L'OBJET DE LA PHILOSOPHIE
Les sujets ont beau vieillir, certains d'entre eux ont beau lasser la curiosité, on s'en détourne momentanément, par esprit d'imitation sans doute, à moins que ce ne soit pour s'épargner le désagrément d'écrire sans être lu ; et l'on y revient tôt ou tard, comme si l'on voulait décharger sa conscience. Nous sommes, en effet, responsables de deux sortes d'idées : de celles que nous avons et de celles que l'on nous prête, autorisé par notre silence. Et ces dernières sont, comme bien l'on pense, celles qui nous pèsent le plus. On s'est longtemps, chez nous, mis en frais pour heurter les unes contre les autres les définitions de la philosophie, et pour en conclure que si elle avait un objet, cet objet, décidément, était insaisissable. M. Darlu, dont nous apprécions tous la rare valeur, ne s'est-il pas avisé de dire — c'était, il est vrai, en un discours de distribution des prix, — que la philosophie était « une manière de voir les choses » ? Il aurait pu dire, qu'elle n'était que cela. Il ne la point dit. Il aurait pu dire que cette manière de voir les choses résultait de notre façon de les prendre, à quoi les pragmatistes auraient vigoureusement applaudi, si le défaut d'existence, car ils n'existaient point alors, ne les en eût empêchés. Cela encore, AI. Darlu ne l'a point dit.
Même qu'il ait jugé la définition de la philosophie insaisissable, j'en serais plus sûr, s'il s'était servi dune autre formule. Elle a beau- être d'un humoriste d'occasion, je ne puis méconnaître que cette formule n'enferme une part de vérité tout ce qu'il y a de moins négligeable. Car, loin de trancher sur les définitions courantes, si ce nest par l'allure ou le tour, il
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s'en faut qu'elle les démente. Et la raison, c'est quil s"en faut, bien qu'on ait pensé trop souvent le contraire, que les définitions de la philosophie se combattent ou se contredisent. Bien peu, assurément, apparaissent conformes au type logique de la vraie définition. On y introduit l'idée d'un genre plus ou moins prochain, on y ajoute celle d'une dilïéreuce vaguement spécifique. Il n'y a guère mieux à espérer, sinon à souhaiter. Et certes ce pis-aller nous semble, à la rigueur, acceptable, s'il réussit à nous persuader qu'on aurait tort de juger les philosophes aussi peu disposés à s'accorder sur l'objet de leur science que sur ses conclusions et sa valeur.
Attachons-nous à la formule de M. Darlu, mais en l'amendant. Au lieu de dire « manière de voir » disons « manière d'embrasser », et nous serons sur la voie d'une définition beaucoup plus que plausible.
Quand Spencer définit la philosophie « la connaissance du plus haut degré de généralité», il substitue une qualification à une définition, mais de telle sorte, qu'en fin de compte, celleci se trouve impliquée dans celle-là. Car, ne vous préoccupez que « d'obtenir le plus haut degré de généralité » ; vous obtiendrez, par cela seul, à tout le moins, le schème d'une science dont l'objet, nécessairement, sera celui de la philosophie.
Je me réserve de vérifier bientôt les droits de la philosophie à s'appeler une science. Je 1 appelle ainsi provisoirement parce que, de l'aveu général, le phih)sophe n'est, en tant que philosophe, ni un artiste, ni un prédicant. Il est essentiellement un chercheur, et, ne redoutons point le pléonasme, un chercheur en vue de savoir.
Et maintenant, si je disais que l'objet de cette science est VUnivers, ne dirais-je rien que de banal et de négligeable? Rappelons-nous que le nom de « science de l'universel » a pu être donné ;i la i)liilosophie, (|ue la philosophie, telle (jue l'envisageait Platon, n était vraisemblablement pas autre chose, et constatons que le voisinage des mots : « universel » et <' univers » correspond au voisinage des idées. L'idéaliste le plus radical ne mettra jamais en doute qu'une idée ne « représente » et ne « dilTère de ce qu elle représente ». La réalité de l'objet n'est, dès lors, nullement douteuse et. par
suite, dans le cas où l'universel est le caractère d'un concept ce concept appelle un objet correspondant : l'univers.
Poursuivons notre analyse. Constatons qu'il suffit de prononcer le mot « univers », pour éveiller chez les esprits attentifs une impression d'immensité, d'une part, une représentation d'unité, de l'autre. Irai-je jusqu'à reconnaître, avec William James, que, si l'on serre de près la notion d'univers, on aboutit, presque fatalement, au monisme? Je n'en sais trop rien. Je crois cependant pouvoir affirmer que la définition de M. Spencer ne tardera pas à être rejointe. Or, si celle de Platon, ou qui mérite de lui être attribuée, reste dans le voisinage^ il faut renoncer au thème des définitions multiples et discordantes. Les discussions de jadis pourront continuer — afin que l'on n'en perde point Ihabitude — mais elles gagneront à se concentrer sur le choix de la meilleure formule. Ici l'on peut prévoir d'interminables désaccords, mais d'une gravité singulièrement atténuée, la question à débattre se trouvant réduite à une question d'étiquette.
