PHILOSOPHIE DES SCIENCES
BENDA (Julien). — Mon premier testament (in-12, Paris, 8 rue de la Sorbonne ; 76 p.)
Des travaux récents ont mis en lumière l'influence des sentiments, des tendances affectives sur les idées, les raisonnements, les croyances. (Voyez sur ce sujet V Année philosophique de 1906, pp. 45- 123.) Le petit livre curieux et original de M. J. Benda se rattache à ces travaux. Il se résume en quelques propositions générales, très intéressantes au point de vue psychologique, qui s appuient sur des observations piquantes et que nous citerons dans les termes mêmes où elles sont énoncées par l'auteur :
Ce ne sont point les idées qui provoquent les sentiments, mais au contraire les sentiments qui provoquent les idées; plus exactement, ce sont les sentiments préexistants à l'état de sentiments purs, c'està-dire privés de tout complément intellectuel (idée ou image) et par conséquent avides d'un tel complément, qui happent au passage, et au besoin inventent des idées ou images capables de les satisfaire (p. 8).
Ce qui cause la nature des idées politiques d'un sujet, c'est au fond ce qui cause le besoin d'éprouver tel ou tel sentiment. Or, ce qui cause le besoin d'éprouver tel ou tel sentiment, c'est souvent sans doute une disposition native, mais c'est plus souvent l'habitude d'éprouver ce sentiment (p. 10).
1. Un certain nombre de notices bibliographiques de l'Année philosophique de 1912 sont de la plume de notre collaborateur et ami, M. L. Dauriac. Les initiales de son nom se trouvent au bas de chacune de celles dont il a bien voulu se charger.
Dire que les sentiments happent au passage des idées politiques capables de les satisfaire, c'est dire que ce qui définit proprement le sujet pensant ce sont les sentiments que contentent ces idées et non point ces idées elles-mêmes, lesquelles lui viennent de l'extérieur (p. 11).
Les idées étant adoptées en tant qu'elles satisfont des sentiments et adoptées d'autant plus éperdument qu'elles les satisfont davantage, il arrive souvent que certaines idées, quoique déjà propres à satisfaire certain sentiment, soit ensuite déformées pour le satisfaire mieux encore (p. 14).
Après avoir exposé ces vues sur les rapports des idées et des sentiments, M. J. Banda essaie d'interpréter et de classer les principales idées politiques et religieuses suivant les sentiments qu'elles satisfont. Il distingue celles qui satisfont un besoin de haine ou de méfiance (p. 27) ; celles qui satisfont un besoin d'amour ou de confiance (p. 28) ; celles qui satisfont un besoin d'orgueil (p. 29) ; celles qui satisfont le besoin de détente du moi (p. 3n) ; celles qui satisfont le besoin de surprise (p. 41) ; celles qui satisfont le besoin de sérénité (p. 43).
Il est inutile de dire que M. Benda paraît donner un caractère de généralité beaucoup trop absolue à ses affirmations. Il sait très bien, et il reconnaît formellement que les idées dont il parle peuvent être adoptées hors des sentiments correspondants, hors de tout besoin affectif préalable.
BOURDEAU (J.). — La philosophie affective (in-12, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; 180 p.).
