La Critique philosophique, 1" série, t. XI, p. 260, note
« Les Annales sont une manifestation nouvelle de la vitalité de l'Institut supérieur de philosophie.
« Constitué depuis 1893, l'Institut n'a pas cessé de se développer, sous l'impulsion clairvoyante et vigoureuse que lui donna son fondateur et premier président, le cardinal Mercier.
« A côté des cours réguliers où la philosophie continue d'être enseignée selon la conception large et progressive de la méthode thomiste, il s'y organise des conférences libres dont le progamme simple et compréhensif peut s'adapter à l'incessant mouvement des idées. Elles permettent à des spécialistes de signaler des tendances qui se font jour, d'aborder des problèmes qui se posent, de discuter des hypothèses qui s'ébauchent.
« Dans le laboratoire de psychologie expérimentale, les expériences se poursuivent avec une rigueur scrupuleuse et une patiente obstination. Les découvertes enregistrées par des opérateurs toujours plus nombreux, forment déjà des contributions appréciées à la science des fonctions psychiques.
« Les cours pratiques réunissent professeurs et étudiants dans l'intime communauté du labeur collectif. Qu'ils aient pour objet de scruter la doctrine thomiste par l'analyse des sources grecques et médiévales, ou de s'enquérir de la genèse d'un courant philosophique notable, ou d'exploiter au profit de la sociologie les données de la statistique et de l'histoire, — toujours ils initient aux méthodes de recherches, habituent à la sérénité de l'interprétation objective et, maintes fois, aboutissent à des essais dignes d'attention...
« Pourquoi laisser se disperser des travaux suscités par l'Institut? Puisqu'ils ont même origine, ne convient-il pas de leur offrir un commun abri, chaque auteur gardant d'ailleurs la responsabilité de sa pensée?
« Ainsi germa l'idée des Annales. Leur programme n'est autre que celui de l'École saint Thomas. Rédigées par les professeurs, maîtres de conférences, agrégés, docteurs, anciens élèves et élèves de l'Institut, elles paraîtront à raison d'un volume par an {Préface, p. v). » Le présent volume, qui est le premier, contient neuf études : L Contribution a l'étude de la mémoire logique, par A. Michotte et C. Ransy; — II. Quételet, son système sociologique, par J. Lottin; — III. Le pragmatisme et la philosophie de M. Bergson, par P. Nève ; — l'V. La valeur de lexpérience scientifique et les bases de la cosmologie, par J. Lemaire; — V. Essais de statistique morale : La criminalité belge (1868-lWO!)), par C. Jacquart; — VI. La méthodeen théodicée : Idéalisme anselmienet Réalisme thomiste, par N. Balthasar; — VII. La notion de nature dans la physique aristotélicienne, par A. Mansion; —VIII. Nouvelles recherches sur la simultanéité apparente dlmpressions disparates périodiques, par M. A. Michotte; — IX. Note à propos de contributions récentes à la psychologie de la volonté, par A. Michotte. Ces études, dont les sujets sont variés, se lisent toutes avec inté-
rêt. Nous signalerons, comme particulièrement dignes d'attention : la troisième, de M. P. Nève, sur le pragmatisme et sur l'intuitionnisme bergsonien; la sixième, de M. N. Balthasar, sur la méthode en théodicée; la septième, de M. A. Monsion, sur la notion de nature dans la physique aristotélicienne.
EUCKEN (Rudolf). — Le sens et la valeur de la vie (trad. par Marie- Anne H ullet et Alfred Leickt, avant-propos de M. Bergson, Bibliothèque de Philosophie contemporaine; F. Alcan, viii-202 p.)
Nous écrivions il y a plus de vingt ans que « la vie n'avait pas un prix fait à l'avance ^ ». Je crois bien que cette façon de juger la vie, celle de William James, n'était guère en faveur. On considérait la vie d'une façon statique comme toute donnée, comme si, hors d'état d'agir sur les choses, nous étions incapables d'imprimer à la vie ses caractères les plus essentiels, peut-être, et par là même, de contribuer à sa valeur. Il était pourtant assez curieux que n'y ayant rien en dehors de la vie l'homme se demandât ce que vaut cette vie et si elle est digne qu'on la vive. Car enfin, ce que nous reprochons à la vie de nous refuser, elle le donne à d'autres, sans quoi nous ignorerions qu'elle nous le refuse. L'idée de ce qui manque à la vie pour mériter qu'on la vive a son origine dans le contenu même de la vie. Nous savons fort bien ce que nous prendrions, s'il nous suflisait d'étendre la main pour le prendre. Disons donc que notre vie, celle de Pierre ou celle de Paul, mérite que l'on y renonce, mais non point la vie en général, ce qui n'aurait, je le répète aucun sens. Il n'en demeure pas moins que la notion de valeur s'est attachée à la notion de vie, et qu'à la faveur du mouvement pragmatiste le lien entre les deux notions s'est resserré. Le problème de la valeur de la vie est donc actuel et il ne faut pas compter que les penseurs s'en désintéresseront de sitôt.
La solution proposée par Eucken est des plus originales. Elle ne consiste pas seulement à prétendre que nous nous rendrons la vie tolérable en raison de la manière dont nous nous appliquerons à la vivre. Ce qui fait l'originalité de la thèse est l'insistance d'Eucken sur la nécessité d'une vie « en profondeur ». J'ai cherché dans tout le livre un éclaircissement de la formule. J'ai cherché en vain. Ou ce mot est inintelligible, ou ce qu'il désigne n'est autre chose qu'une attitude, qu'une direction d'effort. Le chrétien, pour vivre de ce qu'il appelle la vraie vie, s'éloigne du monde, et chaque jour, si j'ose dire à chaque minute, il esquisse un geste intérieur d'éloignement. Le geste intérieur — car il ne saurait décidément être question d'autre chose — auquel nous sommes conviés par le philosophe d'Iéna est un geste d'approche et même on doit aller jusqu'à dire