Une science aux définitions multiples et convergentes doit ou devrait se présenter comme une science à un seul type. Telles sont ou passent pour être les sciences positives. Notre réserve surprendra, nous nous y attendons : c'est qu'en y regardant de très près, nous nous apercevrions, peut-être, que même sur le terrain de la science positive, il est plus facile d'escompter que de réaliser l'unanimité des esprits. Toutefois, de l'accord qui s'établit entre savants à celui que Ion souhaite vainement de voir s'établir entre philosophes, quelle inquiétante distance! Il y a plus d'un demi-siècle, l'auteur du Manuel de Philosophie ancienne, Charles Renouvier, constatait que les grands esprits de la Grèce avaient fondé la mathématique, alors qu'ils avaient jeté les bases d'une pluralité de doctrines philosophiques. Prenons acte de cette constatation. Puis essayons de nous représenter, comme autant de contemporains, les penseurs qui se sont succédé de Thaïes à Heraclite. Imaginons-les, en outre, de la même cité, et se donnant rendez-vous pour méditer en commun. Ne nous apercevronsnous pas que, si chacun d'eux a sa façon, bien à lui, d'aiguiller sa curiosité, ils ont beau n'être point attirés par les mêmes détails, ils sont, quand même, séduits et invinciblement séduits au point d'en être dominés, par une pensée commune : la pensée « que le monde est un univers ». Certes, il est inquiétant de ne point parvenir à savoir de quoi les choses
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sont faites; mais ce qui u'est douteux pour personne, c'est l'unité de cela dont elles sont faites. Les penseurs de la Grèce ancienne, nés dans un pays à religion polythéiste et où les tendances pluralistes se sont, comme pas ailleurs, épanouies eu pleine liberté, sont tous monistes. Tel est du moins le nom que leur donnerait W. James. ICt ils le sont bien en ceci, qu'ils attribuent aux phénomènes de la nature l'unité de substance ou plutôt de matière. Et l'on aurait facilement raison des dissentiments de surface. Je ne crois pas, en effet, qu'on puisse surpasser Heraclite dans l'énergie de sa foi au devenir : or, si l'on cherche un philosophe qui ait cru à l'immutabilité des lois du changement, c'est Heraclite que l'on trouvera tout d'abord. H u'est pas de croyant à l'univers plus fermement résolu.
N'est-ce point, d'ailleurs, là la première et la plus essentielle de toutes les croyances philosophiques? Le premier devoir ou, si l'on veut, le premier des penchants naturels est de croire en la philosophie. Mais, comment pratiquer cette foi sans lui procurer un objet? Comment satisfaire ce besoin d'unifier autrement ((ue par la conce-ption immédiate et. très probablement inconsciente, d'un principe d'unité (luelconque?
Dès lors, il est trois problèmes dont on i)eut dire qu'ils ont partie liée : 1° le problème de l'objet de la philosophie ; û" le problème des conditions ou plutôt de la première des conditions d'existence de la philosophie; 3" le problème de la réalité de l'univers.
De ces trois j)roblèmes, le dernier ne devrait-il pas être posé tout d'abord ?
La i)remière des conditions essentielles à l'existence de la philosophie est l'existence de son objet... A moins qu'il n'y ait là une méprise et fjue cette piemière condition n'ait son siège dans l'existence d'un sujet apte à la représentation de cetobjet. LesdeuN thèses se posent en regard l'unéde l'autre. Ne disons point (|ii'elles s'opposent autrement elles s'exclu raient Au ti'm|>s des (îrecs, c'était un axiome (|uil est
impossible de penser ce (|ui n'est pas. Platon s'esl f.iit fort d'en donner la preuve en un niéniorable texte du Pannniidv. « Si les idées n'existaient (jue dans la })ensée, elles participeraient d'elle et tout i)enserait. » Le texte est plus facile à tra-
duire qu'à comprendre. Il est même, à notre avis, insaisissable", à moins d'attribuer au philosophe une conception réaliste et même « chosiste » de la pensée. Il ne nous paraît pas, encore qu'une longue hésitation, sur ce point, soit permise, qu'il faille conclure autrement. Réalité et chose, pour un ancien, s'équivalent : non que la dilliculté d'une telle équivalence ait échappé aux plus grands penseurs. Ils l'ont maintenue quand même avec une énergie qu'atteste, à notre avis du moins, le réalisme d'Aristote, en son fond, tout aussi radical que le réalisme platonicien. Et d'ailleurs, en dépit de l'allégorie de la caverne et de l'assimilation de l'univers physique à un universd'ombres, il n'est entre le monde visible et le monde intelligible qu'une différence dans le degré de l'être. Idées et objets sensibles, les unes et les autres, sont réalités, donc extérieures au sujet de la connaissance.
