‹ L'Année philosophique (volume 4)Chapitre 70 sur 78 · Voyez Croyance et réalité, p · texte numérisé non relu

Voyez Croyance et réalité, p

PiLLON. — Année philos. 1012. 13

de pénétration sympathique. Ceux qui lisent encore les Méditations de Lamartine se souviennent peut-être du Vallon et de ce vers autrefois célébré :

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime...

On dirait que le philosophe s'est approprié cette pensée d'un poète et qu'il s'est appliqué à l'approfondir. Mais que faut-il entendre par cette invitation à nous rappioclier de l'univers? Le dilhcile en pareil cas nest point de répondre à l'appel du philosophe. 11 est d'agir en conformité à cette réponse. Comment réaliser cette union que l'on nous propose avec un monde en apparence de plus en plus étranger à nous, pour ne pas dire de plus en plus hostile"? Eucken nous prêche l'alTranchissement, la vie spirituelle autonome. 11 faut, dit-il, nous approprier cette vie, « la développer le plus profondement possible et en même temps acquérir un nouveau rapport fondamental au monde » (p. 145).

La question reparaît. Qu'est-ce que ce « nouveau rapport » éventuel dont on nous parle? Comment le découvrir? Gomment trouver? Comment chercher? Bergson, qui, pour le présent livre, a écrit un Avant-Propos, nous dit bien que, dans la pensée d'Eucken, notre esprit « peut s'emparer de la matière et l'entraîner dans son orbite ». Je ne vois là qu'une métaphore. Mais dans son livre, Eucken, presque à chaque page, la reproduit, comme s'il n'avait d'autre intention que de varier incessamment le même thème. Et alors je m'inquiète, car ma bonne volonté se heurte à linintelligible. — Dites « l'obscur ». Ne dites pas : l'inintelligible! — J'y consens. Et je cherche comment il est possible pour sortir de moi, de commencer par rentrer en moi. Peut-être cependant l'absurdité se dissiperait-elle, si je regardais du côté de la science. D'une part, en effet, l'évolution de la science paraît diminuer l'importance de l'homme et rendre presque insignifiante sa situation dans Tunivers, de l'autre, il sutUt de comprendre comment la science se comporte pour comparer l'action du savant à cette pénétration sympathique dont il était parlé tout à l'heure. Leverrier découvre Neptune par l'exertion d'une puissance qui n'a presque rien de commun avec celle du regard humain, car elle est celle de la pensée et d'une pensée autonome. Eucken consentirait-il à comparer le travail efficace de Leverrier à un acte du genre de ceux dont il ne s'est peut-être pas donné assez de peine pour esquisser le type? L'exemple que je propose est bien rudimentaire et dune clarté trop immédiate pour ne pas me faire craindre, entre ce que j'écris et ce que R. Eucken a voulu donner à entendre, un écart difficile à combler.

Et je ne jurerai pas que Bergson n'ait point ressenti l'embarras que j'éprouve. Car il s'en tient, semble-t-il, à une formule d'une généralité assez inquiétante. Je me souviens d'avoir lu chez un jeune

auteur, une formule d'invitation à & la cordialité envers les choses », et j'ai souri comme il convient quand la formule est heureuse. Mais nul ne me demandait de la lui expliquer, et j'en étais fort aise. Ici l'explication est indispensable, car il s'agit ni plus ni moins d'une règle de conduite. M. Bergson élude l'explication et se tire d'afîaire en homme de beaucoup d'esprit. « Il ne peut être question d'analyser ou de résumer. Il faut s'imprégner graduellement des idées que l'auteur expose et des nuances de sentiment qui les accompagnent. Il me semble qu'on gagnera à cette lecture un surcroît d'énergie intérieure et de vitalité. » .le suis de l'avis de M. Bergson. Ce livre de philosophie peut être lu à la manière des livres d'édification. Je ne l'ai pas lu, pour ma part sans émotion ni sans admiration, comme on lit le livre d'un sage. Et le passage que je vais transcrire mérite d'être offert à la méditation de tous les hommes de bonne volonté : « Des biens tels que la force et la beauté ne sont pas uniquement l'apanage de la jeunesse ; les âges ultérieurs y participent aussi, mais doivent les constituer autrement, opposer de plus en plus à l'élément physique l'élément spirituel. Nous nous rendons, en général beaucoup trop tôt, et faisons de nous-mêmes beaucoup moins que nous ne pourrions. Notre pire ennemi est notre timidité, notre attachement à la pure et simple nature. La vieillesse elle-même ne doit pas être ici une lente extinction, mais une synthèse intérieure de la vie et, en même temps, une élévation au-dessus de toute évaluation extérieure, une séparation de toute appréciation purement humaine. 11 est vrai qu'ici la vie accomplit, par rapport à l'ancienne évolution, une manière d'involution, un retour à soi même ; mais cela n'est pas une chute dans le vide, si la vie sut acquérir un noyau et entrer dans le mouvement de l'univers. De ce point de vue, la vieillesse apparaît comme la pierre de touche de l'ensemble de la vie, de sa réussite ou de son échec. »

Il y a plus d'une page de cette valeur dans le livre de R. Eucken. Et c'est pourquoi j'appelle ce livre un beau livre.

F.4GLIET (Emile). — Initiation philosophique (in-I2, Hachette;

J'aurais aimé apprendre d'Emile Faguet ce qu'il pense de la façon dont il convient de s'initier à la philosophie. Il aurait ainsi donné un pendant à son art de lire et nous eussions eu 1' « art de philosopher ». Il paraît que l'éditeur des Initiations voulait autre chose: une histoire de la philosophie pour lire au coin du feu ? Pas tout à fait cela peut-être, quelque chose d'approchant néanmoins. Et c'est cela que nous a donné M. Faguet : une histoire de la philosophie repensée au coin du feu par un des hommes les plus capables de s'y intéresser et

de la comprendre. Et ne doutez pas que ces pages brèves ne se lisent avec agrément et qu'il ne s'y trouve de fort jolies pages. En voici une sur Renan ; je la ferais apprendre par cœur à des rhétoriciens, si nous avions encore des rjiétoriciens et des rhétoriciens à qui l'on fait apprendre des lerons : « llenan, destiné à l'état ecclésiastique et de son éducation cléricale ayant conservé une profonde empreinte, était cependant positiviste et ne croyait qu'à la Science, en espérant tout d'elle dans sa première Jeunesse et en continuant au moins, dans son âge mûr, de la vénérer. Ainsi formé et « positiviste chrétien » comme on a dit, et poète, par-dessus tout, il ne pouvait pas proscrire la métaphysique et il avait pour elle un faible qu'il se reprochait peut-être. Il se tirait de cette dilficulté en disant que toutes les conceptions métaphysiques ne sont que des « rêves », mais couvert, pour ainsi parler, par cette concession faite et cette précaution prise, il se jetait dans le rêve de tout son cœur et reconstituait Dieu, l'âme immortelle, la vie future, l'éternité, la création en leur donnant des noms nouveaux imprévus et fascinateurs. Il n'y avait que l'idée de la Providence, c'est-à-dire de l'intervention particulière et circonstancielle de Dieu dans les choses humaines qui lui fût insupportable et contre laquelle il protestât toujours, répétant le mot de Malebranche : « Dieu n'agitpaspar des volontés particulières». Encore il a fait un compliment qui semble sincère à Tidée de la grâce et, s'il y a une intervention particulière et circonstancielle de Dieu dans les affaires humaines, c'est bien la grâce selon toute apparence... »

FLOURNOY (Th.), CLAPARÈDE (Ed.). — Archives de psychologie, t. XI (in-8û, Genève, Kundig; 400 p.).

Ce volume contient, comme les précédents, des articles originaux, des recueils de faits, documents et discussions, des notes diverses et des analyses bibliographiques.

Les articles originaux sont au nombre de 11 : — Contribution à Vétude de la récognition, par Dimitre KatzarofT; — Récognition et Moiïtéy par Ed. Claparède; — Notes sur le langage chez les aliénés, par le D'" H. Preisig; — Le témoignage d'enfants dans un procès retentissant, par J. Varendonck; — Le sommeil d'un petit enfant, par Edmond Cramaussel; — Contribution à l'étude de la suggpstibilité, par Arthur Chojecki; — Recherches expérimentales sur les phénomènes psycho-éleclriques, par 'SV. Radecki ; — De f insensibilité à la lumière et de la cécité de V escargot, par Emile Yung; — Les tests de Binet et Simon et leur valeur scolaire, par M"'= A. Descœuvres; — Exploration de quelques tests d'intelligence chez des enfants anormaux et arriérés, par M"*^ A. Descœuvres; —Alfred Binet, par Ed. Claparède.