L'objet de ce livre est de faire connaître au public instruit, non spécialiste, la place que la psychologie affective a prise depuis quelque temps dans la spéculation philosophique. De là ce titre : La philosophie affective, que l'auteur explique dans les termes suivants :
« La majorité des philosophes se laisse entraîner vers l'intellectualisme pour cette raison très simple qu'ils sont des méditatifs, le contraire des hommes d'action, aux passions ardentes... Ils tendent à substituer le raisonnement à l'observation et à l'expérience, à plier la nature à leur théorie, au lieu de plier leurs théories à la nature. Ils construisent le monde une fois pour toutes et résolvent sa diversité en unité supérieure et immuable... Mais de tout temps une autre philosophie, celle du mouvement et du sentiment s'est opposée au rationalisme, à l'intellectualisme fixe et stable : Heraclite contre Parménide, Pascal contre Descartes, Rousseau contre Voltaire et les Encyclopédistes, les mystiques contre les logiciens, les romantiques contre les ratiocinants (p. 5). »
C'est aux formes nouvelles que de récents travaux ont données à cette philosophie du sentiment et de l'action, qu'est consacré l'ou-
7rage de M. J. Bourdeau. Il est divisé en dix chapitres : i. Les courants de lapliilosophic contemporaine ; — ii. Le centenaire de René Descartes; — III. La philosophie du romantisme, Schopenhauer ; — rv. Le pragmatisme contre V intellectualisme ; — v. La psychologie anti-intellectualiste de M. Ribot ; — vi. La philosophie intellectualiste de M. Fouillée; — vu. Le langage affectif: — viii. V esthétique affective ; — ix. Les caractères ; — X. A quoi sert le rationalisme. INous devons signaler particulièrement à l'attention des lecteurs le chapitre iv sur le pragmatisme de W. James, le chapitre v sur la psychologie affective de M. Ribot, et le chapitre vu sur les idées-forces de M. Fouillée. Dans ce dernier chapitre, M. Bourdeau a reproduit une lettre importante de M. Fouillée, oîi la théorie des idées-forces nous paraît expliquée avec toute la précision que l'on peut désirer. Nous citerons le passage suivant, où M. Fouillée montre en quoi cette théorie est opposée, d'une part, au pragmatisme de W. James, d'autre part, aux doctrines de M. Ribot et de M. Bergson sur la vie affective :
« La théorie des idées-forces, en refusant de séparer la théorie et la pratique, me semble avoir devancé sur bien des points le pragmatisme, mais sans tomber dans les paradoxes américains. Pour M. AV. James et les pragmatistes, une idée est vraie parce qu'elle est efficace ; pour moi, au contraire, elle est efficace parce qu'elle est vraie, ou renferme des éléments de vérité relative et de possibilité.
« Quelle est maintenant la différence entre la doctrine des idéesforces et les doctrines de M. Ribot ou de M. Bergson sur la vie affective ». C'est que, pour ces deux éminents philosophes, si différents sur les autres points, il y a, semble-t-il, une cloison étanche entre la vie affective et la vie intellectuelle : sentir et connaître sont pour eux deux manifestations totalement différentes et indépendantes Tune de l'autre dès l'origine, si bien que la pensée est un phénomène superficiel, surajouté, surérogatoire, qui ne tient pas aux intimités souterraines de l'être... Pour ma part, à tort ou à raison, je ne puis admettre cette division de l'homme en deux, cette dualité absolue et originaire de la vie. Le principe essentiel de la psychologie des idées-forces est, encore un coup, l'unité inséparable entre penser, sentir, vouloir et mouvoir. Jusque dans les états de conscience affective les plus rudimentaires, cette philosophie constitue un certain discernement des différences et des ressemblances, une vague perception qui est le germe de l'idée, une certaine émotion qui est le germe du sentiment, une certaine appétitionou impulsion motrice qui est le germe de la volonté. On ne peut ni penser sans sentir et vouloir, ni vouloir sans penser et sentir (p. 114) *. »
1. Je crois pouvoir rappeler ici ce que j'ai écrit en l'J06, sur la signification et la portée véritables que l'on doit donner à la priorité du sentiment et de la volonté. « II convient de rejeter la séparation absolue et l'opposition de nature que la métaphysique de Schopenhauer suppose entre ces deux facultés mentales, la volonté (ou le sentiment) et l'inteili-
BROCHAlîD (VicToa). — Études de Philosophie ancienne et de Philosophie moderne avec une Inlrudaction par M. Victor Delbos (in-8°. Bibliothèque de IMiilosophie contemporaine, F. Alcan ; îi60 p.).
Je ne sais pas d'ouvrage plus important parmi les ouvrages de philosophie parus en France en 1912. Aucune des ces études n'est inédite, si ce n'est un court fragment sur la logique des stoïciens. Mais à moins que l'amitié que m'inspira Brochard et l'admiration que j'éprouvai pour son talent ne m'abusent, j'ose penser que la réunion de ces études en un seul livre ajoute singulièrement à la réputation de l'auteur. J'en essaierai bientôt la preuve.