Descartes est venu changer cela, proclamer le primat de l'intelligence et de la conscience. Il est venu nous apprendre que l'univers n'a d'existence véritable qu'en raison de son intelligibilité; en d'autres termes, et sans absorber toute existence dans l'essence, il a fait de celle-ci la condition expresse de celle-là. D'où la possibilité de substituer à l'ancienne conception d'un univers de choses, un univers de notions ou plutôt de vérités.
La hardiesse de Descartes avait de quoi surprendre : luimême en fut effrayé. Les Méditations en sout la preuve. L'idéalisme avait envahi la doctrine, au point d'en venir à ne s'en plus distinguer. Malebrauche ne devait-il pas invoquer la Genèse pour s'assurer de la réalité du monde ? Et pourtant les Méditations étaieut écrites et publiées. Mais elles n'avaient établi qu'une chose : la « vérité » de l'instinct qui nous impose l'afTirmatiou de la réalité. Ou avait donné l'assaut à l'idéalisme et l'idéalisme avait résisté.
Et c'est pourquoi le problème de la réalité de l'univers, eu dépit des protestations du pragmatisme, est. dépuis Descartes, uu problème inévitable. Nous l'avons posé en dernier lieu, parce qu'il ne s'est posé, comme tel, que devant la philosophie moderne.
Du moment où la réalité de l'univers devient un, problème, ce problème en suscite deux autres avant lui. Quel intérêt at-on à le résoudre par l'affirmative ? Quelle attitude doit-on prendre pour le résoudre sans expédient? Poser ces deux questions, n'est-ce pas implicitement s'interroger : 1° sur ce qu'est
la philosophie, sur ce qu'elle aspire à être, sur la valeur de ses aspirations? 2" sur les moyens de les légaliser, dans quelles conditions et par quelle suite de démarches ?
Enregistrons, dès lors, un premier résultat : la philosophie, telle que nous l'envisageons, est essentiellement une cosmogonie. Et si l'expression qui vient d'être rencontrée nous dispose à comparer l'entreprise du philosophe à celle de l'astronome, gardons-nous de lutter contre cette disposition. L'astronomie solaire, telle qu'on est parvenu à la constituer, nous met en présence d'un univers intelligible, fait, pourrait-on dire, à l'image de la raison humaine. Cet univers est, pour une grande part, un produit de la pensée. Certes les données ne viennent pas de nous : l'esprit du savant élabore une matière issue de ses perceptions. Toutefois, ijuaud Auguste Comte, parodiant la lîible, trouve dans le spectacle du monde étoile des témoignages, non de la gloire de Dieu, mais de la gloire des Newton et des Laplace, il fait bien de rendre hommage à cette raison qui, pour se retrouver dans l'univers astronomique, eut besoin de se trouver dans une conscience, et là de s'approfondir. L'univers astronomiciue est loin d'être tout l'univers. Mais l'élaboration de ses lois nous met en possession d'une idée féconde : l'idée d'un ensemble aux parties enchaînées et coordonnées. C'est beaucoup, car nous comprenons aussitôt que. si l'univers existe, il doit être gouverné par des lois, ou plutôt formé d'éléments tels, que l'un d'eux étant posé, les autres, nécessairement, se trouvent l'être.
Ce n'est pas tout encore. En approfondissant l'idée d'univers, et en nous souvenant que, sans l'intervention constante et mélhodifiue de la raison, l'astronomie n'eut pas été possible, la compréiiension de l'idée d'univers s'enrichit d'une notion nouvelle : la notion de rationalité. Dans lécok; de Proclos, on eût osé |)arler de « l'intelligence du monde. » L'histoire de la découverte de iNeptune en est un curieux exemple. ' Les choses ne se passèrent-elles pas, à peu près, comme si Leverrier, constatant une brèche au ciel, avait, au nom de la raison,
1. La (h'couvcrlc (\r Nriiluiic ni ili- .1 un pm iilii.'- dun demi .siècle,
pas (lavaiilu^'i-. [n pliiio.MHitii' le! quf l'iuclo-s y aurait vu un arf^'uiuenl en lavinii- dr >a llnsi'.
commandé la réparation de la brèche, et comme si le ciel avait obéi. Tout se passe quotidiennement ainsi entre le ciel et l'astronome : une médiocre imagination poétique s'ofïrirait aisément l'illusion d'une entente réciproque, et l'idée d'un monde intelligent, qui devait, mais d'une si singulière façon, hanter Auguste Comte, trouverait peut-être accès dans les esprits. Mais pourquoi citer Comte et Proclos ? Ils ne sont pas les seuls. Souvenons-nous des stoïciens chez qui, pour la première fois, le rationalisme proprement dit prit conscience de ses formules et d'une partie de ses exigences. Et il n'est pas douteux que le spectacle du ciel y contribua, puisque la physique stoïcienne est, avant tout, une cosmologie.