Tous ces articles méritent l'attention des psychologues. Nous

devons signaler, comme particulièrement intéressant et instructif celui de M. Katzaroff sur la récognition, celui de M. Claparède intitulé : Récognition et Moiïté, et celui de M. Chojecki sur la suggestibilité.

HACIIET-SOUPLET (P.)- — La genèse des instincts, étude expérimentale (in-i2, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique; 327 p.).

L'objet de cet ouvrage de psychologie animale est d'exposer les recherches et les expériences que l'auteur a faites pour démontrer ce que nombre de philosophes, de Condillacà Th. Ribot, ont supposé, à savoir que l'instinct est une somme d'habitudes héréditaires. Il est divisé en quatre livres : I. Méthodes anciennes et nouvelles en psychologie animale; — II. De l'instinct au point de vue statique; — m. Rechcrckes analytiques et expérimentales sur les facteurs de l'évolution des instincts; — IV. Etude de quelques instincts particuliers et synthèses expérimentales. Les observations personnelles et les vues originales abondent dans les divers chapitres dont se composent ces quatre livres. Tous méritent l'attention. Ceux que nous avons lus avec le plus d'intérêt et que nous tenons à signaler particulièrement sont : dans le livre II, le chapitre ii [Critère objectif et place de l'instinct dans les phénomènes du monde) ; dans le livre III, le chapitre ii [Formation des habitudes qui deviendront des instincts), où M. Hachet- Souplet explique les prévisions apparentes des instincts par la loi de récurrence des associations des sensations; le chapitre m [Effets de l'habitude), le chapitre iv [Conservation des habitudes) et le chapitre v [La sélection naturelle et. la notion de l'utile); dans le livre IV, le chapitre m (Les attitudes, les gestes et le langage des animaux), où sont discutés quelques-uns des principes de Darwin.

Dans la Préface qui précède cette savante étude de la genèse des instincts M. Hachet-Souplet indique en quelques pages le plan qu'il s'y est tracé. On remarquera le passage suivant sur les doctrines lamarckienne et darwinienne :

« La sélection naturelle, au sens de Darwin, sera souvent invoquée par nous; mais elle n'est à nos yeux qu'un cas particulier de l'action des conditions physiques extérieures, puisque ce sont elles qui rendent nécessaires les adaptations à défaut desquelles les êtres vivants périssent. Ft la sélection ne fait qu'accentuer, tant que leur développement est utile, les caractères qui existent déjà et que restreindra leur développement, à partir du moment où ils deviennent nocifs. Sans elle, on conçoit mal tout perfectionnement d'instinct, mais elle ne peut avoir eu d'action, à l'origine même d'un instinct. C'est ce que qucl<iues biologistes n'ont pas suffisamment compris. « On le voit, nous n'entendons pas battre en brèche les doctrines

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lamarckienne et darwinienne. Avec des moyens nouveaux, nous croyons avoir conlirmé les idées admirables de Lamarck et de Darwin, en leur donnant, au point de vue psychologique, une sorte de soutien matériel ; et, d'autre part, les idées que nous ajoutons aux leurs viennent (en dépit de quelques divergences dans les détails) comme un corollaire de leur œuvre [Préface, p. 9). »

M. Haclict-Souplet n'admet pas, — il le déclare, — que l'on demande à la sélection naturelle d'expliquer en bloc la formation d'à peu près tous les instincts.

« Darwin, dit-il, expliquait tout par la sélection naturelle. C'était là, selon nous, une généralisation trop large d'un principe excellent.

« Nous avons essayé de prouver que d'autres facteurs ont coopéré à la formation des instincts. Il n'en est pas moins vrai que la sélection naturelle a eu, dans ce domaine, une influence qu'il ne faut pas négliger d'indiquer.

« La sélection ne peut être créatrice d'instincts; elle ne peut que compliquer ceux qui existent déjà, en renforçant leurs particularités, ce qui, d'ailleurs, lui fait jouer un rôle important. Aussi lui demandons-nous d'intervenir dans tous les instincts pour les développer.

« La sélection, au point de vue psychologique, n'est pas autre chose que la conservation des individus accomplissant des actes qui leur sont utiles et la destruction des individus accomplissant des actes qui leur sont nuisibles (livre III, ch. v, p. 242). »

JAELL (Marie). — La Résonance du toucher et la topographie des pulpes (in-B*^, F. Alcan ; 171 p.).

On ne saura jamais quel psychologue original est M™*' Marie Jaëll et à quel point elle est douée d'attention... créatrice. En ce moment, je soulève un problème, car si j'attribue à l'attention la faculté de faire éclore de nouveaux états de conscience, je m'exprime comme s'il pouvait suffire d'être attentif pour se doter de fonctions nouvelles. — Dites si vous voulez : « pour faire passer à l'acte ce qui, faute d'attention, serait demeuré à jamais virtuel ». Mais ne dites pas autre chose. — Je ne me rends pas encore. Car je ne connais la puissance que par l'acte, le potentiel que par le réel. Et en cela je suis comme tout le monde. Le fait est que l'attention fait surgir, dans ma conscience, des états qu'elle seule est capable d'exciter. J'en conclus que ces états « dormaient » avant d'être « éveillés « par l'attention. Je ne les ai pourtant jamais constatés dans leur état de sommeil

Le problème que je soulève en ce moment est loin d'être imaginaire. Dans le présent livre, l'auteur, quand elle joue du piano, perçoit au bout de ses doigts des sensations colorées. Cette perception

lui permet d'individualiser ses sensations tactiles et de les coordonner étroitement.

Il y a plus. Ces sensations de rapport éveillent des sentiments esthétiques : « Dans une main bien sensibilisée (et par là même aux doigts bien dissociés) les rapports des sensations tactiles peuvent se substituer aux rapports qui interviennent entre les sons dans le déroulement d'une œuvre musicale ; elles conduisent plus sûrement à l'expression juste que le sentiment musical lui-même. »

Bref, il y aurait une esthétique du toucher plus scientifique et presque plus esthétique que celle de l'ouïe et qui contribuerait singulièrement aux progrès de l'esthétique musicale. J'appelle l'attention des psychologues sur la thèse, chère au poète des Fleurs du Mal, des « correspondances sensorielles ». Il n'y a pas que les sons et les couleurs qui se répondent; il y a aussi les contacts et les sensations dues au toucher artistique.

Voilà ce que M'"*' Jaëll nous aflirme et nous annonce. Et voilà ce que nous confirment les élèves de M'"" Jaëll parmi lesquels j'en connais de fort intelligents, capables de penser et de ne jamais parler sans savoir ce qu'ils disent.

JOUSSAIN (André). — Esquisse d'une philosophie de la nature. (in-12, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 197 p.).

Cet ouvrage où M. Joussain expose ses vues générales sur la philosophie de la nature, est divisé en deux parties. La première partie {Les Éléments) comprend neuf chapitres : i. L'être conscient; ii. Le monde matériel; m. L'imaginaire et le réel; iv. L'être vivant ; v. Le minéral, la plante, l'animal; vi. La naissance, la reproduction et la mort ; vu. La durée ; vin. L'étendue ; ix. L'âme et le corps. La seconde partie (L'ensemble) se compose de sept chapitres : i. Les fonctions ; II. La représentation ; m. La loi des fonctions ; iv. Mécanisme et dynamisme; V. L'évolution; vi. L'adaptation ; va. Le passé et le présent.

Le chapitre premier de la première partie est, à nos yeux, le plus intéressant et le plus important du volume. L'auteur commence par poser, comme Descartes, lexistence du moi conscient. « J'existe et je sais que j'existe, je le sais avec une absolue certitude Que suis-je donc ? Sans doute, un être conscient de ma propre réalité, car je ne pourrais affirmer que je suis, si je n'avais d'abord le sentiment de mon être. Or, ce sentiment ne fait qu'un avec mon être même (p. 1). » Il ajoute aussitôt que le moi ne peut se connaître que comme conscient. « Ce sont toujours mes ét^its de conscience qui me sont présents ; et il m'est en définitive impossible de jamais connaître autre chose. Aucun ell'ort de pensée ne me fera concevoir comme ayant une réalité différente de mon existence consciente.

L'hypothèse même en est contradictoire. Car tout ce que je conçois est par là même conscient, et la réalité que je m'attribuerais ainsi, indépendamment de ma conscience, rentrerait dès lors dans la conscience d'où je la prétendrais bannir (p. 2). »

M. Joussain reproche, avec toute raison, aux philosophes de n'avoir jias porté suffisamment leur attention sur la notion d'individualité, h Le seul Leibniz, remarque-t-il, s'est attaché à l'approfondir. Kant la présuppose sans en rien dire et c'est là le vice capital de son système. Ce vice est rendu manifeste par le développement que sa doctrine reçoit chez ses successeurs : tous nient la pluralité des êtres et tombent dans la thèse de l'unité de substance (p. 5). »

Voilà qui est fort bien vu. L'idée de substance qui, en raison de son caractère général et abstrait, n'est qu'une ombre vaine, a trop longtemps et trop exclusivement retenu l'attention des pliilosophes. lis ne se rendaient pas compte que tout ce qu'il y a de positif dans cette idée nous est donné par la notion claire d'individualité consciente ou de personnalité, et que la pluralité des individualités conscientes doit remplacer, pour la pensée réfléchie, l'unité de substance des successeurs allemands de Kant. De Kant et de ses successeurs, il faut revenir à Leibniz et à son monadisme. Après le dualisme subslantialiste de Descartes, le monadisme leibnizien a été le grand progrès de la philosophie moderne.

