Theory of Good and Evil, t. II, p
Dieu qui a fait lui-même et lui seul le méchant tel qu'il veuille le mal comme tel. Dieu veut que le mal soit voulu comme tel par ses créatures, le mal remonte donc à la volonté de Dieu qui en est responsable ^ Dans le point de vue de la liberté, les êtres qui veulent le mal comme tel le veulent librement, le veulent seuls, et c'est sur eux que retombe la responsabilité. Ce que Dieu veut de mal, il ne le veut que comme moyen, et il ne produit personne qui par le seul fait de cette production le veuille comme but.
4. Pour comprendre tout le parti que l'on peut tirer de l'idée de liberté dans la recherche d'une solution du problème du mal, il faut prendre garde que la liberté ne s'épuise pas dans la liberté de commettre le mal moral que nous trouvons dans l'homme. Même pour l'homme il n'y a pas rien que cette liberté-là, car enfin cette liberté s'annihile par son propre exercice, à mesure que le caractère moral se forme. Faudra-t-il admettre que l'homme tende vers le déterminisme intégral ? On pourrait demander pourquoi Dieu ne l'a pas fait débuter par là. Et Dieu lui-même devra-t-il être conçu comme absolument déterminé? Ce serait rejoindre M. Rashdall. Car en somme il n'attribue pas plus de liberté à Dieu qu'à l'homme, Dieu agit d'après sa nature en vertu d'une nécessité interne '^ — conception qui compromet tout ensemble la grandeur de Dieu et la moralité de l'homme. Il serait bien difTicile d'admettre la liberté en l'homme, comme le postule l'obligation avec le caractère qu'elle revêt chez une créature, et de la rejeter totalement en Dieu. Il pourrait paraître étrange qu'un
1. C'est ce que M. Rashdall ne voit pas quand il croit pouvoir écrire: « L'homme est à vrai dire le seul auteur du mal; car l'homme seul veut le mal autrement que comme un moyen pour le véritable bien. Dieu veut le mal seulement comme un moyen pour le bien, et vouloir le mal comme un moyen pour un bien ce n'est pas être mauvais, ou vouloir le mal comme tel, ou manifester un défaut de bonté. » [Theory of Good and Evil, t. II, p. 34.^). M, Rashdall ne prend pas garde que, dans sa conception déterministe, c'est Dieu qui a créé l'homme tel qu'il veuille le mal autrement que comme un moyen. Il ne prend pas garde que si l'homme est l'auteur du mal, Dieu est l'auteur de l'homme et par suite non seulement de ce que l'homme fait, mais de ce qu'il aime, désire et veut.
2. Theory of Good and Evil, t. H, p. 341, 346. — Ace compte la responsabilité de Dieu esta coup sûr dégagée. Il ne faut plus dire que M. Rashdall se borne à déplacer la responsabilité, qu'enlevant la responsabilité de l'homme, il la fait retomber sur Dieu. La responsabilité ne retombe pas sur Dieu. Elle ne retombe sur personne, puisqu'il n'y a personne de libre dans l'univers, pas même Dieu. La responsabilité est un concept vide, une étiquette qui ne s'applique à personne.
Dieu tottilement déterminé ait introduit dans son œuvre une liberté qu'il ne ])Ossède pas lui même et qui d'ailleurs devait être totalement éliminée un jour. Mais il convient d'observer qu'il y a eucoi'e de la liberté possible pour un être déterminé à ne pas commettre le mal. Dieu ne possède pas la liberté de faire le mal, parce qu'il est moralement parfait; ce n'est pas une limitation, c'est une perfection, mais il ne perd pas de ce chef toute liberté même dans l'ordre moral. Il lui reste la possibilité de choisir entre des bieus de valeur égale ou équivalente, la possibilité de choisir non pas entre le bien et le mal, mais entre un bien et un bien. Et il lui reste aussi la faculté de produire du nouveau, la liberté de créer, d'inventer de nouvelles tâches morales qui doivent être imaginées avant de se présenter à la volonté comme tâche à réaliser. Et il faudrait aussi parler de la liberté dans l'ordre des choses moralement inditïérenles. Car la liberté métaphysique déborde la liberté proprement morale.
Ce n'est pas seulement en l'homme et eu Dieu que le partisan convaincu de la liberté et de la contingence mettra une liberté métaphysique qui déborde la liberté strictement morale, c'est dans l'univers tout entier, jusque dans les monades les plus obscures et les plus basses. Et nous pouvons ajouter ici une nouvelle raison à celles que nous avons indiquées dans notre première étude' en faveur du spiritualisme universel. En niant l'existence de monades végétales, minérales, etc., M. Rashdall s'est privé d'un élément singulièrement précieux pour la solution rationnelle du problème du mal. Non seulement il faut admettre leur existence, mais il faut reconnaître leur liberté métaphysique. Si on prend garde que la liberté dans lliomme implique la contingence, le hasard, l'accident, dans l'univers, on sera conduit à admettre que la nature dite physique elle-même est douée d'une autonomie relative, d'une indépendance réelle, d'une spontanéité qui est dans l'ordre naturel ce qu'est le libre arbitre dans l'ordre humain. L'homme n'a pas seul le pouvoir dont on est parfois porté à lui faire un privilège, d'achever la détermination de sa nature par son activité, de se faire en partie lui-même. Tous les êtres créés partagent avec lui ce pouvoir. Le monde se fait en partie lui-même. Et ces activités inférieures, remplaçant le principe du mal de l'ancien dualisme et l'impuissance méta-
