‹ L'Année philosophique (volume 3)Chapitre 66 sur 73 · Voyez ÏAnnée philosophique de lUOO, p · texte numérisé non relu

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que sentir et connaître sont deux manifestations totalement difïérent€S et indépendantes Tune de l'autre dès leur origine (p. 38). » Nos vues personnelles sur les deux questions difïerent en quelques points de celles de M. Ribot. Nous nous bornerons à dire ici que cette différence porte sur les conséquences philosophiques qu'il semble tirer de l'observation des faits plutôt que sur ces faits euxmêmes. Ce n'est pas dans une brève notice, telle que celles de notre revue bibliographique, que les solutions auxquelles il conclut peuvent être examinées sérieusement.

ROUIJ.EAUX-DUtiAGE (Hknkv). — Théorie des principes de 1 absolu (in-t2. Plon-Nourrit ; ix-GO p.).

Cette brochure n'a de valeur qu'en raison de l'importance attachée par l'écrivain aux principes dont il a pris la défense. Il n'est pas rare de s'improviser écrivain, même sans en avoir les aptitudes, même sans se figurer qu'on les a, par la seule raison qu'on croit avoir raison et qu'on espère rendre meilleurs les hommes et, au besoin, le monde, en répamlant sa parole, autrement dit la bonne parole.

L'auteur croit à une conscience universelle dont nous sommes les consciences individuelles. La pensée, à ses yeux, est absolue. L'univers n'existe que pour cette pensée. Et il existe « autant que tout l>eut exister parce qu'il est le fait de la conscience de la pensée universelle, sans cesse plus nette et plus intense ».

Voilà qui nous change de ces brochures de propagande matérialiste, qui paraissent de temps à autre en vue de défendre les bons principes. Nous sommes, nous aussi, défenseur de ces bons principes. Et nous ne croyons pas que l'idéalisme de M. Roulleaux- Dugage les mette en péril. Nous pensons seulement que cet idéalisme risque d'être jugé fragile, en raison de l'insullisance de ses points (l'appui. Après tout, c'est peut-être un simple programme que l'ont s'est promis de nous donner, en attendant mieux. L. D.

SCllILLEli (F. <■.. S.). — Étude sur Ihumanisme, trad. de l'anglais jtar le D'" S. .hinhdevitch jn-8^, F. Aicaii. HililioMn'Miue de philosophie contempni.iint' : i\-C.2l p.).

L'nc partie de.- utudc- que rnuteiir a mmiuh'.- dan- ( e volume avaient paru antérieurement dans divers |jériodiques [Miiul. llibbcrt JuuriiaL Quartcihi Ileview, VorlnufklUj Hei iexv, Journal of l'ai/cliology). Elles ont pour objet de combattre l'esprit métaphysique et l'intellectualisme en leui opposant, sous le nom iVliumauismc, la méthode et l'esprit du pragmatisme. « La méthode du pragmatisme, dit M. Schiler. est empirique, téléologique et concrèle. Son esprit est une chose plus importante (|ue nous pouvons dénommer : humanisme

(p. 16). » Le mot ^îtmams/ne, ajoute-t-il, « exprime celte idée que le problème philosophique concei'iie des êtres humains, cherchant à comprendre le monde de l'expérience humaine à l'aide des ressources de l'esprit humain ».

Les études que renferme louvrage sont au nombre de vingt. Elles sont toutes fort intéressantes. Nous devons signaler, comme particulièrement digne d'attention, la seconde intitulée : De PlatonàProtagore. Nous citerons le passage suivant, qui nous paraît caractéristique, parce que l'auteur y explique avec précision comment il faut entendre sa doctrine :

« Nous devons remonter de Platon à Protagore. Nous devons abandonner la tentative de déshumaniser la connaissance, de lui attribuer une indépendance par rapport aux fins humaines, un caractère absolu qui la sépare delavie, une eïer«/7c' qui la mette en dehors du temps.

« Ou plutôt, si nous voulons conserver ces termes consacrés, nous devons les reconstruire pragmatiquement. Indépendance doit être pris, non dans le sens d'une négation des rapports avec la vie humaine, mais dans celui d'une description de l'appréciation sélective qui distingue, dans l'expérience humaine, les données plus précieuses de celles qui présentent une valeur inférieure. Caractère absolu doit désigner l'idéal de l'adaptation complète à toute fin humaine, tandis qu'éternité de la vérité doit désigner la possibilité de l'appliquer à n'importe quel moment.

