ses répugnances, plus affirmées que réelles, à legard d'un scepticisme scientifique intégral, elle est la philosophie scientifique d'un croyant. )) M. Duliem bondit sous cette imputation, non, bien entendu, qu'il songeât à dissimuler aucunement ses croyances religieuses, mais se sentant soupçonné dans la pureté et l'indépendance de ses conceptions scientifiques; il répliqua dans deux articles intitulés « Physique de croyant » et insérés dans les Annales de philosophie chrétienne d'octobre et novembre I90o. La parfaite bonne foi de M. Duhem ne fait pas plus doute pour M. Key que pour nous même, et nous ajouterons que létude historique que nous venons de résumer montre clairement que la conception pragmatique de la théorie physique est née, en Grèce, comme un résultat de conceptions diverses qui sauvaient également les phénomènes et entre lesquelles on ne savait comment choisir. Cette conception s'est transmise au moyen âge et, en principe, on peut continuer à lui reconnaître un caractère purement scientifique et philosophique. Mais il étaitdilTicile quelle ne subit pas une déviation, soit de la part des savants peu soucieux d'entrer eu conllit avec les théologiens, soit de la part de ceux-ci, heureux d'écarter par une fin de non-recevoir toute théorie qui aurait prétendu fixer réellement le soleil et mettre la terre en mouvement. En fait, Bellarmin fouruit un exemple caractéristique de cette déviation ; nous avons vu, en efïet, qu'il accordait pleine autorité au témoignage de nos sens pour nous révéler les mouvements vrais Or, (jue fait la science, sinon s'appuyer sur ce témoignage de nos sens et tirer de sa critique des conclusions plus autorisées, mais de même ordre que les premières conclusions tirées par le sens commun ? Heconnaître une pleine autorité à celles-ci, nier celle des autres, n'est-ce pas autoriser à qualifier d'astronomie de croyant celle qu'où en conclut?

1. Eludes de critique et d'histoire relir/ieime. \i. 3U7 cl .'iOS.

Quoi qu'il en soit, ceci ne touclie pas M. Duhein, et il n'y a pas lieu d'insister. Mais que répondrons-nous si celui-ci nous objecte que ces mouvements vrais soutdes mouvements absolus, qui impliquent une métapbysique à laquelle nous ne croyons pas ? Assurément, les mouvements vrais sont seulement des mouvement rapportés à un trièdre de référence tel que les lois expérimentales du mouvement soient représentées par la mécanique théorique le plus exactement et le pliis simplement qu'il se peut faire ; mais alors ce trièdre nous ouvre la connaissance la plus complète qui puisse être des mouvements de l'univers ^

En vain M. Duhem prétendrait-il que la théorie du caractère purement relatif des mouvements réduit toute la question au point de vue pragmatique. Celui-ci, en effet, conduit à adopter, selon les cas, tel ou tel trièdre de référence, et c'est du reste ce que font les savants qui, lorsque la rotation de la terre n'engendre qu'une force centrifuge composée insignifiante à l'égard d'un phénomène terrestre, n'hésitent pas à prendre des repères liés à la terre, et même, lorsque cette force tombe au-dessous de toute mesure, un bon pragmatiste doit refuser de reconnaître aucune supériorité au trièdre de référence astronomique.

L'intellectualiste, au contraire, croit qu'il existe un trièdre de référence par rapport auquel les lois des mouvements sont vraiment plus simples que par rapport à tout autre, le trièdre, pourrait-on dire, par rapport auquel Dieu pense le monde.

Et que devrait dire un idéaliste ne croyant à l'objectivité d'aucun mouvement? Pour lui, tout n'est que représentation, il s'agit d'une réalité purement spirituelle à laquelle il ne peut s'agir que de conférer le plus haut caractère d'intelligibilité.

On a pu voir combien, dans son étude historique sur la théorie physique de Platon à Galilée. M. Duhem s'est rigoureusement maintenu sur le terrain pragmatique. Cependant, nous avons précédemment indiqué qu'il se laisse aller à des concessions, de portée mal définie, mais qu'il est singulièrement iutéressant d'étudier d'un peu près.

« La théorie n'est pas seulement, dit-il, une représentation

, 1. Il convir'nt de noter quo. quand on parle d'un trièdre de référence privilégié, on n'entend pas parler d'un trièdre unique, mais de tous les trièdres en repos les uns par rapport aux autres.

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économique des lois expérimentales ; elle est encore uuei/a.ssificalion de ces lois '. »

Tandis que bien souvent des analogies toutes superficielles ont conduit les observateurs à rapprocher, dans leurs recherches, une loi d'une autre loi (ainsi Newton a fixé dans un même ouvrage les lois de la dispersion de la lumière par un prisme et celles des teintes d'une bulle de savouj, la théorie, grâce au raisonnement déductif qui relie les principes aux lois expérimentales, établit entre celles ci un ordre, une classification ; elle donne, pour ainsi dire, la table et les titres des chapitres entre lesquels doit se partager méthodiquement la science à étudier.

Non seulement cet ordre est d'une utilité considérable pour le physicien, mais il amène avec lui la beauté et fait de la physique théorique une véritable œuvre d'art. L'émotion esthétique n'est d'ailleurs pas le seul sentiment (jue provoque une théorie parvenue à un haut degré de perfection : « elle nous persuade encore de voir eu elle une classification naluri'lle. »

Se demandant ce qu'est une telle classification, M. Duhem prend comme exemple celle des vertébrés; il montre le naturalisle considérant les divers organes, non sous la forme particulière qu'ils prennent chez chaque individu, mais sous la forme abstraite, générale, qui convient à toutes les espèces d'un même groupe; entre ces organes transformés par l'abstraction, il établit des rapprochements dont la classification n'est qu'un tableau synoptique. Si maintenant le zoologiste airirme que cette classification est naturelle, il entend (jue ces liens idéaux entre conceptions abstraites correspondent à des rapports réels entre les êtres concrets, que, par exemple, les ressemblances entre diverses espèces sont lindice d'une parenté proprement dite, de rapports de filiation. L auatomie comparée ne saurait saisir ces rapports en eux-mêmes, et les mettre en évidence est affaire de physiologie et de paléontologie ; mais, si un jour ces sciences dénionlraient que riiyito- Ihèse transformiste est controuvée. l'anatomiste continuerait à croire que le plan figuré par sa classification figure entre les animaux des ia|i|)()rts réels.

De même, l'aisance avec la(|uellc clwuiue loi experinicnlale trouve sa place dans la classification créée par le physicien

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