‹ L'Année philosophique (volume 3)Chapitre 67 sur 73 · PILLON · texte numérisé non relu

PILLON

d'après leur contenu, c'est ce qu'enseigne le somnambulisme lucide (p. 85). »

Schopenhauer avait bien vu les conséquences fatalistes qu'implique l'idéalité du temps, et il les avait acceptées sans l'hésitation ; aussi se montrait-il tout disposé à tenir pour certain et à alléguer à l'appui du principe les faits extraordinaires où ces conséquences se révélaient à ses yeux.

SOLLIER (D' Paul). — Le Doute (in-8^. F. Alcan, Bibliothèque de Philosophie contemporaine; viii-407p.).

Le D"" Sollier est un des psychologues les plus avisés du temps présent. L'ouvrage qu'il vient de publier, et qui est un recueil de leçons professées en 1908 à l'Université nouvelle de Bruxelles, lui fait le plus grand honneur. J'appelle l'attention du lecteur sur le premier chapitre Doute et Croyance, où il nous est dit que le doute prend sa source dans la « sphère afTective », comme aussi la croyance; mais tandis que cette dernière peut être dissoute par l'intervention de la critique, le doute au contraire lui emprunte des raisons de s'établir et de durer. Il est une maladie du doute. Et l'étude de cette maladie est l'objet même du livre. N'en pas conclure qu'il faille être malade pour douter, mais seulement qu'il arrive à lliomme d'être hanté, possédé par le doute au point den être malade et intolérable aux autres et à lui-même, surtout à lui-même.

Une excellente remarque de M. Sollier a trait au rôle de la volonté, sinon dans la « formation » du moins dans la « conservation ». de la croyance. Et si j'ai plaisir à signaler la formule, c'est parce que j'aurais eu plaisir à la trouver, car elle exprime on ne peut mieux une pensée qui n'a jamais cessé d'être nôtre, si elle ne fut pas toujours exclusivement nôtre. On fait endosser aux criticistes cette opinion vraiment absurde : « On peut croire tout ce que l'on veut ». Jamais ni Renouvier, ni Pillon, ni Delbœuf n'ont écrit ni soutenu rien de semblable. Mais on ne croit qu'à la condition de vouloir. Et l'on se sert de la volonté pour garder ses croyances. Par paresse"? Quelquefois. Le plus souvent c'est parce que l'on tient à garder son équilibre mental. Je dirai donc volontiers qu'il ne faut pas confondre le désir de croire avec la volonté de croire. M. Sollier ne s'exprime pas autrement. Faut-il aller jusqu'à dire ; « Le désir que nous avons de croire nous suggère des actes dits volontaires, mais n'a aucune influence ni sur la forme, si sur le contenu de la croyance » (p. 17) ? A la page suivante, M. Sollier affirme l'influence du désir sur la « recherche volontaire des moyens de croire ». A merveille! Mais comment établir que cette recherche est toujours inefficace "? Parce qu'elle n'est jamais infaillible? Elle réussit souvent. La théorie de Pascal est restée plausible, pour ne rien dire de plus. Les gestes qui accompagnent la profession d'une croyance et qui sont toujours en

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notre pouvoir nous disposent à la professer. Nous nous mettons sur le chemin de la croyance, non pas avec la certitude de Tobtenir, mais avec la volonté de tout faire pour la mériter. Si M. SoUier avait eu l'occasion de causer avec Brunetiére, dans les dernières années de sa vie, peut-être se serait-il exprimé autrement ? • Je ne pense point d'ailleurs qu'il y ait lieu de confondre « croyance » et volonté. La volonté achève, la volonté fixe et consacre. Mais que la volonté agisse seul.e et qu'aucun élément d'ordre aflectif ne s"v mêle, si c'est là ce qu'on nous demande d'admettre, nous l'accordons sans hésiter.