« Mais, pour réaliser les espérances que nous donnent ces nouvelles directions, nous devons une fois de plus prendre, avec Protagore, pour point de départies jugements individuels d'hommes individuels et étudier leur développement, la façon dont ils naissent de l'action de forces psychiques complexes, s'associent en systèmes, subissentla vérification, se réclament d'une valeur objective et justifient cette prétention, et engendrent l'idéal final d'indépendance et de caractère absolu que nous sommes si portés à interpréter faussement dans le sens d'une suppression des processus dont ils sont issus (p. 89). »

Nous ne voyons pas que, pour définir et poser le problème philosophique dans les termes mêmes qu'emploie M. Schiller, il soit nécessaire d'introduire en philosophie une méthode nouvelle et un esprit nouveau, la méthode et l'esprit du pragmatisme. Nous ne voyons pas que l'on puisse caractériser la méthode et l'esprit intel^ lectualistes en leur attribuant la prétention de déshumaniser la connaissance, de la faire descendre en quelque sorte d'une région supérieure à l'expérience humaine et inaccessible à l'esprit humain. Le bruit que font aujourd'hui, sous un nom nouveau, l'empirisme et l'utilitarisme ne devrait pas faire oublier que la méthode intellectualiste consiste dans la critique de la raison, c'est-à-dire précisément dans l'analyse des ressources de l'esprit humain et des données de l'expérience humaine.

PiLLON. — Année philos. 1909. 14

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SGHINZ (Alueht). — Anti-pragmatisme. Examen des droits respectifs de laristocratie intellectuelle et de la démocratie sociale iii-8' , F. Alcan, Bibliothèque de [)iiilosophiê conteniiioraine ; 309 p.).

L'objet de ce livre et l'esprit combatif avec lequel il a été écrit sont nettement marqués dans le court Avant-jjropos qui le précède :

« Le pragmatisme irest qu'un terme nouveau pour désigner l'opportunisme philosopliique. Comme doctrine, il ne se soutient pas. Mais le pragmatisme, comme révélant un état d'esprit contemporain, a une prol'onde signification.

« Nous déclarons le pragmatisme mauvais ; non pas certes dan-^ ses conséquences morales (qui ne iloivent pas compter en philosophie), mais parce qu'il introduit dans notre fai;on de penser un esprit de sophistique dégradant...

« ... 11 y a des théories qu'au nom de notre probité philosophique nous ne devons pas tolérer. Le pragmatisme en est une. Il doit être étouffé dans son berceau...

« Qu'on nous entende bien cependant. jNous ne reprochons nullement à la société d'être pragmatique, c'est-à-dire de veiller à ses intérêts ; et le mot întércts peut être pris dans le sens le plus large et, si on veut, le plus élevé. Mais nous reprochons à une école de philosophes modernes de vouloir forcer, pour ainsi dire, la philosophie impersonnelle, la science amorale, la nature indillërente, à parler le même langage que nos aspirations et que nos passions — et même, nous le voulons bien, que nos cjétièreane» aspirations, que nos nobles passions. »

L'auteur conclut qu'entre la vérité intellectuelle et la vérité morale il y a un conflit irréductible, qu'il faut accepter comme un fait. " >i'ous proposons, dit-il, d'adopter, pour des raisons pialiques, le système des deux vérités, une vérité philosophique indépendante des conséquences (morales et sociales!, et une vérité pragmatique, ([ui sera la philosophie du peuple (p. 237). »

On est, semble-t-il, conduit assez naturelIruHiit à ce système aristocratique des deux vérités, quand on fait consister la vraie philosophie, celle des intellectuels, dans la science proprement dite, dans' kl science délei niiniste et amorale : quand on méconnaît le caractère relatif et suhjeclif que donnent à la science proprement dite les catégories d'étendue, de mouvementel de causalité mécanique qu'elle met en œuvre; quand on ne veut pas se rendre cornpie que la critique idéaliste el linilisle de ces catégories supprime, en rexpli([uant, ce (juc .M. .Scliin/ t'iilrnil par le cciiitlil des deux vi'ritrs, inlcjirctuell»; et morale.

J'admets, moi aussi. dirai-J'' à lautiur, h- système des deux vérités; mais je l'entends, tout autrement que vous. Je distingue la vérité de la science proprenieni dite et la vérité de la jthilosophie.

La vérité de la science pioprement dite est relative et symbo-

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lique : elle représente le réel sous un aspect, en une forme qui vient de notre sensibilité. Conforme aux conditions, aux fins, aux besoins, de l'action dans la vie présente, elle peut très bien être dite pragmatique. Cest la vérité de la perception externe, du sens commun et de la commune expérience.

La vérité de la philosophie est objective et absolue ; elle représente la réalité, telle qu'elle est en elle-même ou pour elle-même, c'est-à-dire dépouillée du voile subjectif dont la couvre la perception sensible. Tout en appuyant les impératifs de la conscience morale et en s'accordant avec l'intérêt social, elle mérite le nom d'intellectuelle beaucoup plus que la vérité de la science proprementdite. Elle le mérite seule pour ceux qui. par Tobservation intérieure, s'élèvent au-dessus du sensible, à la critique de la raison et de ses différentes catégories.

