LE COMMENCEMENT DE LA PHILOSOPHIE
« La philosophie est la science de l'Univers. » Telle est notre thèse. Ou plutôt notre recherche de la philosophie, dune part, et. de l'autre, la méthode qui nous dirii;era dans la recherche impliquent la croyance préalahle en la réalité de l'univers. La question est de gavoir ce que vaut cette croyance. Et c'est là toute la philosophie.
On définit la philosophie à la manière des Grecs et on l'identifie à la recherche des éléments de l'Univers. Si on les pouvait trouver demhlée, — ambition qui ne fut point, toujours, reconnue chimérique, — ou reconstruirait le monde et la philosophie commencerait par où le monde a commencé. L'œuvre des premiers penseurs de la Grèce ne fut pas autre. En ce temps-là les questions de méthode restaient insou))çonnées.
Ces questions, on en vint à les pressentir quand le progrès de la réflexion amena l'homme à se considérer nettement comme une manifestation de la réalité primordiale venue à sou heure. Nul philosophe, d'ailleurs, n'avait osé soutenir que l'homme ne fût pas un des derniers nés parmi les vivants. Il ne pouvait donc savoir de quoi les choses sont laites avant de savoir ce que sont ces choses. Or le livre du monde ne serait-il point à lire à reculons V Ni Platon, ni Aristote. sur ce point, n'hésitèrent : avant de reconstruire le monde, il fallait tenter d'analyser le réel.
A ])artir d'alors, la question du commencement de la philosophie fut posée. Toutefois, elle ne ilevail mûrir ([u'après bien des siècles. Tant (|ue l'esprit humain fut comparé à un appareil enregistreur, disons mieux à une surface nue sur laquelle l'objet, venant s'inscrire, rend le sujet semblable à lui, — de cela nul ne devait douter tant que durerait la philosophie grecque, et cela durait depuis Empédocle, — ou s'interrogea sur le critérium de la vérité, mais eu pure perte.
QUESTIONS PRELIMIXAIRES 17o
sans parvenir à s'entendre, peut-être même à se satisfaire. Aussi la profonde distinction aristotélique entre le « premier en soi selon l'ordre de l'être » et le « premier pour nous selon Tordre du connaître », ne produisit ses résultats que beaucoup plus tard. La thèse est invraisemblable. Son invraisemblance échappait en partie aux anciens. Ils ignoraient trop de choses pour résister à une explication, au demeurant, plausible. Connaître, n'est-il pas acquérir ? Or, si ce qiie l'on acquiert subsiste hors de nous pendant qu'on l'acquiert, l'objet n'entre pas dans l'esprit, mais seulement sou image. L'antiquité ignora toujours, en grande partie du moins, ce que c'est que savoir.
Aujourd'hui, l'ignorons-nous moins? Le iiombre est grand de ceux qui assimilent le savoir au contraire d'une acquisition, j'entends à une production véritable. Après avoir dit que la vérité est notre œuvre, on se laisse parfois entraîner jusqu'à n'y apercevoir que notre œuvre, au risque de n'y plus apercevoir la vérité.
Qu'il y ait un mélange de production et d'acquisition chaque fois qu'une vérité nouvelle se montre à nous, c'est l'opinion qui prévaut aujourd'hui. Elle ne va nullement contre cette opinion plus ancienne : tout savoir véritable est fait de vérités solidement enchaînées. De là résulte qu'au moment d'essayer à constituer un savoir général tel que la philosophie, la préoccupation de bien lier les vérités en suscite une autre, celle de mettre la main sur le véritable premier anneau de la chaîne. L'esprit que l'on persuaderait de son droit de donner rang de première vérité à la proposition qu'il lui plairait d'appeler telle, ne tarderait pas, j'imagine, à aller rejoindre les sceptiques. Si l'univers n'est point un chaos, l'ordre du connaître, même opposé à celui de l'être, garde toute sa réalité, autrement dit, toute son objectivité. Dans le cas contraire, ni la philosophie, ni même la science ne seraient possibles.