De ces remarques on pourrait conclure à une sorte de crjYYEVEîa de la raison et de l'univers. Plus la notion de l'univers s'approfondit, plus la nature de la raison nous devient pénétrable, plus la pareuté s'accuse. Une présomption s'autorise : puisque la raison et l'univers participent l'une de l'autre, puisque, d'autre part, l'univers astronomique n'est qu'un aspect de l'univers et que la tâche du philosophe est d'en construire le concept total, autrement dit de découvrir, s'il en est de tels, les éléments essentiels à toute réalité, nous pouvons en regardant travailler l'astronome apprendre à notre tour comment il nous faut travailler. La notion de rationalité, dont nous parlions tout à l'heure, en appelle une autre, celle de « système », et si l'expression « système du moude » n'était point limitée au vocabulaire de l'astronome, il y aurait lieu de l'en faire sortir et de la situer à sa vraie place, c'est-à-dire à côté des formules usitées, sinon à définir la philosophie, du moins à en illustrer la définition.
Il s'agira donc, si l'on veut réaliser la philosophie, de tenter une double entreprise : démêler les éléments de tout réel, déterminer ce par quoi chaque être est un être : quand ou l'aura déterminé, on essaiera d'ordonner, dételle manière que les multiples racines du réel se ramifient à une racine commune. Ce n'est même pas assez dire. Il faudra que chaque racine appelle les autres, que la présence de chacune puisse justifier celle, et se justifier par celle de toutes les autres. C'est donc au fond de nous-mêmes, — non de ce que nous sommes eu tant qu'individus, mais parce que nous sommes tous participants de la raison — qu'il faut chercher l'univers. L'idéalisme pourrait s'en dégager, mais on aurait grand tort de s'en plaindre.
dG6 l'anmîe philosophique. 1909
Admettez, eu effet, qu'il n'y ait de réalité que par et dans la représentation. L'univers se trouve résulter de sa position même par l'esprit. Kl il ne peut être objecté qu'il est l'effet d'une hallucination. Car, en ce qui concerne « l'univers », il échappe à la sensation, comme tel, par suite à toute hallucination éventuelle. Pour démontrer l'univers, puisque nous venons de nous assurer qu'il faut qu'on le démontre, la nécessité s'impose d'embrasser les lois fondamentales de cet univers, attendu que celui-ci n'existe qu'en vertu de celles-là. Or l'idéalisme bien compris postule, non seulement que l'existence de l'univers est suspendue à l'enchaînement de ces lois fondamentales, mais qu'au fond il ne s'en distingue pas. Dans ces conditions l'unité de nos trois problèmes devient évidente. Si Tunivers existe, la philosophie a un objet et elle ne saurait en avoir un qu'à cette condition. Si l'univers n'existe qu'eu fonction de la lîeprésentation et de ses lois primordiales, la distinction entre son existence et les conditions qui lui permettent d'exister apparaît verbale, et, par suite, ne larde point à s'abolir.
Réciproquement, si quelque réalité dépasse le champ de la Représentation, elle excède par cela seul les bornes de la science, à plus forte raison celles de la philosophie, et la philosophie n'est pas possible,
Si quelf{ue réalité dépasse le champ de la représentation, nous n'en pouvons rien savoir, il est vrai. Mais au cas où l'on s'obstinerait à ne pas trouver dans la parfaite gratuité de la supposition un motif suffisant de l'écarter, toute raison décisive cesserait de maintenir la Représentation comme véritablement originale. Ln théorie de la table rase mériterait de l'emporter. Faire à l'empirisme sa part, afin de diminuer les risques de mauvaise interprétation, est un parti à éviter. Du moment où l'esprit devient perméable et où (lueUpie chose du dehors façonne le dedans, on ne voit guère pourquoi il y a lieu de s'en tenir à une simple partie du dehors. C'est par essence que, selon l'idéalisme, la cho.se et l'esprit sont posés comme réciproquement imperméables. Si donc l'esprit se laisse pénétrer i)ar la chose, n'est-il pas i)lus exact d'admettre que l'esprit est l'ccuvre delà chose, ce (|ni est d'ailleurs le postulat môme de tout emjjirisme ? Et alors il y a lieu de répéter ce que nous ven(ms de dire à l'instant môme, à savoir que la philosophie est imi)ossible.