SCHOPENIIAUER (Arthur). — Métaphysique et Esthétique, première traduction française avec préface et notes par A. Diétrich (in-12. F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; 192 p.).

En ce volume et sous ce titre, M. A. Diétrich nous donne la traduction française de cinq fragments très curieux des Parerga et Paralipomena de Schopenhauer. Voici les titres de ces fragments : 1° Doctrine de la connaissance et métaphysique ; — 2° Spéculation transcendante sur l'apparente préméditation qui régne dans la destinée de chacun; — 3° Pensées se référant à l'intellect ; — 4° Métaphysique du beau et esthétique ; — S" Sur l'intéressant. Ils sont tous d'une lecture attrayante et font bien comprendre la doctrine du philosophe. Les trois derniers nous ont particulièrement intéressé.

Nous signalerons dans le troisième fragment, les pages 80-87 sur l'idéalité de l'espace et du temps. L'idéalité de l'espace et de ce qu'il renferme, c'est-à-dire du monde matériel, nous y paraît clairement démontrée.

« La preuve la plus convaincante et en même temps la plus • simple de l'idéalité de l'espace, cest que nous ne pouvons le supprimer en pensée, comme nous supprimons toute autre chose... Quoi que nous fassions, où que nous nous placions, l'espace est là et n"a de tin nulle part : car il est la base de toutes nos leprésentations et la condition première de celles-ci. Cela prouve d'une manière certaine qu'il appartient à notre intellect même, qu'il en est une partie intégrante, qu'il fournit la trame du tissu de celui-ci. sur laquelle vient s'appliquer ensuite la bigarrure du monde objectif. Il se présente à nous aussitôt qu'un objet doit être représenté... Quand je remarque qu'une chose est avec moi partout et en toutes circonstances, j'en conclus qu'elle est attachée à moi ; par exemple, quand je retrouve partout telle odeur particulière à laquelle je voudrais échapper. Il n'en est pas autrement de l'espace ; quoi que je

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puisse penser, quelque monde que je puisse me représenter, l'espace est toujours là d'abord, et ne veut pas céder. Si. maintenant, comme il s'ensuit manifestement de là, ce même espace est une fonction et même une fonction fondamentale de mon intellect, l'idéalité qui résulte de ceci s'étend aussi à tout ce qui le concerne, c'est à dire à tout ce qui se représente en lui. Ceci peut avoir aussi en soi-même une existence objective ; mais en tant qu'il s'agit d'espace, par couséquent do forme, de grandeur et de mouvement, il est subjectivement déterminé... 11 s'ensuit donc que nous ne connaissons pas les choses comme elles sont en elles-mêmes, mais seulement comme elles paraissent. Voilà la grande doctrine du grand Kant (p. 86). »

On voit par ce passage que .^cliopenliauer, suivant la doctrine de Kant, tire de l'idéalité de l'espace celle du monde, en tant que représenté, c'est-à-dire en tant que composé de substances étendues. On pourrait, par une marche inverse, partir de l'idéalité prouvée (par Berkeley et Leibniz), des substances étendues et conclure à l'idéalité de l'espace, lequel est nécessairement étendu comme les objets qui s'y représentent. Cette marche nous semble plus conforme à l'évolution historique de l'idéalisme.

Quant à l'idéalité du temps, qui. telle que l'entend Kant, ôte tonte réalité aux rapports exprimés par les mots passé, présent et futur, il est inutile de dire que nous sommes fort éloigné de l'admettre. Nous accordons sans peine que le temps envisagé comme continu et distingué des successifs, le temps assimilé par l'imagination spéciale .à une ligne droite, est purfment subjectif. Mais la réalité des successifs, comme tels, ne saurait être contestée, il est à remarquer que Schopenliauer trouvait dans l'idéalité du temps lexplication des faits de somnambulisme lucide. Ces faits, qu'il ne mettait pas en doute, lui paraissaient apporter la preuve expérimentale de la doctrine de Kant Ils n'étaient, selon lui, possibles qw parce que la distinction du lulur et de l'actuel n'est et ne peut être qu'illusoire :

« Le temps est cette organisation de notre intellect en vertu df laquelle ce que nous concevons comme l'avenir ne semble pas l'.xister maintenant : illusion qui disparaît quand l'avenir est devenu le présent. Dans quelques rêves, dans le sonuianibulisme clairvoyant et dans la seconde vue, celte forme décevante est écartée pour l'instant ; alors l'avenir se représente comme actuel...

« La nécessité de tout ce (|ui arrive, c'est-à-dire de ce qui entre successivement dans le temps, nécessité qui se représente à nous au moyen de la chaîne des causes et des effets, n'est que la façon dont nous percevons, sous la forme du temps, ce qui existe à l'état d'unité et d'immuabilité...

'( Que le tein|)s vA l'e>pace. d'après leur forme se représentant a priori, Kant l'a enseigné ; mais qui- <rl;i puisse se faire aussi

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