Voici donc une question nouvelle, ou plutôt une façon nouvelle d'envisager notre problème : quelle est la première vérité ? Aussitôt une autre vasurgir : qu'est-ce que la Vérité? On ne peut plus la définir uniquement en fonction de l'être ou de l'objet. Le vrai n"est-il point essentiellement raiïirmable ? Et l'alTirmable se conçoit-il à part d'un affirmant ? Ce n'est même pas assez diie, car la notion d'alîirmable est corrélative. Le terme qui affirme en implique un autre, dont on l'aflirme : n'insistons pas sur cette logique d'école primaire.
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Il importe davantage de constater que toute vérité impliquant un lien, ce lien, aussitôt conçu, parait comporter une multiplicité de degrés. Plus il est étroit, plus il est difiicile à rompre, plus la vérité que l'on a devant soi participe de sou « idée ». Qu'il n'y ait pas de milieu entre le vrai et le faux, un peu de bon sens sullit à nous eu convaincre. Deux thèses sont pourtant incontestables : 1° est vrai ce qui est ; 2" est vrai ce qui ne peut pas ne pas être. Si jessayais de contester ce qui est, je mentirais sans doute, mais je pourrais mentir à mon profit. Si j'essayais de mettre en doute ce qui ne saurait ne pas être, je mentirais à mes dépens. Me voici désormais en mesure de construire le schème de la vérité par excellence : on sait lequel, dejiuis que les philosophes soumettent périodi- (luement à Tépreuve de leur critique les principes formels de la pensée.
Prenons garde, ici, de jouer sur les mots. En quête d'une première vérité, nous glissons insensiblement de ce problème à celui des vérités premières. Une distinction importe. Car, si l'on donne à ces vérités premières le nom de vérités éternelles, et c'est un droit ([ue maint philosophe s'est reconnu, comment se les hgurer autrement que planant au-dessus du monde, et se passant, pour être, que le inonde soit '.'Dès lors, puis(iu"elles sont indépendantes de toute réalité donnée, s'il peut sembler imprudent de conclure la réciproque, on a quelque raison de se représenter le rapport de la réalité à ces vérités sur un type profondément dilTérent du rapport de conséquence à principe. Eu aucun cas, les vérités éternelles n'apparaîtront génératrices si ce n'est d'une vérité de même ordre, de même éternité. Si la réalité en dépend, elle en tirera peutêtre une partie de sa nature, une fois etïectué son passage à l'acte : ce passage n'en saurait dépendre. Plus on rélléchit, plus on se persuade (|u'ime ijhilosophie (|ui se ilalterait de « procéder » de l'avant être à l'être passerait, à bon droit, pour une philosophie de casse-cou. Certes on ne saurait méconnaître lavanlage des allirmalions inutilement contestables sous peine de déraison apparente, et le désir est naturel (le vouloir commencer la philosophie par l'une de ces alhrmations-là. Encore faut-il s'assurer ((u'il y a descente i)Ossible du monde intelligible au monde sensible, celui dont l'explication nous occupe, et c'est ce dont l'assurance contraire s'obtiendrait plus facilement. Souvenons-nous des vains elTorls du platonisme pour redescendre du ciel sur la terre.
Les vérités premières dont il est ici question ne laissent point que d'être profondément instructives. Même on exagérerait à traiter de propositions frivoles les principes formels de la pensée. Ces vérités nous donnent beaucoup moins, mais aussi beaucoup plus que nous ne souhaitons. Elles nous renseignent sur des nécessités inéluctables, sur des conditions expresses : mais où sont les conditionnés? Elles nous munissent d'un programme. Elles nous fournissent une multiplicité de cadres : mais où trouver de quoi les remplir ? Et l'on doit reconnaître que les vérités mathématiques, si nécessaires soient-elles, n'évitent point cette imperfection. Penser les axiomes logiques, c'est faire les gestes avant-coureurs de la pensée. jNléditer les vérités mathématiques c'est assurément davantage. Éliminer l'impossible ne fut jamais une opération vaine. Et si l'on s'attardait à des considérations de finalité, on ferait observer qu'un monde de vérités mathématiques auquel nulle réalité ne s'ajusterait par après, manquerait de toute raison d'être. Sganarelle a raison. Il ne lui suffit pas que sou maître Dou Juau croie que deux et deux font quatre. Croire cela, rien que cela, c'est, aux yeux de Sganarelle, ne croire à rien.