Après avoir montré le point de départ de la méthode dans la certitude de l'existence du moi conscient, Descartes aurait dû passer d'abord à l'examen de cette question : suis-je le seul être conscient au monde? N'y a-t-il pas d'autres consciences que la mienne? 11 aurait pu, par un raisonnement inductif très simple, établir l'existence d'une pluralité des consciences humaines. Il aurait, ensuite, écartant l'hypothèse de l'automatisme des animaux, examiné si des degrés de conscience différents ne peuvent pas exister chez les divers êtres, chez les animaux d'abord, puis chez les plantes, enfin même chez les minéraux. Enfin, de l'imperfection évidente des consciences humaines, il eût pu conclure à l'existence d'une conscience suprême et parfaite.

Nous remarquons que M. Joussain n'hésite pas à affirmer l'éternité du monde et celle des êtres conscients. « De l'intuition de la durée, dit-il, résulte l'impossibilité d'admettre un premier état conscient. Ce serait en effet introduire la discontinuité dans ce qui est en soi continuité pure. Le temps n'a ni commencement ni fin. Si l'être conscient commençait d'exister, le temps commencerait d'exister en lui, ce qui est contradictoire... Aussi devons-nous admettre que le monde n'a pas commencé et qu'il ne finii^a pas. Or, l'éternité du monde est celle des êtres conscients qui le constituent. Si rien ne se crée ni ne se perd dans le monde matériel, c'est que les êtres conscients sont éternels et indestructibles (l'"« partie, ch. viii, p. 12). «

Nous n'avons pas besoin de dire que ces affirmations de M. Jous-

sain, qui viennent du bergsonisme, sont loin de s'accorder avec les thèses de notre idéalisme néo-criticiste etnéo-monadiste sur le principe du fini et sur la subjectivité du continu de durée.

LECLERG DU SABLON (M.)- — Les incertitudes de la biologie {in-12, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique, 336 p.).

L'objet de ce livre est de montrer la difficulté et la complication des problèmes que pose l'étude des sciences biologiques. 11 est divisé en onze chapitres, qui tous appellent l'attention des jeunes naturalistes. Le premier chapitre est consacré à l'exposé de la méthode dans les sciences biologiques, méthode fondée sur l'observation, l'expérience et l'induction. Les neuf chapitres suivants montrent les difficultés d'application et les causes d'insuccès : dans l'abus des causes finales, qui a souvent conduit aune interprétation erronée des phénomènes naturels (ch. ii); — dans les idées préconçues qui occupent notre esprit et qui l'empêchent de conserver aux hypothèses un caractère provisoire tant qu'elles n'ont pas été sanctionnées par les faits (ch. m) ; — dans l'évolution du sens des mots, qui est une cause d'imprécision et une source de malentendus (ch. iv) ; — dans la multiplicité des conditions d'où résultent les manifestations de la vie (ch. v) ; — dans la diversité infinie des adaptations mutuelles des êtres vivants (ch. vi) ; — dans la réalisation plus ou moins difficile de Véquilibre physiologique (ch. vu) ; — dans la complication des lois scientifiques, qui augmente à mesure que nos connaissances se complètent (ch. viii) ; — dans le caractère subjectif de toute classification, si naturelle qu'elle soit (ch. ix ; — dans la complexité progressive des propriétés que présente la matière, lorsqu'on passe des corps bruts aux êtres vivants et des animaux supérieurs à l'homme (ch. x). — Le chapitre xi et dernier traite de la classification des sciences, à laquelle l'auteur reconnaît une certaine réalité objective, parce que, dans l'évolution de l'univers, les propriétés de la matière se sont manifestées dans l'ordre croissant de complexité.

Nous tenons à signaler particulièrement le chapitre ii {Causes finales et causes naturelles), le chapitre vi {Diversités des adaptations mutuelles), et le chapitre ix {Subjectivité des classifications).

LE DANTEG (Félix). — Contre la métaphysique, questions de méthode (in-8", Bibliothèque de philosophie contemporaine, F.Alcan; 255 p.).

Ce livre est un recueil d'études. Et ce recueil est du plus haut intérêt. M. Le Dantec y parle contre la Métaphysique au nom de la Science. Son attitude est celle d'un grand nombre d'esprits. Il aurait des partisans chez les positivistes du type Littré. L'idée que se faisait

Littré de la vérité scientifique, disons de la vérité tout court et celle que s'en fait notre auteur sont assez voisines. El c'est pourquoi la métaphysique, qui fut plus que suspecte à Littré, l'est à M. Le Dantec et pour des raisons de même genre. Ces raisons, chacun les devine. Toute vérité est objective. L'esprit la constate par une méthode dont il est en partie l'auteur, mais qui prend sa source dans l'objet à connaître. L'esprit est l'aboutissant d'une évolution. 11 éclôt au sein de la nature à un moment donné de son histoire ; il est un des facteurs de cette histoire. Il est donc fait pour ainsi dire à l'image de cette nature qu'il se donne pour tâche de connaître et qu'il réussit à connaître. Je crois bien que cette sentence est de M. Le Dantec : « Ce qu'il y a de pis pour la vérité, c'est qu'on la trouve toujours ». Sentence significative. Elle dénote un état d'esprit des plus fermes, des plus résolus en ses constatations, étranger à tout parti pris, d'origine morale ou religieuse, et résigné à « changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde». Quels sont donc ces chercheurs qui ne se résigneraient pas? M. Le Dantec va vous le dire. Ils ont nom William James, Théodore Fechner, Henri Bergson. Ce sont ici, les pragmatistes, ailleurs les métaphysiciens. — Ce sont dès lors tous les philosophes ? — M. Le I>antec, cette fois, hésiterait. 11 croît à une philosophie, mais à une philosophie fondée sur les inductions de la Science Physique (donnez au terme « phy.'-ique » le sens le plus large possible). Sa philosophie se confond avec les généralités d^^ la science positive. Lisez attentivement les trois premières études du livre : Idéal et Méthode ; Artistes et Métaphysiciens; Pragmatisme et Scientisme, et vous enregistrerez, j'imagine, les conclusions qui précèdent. Il est seulement fâcheux que je n'aie pu faire sentir l'intérêt de ces pages pleines de franchise et de vie, où l'écrivain laisse à entendre que s'il avait été Dieu, il eût fait le monde un peu meilleur et la vérité sensiblement moins triste. Par malheur Dieu n'est pas, ne fut jamais, ne sera jamais. Et la vérité, si triste soit-elle, oblige l'homme à la constater et à lui rendre hommage.

Voilà donc un athéisme qui n'a rien de triomphant et que chacun respectera, tant il est sincère. Sincère et clairvoyant. M. Le Dantec sait toujours pourquoi il atlirme. Il sait presque aussi .bien pourquoi il nie. — Mais, peut-être, au lieu de nier purement et simplement ce qu'il ne sait pas, il lui resterait une ressource : celle de douter. — M. Le Dantec, en certaines matières ne sait pas, ne veut pas douter. Et l'on devine pourquoi. C'est que les croyances ont notre imagination pour origine. Elles ne reposent, ni de près, ni de loin sur aucun faii initial. Il n'y a donc pas lieu d'en tenir compte. De par leur origine, elles sont non avenues.

Au nombre des chapitres les plus attachants du livre je citerai celui qui a pour titre : Raisonnement et Expérimentation. 11 s y trouve des vues d une rare justesse sur l'éducation de l'esprit scientifique. M. Le Dantec peut être sûr que, parmi les métaphysiciens, bien

peu le crontrediroiit. Il veut que les chimistes et les naturalistes de l'avenir soient tout autre chose que des « cuisiniers » de laboratoire. A la manière dont il nous les présente, on imaginerait les laboratoires peuplés d'une foule de calculateurs, à la suite d'un grand arithméticien de génie, lesquel ayant découvert que Tordre des facteurs n'influe pas sur le produit d'une multiplication, s'appliqueraient à vérifier indéfiniment le théorème sur des exemples indéfiniment multipliés. M. Le Dantec n'est donc pas ennemi des idées, bien au contraire, et il y a longtemps quil nous le fait savoir. Mais comme il nousiefait savoir eu termes toujours nouveaux, on prend à l'entendre et à le lire un plaisir toujours renouvelé. Et chacuu de nous, je parle de nous autres métaphysiciens, salue en lui un penseur et un

philosophe.

