‹ L'Année philosophique (volume 4)Chapitre 56 sur 78 · Philosophy and Religion, p · texte numérisé non relu

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F11.1.ON. — Année philos. 1912. Il

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auraient l'illusion de lutter, l'illusion d'aider Dieu, l'illusion de collaborer avec lui. Mais en réalité il n'y a pas lutte, il y a développement, explicitatiou de ce que Dieu, contraint par sa propre nature, a créé.

Ayant eu l'occasion de poser moi-même directement à M. Raslîdall la question : Pourquoi imposez-vous à la puissauce de Dieu l'espèce de limitation que vous lui inflij^ez ? j'ai reçu cette réponse eu substance : « Sûrement, c'est là une question à laquelle je ne suis pas tenu de répoudre. Non seulement je suis fondé à dire que je ne sais pas, mais la question me paraît dépourvue de sens. Nous ne pouvons assi<i;ner aucune cause, aucune raison pour les faits ultimes. Quelle que soit la conception de l'Univers que l'on adopte, l'explication doit s'arrêter quand nous aurons découvert quelle est la nature de la réalité ultime. Il ne peut y avoir aucune raison pour l'existence de ce qui est éternel. Mon hypothèse d'un être limité en puissance, mais illimité en bonté me paraît la seule façon intelligible d'expliquer les faits, de concilier l'existence réelle du mal avec les inféreuces que l'existence de la conscience morale nous force à tirer quant à la nature de la réalité ultime. » Evidemment, répliquerai-je, il faut bien s'arrêter une fois ou l'autre à un fait ultime. Mais encore convient-il de le bien choisir, et de bien examiner dans l'espèce si l'hypothèse à laquelle on s'arrête concilie vraiment l'existence du mal avec les inféreuces morales. Ou ne peut pourtant transformer eu fait ultime la difficulté même à laquelle se heurte le système. La difïiculté, c'est que la limitation de la puissance divine, ainsi entendue, est arbitraire, qu'elle n'a d'autre appui que l'impossibilité où nous sommes si nous compromettons l'obligation, le mérite, l'effort, et si nous nions la liberté, d'expliquer l'existence du mal en mainteuant en Dieu puissance et bonté également développées. Plutôt que d'admettre la liberté, M. Rashdall préfère introduire le déséquilibre en Dieu, se faire un Dieu moraleineut imparfait, un Dieu pécheur. Et quand on lui demande comment il peut se justifier de recourir à ces extrémités, il répond : c'est un fait ultime. Mais le prétendu fait ultime est une contradiction avec de vrais faits ultimes : obligation, responsabilité. On peut contester que ce soit un fait ultime, qu'il y ait lieu d'accorder cette valeur de fait ultime à une simple hypothèse qui soulève plus de difficultés qu'elle n'en résout, alors que cette même valeur de fait ultime est refusée à des données im-

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médiates de la conscieuce morale comme l'obligation, la responsabilité, la liberté ^

Il est si vrai que la limitation de la puissance de Dieu est inexplicable et que les exhortations à la lutte avec Dieu sont étranges dans le système de M. Rashdall, que ceux qui se sont occupés de sa doctrine ont perpétuellement commis sur elle des contre-sens, malgré les protestations de notre auteur. Tel est le cas pour un philosophe qui cependant doit èlre bien au courant de la philosophie anglaise, M. Mackeuzie, professeur à Gardifï : « M. Hastiugs Rashdall, écrit il, se rapproche de Berkeley, plus qu'aucun de ses prédécesseurs. 11 s'en rapproche plus que M. Me Taggart, car il affirme l'existence de Dieu. Il conçoit pourtant uu Dieu fini. Par quoi Dieu est limité, voilà ce qu'il n'est pas très aisé de découvrir. Je suppose que Dieu doit lutter, avec plus ou moins de succès, contre uu principe du mal qui est dausle monde. Cette conception d'un Dieu limité, suggérée par John Sluart Mill, a été reprise par M. le docteur F.-C.-S Schiller dans le remarquable ouvrage qu'il a intitulé « les Énigmes du Sphinx » et par d'autres encore ; mais c'est M. Hastiugs Rashdall, entre tous, qui l'a faite sienne. Eu somme, elle nous ramène tout droit à la vieille thèse du manichéisme. Ou eu revient à dire qu'il existe un certain nombre de personnalités indépendantes, les unes bonnes, les autres mauvaises, qui sont eu lutte les unes avec les autres, et que l'Univers est constitué par leur conflit. Dieu est vraisemblablement le créateur de toutes, et il faut le regarder en même temps comme le leader du bon parti. Ou se demande s'il existe aussi un Diable pour servir de leader à l'opposition, et s'il existe par-dessus le marché un parti modéré au centre. Ce qui complique toute la doctrine, c'est que les personnalités en question non seulement sont indépendantes, mais encore sont douées, si nouseu croyons tout au moins quelquesuns des adhérents de l'idéalisme personnel -, d'un libre arbitre

1. A l'échappaloire de M. Rahsdall : c'est un fait ultime que je ne suis pas tenu d expliquer, on peut opposer les lignes où il combat lui-même ceux qui seraient tentes d'admettre le pluralisme, à savoir Thypothèse de plusieurs esprits indépendants, non dérivés, éternels, incréés. Il insiste sur le fait que le pluralisme n'explique pas la ressemblance entre les divers esprits, l'identité de constitution menlale grâce à laquelle ils pensent tous selon les mômes catégories, etc. Kt il ajoute : « On pourrait, il est vrai, y voir un fait ultime qui ne peut être expliqué, mais ce fait ultime tendrait à rendre l'unité du monde non seulement difficile à expliquer, mais difficile à comprendre. » {Personulily, p. 381).