Telle était assurément la pensée d'Auguste Comte le jour où
il limitait nos counaissauces positives en astronomie à celle du système solaire. Ce jour-là il fit preuve de fidélité à sa méthode et à l'esprit positif. J'allais dire à l'esprit de l'empirisme, comme si j'oubliais qu'il lui est arrivé de déclarer « le pur empirisme stérile ». J'ignore ce qu'était aux yeux d'Auguste Comte .le pur empirisme. Ce que je crois savoir, c'est qu'il ne s'en est jamais éloigné au point de le perdre de vue ; c'est, entre autres, que sa conception de l'astronomie était loin de le rendre hostile à l'idée d'un pluraiistlc universe. L'une de ses idées favorites, sans lesquelles, d'ailleurs, le positivisme n'eût jamais trouvé où se prendre, n'était-elle point que la philosophie est impossible?
Cela ne signifie nullement que l'esprit philosophique soit appelé, ou à se nourrir de viande creuse, ou à répandre l'erreur. L'esprit philosophique, d'abord, a'est pas nécessairement l'adversaire du positivisme. Et le nom d'Auguste Comte restera parmi les plus grands de l'histoire. N'est-ce point une tâche digne d'un philosophe que de parcourir le champ du connaissable et de le circonscrire? Aussi bien Renouvier, ancien élève d'Auguste Comte à l'École polytechnique, n'a point fait autre chose. Comte n'eut jamais admis, qu'en dehors des sciences positives, une place méritât d'être faite à la Critique générale. Etpourtant il a classé les sciences, il les a comparées, et les problèmes qu'il s'est posés au sujet de chacune d'elles sont inqualitiables s'ils ne peuvent être qualifiés de philosophiques. C'est le moment ou jamais de nous souvenir du Travuwç cpilo/rocpYiTerjv d'Aristote formule singulièrement féconde, par laquelle le philosophe rend hommage à la pérennité, sinon de la philosophie, du moins de l'esprit philosophique.
Mais ces réserves faites, et les droits de la critique générale une fois sauvegardés, il n'en reste pas moins que, si l'esprit . philosophique en est réduit à jouer un rôle de critique, la synthèse générale de la connaissance et, par suite, du monde, est au-dessus de nos efforts. Telle fut, d'ailleurs, la croyance de Renouvier jusqu'au moment où il entreprit la Classification siisténmtiqne des doctrines.
Nous ne disons, en ce moment, rien de bien nouveau. Peutêtre nous trouvera-ton moins banal si nous faisons remarquer qu'entre la conception négative de la philosophie, chère à Auguste Comte, et l'idée de la Critique générale, telle que laj conçut Renouvier, l'écart n'est point infranchissable ; et que,, de part et d'autre, le rapprochement que l'on serait tenté d'éta-
Ijlir se justifierait, chez Renouvier, par certaines tendances empiristes dont il ne fut jamais pleinement affranchi, et même, qui sait? dont il n'aurait jamais voulu s'affranchir.
// 11 est, peut-être, (pC une philosophie. En y réfléciiissant l'opinion nous paraît plus que défendahle. Même à bien deséu;ards elle nous semble singulièrement moins fragile que cette autre, illustrée par Pascal : « Il n'est qu'une vraie religion ». Ou discutera utilement sur le sens du mot « vrai » appliqué à la religion, et sur le droit de recourir au terme « vérités religieuses ». Ce droit, on ne l'obtient qu'au prix duu grand nombre de sous-entendus et de malentendus. Je ne crois pas qu'il faille, au moins de prime abord, opposer la vérité philosophiqueà la véritéscieiitilique ; etquand j'enteudsdireautour de moi que la science est destinée à être sue, la philosophie à être vécue, j'honore grandement ceux qui le disent, mais je leur fais attendre mon assentiment. Je reste donc attaché à la vieille conception de la philosophie ; je lui assigne un but analogue à celui des sciences positives. Je ne la mets point sur la même ligne. Mais je souhaiterais pouvoir la maintenir dans le même plan. Et c'est pourquoi, non seulement, j'approuve ceux dont c'est l'opinion qu'il n'y a qu'une philosophie, mais j'invoque en faveur de cette thèse le mouvement de l'histoire de la pensée. Que l'on s'appelle Démocrite ou Platon, dans l'une et l'autre école, on admet : 1" que « l'univers existe comme tel ; 2° que les choses sont faites d'éléments que la pensée seule pénètre.