Voici comment le livre est distribué. A l'excellente^ précise et e.xacte Introduction de Delbos, font suite douze morceaux de philosophie ancienne. Tout ce qui se rapporte à Platon a paru dans l'Année philosophique ainsi que les deux études sur Socrate et la Morale d'Epicure. Le travail, d'importance capitale, sur la théorie épicurienne du plaisir a paru dans le Journal des savants. Les articles consacrés à Spinoza furent publiés dans la Revue de métaphysique et de morale. Les autres dont l'article sur Stuart Mill et les deux célèbres morceaux : la morale ancienne et la morale moderne ; la morale éclectique, figurèrent pour la première fois dans la Revue philosophique. Enfin, le livre se termine par la fort jolie notice de Brochard sur son prédécesseur à l'Institut, l'austère Francisque Bouillier. J'hésite à préférer parmi ces vingt-cinq études. Je crois pourtant que la pensée de Brochard a produit de la manière la plus féconde et la plus décisive, quand elle s'est appliquée aux maîtres anciens. Ajouterai-je que si les deux articles sur la morale ont mérité la faveur avec laquelle ils lurent accueillis dès leur apparition, ils la doivent à la longue familiarité de Brochard avec la pensée des philosophes grecs. Qu'un philosophe se soit rencontré vers la fin du xix^ siècle pour nous inviter à laiciser pleinement la morale jusqu'à en éliminer toute règle catégoriquement impérative, il a fallu pour cela, que ce philosophe ait passé de l'exemple au précepte. On sait assez que Brochard avant de nous prêcher le retour à la morale du Bonheur avait essayé de vivre cette morale, qu'il l'avait essayé une
gence... Conçoit-on un premier état dans lequel l'esprit réduit à la pure volonté (au pur sentiment) serait absolument inconscient "? N'est-on pas conduit par une légitime et nécessaire induction psychologique à tenir le Ciinscient pour coextensif au mental, c'est-à-dire à mettre à la place de l'inconscient réel et absolu des degrés et des plans multiples de conscience » iL' Année philosophique de l'.J06, p. 45, note ?) La priorité du senti ment, telle que je l'entendais en 1906, telle que je l'entends encore, ne met, comme on le voit, aucune cloison étanche entre la vie affective et la vie intellectuelle. Je suis, sur ce point, d'accord avec M. Fouillée; ce qui ne veut nullement dire que le fond, le substrat de la nature mentale ne soit point, à mes yeux, sentiment, passion, volonté.
fois devenu infirme, privé de la vue, assailli par des douleurs presque quotidiennes, et que, pour l'avoir essayé, il sut attendre la mort avec patience et même en retarder le pas.
Je ne suis que médiocrement versé dans le spinozisme, encore que j'aie étudié longuement Spinoza etje ne saurais dire si le Dieu de Spinoza pour être connu tel qu'il mérite de l'être, exige que l'on aille du Tractatus theologico-polUicus à l'Ethique, j'ai entendu Brochard m'exposer son article sur le Dieu de Spinoza pendant qu'il y travaillait et je n'ai pas eu de peine à reconnaître le Dieu de l'Ancien Testament dans le portrait qu'il me faisait du Dieu du Tractatus. Je sais maitenant mieux qu'en ce temps-là que le Dieu d Abraham, d'Isaac et de Jacob est le Dieu de Spinoza... dans le Tractatus. Seulement j'affirmerais avec moins d'autorité que Brochard, la personnalité du Dieu de YEthique. Je ne doute pas de ce que les arguments invoqués ont d'engageant et même de plausible. Je crains que, si avant de lire le Tractatus, on se ressouvenait de la doctrine spinoziste des degrés de la connaissance dans le De Emendatione Intellectus, on n'hésitât à s'appuyer sur le Dieu du Tractatus pour achever d'interpréter la conception de la nature divine telle que, dans YEthique Spinoza la élaborée. Etje me garderais d'exprimer ces doutes, si je ne savais qu ils traversèrent momentanément l'esprit de Brochard. Ils ne firent que le traverser. Pourquoi? Je ne crois pas me tromper de beaucoup en pensant que Brochard ne résisia pas à la sensation de regarder Spinoza à travers Plotin. Cette sensation s'explique d'ailleurs ou du moins nous l'expliquerions volontiers comme il suit.
