Ep. XX.XVI, t. II, p
ils pas des détermiualions, qui par là même inlroduisent des négations au sein de la substance divine?
Pour résoudre ce genre de difTicultés on peut être tenté de considérer les attributs, non comme des essences constituant la substance divine eu elle-même, mais comme des attributions opérées par l'entendement en rapport avec ses façons de percevoir. C est l'interprétation qu'a en particulier défendue Eduard Erdmann. Sous l'influence de Hegel qui tenait le système de Spinoza pour un «acosmisme ». Erdmann prétend que la substance divine prise en soi est sans attributs, et que les attributs ne sont que les manières dont elle est représentée par un entendement, iuliui ou fini. Il invoque au bénéfice de sa thèse, non seulement le passage de la lettre à Simon de Vries où Spinoza déclare « que l'attribut est ainsi appelé par rapporta l'enteodemeut qui attribuée la substance telle naturedéfiuie », mais encore tous les textes dans lesquels Spinoza dit que l'attribut exprime ou expliqtie l'essence de la substance, dans lesquels Spinoza parle de la substance, e7i tant qu'elle est considérée sous tel ou tel attribut ^
Mais il faut d'abord observer que lorsqu'on oppose l'indétermination de la substance et la détermination des attributs, on commet dans l'emploi des mots de graves contre-sens. Il sufïit de lire attentivement tout passage où Spinoza parle de Vens absolute indeterminatum pour se convaincre qu'il s'agit là, non pas de l'être absolument indéterminé, dans le sens que nous donnerions plus naturellement aujourd'hui à ce dernier mot, c'est-à-diredel'être dépourvu d'attributs pleins et positifs, mais de l'Etre absolument infini, dont en conséquence doivent être affirmées absolumeut toutes les formes positives de l'être^. D'autre part, si les attributs donnent lieu à négattoo, ce n'est poiut en ce qu'ils nient par eux-mêmes quoi que ce soit de l'Etre
1. Vorlesunfjen ilher die Geschichle der Philosophie, III, p. 373 sq.
2.Vei'sucheiner wissenschaff lichen Darstellung der neuern Philosophie,!, 2 (1836), p. 60 sq. — Vermisclite Aufsdlze (1846) p. 145-152.. — Grundriss der Geschichle der Philosophie (1866). T. Il, p. 57-60. — Cependant Krdmann n'admet pas, oa a cessé d'admettre (v. Grundriss, p. 5S) la traduction qui consiste à faire de constituens un nomiiialil" masculin se rapportant kintellectus dans la définition IV : « perattributum inteliigo id quod intellectus de substantia pcrciit tanrjuam ejusdem cssentiam constituens ». Cette traduction est tout à fait inexacte. On lit en effet dans le scholie de la j)rop. VII de la i'artie II : -( quidquid ab infinilo intellertu percipi potest tanqnam substantif esscntiam constituens... » T. l, p. 81.
3. Malebranche dit aussi l'Iître «indéterminé», dans le sens très positif
d'iiitre iniini.
absolument infini, c'est uniquement en ce que chacun d'eux, n'étant infini que dans son genre, n'enferme pas en soi les essences des autres attributs ^ Voilà pourquoi d'ailleurs Spinoza déclare Dieu constitué par une infinité innombrable d'attributs. Mais tant s'en faut que l'attribut s'oppose à la substance divine comme le déterminé à l'indéterminé, que Spinoza emploie «indetermiiiatum » pour désigner l'attribut aussi bien que l'Etre absolument infini ^
La thèse d'Éduard Erdmann ne paraît donc pas juste quand elle fait des attributs de simples façons dont l'entendement se représente la substance divine. Elle est contredite par des textes très nets, comme celui-ci : « Il nexiste rien hors de l'entendement, sinon les substances ou, ce qui revient au même, leurs attributs, et leurs affections 'l » Elle est contredite par les formules qui, comme nous l'avons vu, identifient les attributs à Dieu, loin d'en faire des manifestations de Dieu, à plus forte raison de simples formes de la connaissance de Dieu. Elle est contredite par le sens même que le Court Traité a donné à l'identité primitive de l'attribut et de la substance. Si en efiet Spinoza a pu dénommer, ne fût-ce que provisoirement, du nom de substance ce qu'il a ensuite plus constamment, — non pas tout à fait constamment — appelé attribut, c'est qu'il n'a jamais considéré l'attribut comme dépourvu de réalité en soi. Que l'attribut se conçoive par l'entendement, qu'il soit même ainsi nommé par rapport à l'entendement, ainsi qu'Erdmann a eu raison de le rappeler, ce n'est pas une raison pour que l'attribut n'existe que par et dans l'entendement. La thèse d'Erdmann, tout en reconnaissant çà et là que pour Spinoza l'objet de l'idée claire a une réalité en soi, subordonne cependant dans l'intellect, d'une façon quasi kantienne, l'objetconçu à l'actede concevoir. Or, l'idée que Spinoza se fait de l'intellect, qui, fini ou infini, est toujours un mode de Dieu, est essentiellement contraire à celte interprétation subjectiviste ; car d'une part l'intellect, au sens précis du mot *, s'il est capable de percevoir la vérité des essences, est tout à fait incapable de la produire et de la tirer de lui-même; d'autre part, ce qu'il conçoit
1. Quicquid enim in suo génère tantum infinitum est, infinita de eo attributa negare possumiis ». Elh. I, Def. VI, Explicalio, t. I, p. 39.