Les vérités premières et la première vérité, objet de notre actuelle recherche, ue sauraient désormais être confondues. Celles-là mettent en mesure de savoir ce que c'est que la vérité : elles nous exercent au discernement du vrai et du faux. Peut-être serviraient-elles à prouver Dieu, et le philosophe d'occasion qui fut Bossuet se montra un vrai philosophe le jour où il développa la preuve dite des vérités éternelles. Toutefois le philosophe a tout autre chose à faire, pour coincer, que de prouver Dieu, car il lui sera bientôt demandé, ni plus ni moins, de prouver le monde. Or on a déjà fait voir « qu'autre chose est avoir l'idée de la vérité, autre chose est affirmer quoi que ce soit avec son aide ^ », c'est-à-dire affirmer quelque chose de quelque chose en donnant au terme « chose M le sens cousacré par l'usage. Des vérités éternelles on ne saurait rien extraire de réel : pas même la matière dun songe ne s'en dégagerait. Nous avons beau être de cet avis que les vérités mathématiques ont leur destination hors d'elles-mêmes, il n'en reste pas moins, que,logiquemeut, elles se suffisent.
1. Cf. Fragments de J. Lequicr inséré dans le deuxième volume de la Psychologie ralionnelle àa Ch. Renouvicr, p. 170, 2= édition.
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On errerait, croyons-DOus, assez inutilement autour de la formule de Parméuide dont il n'a fallu rien de moins que le Sophiste pour léconder la doctrine. Ce logicien sans le savoir qui voulut, à l'exemple de ses prédécesseurs, concevoir l'être sous forme de matière, en physicien, ne réussit à en rien affirmer de physiquement perceptible. Et sa formule est restée une impasse.
Nous savons maintenant une partie de ce que nous désirions savoir : où il ne faut pas aller chercher la première vérité. Elle ne se trouvera, ni dans la sphère des vérités éternelles, ni dans le groupe, fort restreint d'ailleurs, des axiomes logiques.
Elle aura, semble-t-il, pourtant son critérinm ? Oui : elle sera une vérité-frontière. Qu'est-ce à dire ?
La notion de vérité-frontière ne présente rien de contradictoire. Autrement il faudrait s'interdire le sorite. Toutefois ces vérités-frontières, élevées au rang de majeures, après avoir rempli le rôle de conclusions, figurent à l'intérieur dune science ; tels les disques de Volta à l'intérieur de la pile, avec cette diirérence toutefois, quici, le changement dans la fonction n'entraînerait aucun changement dans la matière. Une même anirmatiou devient principe après avoir été conséquence. Dès lors il faudrait aller jusqu'à dire que plus une vérité se conforme au type de la vérité scientifique, plus elle a le droit au nom de vérité-frontière,
On arrive à une frontière. On en part. Il nest de frontière véritable qu'à cette doublejcondition. Peut-on la satisfaire dans le cas présent?
Pas |>lus que toute autre science, la philosophie ne saurait commencer absolument. Il n'est pas de science (jui ne parte d'un savoir ou d'une ébauche de savoir issue d'un fragment de l'expérience universelle : la science des nombres nest-elle pas sortie du calcul empirique? De même on peut concevoir l'expérience humaine prise dans son ensemble, comme servant de point de déi)art à la science la plus générale de toutes. Ce n'est pas autrement (|ue Spencer définissait la i)hilnsopliie. Et sa définition, isolée de tout commentaire, est assez souple pour mériter d'être, à peu près partout, favorablement accueillie.
L'airirmation de l'expérience universelle sera donc notre l)remière vérité.
.Mais ou la philosophie n'est qu'une doublure du sens com-
mun, auquel cas son droit à l'existence reste en question, ou elle est un contrôle de cette expérience, une épreuve de sa valeur.