LE DANTKC ^FÉLix). — La Science de la Vie (in-12, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique; 321 p.).

Ou lit à la page 243 de ce livre : « Le cheval qui a digéré longtemps la toxine diphteiique a construit un organe durable, qui, même ensuite, en l'absence de toxine ennemie, fabrique encore le sérum antitoxique. De même Ihomme qui a entendu souvent une mélodie ou regardé longtemps un objet, et qui n'aurait reçu qu'une image fugitive de cette mélodie ou de cet objet, s'il n'avait été soumis que peu de temps à leur influence ennemie, conserve, après avoir été longuement en lutte avec eux, un souvenir durable des facteurs rythmiques extérieurs». Cette comparaison d'un phénomène de vaccination avec un phénomène de mémoire ne surprendra que si l'on oublie les rapports de la mémoire avec l'habitude. Si nous avons transcrit ces lignes de l'auteur, c'est pour montrer combien grande est et se maintient chez le savant philosophe de la Sorbonne la puissance de généraliser. Cette puissance lui permet de construire une Science de la Vie, en donnant au terme la signification la plus générale possible. II fait tenir cette Science en neuf théorèmes ; le premier est le théorème d'assimilation; le deuxième est le théorème d'imitation ; le cinquième est le théorème d'hérédité. Je prie qu'on remarque l'emploi du mot théorème. En lui substituant le mot « principe », on dénaturerait la pensée de l'auteur et l'esprit de l'ouvrage. Des «principes» sont indépendants les uns les autres. On leur demande de ne pas se contredire, de faire partie du même système, de résonner, pour ainsi dire, symphoniquement. On est plus exigeant à l'égard des théorèmes. Leur ordre d'enchaînement s'impose. Le second résulte du premier et engendre le troisième... etc. Je n'ai pas les lumières sutiisantes pour juger de ce que vaut ce mos geomelricas appliqué à la Science de la vie, mais j'ai été, esthétiquement parlant, on ne saurait plus sensible à cette belle hardiesse.

Autant que moi, beaucoup, j'imagine, apprécieront les bienfaits d'un tel état d'esprit dont le résultat le plus clair est de nous rendre la nature transparente : transparente et harmonieuse, puisque ses lois se prolongent les unes par les autres et les unes dans les autres. Je n'insisterai pas davantage. Si j'insistais ce serait pour faire admirer l'originalité du prisme à travers lequel M. Le Dantec regarde la nature. Et je m'attirerais un démenti de l'auteur. Car ce que j'appelle «son prisme», lui l'appelle ses yeux. Et il ajouterait que ses yeux, loin d'être son œuvre, sont l'œuvre de la nature. Et donc ce miroir d'elle-même que la nature, dans son évolution s'est construit et qui est l'œil de l'homme en communication avec son cerveau ne saurait être un miroir trompeur. Sur ce point M. Le Dantec ne varia jamais. S'il s'apparaissait sous d'autres traits que ceux d'un dogmatisle, il renoncerait à la Science.

M. Le Dantec a donné à son livre pour épigraphe cette formule : « La nature a horreur de la contrainte ». La vie est assimilation, elle est habitude ; elle est hérédité ; elle est mémoire ; elle est imitation ; elle est éducation. Tous ces termes ne coïncident-ils pas à la manière de deux figures géométriques? Ou bien à la façon des deux images d'un stéréoscope? Ils font partie de la même langue et désignent chacun un des aspects les plus généraux de la vie. Ces termes sont-ils presque ou rigoureusement synonymes ? L'hypoténuse d'un triangle rectangle est quelque chose de plus qu'une oblique à une perpendiculaire : et pourtant e//e n'est pas autre chose, puisqu'elle s'y ramène. Les deux expressions « oblique » et « hypoténuse » correspondent à deux points de vue différents de l'esprit, lesquels en dépit de leur difTérence sont l'un à l'autre réductibles, sans quoi il n'y aurait point de démonstration possible des propriétés du triangle rectangle. Non, il n'y en aurait point, si le triangle rectangle était simplement « semblable » à une perpendiculaire du sommet de laquelle part une oblique. La présente digression, à le bien prendre, n'en est pas une. Elle vise à déterminer entre les expressions telles que : habitude, mémoire, hérédité... le genre de relation que leur attribue M. Le Dantec, dont on sait la forte culture mathématique, et peut être à constater leur synonymie fondamentale.

LEMAITRE (Auguste-A.). — Comment poser l'affirmation de lïmmortalité ? (in-8^ Genève, imprimerie Albert Kiindig; 135 p.).

L'affirmation de l'immortalité peut-elle être établie par la science? par la morale ? par la psychologie ? ou est-ce enfin une notion uniquement et strictement religieuse 1 En un mot, de quelle discipline, ou peut-être de quelles disciplines relève ce problème ? C'est à cette question que l'auteur de celte thèse de théologie a essayé de

répondre. Il y répond en quatre chapitres : i. L'idée de l'immortalité devant la Science; ii. L'idée de Vimmortalilé devant la Morale; m. Le problème de Vimmortalilé au point de vue de la psychologie philosophique; IV. L'immortalité comme notion religieuse.

Le chapitre premier est consacré à l'examen critique des vues d'Armand Sabatier sur le psychique universel diffus dans la nature ; sur l'esprit, qui, faisant effort pour se manifester et s'élever, se crée une matière et l'organise et présente tous les phénomènes de la vie avant de présenter ceux de la conscience et de la personnalité, qui se trouve ainsi divisé en centres multiples, et qui se crée finalement, pour parachever son évolution, au plasma ultra-terrestre.

Dans le chapitre a, l'auteur montre les difficultés que présentent les preuves morales de l'immortalité. Il met en doute la valeur philosophique de l'idée de sanction : « récompense extérieure à la vertu, bonheur ajouté à la vertu comme un prix. » (p. 30)

Dans le chapitre m, nous remarquons et tenons à signaler les pages où M. Lemaître expose et apprécie, à sa manière, la doctrine leibnizienne des monades et la nouvelle monadologie de Reuouvier. « Nous croyons, dit-il, que Renouvier sort, par son retour au monadisme, de son relativisme radical, qu'il le veuille ou non ; et nous croyons ce relativisme radical impuissant à rendre compte de la réalité du moi. Nous concluons donc, qu'il y a à retenir de la monadologie leibnizienne, non seulement le dynamisme et le pluralisme dans la conception du monde psychique, mais aussi la notion de la monade-substance, pourvu qu'on ne comprenne pas ce terme dans le sens qu'une philosophie de l'absolu lui a imprimé. » (p. 65)

Il suffit, dirons-nous, de poser, comme Henouvier, un moi à qui la loi de mémoire confère l'identité et la permanence. On peut sans doute, si l'on veut, lui appliquer le mot substance, mais il faut se rendre compte que ce mot ne peut ajouter et n'ajoute aucune idée à celle de personne. Il est certain que la loi synthétique de personnalité, qui forme le représentatif, est très différente des autres catégories, qui en sont, peut-on dire, abstraites par l'analyse de la représentation. Gomme elle remplace entièrement, d'après la doctrine néo-criticiste, l'ancienne idée de substance, elle ne laisse aucune place dans le monde à la matière, que M. Lemaître estime nécessaire d'y maintenir. Et c'est précisément ce qui fait, à nos yeux, l'importance de celte substitution, très conforme au monadisme bien compris.

LODGE (Sir Olivkr). — La Survivance humaine. Etudes de facultés non encore reconnues, traduit de l'anglais par le D"' H. Bourbon ; préface de J. Maxwell (in -8°, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan; 267 p.).

Sir Oliver Lodge compte parmi les physiciens les plus réputés de

noire temps. Ses travaux sur Félectricité et la télégraphie sans fil lui ont acquis, dans le monde savant, une place particulièrement honorable. C'est ce qui donne une importance spéciale à son intervention dans les débats sur 1' « au-delà ». Il ouvre son livre en affirmant sa conviction « que l'homme survit à son corps », et il ajoute que sa conviction est « basée sur l'observation d'une longue série de faits naturels ». il a voulu donner, dans le présent volume, une idée nette du genre de raisons sur lesquelles il se fonde « pour considérer que, dans l'avenir, l'heure viendra oii cette croyance sera scientifiquement établie ».

