Vnir La Théorie phyxifiite, chap. ii, .!; ■'{ cl
nous persuade invinciblement que celte classification n'est pas purement artificielle, qu'un tel ordre ne résulte pas d'un groupement arbitraire. Sans doute, quand M. Duhem, au cours d'une théorie optique, parle de vibration lumineuse, il ne voit là qu'une pure grandeur géométrique dout la longueur sert à énoncer les hypothèses de l'optique ; en un mot, cette vibration est pour lui une représentation et non une explication. Mais, lorsque, après de longs tâtonnements, il est parvenu à formuler, à l'aide de cette vibration, un corps d'hypothèses fondamentales, et lorsque, sur le plan tracé par ces hypothèses, il voit l'immense domaine de l'optique, jusque-là si toutïu et si confus, s'ordonner et s'organiser, il lui est impossilile de croire que cet ordre et cette organisation ne soient pas l'image d'un ordre et d'une organisation réels; que les phénomènes rapprochés par la théorie, comme les franges d'interférence et les colorations des lames minces, ne soient pas des manifestations peu différentes d'un même attribut de la lumière; que les phénomènes séparés par la théorie, comme les spectres de diffraction et les spectres de dispersion, n'aient pas des raisons d'être essentiellement différentes.
Si donc la théorie physique ne nous donne jamais l'explication des lois expérimentales, plus elle se perfectionne, plus nous pressentons que l'ordre logique dans lequel elle range les lois expérimentales est le reflet d'un ordre ontologique.
Sans doute nous retrouvons là la négation de toute valeur explicative des théories, physiques, mais que nous sommes loin de la hautaine négation de toute valeur de connaissance, et qui ne s'étonnerait de tefs rapprochements ? Le premier étonné est bien M. Duhem. De la conviction que le physicien sent naître en lui, le physicien ne saurait rendre compte; mais, impuissant à fa justifier, il est non moins impuissant à y soustraire sa raison. « Il a beau se pénétrer de cette idée que ses théories n'ont aucun pouvoir pour saisir la réalité, quelles servent uniquement à donner des lois expérimentales une représentation résumée et classée ; il ne peut se forcer à croire qu'un système capable d'ordonner si simplement et si aisément un nombre immense de lois, de prime abord si disparates, soit un système purement artificiel ; par une intuition où Pascal eût reconnu une de ces raisons du cœur « que « la raison ne.connait pas », il aftirme sa foi en un ordre réel dont ses théories sont une image, de jour en jour plus claire et plus fidèle.
« Aiusi l'analyse des méthodes par lesquelles sédifieul les théories physiques nous prouve avec uue entière évidence que ces théories ne sauraient se poser eu explications des lois expérimentales ; et, d'autre part, un acte de foi que celte analyse est incapable de justifier, comme elle est impuissante à le refréner, nous assure que ces théories ne sont pas un système purement artificiel, mais une classification naturelle. El l'on peut, ici, appliquer cette [jrofoude pensée de Pascal : « Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le « dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à « tout le pyrrhouisrne. »
On ne saurait trop admirer cette parfaite sincérité qui force M. Duhem à proclamer la contradiction qui subsiste dans sa pensée. Il y est revenu dans sou article déjà mentionné, écrit dans la lli-nie f/c'ncralc des Sciences eu réponse à la thèse de M. Rey. Malgré tous les inconvénients d'une répétition, écoutons-le encore :
(i Lorsque le physicien, portant sou attention sur la science qu'il construit, soumet à un rigoureux examen les divers procédés qu'il a mis en œuvre pour la construire, il ne découvre rien qui puisse introduire en la structure de l'édifice la moindre parcelle de vérité, si ce n'est lobservalion expérimentale. Des propositions qui prétendent énoncer des faits d'expérience, et de celles-là seulement, ou peut dire : c'esl mil ou : c'est faux. De celles-là, et de celles-là seulement, on peut affirmer qu'elles ne sauraient s'accommoder de l'illogisme, et que, dedeux propositious contradictoires, lune au moins doit être rejelée. Quautaux proposilions introduites parla théorie, elles ne sont ni naies, ni fausses ; elles sont seulement couimndes ou Incounnoiles ,si le physicien juge commode de construire deux chapitres dilTerents de la Physi(jue au moyen d'hypothèses qui se contredisent, il est libre de le faire; le principe de contradiction peut servir à juger sans appel du vrai et du faux ; il n'a aucun pouvoir pour décider de Vuttle ou de Vinutile : obliger doue la théorie physi<iue à garder, en sou dévelopi)ement. une unité logi(jue rigoureuse, ce serait exercer sur riulelligeuce du physicien une tyrannie injuste et insupportable.
« Lors(iue, après avoir soumis la science (|ui l'occupe a ce minutieux examen, le physicien rentre en lui-même, lorsqu'il prend conscience des tendances qui dirigent les démarches de sa raison, il reconnaît aussitôt que toutes ses aspirations les
plus puissantes et les plus profondes sont déçues par les désespérantes constatations de son analyse. Non, il ne peut se résoudre à voir seulement en la théorie physique un ensemble de procédés pratiques, un râtelier chargé d'outils. Non, il ne peut croire qu'elle classe seulement les connaissances accumulées par la science empirique, sans transformer en rien la nature de ces connaissances, sans leur imprimer un caractère que l'expérience toute seule n'y eût point gravé. S'il n'y avait en la théorie physique que ce que sa propre critique lui a fait découvrir en elle, il cesserait de consacrer son temps et ses efforts à une œuvre de si mince importance. L'étude de la méthode physique est impuissante à receler au physicien la raison qui le pousse à construire la théorie physique. »
Néanmoins M. Duhem considère comme raisonnables les efforts du physicien eu considération des propositions suivantes, dont il soutient l'exactitude :
« La théorie physique nous confère une certaine connaissance du monde extérieur, qui est irréductible à la connaissance purement empirique ; cette connaissance ne vient ni de l'expérience, ni des procédés mathématiques qu'emploie la théorie, en sorte que la dissection purement logique de la théorie ne saurait découvrir la fissure par laquelle elle s'est introduite en l'édifice de la Physique ; par une voie dont le physicien ne peut nier la réalité, non plus qu'il n'en peut décrire le cours, cette connaissance dérive d'une vérité autre que les vérités dont nos instruments sont aptes à s'emparer ; l'ordre dans lequel la théorie range les résultats de l'observation ne trouve pas sa pleine et entière justification dans ses. caractères pratiques ou esthétiques ; nous devinons, eu outre, qu'il est, ou tend à être une classification naturelle ; par une analogie dont la nature échappe aux prises de la Physique, mais dont l'existence s'impose comme certaine à l'esprit du physicien, nous devinons qu'il correspond à un certain ordre surémiuenl.