Ceci dit, la thèse de M. Sollier, à savoir que la théorie qui met la ci'oyance sous l'empire « exclusif » de la volonté peut avoir des conséquences (' fâcheuses pour la morale, pour l'éducation et la thérapeutique », ainsi qu'il est dit dans la préface me parait surtout intéressante pour les initiés, j'entends pour les pratiquants de la psychothérapie. Et tout profane que nous sommes, peut-être sommes nous en état de comprendre (|u"une théorie comme celle que comhal M. Sollier puisse nnUre les médecins de l'ànn; liumaine sur la voie de l'erreur. Elle équivaut, vraisemblablement, à une cause d'erreur de diagnostic.

Étrange relour des choses d'ici-bas ! Ou est le temps où les médecins plaisantaient les philosophes et leur reprochaient la stérilité de leurs discussions sur « les facultés de l'àme » ? Uuest-ce donc que la présente discussion? Et n'est-ce point un comble de l'abomination qu'un philosophe y soit convié par un médecin ? Si encore nous étions sur d'être agréable à M. Sollier en lui répétant — car nous lui h' avons déjà dit — qu'il est psychologue par essence et médecin [lar accident? que son livre est d'une psychologie inslruclive et captivante et que la psychologie générale a beaucoup à eH profiler? Par malheur, le temps n'est pas près de finir où les médecins n'accepteront jamais les éloges sans avoir legardé le côté d'où ils viennenl. Et ceux qui viennent du côté de la philosophie les surprennent toujours et parfois les inquiètent. .l'ai connu un positiviste (jui se fâchai I chaque fois que je lui donnais raison. L. i>.

SPIESS (Le D'' C.^mm.lk . — Recherches sur l'évolution de la fonction digestive. avec quelques réflexions sur les progrès de la physiologie iii-h". \ig;il ; ~'-ii p.)

M. le docteur (1. Spiess a joint, en ce volume, à l'exposé de ses recherches sur la physiologie comparee de la digestion, le résultai de ses méditai ions sur la valeur de la physiologie et de la psychologie, il n'admet pas que la psychidogie soit considérée comme une véiilable science ; il nie «ju'elie puisse en acquérir la valeur, (juelque méthode (pie l'on y applique*.

Le domaine de la psychologie, dit-il, est celui de la subjectivili;.

c'est-à-dire celui de la foi. Or, « vouloir à tout prix assimiler le domaine de la foi à celui de la science, le domaine des idées à la science des faits, est non seulement une abdication intellectuelle, mais encore la négation de la science, dont le postulat essentiel est le fait objectif, la certitude expérimentale objective (p. 142) ».

Plus loin il explique pourquoi, selon lui, le psycbique, d'après la différence qui e.xiste entre sa nature et celle du physique, ne saurait être lobjet spécial d'une vraie science :

« Par sa nature, le psychique est irréductible aux lois de l'énergétique, et par là il échappe à la méthode de l'expérimentation scientifique, dans l'impossibilité où nous sommes d'étudier les phénomènes et les états psychiques le scalpel à la main ou l'œil au microscope, de les couper, de les doser, de les mesurer, de les peser, de les chauffer, de les électriser, etc, etc.

« La nature du psychique ne peut se concevoir objectivement : il en résulte que lobjet de la psychologie doit se confondre avec celui de la bio-physiologie, sinon la psychologie existe en dehors du domaine scientifique, c'est-à-dire ne peut prétendre aboutir à des certitudes expérimentales, de valeur objective (p. 147). »

THIAUDIÉRE (Edmond). — La Source du Bien : Notes d'un pessimiste (in-32, Fischbacher ; vm-314p.).