Un élève de Brochard, M Piivaud, dans un^- fort belle étude consacrée à son maître et publiée par la Revue de métaphysique et de morale a paru frappé du peu de place donné aux traditions orphiques dans l'explication des doctrines de la philosophie grecque. Je ne déciderai pas si Brochard eut raison ou tort de restreindre cette influence. Je reconnais qu'en fait, il l'a singulièrement réduite. J'ajouterai que, pour l'avoir réduite, Brochard s'est fait de la philosophie de Platon une conception essentiellement, pour ne pas dire exclusivement... laïque. Dès lors au moment d'aborder Plotin et de constater le caractère religieux de la philosophie alexandrine, Brochard se trouva natui^ellement incliné à dériver ce caractère de sources autres qu'helléniques, soit de sources orientales et, dans l'espèce, juives. Il lui parut aisément que Plotin avait puisé là où plus tard puiserait Spinoza. Ainsi dans l'esprit de Brochard, Spinoza et Plotin gravitèrent insensiblement l'un vers l'autre. Ainsi, et c'est où je voulais en venir, l'historien de la philosophie grecque qu'était Brochard a inspiré ses meilleur.s travaux de philosophie moderne. Car en dépit des doutes aux(iuels il peut être sage de se laisser aller en lisant l'étude sur le Dieu de Spinoza, il est diflicile d"y résister à l'entraînement de la dialectique et à la vigueur convaincante des raisons invoquées.
Et pourtant ce maître, que ses dons naturels prédestinaient à
l'étude de la philosophie ancienne (attendu que cette philosophie soulève autant de questions qu'elle comprend de chapitres et qu'on peut dire de chacun de ces pliilosophes qu'il a son secret), avait fait ses doîbuts dans la philosophie par un ouvrage de doctrine. Tout le monde a ou doit avoir lu la thèse sur l'Erreur. Et si cette thèse n'avait classé son auteur au premier rang parmi les jeunes philosophes, on hésiterait moins à lui assigner son principal mérite qui fut d'avoir inspiré le beau livre des Sceptiques Grecs. J'ai parlé de ce livre dans l'avant-dernière livraison de la Critique Philosophique. Je n'y ai cependant rien dit du lien que Japerçois, mieux que jadis, entre les Sceptiques Grecs et YErreur. Ce lien est évident. Car l'originalité du mémoire de philosophie grecque tient surtout à la manière dont Brochard envisage les thèses d'Arcésilas et de Carnéade. Le philosophe probabiliste qui a écrit l'Erreur se trouve des ancêtres dans la Nouvelle Académie. Faisons un pas de plus, on plutôt prolongeons la ligne qui, partie de l'Erreur, aboutit aux Sceptiques Grecs et nous rencontrerons la première élude de philosophie platonicienne du présent volume. Elle a pour sujet les mythes platoniciens et leurs rapports avec la doctrine platonicienne de l'opinion vraie, soit avec le probabilisme platonicien Nous n'avons pas à résumer cette étude puisqu'elle a paru ici-même. Indiquons seulement les liens qui la rattachent aux deux mémoires sur le Banquet et sur le Devenir platonicien (à la rédaction et à la composition duquel j'ai pris part). Lisez les trois mémoires à la suite, vous souvenant du chapitre des Sceptiques Grecs consacré à la Nouvelle Académie, et vous serez frappé de ce dont j'aurais dû plus tôt m'apercevoir : de l'unité profonde de cette pensée et de cette vie intellectuelle d'historien philosophe. On a vanté la souplesse, l'habileté, l'élégance dialectique de Victor Brochard. On a loué tout ce qu'il dut à l'esprit de finesse. Peutêtre n'a-t-on pas fait assez la part de ce qu'il dut à l'esprit de géométrie. Et ce m'est presque un remords de n'y avoir pas insisté plus tôt. Aussi n'exagérais-je rien tout à l'heure en disant que cette réimpression par les soins de Delbos des articles de Victor Brochard avait l'importance d'un nouveau livre.
Qu'il me soit permis d'insister encore sur ces qualités de continuité dans la pensée qui donnèrent un si haut prix à ces travaux de l'historien philosophe. Et puisque j'eus l'honneur de l'assister dans son travail, je vais essayer de dire comment il travaillait.
