Philosophes contemporains. Paris, F. Alcan, 1907, p
156 i/année philosophique. 1012
une disproportion de ce genre en l'homme parce qu'il est une créature : il lui eût répugné de la transporter en Dieu. M. Rashdall n'hésite pas à transporter la désharmonie en Dieu, et à concevoir Dieu sur le patron d'une créature imparfaite. Nous avons déjà vu qu'il semblait y avoir une contradiction chez M. Rashdall entre l'affirmation que tout ce qui est réel est fini, et l'affirmation que la bonté divine serait infinie. Pour écarter la contradiction, dirons-nous simplement que la bonté divine est parfaite? Alors il faudra dire que la puissance divine est imparfaite. Et c'est justement à l'imperfection divine que nous reprochons à M. Rashdall d'aboutir. Au reste, le Dieu de M. Rashdall n'est pas seulement métaphysiquemeut imparfait, il l'est aussi moralement. Son impuissance métaphysique va jusqu'à l'incapacité d'être moralement parfait. M. Rashdall le dit et le répète, dans la création et la conservation du monde, Dieu a fait ce qu'il a pu et fait ce qu'il peut. Il ne pouvait faire plus ni mieux. Étant à la fois plus moral et plus intelligent que nous, il ne peut pas ne pas concevoir un état cosmique qui soit moralement supérieur à l'état actuel ^ S'il ne le réalise pas, c'est qu'il ne le peut pas. Il en est réduit à dire comme Ovide :
Video mehora proboque, détériora sequor
et comme saint Paul : « Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » Dieu ne peut pas réaliser son propre idéal.
On peut se demander si une telle conception, aussi peu satisfaisante au point de vue moral qu'au point de vue métaphysique, ne compromet pas l'argumentation elle-même par laquelle M. Rashdall est arrivé à postuler l'existence de Dieu du point de vue moral. Il est arrivé à postuler Dieu pour penser dans sa perfection et son intégralité l'idéal moral qui n'est pensé que d'une façon incomplète, altérée, intermittente, par les autres êtres. Il faut que Dieu pense l'idéal moral pour que celui-ci ait une objectivité véritable. Mais il en est dans le domaine inoral comme dans le domaine métaphysique. M. Rashdall ne se borne pas à réclamer Dieu pour penser le monde matériel qui est insuffisamment pensé par les autres esprits. Il tient que Dieu doit vouloir et produire ce monde. Semblablement, il ne suffit pas de dire, au point de vue moral,