1. L'Année philosophique de 1911 (Paris, 1912), p. 174 et suiv.
l'idéalisme personnel d'oxford 175
physique et morale du Dieu de M. Rashdall, peuvent, sans porter atleint.e aux attributs divins, sans engager la responsabilité de Dieu, ouvrir une voie d'explication pour les difficultés si troublantes que soulèvent les souffrances des animaux, la proportion de souffrances humaines inutiles à un but moral. Ces activités inférieures concourent avec la volonté divine qui a tracé et limité la sphère de leur action, pour préparer aux libertés supérieures, soumises à la loi morale, un monde dépreuve, de discipline et de lutte, en raison même de la place quelles ont faite à l'inharmonie, à l'irrationalité, au maP. Ainsi l'évolution vient s'unir et se subordonner à la création, l'évolution qui nous permet de comprendre les tâtonnements de la sélection naturelle et les maux qui en sont la suite pour les animaux comme pour l'homme, puisqu'elle n'en rend pas responsable le Créateur, puisqu'elle ne fait retomber sur lui qu'une responsabilité indirecte, liée dailleurs à la volonté parfaitement légitime, louable, adorable, de provoquer à l'existence un monde vraiment réel, un monde de personnalités.
Dès lors, que Dieu n'ait pu créer des êtres vraiment moraux sans les créer libres, et que, pour les créer libres, il ait dû admettre dans sa création avant l'apparition de l'homme une contingence véritable productrice de certains maux en eux mêmes fâcheux, si c'est une limitation, c'est une limitation fondée dans la nature des choses, et qui n'est pas une imperfection : car on ne se borne pas à dire, comme M. Rashdall, sans préciser, d'une manière vague, que certains maux ont été voulus pour parvenir à un plus grand bien : on affirme que, pour arriver au seul vrai bien, une création morale, il fallait la liberté qui en elle-même n'est point mauvaise et la contingence qui, si elle peut entraîner et si en fait elle entraîne des maux, entraîne des maux dont la responsabilité n'incombe pas à Dieu. De même, que Dieu n'ait pu créer des êtres libres, susceptibles d'être tentés, sans être contraint de préparer la possibilité même de la tentation concrète par quelque chose d'analogue à l'hérédité animale, c'est une limitation, ce n'est pas une imperfection. Si Dieu est moralement justifié d'avoir créé la liberté morale, il est moralement justifié d'avoir créé ce que cette liberté exige comme sources de tentations, comme inclinationsaux attraits
176 l'année PHir.OSOPHlQUE. 1912
inférieurs. Il faut donner à la liberté toute la plénitude de son sens, de son extension pour comprendre à quel point elle nous fouruit une conception du monde supérieure à la conception déterministe en valeur morale, métaphysique et même esthétique.
5. Ces derniers mots conduisent à une dernière réflexion : L'eschatologie du théisme déterministe de M. Rashdall est incertaine et iusulTisante.
Il affirme que, dans le système de l'indéterminisme on ne peut jamais être tranquille, parce qu'on ne sait jamais si quelque explosion imprévue, quelque décision subite ne viendra pas tout bouleverser ^ Le reproche peut être valable contre Tindéterminisme absolu; il ne porte pas contre une saine théorie de la liberté qui envisage celle-ci comme créatrice d'un certain déterminisme, d'un caractère, d'uue nature. Mais on peut renvoyer le reproche au déterminisme. Comme nous ne connaissons pas — c'est M. Rashdall qui le dit — toutes les potentialités contenues dans le moi de chaque individu, nous ne savons jamais si on parviendra à débarrasser le monde de ses maux; nous ne pouvons jamais exclure la possibilité de l'éruption de tendances latentes que nous ne soupçonnions pas. Donc, pratiquement, aucune différence, si ce n'est pourtant celle qui subsiste entre une doctrine qui estime que d'ores et déjà tout l'avenir est écrit dans le présent, ne -carictur. et une doctrine qui estime que le présent peut véritablement créer uu avenir nouveau, pourvu qu il y ait libre effort. Assurément, aux yeux de Dieu, le déterminisme écarte l'idée que le monde risquerait de devenir pire. Non. Dieu peut être tranquille. Le monde ne deviendra jamais pire que Dieu lui-même ne l'a voulu et ne l'a fait. D'ailleurs il est bien assez mauvais comme cela. Mais aussi il ne deviendra jamais meilleur. Il ne deviendra jamais autre. Et dès lors ce monde peut bien avoir encore de l'attrait pour la créature ignorante qui ne peut pas prévoir, il perdrait tout intérêt pour elle au cas où elle deviendrait capable de prévoir, où elle connaîtrait toutes les virtualités. Et en particulier, pour Dieu, ce monde €st totalement dépourvu d'intérêt.
Sunt eadem omnia semper.
Valait-il bien la peine de créer un pareil monde ?