Que vaut donc cette expérience universelle ? On le saura quand la philosophie sera faite. Dès qu'on se le demande, la philosophie sera commencée.
Une autre question surgit : que signifie le mot « valeur » et quel peut être le critérium de cette valeur ? J'en connais un, pas davantage. Nous distinguions naguère les vérités de fait €t les vérités de droit. Les premières donnent lieu à des jugements assertoriques ; les secondes s'expriment en jugements apodictiques. De ces deux formes de la modalité, la dernière est la plus forte, dirait-on eu langue scolaslique. Le mode le plus faible est le problématique : il énonce le simple possible, et par suite, le critérium de l'invalidité d'un jugement a pour mesure l'aisance avec laquelle on peut le rejeter du mode assertorique dans le mode problématique.
Contrôler un jugement, une somme, une totalité de jugements assertoriques, c'est donc les soumettre à une épreuve de dégradation. L'épreuve réussit-elle ? le jugement est reconnu douteux. xMais, si l'épreuve échoue, il faut lui rendre son grade ? Non. il faut le promouvoir au grade supérieur. Un jugement assertorique contrôlé est garanti objectif. Il était vrai primitivement dans l'esprit de la personne qui l'afTirmait tel. Il est vrai maintenant pour tout le monde.
Si l'on dénommait apodictiques les seules conclusions de syllogismes de la première figure à majeure nécessaire, il faudrait renoncer à la science. D'autre part, puisque la science existe, c'est qu'il est des jugements apodictiques eu dehors du syllogisme. Ce fut donc une grande découverte que celle de l'apodictique. Il apparut aussitôt qu'il ne pouvait y avoir science eu dehors de ce mode. Et ce fut la gloire d'Aristote de s'en être aperçu le premier.
A quoi tendent ces remarques ? A décider le sort de notre vérité-frontière et à rendre impossible au philosophe l'acceptation telle quelle de l'expérience générale. Dès la première reucontre, un déclanchement se produit et l'on dirait que la confiance s'ébranle. On embrassait naguère et avec fermetéoin objet qui maintenant apparaît fragile et friable. D'où cela vient-il ?
Nul ne doute dé l'expérience universelle, ni que cette expérience implique une vaste réalité extérieure à nous qui la
eouslalous et réprouvons. Cette expérience, cette réalité, le sens commun l'affirme et l'atteste. Et le philosophe ne doit point être mis hors le sens commun, car il en a sa part comme ïes autres hommes : s'il n'en avait sa part, comment songeraitil à le justifier? Mais pourquoi y songe-t-il ?
Le sens commun, à le bien prendre, n'est rien de plus qu'une socialisation de jugements dont chacun est corroboré par l'assentiment des autres, dont chacun est individuel, subjectif, assertorique. Mais une socialisation, antérieurement à tout contrôle et à toute critique, n'est rien de plus qu'une sommation, quelque chose comme une mise en commun de fonds. Et l'on sait que la nature d'un total est identique à celle des parties constituantes. En fait, une pluralité d'assertions unanimes, vraies pour chacun des affirmants, donc subjectivement vraies, équivaut pratiquement à l'expression d'une vérité objective. Il n'en reste pas moins (jue le passage du fait au droit est illégitime, et que l'appel au témoignage, à peu près constamment inévitable, est, de toutes les méthodes pour arriver au vrai, la plus constamment faillible. Serait-ce donc que le mode assertorique, s'il nous met sur le chemin de la vérité, ne saurait nous y conduire ?