Je me représente Brochard préparant un de ses cours de la Sorbonne sur Platon. D'abord il s'est fait lire dans la traduction française les dialogues se rapportant au sujet de la leçon. Puis il s'est fait apporter les textes grecs dans l'édition Stallbaum. On lui a lu les passages par lui demandés ainsi que les notes de l'éditeur. Il ne s'agit plus maintenant que d'utiliser les matériaux recueillis. Alors Brochard se recueille et réfléchit dans le silence. La réflexion ne durera auère plus d'une heure, mais elle recommencera le lendemain et le surlen-
demain. Après quoi ce sera le moment d'arrêter la composition de la leçon et d'en fixer l'ordonnance. Quand ce moment était venu, Brochard dictait un plan, puis faisait copier les textes sur lesquels il comptait appuyer sa discussion. Ainsi travaillait Brochard, privé de sa vue, mais étonnamment maître de son esprit et de son talent. Je prie de remarquer qu'il savait méditer avec lenteur et approfondir un sujet sans s'aider de la parole et de la plume. Bref, il savait penser et l'on s'en apercevait à la manière dont il dictait le résumé de la leçon future. Il aurait pu commencer par l'indication des idées principales au fur et à mesure qu'il se les rappelait, quitte à les mettre par après en bon ordre. Rarement ou presque jamais il ne procédait ainsi. Le plan qu'il allait dicter avait été mûri dans le silence, et les idées écloses avaient été ordonnées. Il savait dès lors l'influence d'une idée située à sa vraie place sur les idées adjacentes et tant qu'il n'avait pas trouvé la place d'une idée on eût dit que cette idée lui apparaissait dans la pénombre. Penser, selon Brochard, signifiait deux choses : trouver les idées et les enchaîner.
L'homme qui enchaîne ses idées peut se passer de les retenir. Pareillement le vrai mathématicien peut se permettre d'oublier une démonstration. Il la retrouvera par la seule vertu du raisonnement le jour où il lui faudra, de nouveau, s'appuyer sur elle. On supposera dès lors, et l'on supposera la vérité, que Brochard quand il préparait un cours dont il avait déjà traité le sujet, en retrouvait aisément les idées et qu'il les retrouvait à leur place. Aussi, la leçon une fois résumée, se faisait-il relire ses plans d'autrefois. En général, il constatait un progrès dans le plan d'aujourd'hui sur les plans de jadis. Mais il constatait que la nouvelle épreuve aurait presque pu se passer d'une nouvelle composition. Et c'était pour lui l'occasion de prendre conscience de l'unité et de la continuité de son effort intellectuel.
Si je viens de rappeler ces détails biographiques, c'est moins parce qu'ils ajoutent à la renommée d'un maître que pour achever de caractériser un talent dont la richesse et la souplesse ont fait l'admiration de tous. Oui Brochard fut lun des professeurs les plus brillants et les plus vivants de notre temps, mais il fut autre chose encore et sa façon de travailler nous atteste que chez lui la rigueur s'alliait à la souplesse et la vigueur à la légèreté. Brochard fut un penseur dans toute l'énergie du terme, un penseur dont la pensée des philosophes grecs demeura la matière à peu près constante et presque constamment méditée. Et ce penseur réussit quand même à ne jamais sortir du rôle qu'il s'était donné ; celui d'un historien ne travaillant que sur des textes, des textes dont on eût dit qu'il avait l'intelligence infuse, tant il excellait à les faire apparaître toujours féconds et toujours pleinement intelligibles et cela sans jamais les dépayser. Ou sait en effet l'idée qui domina l'enseignement de Brochard professeur de philosophie grecque : c'est que la méthode qui consisterait à vouloir retrouver la philosophie des modernes dans la philosophie ancienne
serait, pour ne rien comprendre à cette philosophie des anciens, une mélliode à peu près infaillihle.
Après ce que l'on a écrit sur Brochard et ce qui vient d'en être écrit, beaucoup resterait encore à dire. On a beaucoup parlé du penseur. On n'a peut-être pas assez parlé d l'écrivain. Je n'en ai pas connu de plus classique, ami des idées générales et se servant pour les rendre des termes les plus généraux auxquels il avait toujours soin de laisser ou de maintenir le sens consacré par l'usage. La langue était précise et dense, concise sans obscurité et qui plus est presque toujours exempte de sous entendus, car la pensée de Brochard ne commençait guère un mouvement qu'elle ne conduisît à son terme. Quand il écrivait il s'interdi.sait l'effet, et à plus forte raison léclat. ne se préoccupant que de ce qu'il avait à dire et trouvant pour le dire l'un des styles les plus objectifs qu'un philosophe ait jamais
rencontrés.
