Ibid., p. 362. note
i.Ibid., t. II, p. 337.
PiLLON. — Année philos. 1912. 12
réglés, si bien machinés, il n'y a plus d'intérêt véritable.
Un tel monde peut-il être éternel dans l'avenir? S'il est si peu intéressant, on pourrait peut-être prendre son parti qu'il finisse. Mais enfin durera-t-il toujours? Le déterminisme, à coup sûr, rend plus difficile la croyance en une durée indéfinie de la vie future Car si le déterminisme est vrai, les événements futurs sont tous déjà donnés dans le présent. M. Raslidall n'a-t il pas déclaré lui-môme qu'à une intelligence qui le connaîtrait de part en part, l'acte futur serait vu latent dans le caractère? Les événements futurs sont tous d'ores et déjà donnés dans le présent. Etant tous donnés, ils doivent être en nombre déterminé ; donc l'un d'entre eux sera le dernier. Donc un jour l'univers et Dieu lui-même cesseront d'exister — à moins d'entrer dans un état de simultanéité pure. Le tout aboutira soit au néant, soit à une existence non pas hors du temps, mais bien hors de la succession. L'eschatologie de M. Rashdall logiquement arrête l'action et fige la vie. Un tel résultat vaut il bien tout le mal physique et moral accumulé de sang-froid par Dieu dans le monde^?
Encore si on pouvait affirmer l'accession de tous les êtres, ou tout au moins de tous les êtres raisonnables, à cette espèce de nirvana contemplatif! Mais en a-ton le droit? Dieu fait le possible, peut-il faire le suffisant? Après tout, nous ne savons pas si la puissance de Dieu dont les limitations sont inexplicables, injustifiées, imprévisibles, sera assez forte pour sauver tous les hommes du mal, du malheur, de la mort Du point (le vue de M. Rashdall, il ne suffit pas que ce soit désirable, il ne sufïit pas que ce soit postulé par la moralité, il faut encore que Dieu le puisse, et rien n'est moins sûr. Le postulat de la vie future et l'argumentation sur laquelle Kant l'établit chancellent. Après tout, qu'est-ce qui me garantit qu'un Dieu aussi limité qu'il l'est dans le système de M. Rashdall, aura la puissance de conserver les êtres pour une autre vie'? La situation de l'idéaliste d'Oxford vis à-vis du problème de la vie future est très différente de celle d'un adepte de la liberté. Celui-ci explique par des raisons morales que le bien qui doit être puisse n'être pas et se trouve n'être pas actuellement, et il est foudé à postuler une autre existence
1. On ne sait si M. Rashdall a aperçu nettement cette difficulté. Il se borne à parler de la « difficulté spéculative réelle » qu'il y a à penser une existence future, qui ne finira pas. (Theory of Good and Evil, t. II, p. 352-353). Mais cette difficulté spéculative n'existe que pour le déterministe.
L IDÉALISME PERSONNEL d'oXFORD 179
OÙ le bien sera. Mais le déterministe n'a aucune raison morale pour expliquer que le bien ne soit pas réalisé aujourd'hui, il est obligé de recourir à des raisons métaphysiques sans même pouvoir dire lesquelles, et par suite ou ne sait réellement pas pourquoi des raisons métaphysiques tout aussi mystérieuses ne pourraient pas encore primer les raisons morales et ou bien empêcher la vie future ou bien y perpétuer mal physique, douleur, mal moral.
« Certains philosophes, déclare M. Rashdall, ont prétendu que si nous mettons des bornes à la puissance de Dieu, nous n'avons aucune garantie que le monde soit bon dans l'ensemble, nous n'avons aucun droit d'inférer une vie future ou une destinée ultime de l'humanité en partant du fait de la bonté de Dieu. Un Dieu limité pourrait être un Dieu défait. ^ » M. Rashdall admet la difficulté l Elle est grande en effet. Dans une théorie de liberté, le but de Dieu peut à coup sûr être manqué par la faute des créatures. Mais la responsabilité de Dieu est dégagée, et ni sa puissance, ni sa bonté ne sont compromises. Le partisan de la liberté peut affirmer un Dieu qui est assez bon et assez puissant pour vouloir et pouvoir tout ce que les principes moraux demandent, pour assurer une vie immortelle de félicité et de sainteté à l'agent moral dont la liberté se sera consacrée au bieu moral. Mais M. Rashdall ne peut affirmer un tel Dieu, car ce qui limite son Dieu, ce n'est pas la liberté de la créature, ce n'est pas le contenu même des principes moraux et leur exigence, c'est vraiment on ne sait quoi dont on n'a aucun soupçon.
Pour répondre à la difficulté, M. Rashdall allègue : « Un être rationnel ne veut pas le mal si ce n'est comme un moyen pour un plus grand bieu » \ Or, Dieu est un être rationnel. Donc... Le malheur c'est qu'il ne nous montre absolument pas pourquoi et comment, dans son système déterministe, le mal pourrait être un moyen pour un plus grand bien. Dans un système de liberté, la possibilité du mal — devenue, de par la faute des créatures, une réalité — apparaît logiquement comme un