A parler franc, la logique deStuart Mill, dont l'auteur croit devoir souligner les pétitions de principe sur lesquelles la science repose, — encore ne les a-t-il pas soulignées toutes, attendu que, si l'empirisme était le vrai, où est la science qui échapperait à la mésaventure ? — ne tend à rien de moins qu'à la mise en interdit d'un savoir fondé sur de pures assertions. 11 n'est pas, en effet, d'empirisme plus radical que celui de Mill, ni plus profond dans son radicalisme, ni, à bien des égards, plus conscient de sa fragilité. Sluart Mill ne trouve la nécessité nulle part. Mais il la clierche partout, car il siit, à n'en pas douter, (jue là où elle man(|ue, scienceet philosophie, elles aussi, manquent. Ce n'est pas lui qui aurait commis l'imprudence d'écrire le chapitre des Principc'i dr l'sjjcholofjie où Spencer, pour justilier le Postulat Universel, espère démontrer la réalité du monde extérieur en s'appuyant sur je ne sais quel principe du plus court chemin, et donne le pas à raffirmalion spontanée du m(mde extérieur sur sa démonstration par le raisonnement. Ici le processus est plus long, ce qui est l'évidence même, d'où Spencer conclut qu'il est plus fragile. Tel bronche dans la démonstration d'un théorème de géométrie qui en a saisi du premier coup l'énoncé. S'ensuit-il (jne la
démonstration est moins évidente parce qu'elle exige un plus long processus^! Autant vaudrait soutenir que l'apodictique est moins forte que l'assertorique ! Gela, Herbert Spencer a poussé le scandale jusqu'à le soutenir implicitement. D'un tel scandale, Stuart Mill, n'en ayons doute, en eût été des premiers indigné.
Et si Ton était tenté de croire que nous nous attardons à des propos inutiles, on serait prié d'y regarder d'un peu plus près. Les controverses du temps présent n'ont d'intérêt que parles efforts souvent désespérés d'un savant de profession pour élever des jugements assertoriques à la dignité d'apodictiques et par les avertissements que lui font entendre les pratiquants des sciences plus facilement ouvertes aux jugements démonstratifs.
Et ces controverses portent loin. Et c'est peut-être un mal que les logiciens y assistent sans en concevoir assez d'inquiétude. Il n'y a pas à dire. Notre formule de tout à l'heure : « Pas de science de l'assertorique » et qui nous vient d'Aristote est implacablement draconienne. Comment la détendre sans la détruire ?
En d'autres termes, comment obtenir la nécessité autrement que par la triple voie de l'axiome, de la définition a priori, de -la démonstration analytique ? — A défaut de nécessité, l'objectivité suffirait peut-être ! — Il est possible. Mais ouïe mot objectif est synonyme d'incontestable — nous ne disons pas « d'incontesté » — et il équivaut à « nécessaire » ; ou il n'exprime rien de plus qu'un idéal hors de notre atteinte. Descartes quand il passe, très vraisemblablement au moyeu d'ua syllogisme en compréhension, de cogito à sum, passe du subjectif à l'objectif par l'intermédiaire de la mineure qui affirme l'être de la pensée au même titre que la position d'un tout implique celle de ses parties. Et si Descartes avait songé à faire .intervenir les questions de modalité, certes il n'eût jamais considéré comme purement contingente la thèse que pour penser il faut être. Donc ici Descartes ne greffe pas le jugement apodictique mun sur le jugement assertorique cogito ; mais, par l'intermédiaire d'un lien synthétique immédiatement aperçu entre le concept de pensée et le concept d'être, il passe de l'assertion cogito à l'affirmation .sum qui, elle, offre tous les caractères de l'objectivité... et en même temps de la nécessité- Nous ne saurions nous engager plus avant dans une discuscussion où il s'agirait ni plus ni moins de se prononcer pour
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ou contre les doctrines de la contingence. Ces doctrines partent d'un principe opposé aux philosophies animées de lesprit d'Aristote ou.de Descartes. On y envisage les jugements du type apodictique à la manière dont on se représente volontiers les envahisseurs barbares devant lesquels il faut s'incliner sous peine de disparaître. Et comme il n'est rien de plus détestable en soi, ni même, en un certain sens, de plus déraisonnable que la for<;e brutale, on se demande si l'acquiescement de l'esprit à des propositions vis-à-vis desquelles il se sentirait libre ne serait point moralement préférable à un assentiment arraché par la violence. Du