COURNOT(A.). — Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, nouvelle édition in-8'', Hachette; vu- 614 p.).
La nouvelle édition de cet ouvrage philosophique reproduit la première, qui a paru en 181)1. Nous ne saurions trop le recommander à l'attention des étudiants en philosophie et de leurs professeurs. Entre les vingt-cinq chapitres, tous d'un haut intérêt, dont il se compose, nous tenons à signaler particulièrement, le chapitre x [Des idées d'espace et du tempx) ; — le chapitre xi : {Des diverses sortes d'absiractioiis et d'entités) ; — le cliapitie xui {'Je la continuité et de la discontinuité] ; — le chapiire xvii {Des jugements aaahjtiqucset synlhctiques) ; — le chapitre xxi [Du contr ■■Je de In science et de la philosophie); — le chapitre xxiii {Des caractères icicntifiques de la psychologie et de son rang parmi /e.s sciences) ; — le c'ii. pitre x\iv {Examen de quelques systèmes philosophiques dans leurs rapports avec les doctrines professées dans cet ouvrage). Nous regrettons de ne pouvoir, en cette notice, soumettre à notre examen critique les vues exposées et soutenues par Cournot dans ces divers chapitres; de ne pouvoir indiquer, même brièvement, en quoi ces vues s'éloignent ou se rapprochent de notre propre doctrine néo-criticiste et néo-monadiste. Nous nous bornerons à dire qu'il s'y montre attaché à la réalité objective de l'étendue et de la durée, et (rès opposé aux conclusions que l'on doit lirer, selon nous, de la critique de l'infini et du continu.
Nous rappellerons ici le jugement porté, en 1877, par Renouvier sur Cournot :
« Comme philosophe en général, M. Cournot s'est distingué par une appréhension des généralités et des hautes questions psychologiques, qui ne laisse pas que d'enlever à ses analyses trop peu
suivies ou précédées de synthèses correspondantes, une grande partie de leur mérite et de leur utilité. Sou probabilisme en matière de certitude morale aurait besoin de s'appuyer sur des principes moins confus, ou du moins sur une étude plus approfondie des premiers éléments de la connaissance. Les ouvrages de ce consciencieux penseur resteront surtout comme une mine précieuse de réflexions et de suggestions sur toute sorte de problèmes moyens tenant d'un côté à la philosophie et de l'autre aux sciences. Ils forment à leur manière une philosophie positive dont la parfaite dissimilitude avec celle de Comte tient au contraste d'un esprit timide, hésitant, cherchant toujours, reméditant sans cesse, avec un autre esprit, le plus dogmatique et le plus immodeste qu'on ait jamais vu. Aussi la fortune des deux sysièmes a-t-elle été bien diverse, et M. Cournot ne laisse point d'école^. »
CYON (Elie de) . — Dieu et Science, essai de psychologie des sciences. 2® édition revue et augmentée (in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; xtii-487 p.).
La première édition de cet ouvrage a paru en 1910. Nous en avons parlé dans VAnnée philosophique de 1910 p. 202. Parmi les additions les plus importantes que contient la seconde édition, nous citerons le développement donné à l'étude du cœur comme organe émotionnel (ch. m); le problème de la finalité dans la biologie traité plus complètement (ch. iv); plusieurs documents d'un haut intérêt, notamment cinq lettres inédites de Berzélius (ch. vi).
M. E. de Cyou croit avoir découvert, dans les canaux semi-circulaires, des sens qui nous donnent la représentation de l'espace à trois dimensions et celle de l'étendue du temps à dimension unique. Nous avons dit en 1910 et nous répétons aujourd'hui que l'on ne peut opposer cette découverte, supposée réelle, aux conclusions idéalistes qui se tirent de l'esthétique transcendantale et du flnitisme néo-criticiste. Quelque rôle que l'on doive attribuer au labyrinthe de l'oreille dans la représentation du continu d'espace et du continu de temps, ces deux continus, où il faut voir des données de la sensibilité, n'en doivent pas moins être tenus pour subjectifs.
DEPLOIGE (S.). — Annales de l'Institut supérieur de philosophie, t. I, année 1912 (in-4'^, Louvain, 1, rue des Flamands; Paris, F. Alcan, vn-705 p.)
M. Deploige, directeur de ce recueil, en indique l'origine et le but dans les termes suivants :