Quels sont donc ces faits naturels qui lui paraissent apporter un commencement de confirmation à l'hypothèse de la survivance? Ce sont d'abord les faits de transmission de pensée dont il donne des exemples vraiment curieux, soit d'après les enquêtes de la « Société des Recherches psychiques », soit d'après ses propres expériences : « Pour moi, dit-il, aucun doute n'existe sur la réalité des phénomènes. La distance qui sépare l'Angleterre de l'Inde n'est pas un obstacle à la communication sympathique entre les intelligences, par des voies qui actuellement nous échappent. La touche d'un appareil télégraphique, manipulée à Londres, détermine dans un appareil semblable une réponse à Téhéran : de même, des événements tels que le péril ou la mort d'un enfant, d'un père, d'un époux peuvent être signalés sans le secours du fil ou de l'employé du télégraphe au cœur d'êtres humains adaptés à la réception de tels messages. » (p. 69) Une autre série de faits est empruntée à l'écriture automatique qui, parfois, semble bien avoir lieu sous l'influence d'une sorte de dictée intelligente. Enfin, Sir Lodge insiste beaucoup sur les « correspondances croisées » : différents médiums écrivent automatiquement d'une manière indépendante les uns des autres, ils sont fort éloignés les uns des autres, quelquefois ils ne se connaissent pas, ils ne peuvent même pas savoir quelle est la nature de la correspondance poursuivie; dans beaucoup de cas, les messages, pris isolément, sont inintelligibles; ils n'ont un sens que s'ils sont rapprochés. Le contenu du message n'a existé dans aucun des médiums, il faut pourtant supposer qu'il ait existé dans un esprit vivant.

Quelque troublants que puissent être tous ces faits, en admettant qu'ils soient à l'abri de toute critique, ils sont loin d'apporter une preuve décisive de la survivance. Sir 0. Lodge, ne dit pas, d'ailleurs, que cette preuve décisive soit fournie. Sans doute il exprime sa croyance dans une comparaison saisissante : « La coopération intelligente entre des esprits autres que ceux des êtres humains, incarnés dans un corps, et nous-mêmes, est devenue possible. La barrière qui existe entre les deux états, — le connu et l'inconnu, — est encore épaisse ; mais elle s'amincit en quelques points. Comme des mineurs en train de percer un tunnel à ses deux extrémités, nous

commençons, au milieu des mugissements des eaux et de mille autres bruits, à entendre, de temps en temps, les coups de pic de nos camarades qui travaillent de l'autre côté. » (p. 265) C'est, pourtant, seulement à titre d'hypothèse que l'auteur formule cette affirmation. C'est une espérance dont il attend la confirmation scientifique. Sa pensée de savant — nous ne disons pas de croyant — ne dépasse pas l'hypothèse et l'espérance.

Nous avouons ne pas être certain que les résultats obtenus par les expériences racontées ne puissent être interprétés que conformément à cette hypothèse. D'abord c est un raisonnement par analogie qui amène Sir 0. Lodge à conclure de la télépathie, c'est-à-dire de l'action directe d'un esprit vivant sur un autre esprit vivant, et vivant tous deux dans les mêmes conditions que nous, au spiritisme, c'està-dire à l'action d'un esprit appartenant à un individu décédé. Le raisonnement par analogie n'est-il pas le moins démonstratif. De plus, la réalité de la télépathie, qui rendrait intelligible les communications de 1 au-delà, est elle-même un obstacle à la confirmation du spiritisme. Si elle est telle qu'on nous le dit, si elle ne connaît pas de limites dans ce monde que nous connaissons, ne pourra-t-on pas supposer toujours que les messages les plus intelligents, reçus par des médiums, viennent d'influences terrestres qui nous échappent actuellement. Nous dirions volontiers que ce qui suggère Ihypothèse spirite est en même temps ce qui en rend la démonstration impossible.

Nous croyons légitime la croyance à la survie; mais des raisons morales suffisent à fonder cette croyance, en attendant le jour — s'il vient jamais — où elles pourront trouver des appuis dans la science expérimentale.

LUTOSLAWSKI (Wincenty). — "Volonté et liberté, (in-8°. Bibliothèque de Philosophie contemporaine, Félix Alcan ; xi-3 i2 p).

Une longue et claire préface, une table des matières comme certains auteurs anglais ont la patience et la conscience d'en dresser, page par page, dispenseiaient le lecteur d'entrer à l'intérieur même du livre. Il faut pourtant y entrer, car ni la prélace, ni la « table » ne permettent de saisir ce qui fait l'intérêt du présent ouvrage: l'unité d'inspiration. Que M. Lutoslawski aitl'esprit philosophique, personne n'en doute : depuis déjà longtemps, il a fait ses preuves. Et pourtant dans ce travail sur la volonté, l'exposition des idées tient assurément plus de place que leur démonslration. 11 ne semble guère d'ailleurs que notre très clair écrivain ait une foi robuste en l'efficacité des démonstrations. A ce point de vue, on le cla.sserait volontiers parmi les penseurs du type psychologique, chez qui tout le travail de la pensée se fait à l'intérieur, qui observent et constatent, non point seu-

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lement afin de se mieux connaître, mais en vue d'aider leurs semblables à la pratique nécessaire et souverainement efficace de l'in- Irospeclion.

L'auteur a lu Renouvier. Il le compte sinon parmi ses maîtres, du moins parmi ses guides. En Renouvier, il s'attache de préférence à l'eschatologiste, pour me servir du terme dont Renouvier, lui-même se serait servi. M. Lutoslawski ne craint pas d'appeler Renouvier un ... théosophe. Et tel, à lui comme à l'auteur de ces lignes, apparaît le Renouvier de la Nouvelle Monadologie et du Personnalisme. Renouvier croyait à la préexistence des êtres. M. Lutoslawski professe la doctrine des incarnations successives. Et comme le problème capital est, à ses yeux, celui de notre destinée, il pense que la conduite humaine a pour fin l'amélioration de notre personne en vue des épreuves qui nous attendent au sortir de ce monde. Et donc il s'agit moins, pour l'homme, de cultiver son esprit que sa volonté.

Dans les chapitres consacrés à la volonté, oix l'auteur expose en termes précis les idées auxquelles il s'attache, je n'ai rien relevé de bien nouveau, soit au point de vue des conclusions, soit au point de vue des prémisses. Je viens de lire l'ouvrage, je ne me souviens pas d'y avoir trouvé une vraie définition de la volonté. J'en ai trouvé une apothéose, et cette apothéose n'a rien de banal. M. Lutoslawski ne se figure point la volonté toute-puissante. Il n'est cependant pas très loin de se la figurer ainsi, car il lui reconnaît nn certain pouvoir de miracles; en tout cas un pouvoir extraordinaire d'action sur soi, sur autrui, même à distance. 11 ne doute pas des phénomènes de télépathie : à plus forte raison a t-il une confiance robuste, robuste jusqu'à en être troublante, dans le pouvoir éducatif des hommes riches en volonté.

M. Lutoslawski s'appuie fréquemment, dans son livre, sur l'autorité d'un penseur polonais mystique qu'il élève au rang de prophète, Cieszkowski, qui vécut au siècle dernier et annonça la régénération du monde par l'exaltation croissante de l'énergie volontaire ; il annonça même le triomphe défiailif de la vie sur la mort et l'avènement d'un Paradis Terrestre. Dès lors, l'homme n'a plus qu'à rendre cet avènement plus proche du temps où nous sommes et à s'en montrer de plus en plus digne par un exercice constant et méthodique de la volonté d'arrêt.

Ici se placent quatre chapitres assez importants et d'un intérêt historique, incontestable ; — IX. Les anciennes écoles de la volonté ; — X. he Messianisme polonais ; — XI. La Yoga des Américains ; — XII. Exercices de la Volonté. Ce sont les derniers chapitres. J'y souligne de très curieuses pages sur l'influence de la respiration lente. Plus on se retient de respirer, plus on devient incapable de se mettre en colère : plus on résiste aux passions, plus on triomphe des maladies. Mais il faut devenir maître de sa respiration, jusqu'à en être capable de ne respirer que deux ou même une fois par minute : je ne sais si ce

moyen deviendrait efficace contre la tuberculose. Il estpossible. Peutêtre les chances de devenir tuberculeux seraient-elles comparables aux chances de gagner le gros lot à une loterie. Au temps où nous sommes, ces chances dépassent celles de gagner à une loterie un lot quelconque. Mais je ne veux pas insister sur une conséquence dont M. Lutoslawski ne s'est guère préoccupé.

Inutile d'ajouter en finissant que le philosophe Lutoslawski est théosophe jusqu'à la moelle : je ne lui en fais pas un reproche. N'est pas théosophe qui veut. Mais quand on l'est, on arrive sans trop de difficultés à écrire de bons livres d'édification qu'une haute pensée anime. Celui-ci en est un.

OSSIP LOURIÉ. — Le langage et la verbomanie (in-S", Bibliothèque de Philosophie contemporaine, F. Alcan; 273 p.).