point de vue moral, le jugement assertorique auquel on prêterait la force d'un jugement apodictique l'emporterait en valeur sur ce dernier, puisfjn'il tiendrait son surplus de force de notre volonté de le faire prévaloir. Et c'est en un sens analogue qu'on élèverait la nécessité morale audessus de la nécessité géométricjue. On comprendra que de tels problèmes dont on peut dire qu'il y va de toute la philosophie veuillent être ajournés. On coniprendra peut-être que, si l'on entend se maintenir au point de vue strict de la vérité et de l'idée que (moralité à part) chacun est conduit à se faire d'elle, on maintienne la supériorité du mode apodictique. Mais hàtons-nousde fermer la jiarenthèse. L'essentiel pour nous, eu ce moment, est de justifier notre opinion sur le recul du mode assertorique dans le voisinage du problématique sous l'in- Uuencedu mode apodictique. L'histoire parait bien, dailleurs, justifier cette opinion. Socrate a raison de la sophistique quand il a découvert le général. La découverte de l'apodictique vient la compléter et la couronner. Qu'en résulte-t-il presque aussitôt? Une sécurité d'abord, une inrjuiétude ensuite. Une sécurité, puisqu'il est des thèses (jui se démontrent ; une inquiétude, puisqu'il n'y a de science (jue de l'apodictique et qu'il ne saurait y avoir démonstration de tout. Autrement dit. l'assertion privée de dénmiistratioii ou d'évidence immédiate par inconcevabilité de la négative, une fois reconnue insullisante, équivaut sans tarder à lallirmation d un ])robable ou d'un simple possible. Et c'est |)ouriiM()i. d'iiMe part, Socrate met fin à l;i sophisti([ue. El c'est pourquoi, de l'autre, Arislote fraie un ciiemin à la sceptique.
Le scepticisme est donc issu d'une crise par la([uelle devait passer le jugement assertorique et qui recommencera à chaque mise en présence des deux types de propositions modales : l'assertorique et l'apodictique. Et le dénouement sera le même :
réduction de l'assertorique en province du problématique. Qu'une telle réduction soit possible, c'est ce qu'atteste non seulement le fait même de la recherche philosophique, mais encore la réalité de la science ; car, si la science est plus que la critique, elle ne se passe ni de contrôle, ni de critique.
On est maintenant en mesure de comprendre ce que ne saurait manquer de devenir, après ce genre d'épreuve, l'aiTirmation de l'expérience universelle. Elle subit une sorte de dépression et devient celle de l'universelle apparence. « Quelque chose est. » xVinsi parle le sens commun. « Quelque chose pourrait être », dira le philosophe. Et notre métaphore de la vérité-frontière n'en reçoit que plus d'autorité. Toute frontière a pour signe un poteau démarcateur, sur chaque coté duquel deux noms figurent : le nom du pays d'où l'on est parti, celui du pays où l'on arrive. Du coté du sens commun, pays que l'on quitte, ou lira : Expérience universelle. Du côté de la philosophie, pays où l'on entre, ou lira : Apparence universelle.
Des réflexions qui précèdent une impossibilité résulte : celle •de statuer sur le commencement de la philosophie, ou le « premier afïïrmable », sans avoir adopté une définition de la philosophie.
A ce point de vue notre attitude est des plus franches : ou la philosophie est possible, ou la conception d'un univers est une conception inadéquate. De ce que la Critique Générale est la méthode de la philosophie, il ne résulte pas que la Critique Générale ne puisse être dépassée. Il y a là un espoir permis, pourvu que nous sachions attendre. On peut s'en tenir aux conclusions du Premier Essai de Critique générale. Mais, dès que l'on s'est résolu à suivre le chef du uéo-criticisme par delà l'Essai sur la Classification des Doctrines philosophi(]ues, il semble bien que le néo-criticisme ait cessé d'être le vrai nom de la •doctrine. Et Renouvier s'en est tellement rendu compte que le néo-criticiste de l8o7 s'est appelé « personnaliste », au moins dans les deux ou trois dernières années de sa vie. Même il se serait appelé « spiritualiste » sans la fâcheuse réputation du terme, et si Renouvier n'eût redouté comme la pire des fortunes d'être rapproché de son prédécesseur à l'Académie des Sciences morales et politiques : Paul Janet. Heureusement Renouvier ignorait le passage des écrits de son prédécesseur
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à l'Institut, où Paul Janet douue à sa propre philosophie le nom de... personnalisme.