Et c'est pnurf|uoi toute pensée qui se ment dans le sens de l'expérience nous pai"iît tourner le dos à la phik)sophie. 11 est d'ailleurs sujierllu d'invoquer de nouvelles preuves en faveur des allinitésde l'empirisme avec le scepticisme, ce qui revient à dire, car il s'agit là d'un scepticisme qui dépasse la philosophie et gagne de proche en proche jusqu'aux extrêmes limites de la science, que le sort de la science est lié à celui de la philosophie.
Oiu; les destinées de la i»liih)Sophie se confondent avec celles du rationalisme, c est là une conséquence assez inévitable. N'en concluons pas que la tâche du philosophe s'en trouve facilitée ou abrégée. Pour marcher dans la direction du rationalisme, on n'est pas affranchi de l'obligation de choisir entre
une multiplicité de sentiers. Et quand le choix est fait, la route est longue. Sans compter qu'en cours de roule, il peut advenir qu'on regrette le chemin parcouru, eu découvrant qu'il a été fait en pure perte. Car, s'il n est qu'une philosophie, il n'est vraisemblablement qu'un rationalisme ; mais cela ne veut pas dire que, pour l'atteindre, il suffira de se mettre à l'alïùt.
Ainsi, aux « dilemmes de la métaphysique pure » distingués et alignés par Reuouvier, nous serions en droit d'en adjoindre un autre et peut-être de le situer à l'avant garde : « Positivisme ou Philosophie?» On lui trouverait bientôt une seconde expression : « Empirisme ou Rationalisme ? » La division du dilemme ne tarderait pas à mettre en évidence la portée singulière de la seconde formule. On la croirait celle d'un problème ; elle est celle de toute une doctrine. A le bien prendre, le dilemme : « Empirisme ou Rationalisme ? » absorbe les autres, encore qu'il ne soit pas inutile de les traiter séparément, quitte à en abréger l'examen. Si l'on adoptait la façon propre à Reuouvier de poser et d'orienter vers une solution décisive les problèmes de la métaphysique, il faudrait justifier le dilemme avant de le discuter. Il faudrait s'assurer « qu'il y va de toute la philosophie » et que la solution ne peut manquer d'être universellement retentissante. Voici ce que nous entendons par là : c'est que le rationalisme est seul compatible avec la préférence de Vidée à la clio.'ie (ceci va de soi), de la loi à la substance, de la création, à Y émlulion , préférences dont l'enchaînement ne saurait se passer de preuve. Même, au premier abord, l'empirisme, d'une part, et de l'autre la création, le libre arbitre, lephénoménisme, voilà qui pourrait former un ensemble. Et il faut bien convenir que Reuouvier ne s'est guère épargné pour nous eu convaincre. Ainsi les thèses fondamentales du néo-criticisme sont à vérifier de nouveau, même pour qui se sentirait incliner vers la doctrine. Et leur revérification s'impose, puisque l'opposition de l'empirisme et du rationalisme n'est plus discutable, et que la nécessité d'opter entre l'un et l'autre équivaut à celle d'opter pour ou contre la philosophie.
Nous n'avons pas eu la prétention de dire des choses bien nouvelles. Il nous paraît toutefois que, si l'on marchait dans la même direction que nous, on faciliterait une substitution à notre avis nécessaire : au lieu de se demander s'il est plusieurs façons de faire de la philosophie et combien il en est, nous
iiivilonsles aspirants philosophes à se demander si la philosophie est possible, ce qui sous-enteud l'unité de la philosophie et la réalisation de cette unité par Tidéalisme. C'est à une attitude nouvelle que nous convions les esprits. Est-ce bien « nouvelle » qu'il faut dire si l'on se souvient de l'attitude qui fut celle d'Hamelin, qui n'a jamais cessé d'être celle de M. Jules Lachelier, vers laquelle s'était orientée, dans la première période de sa vie philosophique, la pensée de Renouvier? La question denouveauté, d'ailleurs, reste, après tout, secondaire. On peut même la résoudre par la négative. Car, s'il est une autorité dont nous sovons en droit de nous recommander, cette autorité est celle d'Aristote dont le -av-rwç cpùococpYiTeov implique : 1° la nécessité de faire preuve d'esprit philosophique pour discuter utilement contre les partisans de la philosopiiie ; i" l'unité ou plutôt lunicilé de la philosophie, tout aussi peu contestable a priori que celle des mathématiques, et cela, malgré la multiplicité des systèmes. Il est vrai que dans la pensée d'Aristote cette multiplicité, « grâce à lui », perdait désormais toute raison d'être.