« En un mot, le physicien est obligé de reconnaître qu il serait déraisonnable de traxailler au progrès de la théorie physique, si cette théorie n'était le reflet, de plus en plus net et de plus en plus précis, d'une Métaphysique ; la croyance en un ordre transcendant à la Physique est la seule raison d'être de la théorie physique. »
Quand on a lu ces lignes, on se demande comment le penseur qui les a écrites a pu écrire aussi cette admirable mais
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implacable histoire de la théorie physique de Platon à Galilée. Comment a-t-il pu condamner sans restriction ni réserve, en Copernic, la pensée que, derrière Tordre admirable que l'hypothèse héliocentrique fait régner dans le monde planétaire, il se cache une vérité d'autre nature que celle qui règne dans VAlmageste? Comment a-t-il pu résumer complètement son hommage à l'œuvre de Kepler et de Galilée en disant que, grâce à eux, nous demandons aux hypothèses de la physique de sauver à la fois tous les phénomènes de l'univers? Xw^e'.v Ta «ta-.vôaeva est la devise inscrite en tète du livre et qui en reste l'inspiratrice exclusive : nous savons maintenant que M. Duhem, par une sorte de contradiction qui le stupéfie luimême, sait s'élever au-dessus de cette formule purement positiviste.
Et maintenant que nous nous sentons plus près de cette pensée qui connaît les nobles tourments des internes contradictions, que M. Duhein nous permette de lui adresser une prière. Nous avons vu qu'il étend à l'acoustique son anathème contre toute théorie physique explicative, car non seulement il formule son anathème en termes absolument généraux, mais, donnant la parole à ses contradicteurs, il leur fait précisément choisir la théorie acoustique comme exemple. Mais, dans ses développements, rien n'indique comment ses critiques contre les théories explicatives s"appli(|uent en particulier à l'acoustique, et cependant il y aurait grand intérêt à le faire, car certaines de ses critiques paraissent ne s'y appliiiuer qu'assez malaisément. Tout au moins aimerait-on savoir s'il se place au point de vue adopté par M. Poincaré ([uand celui-ci nie qu'on puisse aucunement savoir si la géométrie de notre univers se rapproche ou non île la géométrie euclidienne. C'est en effet là une question de physi(|uc, et la tiièse logique de M. Duhem conduità lui opposer une déclaration d'incompétence. Mais l'éminenl professeur de l'Université de liordeaux ne s'est jamais exjtliqué assez catégori(|uement pour (piOn soit bien sûr de ne pas lui allribuer une thèse plus absolue qu'il ne le voudrait.
Au fond, nous ne serions pas très surpris ((u'il reconniU la réalité des phénomènes fjui ne sont, pour ainsi dire, que l'interprétation directe de nos perceptions, tels que les mouvements perçus par notre vue et notre toucher. A ce point de vue, les phénomènes acoustiques seraient des phénomènes réels; mais alors comment refuser de leur reconnaître une
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valeur explicative à Tégard de nos sensations sonores ? Or, si on leur reconnaît cette valeur, comment, rapprochant, par une classification naturelle, les formules de la théorie optique de celles de la théorie acoustique, peut-on refuser tout caractère explicatif à celle-là? c'est-à-dire comment de l'existence d'un milieu élastique expliquant les formules acoustiques u'est-on pas autorisé à induire, à titre d'hypothèse, celle dun autre milieu élastique qui expliquerait les formules optiques? Il est intéressant de noter d'ailleurs à quel point M. Duhem tient à conserver le langage imagé des théories explicatives dérivées de cette hypothèse ; nous nous souvenons en effet que, il y a bien des années, comme nous avions dit, à la légère, qu'il proscrivait l'expression « longueur d'onde » de sou exposé de l'optique mathématique, il ne se contenta pas de relever notre erreur, mais déclara que nous lui prêtions là une « idée absurde » ^ Cette protestation indignée ne semblet-elle pas révéler un attachement profond à ces raisons que la raison ne connaît pas et qui font attribuer la valeur d'un reflet de la métaphysique à des théories auxquelles la raison ne reconnaît qu'une valeur purement pragmatique?
Du reste, nous avons vu que, pour lui, le type d'une classification naturelle est une classification telle que celle des vertébrés qui, si elle n'est pas nécessairement fondée sur l'hypothèse d'un rapport de filiation entre les diverses espèces, hypothèse de nature .essentiellement explicative, trouve du moins dans cette hypothèse sa forme la plus satisfaisante pour l'esprit. En insistant, nous craindrions de forcer la pensée de M. Duhem, mais il nous plaît de conclure en rappelant cette illustration si pleine de promesses de son recours favori à l'idée de classification naturelle.
G. Lecualas.
\. Annales de pliilosojjliie chrétienne i\'\i.wn\ 1895. ■ .