Les historiens futurs de la pensée française au \x^ siècle discuteront, et pas toujours inutilement, la question desavoir si Renouvier eut une métaphysique, ou simplement une philosophie religieuse greffée sur sa critique. Plus d'un s'étonnera peut-être de lindiiïérence croissante de Renouvier à l'égard du problème des catégories, indifférence, au premier abord, surprenante, mais, si l'on y regarde de près, singulièrement instructive. L'auteur du Premier Essai de Critique générale s'est de plus en plus effacé devant l'écrivain du Deu.xième et dm Troisième Essai, et cela grâce à la part de plus en plus grande faite à la croyance dans la sphère de la spéculation philosophique. Le criticisme, à mesure qu'il avançait vers le probabilisme, abordait un plus grand nombre de |)roblèmes. Par moments ou serait tenté de croire que, chez Renouvier, la ferme résolution de conclure problématiquement, non seulement excusait, mais autorisait son audace spéculative. Nous sommes peut-être encore trop près des dernières années du philosophe pour savoir, là-dessus, à quoi nous en tenir. En tout cas, une chose demeure certaine, c'est que la philosophie, au regard de Renouvier, est restée une spéculation, une théorie. A nos yeux elle n'est pas non plus autre chose. EUe est la Théorie de la Pratique. Ne redoutons pas le pléonasme et tâchons de le justifier.
La Pratique en question n est autre que le sens commun, et nous l'appelons ainsi parce que les jugements à travers lesquels le sens commun s'exprime sont des jugements d'expérience issus de l'action. L'intelligence du sens commun est née de la nécessité d'agir et se rapporte tout entière aux moyens d'agir. Pourquoi est-ilabsurdededouter du monde extérieur? Parce que, s'il fallait en douter, on aurait tort de se déranger sur le passage d'une automobile. Nier le monde extérieuréquivaudrait, selon le sens commun, à nier toul risque de mort en cas de clioc ou de heurt, ce qui va, on peut le dire, contre l'expérience universelle. D'où le réalisme du sens commun.
Élever au rang de théorie la Prati(|iie générale, ce fut toujours ou presque toujours l'ambition de la philosophie. Nous disons : presque toujours, parce qu'une philosophie du sens commun était tentée vers le milieu du wm" siècle et que cette entreprise, malgré ses nombreux approbateurs, nous a toujours paru contradictoire. Il y a la philosophie. Il y a le sens com-
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niun. Vouloir qu'il y ait une philosophie du sens commun, c'est assimiler le philosophe à un chef de bureau d'enregistrement. Au cas où Thomas Reid aurait été quelque chose de plus, il n'y aurait assurément point de sa faute. Son erreur, et elle est lourde et elle a pesé dun poids accablant sur la pensée française, fut, non pas d'emprunter au sens commun, non pas même de le rembourser, puisque le remboursement est obligatoire. Elle fut de lui restituer ses propres valeurs, sans les avoir converties en valeurs équivalentes, mais difïérentes et, philosophiquement, plus solides. Aussi la doctrine de Reid , en dépit de l'aisance avec laquelle on ne peut se défendre de lire, est-elle désespérément obscure etd"un genre d'obscurité dont la rencontre est rare. On ne sait pas, et Reid ne sait pas toujours discerner les moments où il énonce de ceux où il se figure résoudre. Or, n'est-ce point là une confusion familière au sens commun ? Et cette confusion ne vient-elle pas précisément d'une transformation des plus significatives, non seulement des énoncés eu solutions, comme on l'a souvent dit, mais du fait en droit, ce qui revient, d'ailleurs, au même?