M. Ossip Lourié a eu la main heureuse. Il a trouvé un sujet neuf: la manie de parler à tort et à travers, pour le plaisir de s'entendre et pour les illusions qui accompagnent ce plaisir dont la plus répandue est l'illusion de penser. Elle est d'ailleurs inévitable. Et elle est agréable. Car on pense sans se fatiguer l'esprit, on pense du dehors comme si l'on recevait ses idées. Et parce qu'on les reçoit, on se trouve en face d'elles comme en présence d'hôtes véritables, d'étrangers sympathiques. Et donc M. Ossip Lourié, s'il n'a pas découvert la Verbomanie, l'a découverte quand même, si c'est découvrir un phénomène que de l'isoler, et après l'avoir isolé d'en faire l'analyse. Le livre est formé de neuf chapitres dont le premier a pour titre l'automatisme verbal. Le second qui a pour sujet : le langage, la pensée, nous montre les mots dans leur tendance à secouer le joug de la pensée. L'homme réfléchi a bien soin de maintenir ce joug. L'ignorant s'empresse de s'en affranchir; chez lui le langage crée la pensée. Et alors il devient un phénomène morbide.

Maintenant que la « verbomanie » est née, observons-la d'une façon plus attentive. Elle peut coexister avec la santé, entendons-nous avec la santé générale, car si le verbomane est un vrai maniaque de la parole, il n'est pas absolument bien portant. Il vit au milieu de ses semblables qui constatent sa tendance à parler sans se tenir assez en garde contre ce que cette tendance offre de pathologique. Qu'ofTret-elle donc au juste de pathologique? La difficulté est assez grande de le dire. L'auteur le sail et il l'avoue : ce qui ne l'empêche point d'aller de l'avant et de caractériser l'anomalie qu'il s'est donné la mission de décrire, car tel est l'objet du chapitre m : La Verbomanie forme peu connue de la pathologie du langage. Au lieu de dire « forme peu connue » j'aurais dit : « forme non classée ». L'originalité de r « Essai » n'en eût été que plus sensible. La verbomanie est un irré-

PiLLOH. — Année philos. 1912. 14

sistible entraînement à parler et h discourir, sans autre raison, que l'impossibilité de résister à cet entraînement. Elle est donc un jeu. Et ce jeu ne devient une manie que par la ditliculté à peu près invincible de s'en abstenir. Le verbomane parle à propos de tout. Il parle longtemps. Il se sert d'expressions exagérées dont l'emploi l'échauffé et l'anime au fur et à mesure qu'il multiplie ses expressions. La verbomanie est, nous dit-on encore, « une tendance pathologique d'où la conscience et la volonté ne sont pas toujours bannies » (p. 67). La je demande à distinguer : limpulsif peut avoir conscience de ses impulsions. Il en a conscience presque à la façon d'un spectateur. Or on sait que Taclivité de la conscience, là où elle s'exerce pleinement est tout autre chose. Nous ne sommes pas seulement les témoins de ce qui se passe en nous : nous y intervenons, comme si nous acceptions d'en être, en partie, responsables. En est-il ainsi chez le verbomane. Peut-être pas, si la verbomanie a pour critère « l'impulsivité ». Et dans notre opinion, qui doit être celle de M. Ossip Lourié, le verbomane qui ne serait pas impulsif, serait un faux verbomane. Il est des cas observables chez l'enfant qui sont des cas de verbomanie artificielle dont la vraie raison d'être est le besoin de se dissimulera soi-même un mensonge afin de le mieux dissimuler à autrui. Aussi bien la verbomanie caractérisée implique l'indifTérence à la vérité. M. Ossip Lourié a raison quand il voit dans le verbomane un calomniateur éventuel (p. 79). J'en conclurai que la verbomanie est alliée à la médisance et nul, sur ce point, ne me donnera tort (p. 79).

Dans l'examen des Causes de la Verbomanie, objet du chapitre iv. M. Ossip Lourié fait une part à la famille, une part à l'école, une part cela va sans dire à la vie sociale. Il est bon dès lors dans la famille d'empêcher les enfants de parler? Non point de parler certes, mais de trop parler. Ajouterai-je qu'il n'est pas suffisant d'attendre pour expliquer ce précepte le moment d'être a table. A-t-on, comme l'occasion s'en est offerte à plus d'un parmi nous, observé des enfants désœuvrés chantant, uniquement pour rompre le silence et se donner l'illusion d'être occupés. De ce qu'ils chantent ils improvisent tout : musique et paroles. Et que sont ces paroles . Des mots sans suite, que nos enfants savent tels, qu'il s'amusent à juxtaposer « parce que c'est des chansons ». Quelques-uns de ces enfants devenus grands chanteront sans comprendre ce qu'ils chantent, ainsi qu'il arrive à certains chanteurs de théâtre qui diraient indifféremment : « votre estaffier » ou « voive savetier », ainsi que j'ai pu en faire l'expérience. Voilà donc un jeu d'enfant à surveiller. Il peut faire prendre l'habitude de parler sans se comprendre, de parler pour ne rien dire. Il peut aussi, croyons-nous, devenir un germe de verbomanie, M. Ossip Lourié ne s'est pas occupé des enfants dans son livre. Peut, être eût-il tiré parti de ce qu'il m'est arrivé, dans mon Esprit Musical, d'appeler « le jeu spontané de l'organe vocal », auquel cet organe de lui-même se livre quand 1 enfant est étendu dans son lit sans rien

PILLON. RKVUE BIBLIOGRAPHIQUE 211

faire, et qu'aucune douleur ne l'absorbe. Il y a là, croyons-nous, un exercice normal. Supposez que cet exercice survive à l'apprentissage de la parole, et la verbomanie guettera notre sujet. Quand j'attire ainsi l'attention de l'auteur sur les enfants, j'ai l'air d'oublier qu'il en a parlé et même bien parlé au quatrième chapitre de son ouvrage (p. 90-100). Je neloubliepas. Je regrette seulement que M. Ossip Lourié ne soit point remonté assez haut dans l'observation de la première enfance.

Dans les chapitres qui suivent il est traité : de la Conversation, de l'Opinion (v) ; de VArt oratoire (vi) ; de la Verbomanie chez la femme (vn) ; de la Verbomanie à travers les peuples (vm) ; le neuvième et dernier chapitre a pour objet la Prophylaxie et la Thérapeutique de la. Verbomanie. Bref le sujet est parcouru dans toutes ses parties et Fauteur en a pris hardiment possession. Inutile de rendre justice à ses dons d'observateur, à la bonne orientation de sa curiosité. H sait regarder, il sait voir et il sait conclure. Quand viendra la seconde édition du livre, je souhaite que Tauteur aille entendre des femmes parler dans les réunions publiques. Je me souviens en avoir entendu une, aujourd hui morte, il y a vingt ans environ Elle parlait avec une facilité effrayante, les mots s'appelaient les uns les autres. Les idées ne s'associaient pas, et pour cause : il n'y avait pas d'idées.

Jadis au temps où j'étais à l'Ecole normale, il m'est arrivé d'ouvrir un volume du vieil helléniste Patin sur les Tragiques Grecs à l'endroit où, à propos d'Oreste, si j'ai bonnemémoire, Patin s'efforçaitde découvrir dans Eschyle les éléments d'une « Logique du Délire ». Pareillement il y aurait une « Logique de l'incohérence », dont l'étude se rattacherait à celle de la Verbomanie.

MEYERSON (Emile). — Identité et réalité, i^ édition, revue et augmentée (in-S", F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; xii-542 p.).

La première édition de ce savant ouvrage a paru en 1908. Nous en avons parlé dans V Année philosophique de I90«, p. 21-2. L'édition nouvelle est précédée d'une Préface, où l'auteur répond aux objections qui ont été faites à sa méthode et explique pourquoi il a cru devoir réduire le concept scientifique de causalité à l'affirmation précise de l'identité dans le temps et par e.vtension dans l'espace, tout en sachant bien que l'on peut définir les termes cause et causalité d'une manière fort différente de la sienne.

« La marche du raisonnement, dit-il, est à peu près la suivante : si l'on part de la théorie selon laquelle la science ne serait qu'un simple recueil de lois, on se heurte, en considérant la science réelle,

à des anomalies. C'est en quelque sorte un résidu qu'on obtient si, de la science réelle, on déduit la science légale. Or, il se trouve que toutes ces anomalies se déduisent d'un principe unique, le principe de l'identité dans le temps et dans l'espace. C'est la première parlie de ce principe qui est qualifiée de principe de causalité (scientifique). Le nom est-il mal choisi ? Il apparaît cependant, quand les savants parlent de la cause et de sa recherclie, que c'est en vérité à cet énoncé qu'ils obéissent. Mais le contenu de l'énoncé n'est réellement fixé q\ï a posteriori. Cette genèse aurait-elle pu être marquée davantage? 11 eût fallu alors poser les diverses questions comme des énigmes et démontrer ensuite qu'une seule et même solution s'y applique. C'eût été en quelque sorte faire un livre baconien comme certains livres anglais. La méthode franchement cartésieiine, formulant la thèse d'abord et fournissant la démonstration ensuite, a paru préférable, étant donnée surtout la multiplicité inévitable de détail scientifique. Mais ce procédé a entraîné des inconvénients. En introduisant les concepts (et notamment celui de causalité), on a été, en elTet, amené à les préciser par un semblant au moins d'analyse psychologique, et de fort bons esprits ont pu s'y méprendre, en considérant ces analyses rudimentaires comme leur véritable source ; alors que ce n'est, pour le moment, qu'une hypothèse heuristique dont la véritable justification ne ressort qu'après coup, par les résultats auxquels elle permet d'atteindre. » [Préface, p. vin.)