Ce nouveau recueil de notes pessimistes comprend six chapitres : — I. Esprit critique ; — n. Sentiment; — m. Conscience; — iv. Etat social; — v. Cours du destin; — vi. Domaine religieux. Les pensées que renferment ces divers chapitres n'ont pas toutes la même valeur et ne sont pas également originales; mais 'toutes attirent et retiennent un moment l'attention par le tour spirituel et piquant que leur a donné l'auteur. 11 en est, surtout dans les deux derniers chapitres, qui nous paraissent intéressantes au point de vue philosophique : celles où le pessimiste qu'est M. E.Thiaudière montre dans l'ancien dualisme la seule et vraie solution du problème du mal. Nous citons :

« Sur ce que nous voyons du Jeu de l'univers peut se fonder la croyance que le pouvoir suprême y appartient à cet être mystérieux ([u'on nomme le Destin, et que celui qu'on nomme Dieu n'est qu'un proconsul chargé de gouverner la province du Bien, tandis qu'un second proconsul, dont il est superflu de rappeler le nom, a le gouvernement de la province du Mal (p. 189.. »

« Quand, dans sa réfutation de l'hérésie de Manichée, qui mourut en martyr, après avoir vécu en saint, il met tout le mal terrestre

1. Nous avons ds,nsV Année philosophique de 1900, p. 226, dans celle de 1903, p. 231, dans celle de 1905, p. 197, et dans celle de 1907, p. 236, consacré des notices à des recueils précédents de notes pessimistes du même écrivain.

au compte de lliumanité, le grand Augustin na pas réfléchi qu'on ne peut cependant lui imputer, à cette pauvre humanité, la loi naturelle atroce qui oblige des animaux à alimenter leur vie de celle d'autres animaux dans tout le règne animal. Cette loi. il faut bien l'imputer à un mauvais principe, sinon au bon principe nommé Dieu, que le même Augustin loue, d'ailleurs, quelque partdans ses mêmes Confessions de « régler les dérèglements du monde ».

« Au regard scrutateur de la conscience humaine, la perfection de l'œuvre supposé divin n'est, en ce qui concerne l'économie même de la création, où tous les êtres se distribuent réciproquement la douleur et la mort, qu'un sot et lâche préjugé religieux. Les bibliques ne le peuvent soutenir, en ce qui concerne l'homme lui-même, que par la légende du péché originel et du i^aradis perdu; mais, comme il est évident que cette légende ne saurait s'appliquer ni à l'animal inférieur à l'homme, ni au végétal, lesquels vivent eux aussi et souffrent et meurent sous la main impitoyable de l'homme, elle demeure enfantine, malgré sa consécration par deux grandes religions. La conception la plus sage et la plus admissible pour le vrai philosophe serait donc celles-ci :

« L'Univers, être fondamental, animal monstrueux, éternel, inlini. mais imparfait et deux génies consubstantiels avec lui, l'un représentant le bien, l'autre représentant le mal, et tous les deux inclus et dispersés dans cet Univers.

« Or une telle conception nous ramène à peu près à la Trimourti ou trinité des Védas, composée de Bralma : la puissance initiale: Vichnou : la force conservatrice; et Siva: la force destructrice; trinité beaucoup plus logiquement vraisemblable que la trinité chrétienne (p. 2'.i2.]. »

Pas plus que M. Thiaudière, nous n'admettons (jue le mal de la nature, tout le mal de la nature, soil imputable au libre arbitre de riiomme, qu'il puisse sexpliquer, soit par l'idée du péché originel, soit par celle de la préexistence personnelle. Mais on peut très bien, dirons-nous, en se fondant sur la critique idéaliste, concevoir une espièce de dualisme conciliable avec la perfection divine, l-a critique id<;aliste permet d'attribuer à tous les éléments naturels ou monades une certaine spontanéité ou liberté métaiihysi(iue ; de rajqiorler à cette liberté, d'où résulteraient en partie les lois de la nature, la place que ces lois font au mal dans le monde de notre expérience ; d'espérer, avec d'autres conditions d'existence, le lègno absolu du Rien dans un autre monde •.

1. \oyP7.\' Année p/iiliisiiplni/ite île 18117, ji. I."i4-1f)7 : V Année pliilosoiihiqur fie l'.lOO, p. 164 ; {'Année plnlosupliiqne do l'.WJ, p. 1"4-1T(>; l'Année pliilosup/iiqueàe 190i. p. 131 : V Année philosophique «le 1007. p. 124, 12."), 218.

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