Aussi nous nous serions défendu toute allusion à cette philosophie si justement délaissée, si le succès actuel des doctrines pragmatistes ne lui méritait un retour de fortune. 11 est, en effet trois états d'esprit assezapparentés, tous trois contraires à l'esprit philosophique. On les nommerait en suivant l'ordre historique d'apparition : l" l'état d'esprit sceptique ; •i" l'état d'esprit écossais ; 3" l'état d'esprit pragmatiste.
D'une part, nous dira-t-ou, chez les Écossais, on affirme à outrance et l'on n'aime pas être discuté. Donc on y hait le scepticisme. De l'autre, et on le dit expressément, c'est pour combattre les sceptiques que l'école écossaise (où ils ne sont guère plus de quatre, si même Brown n'y est pas de trop) s'est fondée. — - fl est possible. C'est que l'on s'est mépris sur le compte des sceptiques, qu'on les a crus dénués de sens commun. Les sceptiques, à le bien prendre, furent gens de; sens commun, faute de mieux, à vrai dire, mais s'ils furent rejetés sur les leçons de l'expérience, les seules après tout à la lettre desquelles s'est conformé Th. Reid, ils vécurent sans jamais manquer d'en tenir compte, ne se laissant écraser par aucun char, ni mourir de faim, sous prétexte du néant éventuel de tout char ou de toute nourriture. Et je ne sache point que, chez les modernes, le sceptique (?) Hume se soit autrement comporté. Mais que veulent au juste les prag-
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matistes du temps préseut ? Pourquoi leur cherchous-uous des ancêtres parmi les sceptiques de l'antiquité ?
Ceux-ci étaient plus philosophes. Et ils avaient des exigences de la philosophie une idée telle, que, ne pouvant y satisfaire, ils la déclaraient impossible. Et c'est par où les .Euésidème et les Sextus, ces hardis contempteurs de la raison humaine, ont bien mérité de cette raison. Les pragmatistes pour n'en pas tenir compte, y mettent moins de façon : ils traitent en adversaire le rationalisme, par où ils sous-entendeut aisément l'absurdité hypothétique de l'univers, puisque, au cas où l'absurde serait tenté d'être, nulle raison dé.sormais ne lui rendrait la tentation inutile. Aussi les pragmatistes ne s'exercent-ils à la philosophie — quelques uns d'entre eux et non des moins résolus — que pour se persuader qu'il n'en faut pi us faire. Nous louons dès lors presque sans réserve Giovanni Papini, le brillant et téméraire auteur d7f Creposcolo dei Philosophie d'avoir écrit cet ouvrage si étonnamment mal informé, mais si intelligent de tout ce qu'implifjue l'attitude praginatiste. Au récent Congrès de Philosophie à Genève, il invitait tous les philosophes présentsà... sortir de la philosophie ni plus ni moins.
L'invitation est de celles qui donnent à réfléchir. Non que le genre d'exode auquel nous sommes ingénument conviés soit dune réalisation facile. A qui n'est jamais entré dans la philosophie, soit par obstination, soit par impuissance, il est aisé de se maintenir hors de son seuil. Quant aux philosophes, chez qui l'on ne veut décidément pas entrer, ce refus doit tenir lieu d'avertissement. Entre une philosophie du fait pur et une philosophie toute en façade (telle la philosophie des Écossais), il n'est guère de dilïérence profonde. En outre, toute recherche d'une philosophie mitoyenne entre celle du fait pur et celle du droit pur ne saurait contenter que les indécis, heureux d'a])i)rendre un beau jour que. sans avoir fait le moindre geste, ils se sont réveillés en possession duue doctrine. Hélas! si la philosophie peut être appelée un l)ien. elle n'est i)as de ces biens (lui viennent eu dormant.
Elc'est pourquoi toute philosophie qui érigera en première vérité le fait de l'expérience générale et. sur le point de situer ce jugement asserloriqne dans le plan des jugements problématiques, reculera désormais devant la témérité du geste, devra se résignera un autre geste : celui de l'abdication.
Lionel D.vlriac.
BIBLIOGRAPHIli PHILOSOPHIQUE FRANÇAISE DE L ANNÉE 1 909 '