MIRABAUD (Robert). — L'Un-Multiple, esquisse d'une métaphysique

(in-12, Félix Alcan; 103 p.).

La métaphysique esquissée dans ce petit volume est d'esprit panthéiste. L'auteur rejette le pluralisme; il admet le monisme, en ce sens que l'esprit est, à ses yeux, l'unique fondement de l'être. « Le conscient, dit-il, est la racine même de l'être ; il est à la fois nécessaire et suffisant pour que l'être soit... La Force, c'est l'Esprit agissant; l'Esprit, c'est la Force qui pense. Par cette conception idéaliste, le grand problème de la métaphysique, le passage du moi au non-moi se trouve résolu, puisqu'il n'y a plus dualité, puisque le moi et le non-moi, le sujet et l'objet, l'esprit et l'énergie ne sont qu'une seule chose : Y Ame. » (p. 13.)

Nous approuvons pleinement ces réflexions sur l'impossibilité du dualisme Esprit et Force. L'Esprit seul existe : soit. Mais n'y a-t-il qu'un seul Esprit? N'est-on pas fondé à affirmer l'existence de plusieurs esprits, et, par suite, à exclure le monisme ?

M. R. Mirabaud répond à cette question en expliquant le titre de son livre : L'Un-Multiple, en montrant comment se concilient, dans sa métaphysique, monisme et pluralisme :

« Qu'entend-on, dit-il, par un et plusieurs? Il y a différents sens

aumot unité, il peutsignifier un groupement de parties, subordonnées au tout, ou bien, au sens absolu, il signifie l'un opposé à plusieurs. Ainsi être un, c'est ne pas être plusieurs et c'est être plusieurs harmonieusement. Gela semble contradictoire et cependant les deux sens se ramènent l'un à l'autre; on tire le sens absolu du sens relatif, car la coordination des parties et leur harmonie ne pouvant résulter que de leur dépendance d'un plan ou d'une volonté générale, supposent l'unité directrice. Demander si l'univers est un, c'est demander si les âmes qui le composent sont une, si elles sont coordonnées, si elles obéissent à une même loi, si elles forment un tout »

« Nous pouvons l'affirmer, les àmes-forces qui composent la nature sont unies, liées entre elles, gouvernées par une loi commune ; elles forment un tout, une unité ; une idée les gouverne ; l'Être total est conscient ; il y a un centre à l'univers ; il y a au-dessus des petits moi particuliers, un plus grand moi, au-dessus des vies minimes, la vie supérieure ; au-dessus des âmes infimes, l'Ame des âmes, au-dessus des esprits partiels, l'Esprit total. Nous pouvons donner à cette Unité suprême le nom de Dieu. » (p. 14 et suiv.)

Cette explication qui ne distingue et ne sépare pas les esprits humains, les unités humaines, de l'esprit divin, de funité divine ; qui fait de Dieu l'Être total conscient oîi entrent, comme parties coordonnées, tous les êtres dont se compose le monde, ne permet pas de contester le caractère panthéiste que nous avons attribué à la métaphysique de M. U. Mirabaud.

PAPU.S (D' G. Excaussk). — La Réincarnation, la métempsychose, l'évolution physique, astrale et spirituelle (in-12, Dorbon aîné, , 2oOp.).

Le D"" Encausse est un savant et un théosophe croyant. Comme savant, il est à lire par les choses qu'il nous apprend et que nous savions mal, si même nous les savions. Gomme croyant, il mérite les égards dus à toute foi sincère, laquelle implique toujours une bonne foi indiscutable. Le propre du croyant est d'attester sa croyance par des raisons qui ne persuadent que lui ou ses coreligionnaires. J'aimerais pouvoir dire que les raisons du D"' Encausse ont une tout autre valeur et sont une force capable de faire rélléchir les incrédules. Elles m'ont pourtant fait réfléchir, ces raisons que la raison ne connaît pas. — Oh ! non, elle ne les connaît pas.

Je dis pourtant qu'elles m'ont fait réfléchir, car elles m'ont invité à conseiller la lecture de ces messages (??':) d'oulre-terre. Il y a pas mal de temps que l'on s'immobilise dans la croyance à un paradis du type Fra-Angelico, d'un paradis oîi chacun a sa place et reste en place comme s'il attendait son tour d'admission. Ce paradis-là est

mortellement ennuyeux, en raison même de l'immortalité à laquelle nul n'échappe. Fénelon en a-t-il jugé autrement, lui qui osa écrire cette phrase presque sacrilège : « Dans sa douleur elle se trouvait malheureuse dêtre immortelle. )> Il est vrai que cette douleur est celle d'une déesse et que, la déesse n'ayant jamais existé, la douleur en question ne saurait avoir existé davantage sans péril pour la loi d'antériorité et de supériorité de la substance à ses accidents.

Or donc, les contes d outre-terre dont s'embellit limagination du D"" Encausse nous sauvent du vieux paradis où les bienheureux s'ankylosent. Cela nous change. Et puis la doctrine des réincHrnations successives a un caractère moral qui la rend digne d'examen. On nous a dit que Burdeau. qui professait la philosophie à Louis-le-Grand avant d'être Président de la Chambre des députés, avait un enseignement ésotérique, qu'il croyait à une vie future, mais sans paradis, à une vie future où Ton serait pourvu d'organes que notre vie terrestre aurait servi à préparer. Je suppose que Burdeau, qui était philosophe, était un peu moins sûr de cette vie future là qu'il ne l'était de l'impératif catégorique. Mais il croyait que, pour la mériter, il fallait obéir à cet impératif. Et c'était l'essentiel. L. D.

RENOUVIER (Charles). — Essais de Critique générale. Premier Essai : Logique générale et logique formelle, nouvelle édition (2 vol. iu-8% A. Colin ; t. 1, xvii-3v>7 p. ; t. 11, 386 p.),

La première édition du Premier Essai de Critique générale a paru en un volume in-8° en 1854. La seconde édition, revue et considérablement augmentée, a été publiée par l'auteur en trois volumes in-12° en 1875. L'édition nouvelle est la réimpression de la seconde édition, qui était depuis longtemps épuisée. Ce qui la distingue de la première et lui donne un intérêt spécial, c'est que Renouvier y examine les systèmes modernes de la connaissance, notamment ceux de Kant, Comte, Stuart Mill, Hamilton, Herbert Spencer.

C'est le Premier E^sai de Critique générale qui, à mon sens, entre tous les livres sortis de la pluie de Renouvier, mérite l'admiration des philosophes, auxquels il a ouvert, par la critique de l'infini et de la substance une voie toute nouvelle. Par ce livre, Renouvier a rompu avec le monisme panthéiste des successeurs allemands de Kant, dont ii avait d'abord subi l'influence, et fondé le criticisme sur la loi souveraine du nombre.

RENOUVIKR (Ch.\rlf.s). — Essais de Critique générale. Deuxième Essai : Traité de psychologie rationnelle d après les principes du criticisme, nouvelle édition (2 vol. in-8", A. Colin; t. 1, 398 p.; t. II, 380 p.).

La première édition de cet ouvrage a paru en un volume in-8° ■en 1859. La seconde édition, revue et considérablement augmentée, a été publiée par l'auteur en trois volumes in-l^Z^en 1875. L'édition nouvelle reproduit la seconde, qui était depuis longtemps épuisée. Elle se distingue de la première parles observations et les développements, d'un haut intérêt, qu'elle contient : — Sur la nature de la psychologie rationnelle ; — Sur le rapport des fonctions organiques et des fonctions physico-chimiques, et sur l'épigenèse et l'emboîtement des germes; — Sur les facultés des animaux; — Sur la classification des fonctions mentales et sur rassociationnisme anglais ; — Sur les travaux de psychologues relatifs à l'habitude ; — Sur la théorie de Bain concernant l'origine de la volonté chez l'animal ; — Sur Pascal et la théorie du vertige moral; — Sur l'interprétation de la loi dite des grands nombres dans la question de la liberté humaine, et sur la causalité comme principe absolu; — Sur la philosophie de Jules Lequier; — Sur la contradiction relevée entre les deux Critiques de Kant ; — Sur un fragment de Lequier relatif à la distinction et à l'affirmation simultanées du sujet et de l'objet, et sur l'affirmation du monde externe; — Sur l'analyse du libre arbitre par Lequier; — Sur la classification des sciences de Spencer.