Or, nous ne sommes point persuadé qu'Aristote se soit trompé du tout au tout dans ses prévisions. Il s'est trompé en se figurant qu'il avait mis j)Our toujours la philosophie sur sa vraie voie et que tel serait le jugement de la postérité. Il ne s'est peut-être pas trompé en réclamant pour la philosophie les prérogatives de la science. Nul ne contestera qu'elle ne soit la science souveraine, si elle est une science. On ajoutera toutefois que cette dernière condition est indispensable. Or si l'on voulait établir qu'elle n'est et ne sera jamais remplie, les preuves ne feraient défaut à personne
Et c'est précisément sur ces preuves qu'il nous plairait, en finissant, d'éveiller l'attention. Nous pouvons compter combien de siècles ont passé depuis qu'il est des philosophes et que le condit des systèmes a commencé. Mais, ce que nous ne savons pas, c'est ce que représente cette pluralité de siècles. Il est possiijleque nous ne le sachions jamais, car il est possible que la planèlc par nous habitée devienne soutlainement inhabitable. .\n cas on notre es|ièce suivrait le cours de son développement normal, nul ne saurait prévoir le terme de ce développement. C'est là un lieu commun, mais un lieu commun, (pi'il ne faut pas que l'on évite, du moment où, à part le cas de contradiction, tout critère décisif d'impossibilité nous manque. Aussi la croyance à l'impossibilité de la philosophie
QUESTIONS PRÉLIMINAIUES 171
s'appuie-t-elle sur d'autres raisons. Une science, dit-on, peut à la rigueur être telle que jamais elle ne s'achèvera; du moins, pour lui attribuer la nature elles droits d'une science, uesuHira-t-il point qu'il y ait échange d'acquisitions et d'éliminations progressives? C'est précisément la question à débattre. Les variations de la pensée philosophique ne sont pas contestables. Le progrès dans les acquisitions et les éliminations est, certes, beaucoup moins évident.
Il est pourtant difïicile de soutenir qu'ici les variations se succèdent à l'aventure et que les répétitions s'y produisent au hasard et sans rajeunissement. Il y a progrès d'Anaximandre à Heraclite, de Parménide à Platon, de Platon à Aristote. La pensée d'Heraclite, au contact du stoïcisme, se rajeunit et s'approfondit. La dialectique à trois moments de Proclos peut être considérée comme une complication, mais à d'autres égards comme un achèvement du néoplatonisme. L'ère nouvelle inaugurée par le génie de Descartes est loin d'être close. Le vrai Copernic de la philosophie est Descartes sans qui la doctrine de Kant ne serait point née. Fichte, Schelling, Hegel, Schopeuhauer labourent et fécondent le terrain ensemencé par Kant. Dans l'histoire de la philosophie, les cas isolés sont rares, si même il s'en rencontre. Spinoza et Leibnitz seraient diminués étrangement s'il fallait ne voir en eux que des continuateurs de la pensée cartésienne. La vérité est qu'ils profitent de Descartes et ne tentent point de relever ce .que le cartésianisme est venu abattre. La vérité est encore [qu'ils sont, l'un et l'autre, les continuateurs d'une pensée dont [il est moins embarrassant de déterminer la direction que de fifixer les origines. Spinoza aurait raison, disait Leibnitz, s'il n'y avait point de monades. C'est qu'aussi bien l'idée de mojnade n'aurait peut-être jamais pris racine dans la pensée d'un sémite. Par là je ne veux point dire que le problème de l'indi- [Vidu ait échappé à Spinoza, mais il n'est pas certain que la •manière dont Spinoza l'a résolu ne porte la marque de son rorigine juive. Quant aux raisons à l'aide desquelles on ferait [valoir le caractère, dans sa source, profondément chrétien, et fmème scolastique de la pensée leibnitienne, elles ne prévaujdraient probablement pas sans coup férir. 11 n'en reste pas I moins que les deux doctrines s'interseclent, ce qui ne les empêche nullement, au contraire, d'être profondément excentriques. Il n'en reste pas moins, d'autre part, que les deux [philosophes témoignent, l'un et l'autre, d uu fécond respect
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pour chacune des traditions à laquelle leur naissance les rattache, et, par là-mème, de la valeur de cette tradition.