2. M. Mackenzie ajoute heureusement en note : « Il convient cepen-

mystérieux, qui uous rend impossible d'enconsidéreraucune comme élant d uue mauière permanente bonne ou mauvaise. Je dois avouer cependant quil m'est difficile d'exposer sous une forme cohérente des conceptions qui me restent inintelligibles. On a peine à y voir un effort sérieux de synthèse philosophique, et cependant il semble que l'idéalisme personnel veuille se faire prendre pour cela' ».

Ce jugement de condamnation est vraiment trop sommaire. Il repose sur uue erreur matérielle. M. Rashdall repousse explicitemeut l'idée que sou Dieu serait limité du dehors par uu principe quelconque extérieur à lui-. La théorie est donc très distincte du manichéisme. Elle ne ressemble au manichéisme qu'eu ce qu'elle est dualiste. Mais le dualisme de M. Rashdall n'oppose pas deux principes extérieurs l'un à l'autre, l'un bon, et l'autre mauvais. Aussi bien, c'est Dieu qui est le créateur de tous les êtres ; il ne faut pas ajouter a vraisemblablement », telle est lopinion très ferme de M. Rashdall. Par suite, le dualisme est intérieur à Dieu lui-même, il est eu Dieu. 11 est entre la puissance et la bonté de Dieu. Encore n'est-ce un dualisme que dans un certain sens. Car la puissance et la bouté ne sont pas deux facultés hostiles. Mais il reste que leur dissymétrie, leur inégalité de développement est uu bien étrange mystère où s'achoppent et la conscience et la raison. Et il faut reconnaître aussi à la décharge deM.Mackeuzie que l'idée même de lulte qui revient plusieurs fois dans les écrits de M. Rashdall attire invinciblement l'esprit dans des directions contraires aux désirs et affirmations de l'auteur. Comment y aurait-il lutte ? lutte de qui et contre qui ou contre quoi? Il ne peut y avoir lutte que s'il existe uu être, un principe, que l'on puisse considérer comme opposé à Dieu, ou plusieurs êtres, plusieurs principes, et ou ue peut s'expliquer uu dualisme de ce genre que dans deux ordres de conceptions : le système manichéen ou bien le monothéisme strict, comme celui de M. Rashdall, mais avec la liberté des créatures en plus. M. Rashdall ne veut ni de l'un ni de l'autre de ces points de vue. C est pourquoi la lutte dans laquelle il nous engage à collaborer avec Dieu demeure

dant d'observer qu'à cet égard M. le D^ Rashdall se sépare nettement des autres écrivains du groupe. »

1. Revue de métaphysique et de morale, t. XVI, 1908, n" 5, p. 594.

2. Il se plaint de cette « misreprésentation » persistante : Philosophy and Religion, p. 81. Moral Objectivity, p. 25.

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iuintelligible. Le déterminisme ne laisse au fond subsister d'autre être, ou du moins d"ètre qui compte que Dieu : c'est lui qui fait ou qui a fait tout. Il n'y a d'être que Dieu et ce que Dieu détermine en créant. Dieu n'est limité que par lui même. Comment Dieu aurait-il à lutter contre son propre ouvrage? Quel sens aurait cette lutte, puisque les créatures ont été déterminées par Dieu même à agir comme elles agissent, puisque Dieu lui-même a été déterminé à les créer comme il les a créées ? Faudrait-il dire que Dieu a été déterminé, est déterminé à entreprendre et à continuer une pseudo-lutte absurde puisqu'il n'y a personne ni rien contre quoi lutter? Ne serait-ce pas courir le risque de mettre en Dieu, avec l'impuissance, la déraison ? Ou bien faudrait-il situer en Dieu même une lutte intérieure, une lutte de Dieu... contre Dieu? Et Dieu aurait créé des êtres pour lui servir d'instruments dans la querelle intestine qu'une partie de lui-même soutient contre l'autre? Mais que pourrait bien être cette bataille intra-divine? Faudrait-il se représenter, par une conception analogue à l'antique conception classique des facultés séparées, Dieu divisé en une Bonté absolue mais impuissante, et une Volonté puissante, mais bornée, en envisageant la création comme le résultat d'un défour que la Bonté, en biaisant, au prix de concessions et de compromis, aurait pris pour obtenir de la Volonté plus que celle-ci n'aurait pu ou voulu lui donner du premier coup? Nous pourrions à coup sûr aboutir par cette voie à une sorte de manichéisme, mais n'achèverions-nous pas de discréditer le Dieu que nous avons affirmé? Aussi bien iNI. Rashdall ne considère pas du tout et répugnerait à considérer la Puissance et la Bonté divines comme hostiles. Il reste que « la lutte » est aussi inexplicable que la « limitation de la puissance divine » : faut-il y voir encore « un fait ultime »? Mais si Ton ne conçoit pas bien de quelle nature, de quelle portée peut être en dernière analyse la lutte à laquelle nous sommes, prétend on, conviés — en réalité à laquelle nous sommes déterminés — peut-il y avoir là quelque chose de si « inspirant », de si « vivifiant et intensifiant »? Je persiste à trouver que la situation du partisan de la liberté est bien supérieure. Il sait contre quoi et pourquoi Dieu lutte. Et il peut donner un sens aux exhortations pressantes et éloquentes de M. Rashdall, lorsqu'il nous invite à collaborer avec Dieu.

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