Si ce n'est point là de l'histoire au sens positif de l'expression, ce sont là des idées vues sur l'iiisloire qu'il serait excessif de négliger faute de textes d'une précision décisive. Il est constaté que Spinoza connut l'fjL^uvre de Maimonide et que, volontairement ou non, il subit sou influence. Il est constaté que Leibnitz n'ignorait rien des grands résultats de la philosophie médiévale chrétienne et qu'il parlait d'expérience en comparant cette philosophie à un inélange d'or et de fumier. Nous n'affirmons ici rien qu'il ne faille apprendre aux débutants en philosopliie. Nous estimons, toutefois, qu'il est utile de méditer sur la leçon qui se dégage de ces deux grands exemples : à savoir que la philosophie, comme la science, est Incuvre d'un travail aufjuel les générations collaborent et qui ne recommence pas incessamment. L'histoire ne se répète pas, chacun le sait, mais la répétition y fait son œuvre et la continuité de l'effort humain s'y atteste. On n'y prend point garde, en raison de l'intérêt qui s'attache aux éléments inédits, et l'on se laisse détourner de ceux où l'homme se montre le même dans ses ambitions et dans ses passions. Pareillement en philosophie, ce qui frappe, c'est la persistance du génie novateur que rien ne décourage. Là. quand même, l'espérance d'aboutir prend sa source dans la foi en une tradition vivace de laquelle il s'agit moins de se libérer que d'éliminer les valeurs douteuses.
Notre intention n'est pas de méconnaître les arguments par lesquels on maintient entre la philosophie et les sciences une opposition irréductible au triple point de vue de l'objet, de la métiiode et de la certitude des résultats. Notre intention n'est pas d'en recommencer l'examen. D'ailleurs, n'en venonsnous pas d'en faire implicitement la critique ? Nous voudrions seulement attirer l'attention sur une revision du procès, déjà plus que centenaire^ fait à hi métaphysique, dis(ms plus fraucliement : à la philosophie, i)ar Kant et ses épigones. Il ne faut pas séparer les conclusions de Kant de l'esprit même de sa doctrine. Os conclusions reposent sur une distinction célèbre : celle du iihénomène et de la Chose en soi. Fondamentale chez Kant, cette distinction est-elle à retenir? Est-elle désormais acquise à la philosophie? On peut être d'un avis contraire, et s'il suflit d'être de cet avis pour ruiner le « système» de Kant, il en faudrait beaucoup plus pour ruiner son
a œuvre ». En tout cas, le sort de la mélapliysique considérée comme scieuce dépend de l'attitude du piiiiosophe à Tégard de la théorie kantienne de la Chose en soi. Voilà ce que l'on oublie trop aujourd'hui. Voilà ce que Renouvier, déjà vieux, mais en pleine possession de sa vigueur intellectuelle, a eu le mérite d'apercevoir en étendant ses atTirmations au delà des bornes fixées dans le Premier Essai de Critique générale. Il a compris que le renoncement à la Chose en soi émancipait la philosophie et la rétablissait dans ses droits anciens.
Reste le positivisme et « la loi des trois états. « Ici encore, les discussions n'auront point à recommencer. Nous ferons observer, simplement, que cette loi des trois étals ne se vérifie point partout avec le même degré d'évidence. Les preuves de cela paraissent bien avoir été faites. De plus et surtout, le caractère tulélaire de cette loi peut être invoqué contre elle. C'est en elïet, et par excellence, la loi tutélaire du positivisme. Otez-la de la philosophie d'Auguste Comte : le positivisme, lequel n'est, à bien des égards, qu'un empirisme légalisé, ne se distingue plus de l'empirisme, et le nom de philosophie peut lui être refusé. Mais que penser de la vérité d'une loi dont la matière est l'évolution humaine et qui a besoin, pour triompher, de l'achèvement de cette évolution? Oui, qu'en penser, sinon que le positivisme exige, pour subsister, que cette loi eu soit vraiment une? Si c'est là'uue preuve de la suite rigoureuse d'idées dont Auguste Comte nous a donné l'imposant et magnifique témoignage, on peut admirer le philosophe qui, par une vue de génie, a fortement consolidé et caractérisé sa doctrine. Mais on sait assez que l'admiration pour le génie d'un philosophe n'implique point l'adhésion à tout ce qu'il a professé. Concluons donc :
1" Ou la philosophie n'est pas, ou l'idée d'Univers est une idée adéquate, un concept susceptible d'être déterminé et réalisé ;
2° En cas d'affirmative, cette réalisation du concept d'Univers implique la réalité des lois universelles de l'être et du connaître.
3" Ces lois ne sauraient être cherchées hors du champ de la représentation, s'il est vrai qu'il ne soit rien hors d'elle,
4" Et, par conséquent, la tâche de la philosophie est la démonstration d'un idéalisme rationaliste; autrement dit, elle consiste à tenter deuchaîner « les Éléments principaux de la Représentation », soit les catégories, sous peine d'être
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rejetée sur un idéalisme empiriste dont le vrai nom est le scepticisme. Et c'est en sens qu'un de nos maîtres, J. Lachelier, enseignait, au temps où il était maître de conférences à l'Ecole normale, que Tunique remède au scepticisme est l'idéalisme.