RENOUVIER (Charles). — Essais de Critique générale. Troisième Essai : Les Principes de la Nature, nouvelle édition (in-8°, A. Colin; 444 p.).

La première édition de cet ouvrage a paru en 1864. La seconde édition, corrigée et considérablement augmentée, a été publiée par l'auteur en deux volumes in-12 en 1891. Une notice lui a été consacrée dans YAnnée philosopidque de 1891, p. 273. La nouvelle édition reproduit la seconde, qui était depuis longtemps épuisée. Ce qui la distingue de la première, et lui donne un haut intérêt, ce sont les observations et les développements qu'elle contient, sous les titres suivants : — Impossibilité de la matière continue ; — Impossibilité du nombre infini abstrait et concret; — Les intégrations en mathématique et en physique; — Kant et la critique de l'iniini ; — La matière, le mouvement et la force ; — La physique de Kant ; — La force mécanique et la force spécifique ; — La doctrine atomistique actuelle ; — Les affinités et le mécanisme ; — Les objections de J,-h. Slallo contre la physique mécanique et l'atomisme ; — La synthèse chimique et la vie; — Les définitions de la vie de Cuvier et de Bichat ; — La définition de la vie de Spencer et celle de Claude Bernard ; — La matière et la forme en biologie; — La microbie et les vivisections; — Kant et Her.schell : la théorie du ciel ; — L'hypothèse de Laplace : le système des tourbillons; — La cosmogonie

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rythmée, positive et négative ; — Question du progrès ontogénique ; — Le progrès dans les phénomènes embryogéniques; — L'hypothèse des créations successives; — La définition de l'espèce; Le darwinisme réduit à sa plus simple expression; — Kant et la doctrine de l'évolution ; — L'évolutionnisme de Hegel et l'évolutionnisme de Spencer; — L'évolutionnisme soi-disant chrétien.

Outre ces observations et développements, la seconde édition, que reproduit l'édition nouvelle, contenait les vues de théodicée qui caractérisent la dernière période de l'évolution philosophique de Renouvier. Je rappellerai ici ce que j'ai écrit à ce sujet dans ï Aimée philosophique de 1891 :

« Dans ses Essais de Critique générale, Renouvier avait rejeté les idées de la création et de l'unité d'origine comme dépassant les bornes de la connaissance. Dans son Esquisse d'une classification des doctrines philosophiques, il reconnut que la limite des affirmations rattachées rationnellement au criticisme pouvait et devait être reculée plus loin qu'il n'avait autrefois pensé, c'est-à-dire que la méthode criticiste menait à affirmer un Dieu personnel et créateur, et non pas simplement une loi cosmique générale du Bien. Mais si la question de l'origine du monde est ainsi résolue, celle de l'origine du mal se pose aussitôt... En précisant le postulat de la divinité, le criticisme est logiquement conduit à émettre des hypothèses de théodicée... La préexistence et la chute sont, aux yeux de Renouvier, postulées par l'idée du Dieu créateur, laquelle est ellemême postulée par l'unité des lois qui régissent toute représentation, toute conscience, et qui sont l'unique fondement de la communication des êtres. »

RIGNANO (EuGENio) . — Essais de synthèse scientifique (in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; xxxi-'294 p.).

Les Essais de synthèse scientifique réunis dans ce volume sont au nombre de sept : La valeur synthétique du transformisme ; — La mémoire biologique et énergétique ; — De V origine et de la nature mnémoniques des tendances affectives ; — Qu'est-ce que la conscience ? — Le phénomène religieux ; — Le matérialisme historique ; — Le socialisme. Ils avaient tous paru dans la revue Scientia. Nous avons parlé dans V Année philosophique de 1910 (p. 237 et 253) de ceux oij l'auteur traite du Sentiment religieux et du Socialisme, et, dans l'Année philosophique de 1911 (p. 223), de celui où il établit l'origine et la nature mnémoniques des tendances affectives.

Nous signalerons particulièrement deux de ces essais : le premier {La valeur synthétique du transformisme), où M. Rignano nous montre « la Doctrine transformiste répandant une puissante lumière autour d'elle, et, comme un éperon, comme un aiguillon continuel, nous

poussant fous les jours plus avant vers de nouvelles recherches, vers de nouvelles conceptions » (p. 35) ; et le sixième [Le matérialisme historique) où, tout en reconnaissant et en s'appliquant à déterminer le grand rôle de l'évolution économique en sociologie, il soutient et démontre que la subordination historiquement fatale des phénomènes juridiques au processus économique, telle que l'entendait Marx, est démentie par les faits et ne saurait être admise ; et que, dans des conditions données, « le droit possède sur les phénomènes économiques une efficacité déterminative » (p. 221).

ROBERTY (Eugène de). — Les concepts de la raison et les lois de l'univers (in-12. F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contempoi\iine ; 177 p.).

L'objet de ce Hvre est de montrer comment, en ce qui touche les deux problèmes des concepts de la raison et des lois de l'univers, la théorie sociologique de la connaissance peut et doit remplacer la théorie métaphysique. Il est divisé en cinq chapitres : i. Introduction; — II. Les thèses néo-positivistes ; — nr. Les concepts de la raison; — IV. Les lois de l'univers ; — v. Conclusion. Il se termine par un appendice qui a pour titre Energétique et Sociologie, et qui est la réédition d'un article paru dans la Revue philosophique .

Le chapitre que nous avons lu avec le plus d'intérêt est le chapitre II, où les thèses néo-positivistes de l'auteur sont clairement formulées. Nous citerons deux de ces thèses, — à nos yeux les plus importantes, — la deuxième et la troisième.

« 2. Les rapports intercérébraux qui forment l'essence du phénomène social, modifient la cérébralité organique en lui permettant d'atteindre des idées générales, de produire des concepts, au lieu de s'arrêter aux images et aux représentations concrètes. Le terme de surorganique n'a pas d'autre signification. 11 sert à distinguer le phénomène social du phénomène vital tout en indiquant que le premier ne se manifeste d'une manière sensible que s'il est accompagné du second. Il signifie encore que l'interaction continue des esprits fait jaillir le psychologique du psycho-physique et tire la connaissance de la conscience.

« Cette interaction est la cause ou le quid novum qui transforme les percepts en concepts, les jugements isolés et concrets en généralisations s'exprimant par des formules logiques et abstraites...

« 3. La socialité est une forme d'énergie plus spécialisée que l'énergie vitale, mais qui n'en reste pas moins essentiellement dépendante de celle-ci. La socialité s'exerce sur des phénomènes cérébraux — sensations, représentations, émotions, impulsions de toutes sortes — qui portent la forte empreinte des expériences subjectives et particulières qui les firent surgir dans la conscience ; et

elle tend à effacer cette empreinte, elle détermine ainsi ua nouveau fait mental, lidéation abstraite qui, à son tour, engendre la connaissance et. par là, la civilisation humaine tout entière. L'interaction psycho-physique (qui a pour objet le complexus représentatif émotionnel) se développant peu à peu en interaction psychologique (qui a pour objet le cumplexus idéo-senlimental), — telle est la cause ultime des faits sociaux, des mœurs, des coutumes, des institutions, des événements historiques » (p. 10).

Il est inutile de dire que notre doctrine philosophique est très éloignée du néo-posiLivisme de M. de Roberty. Selon nous, les concepts sont inhérents à l'esprit humain. L'interaction psychologique permet à l'esprit de lindividu d'en avoir plus clairement conscience, mais elle ne les fait pas naître par la transformation des percepts.

SAINTYVES (P.). — La simulation du merveilleux, avec Préface par le D"" Pierre Janet (in-12, Flammarion; xiii-387 p.).

« Ce livre très intéressant, dit avec raison M. Pierre Janet, dans une brève Introduction, peut rendre bien des services en mettant l'observateur en garde contre les apparences du merveilleux qui nous séduisent si aisément. » M. Saintyvesy traite, en trois parties: 1<^ des maladies simulées; 2" de la simulation des maladies réputées surnaturelles ; 3^ de la simulation des guérisons miraculeuses. Parmi les chapitres dont se composent ces trois parties du volume, nous signalerons particulièrement à l'attention des lecteurs : dans la première partie, le chapitre m [Les maladies simulées par les névi'osés et les hystériques) ; — dans la seconde partie, le chapitre m {La mythomanie et les impostures mystiques) et le chapitre iv {Les fraudes subconscientes dans les maladies de la personnalité) ; — dans la troisième partie, le chapitre premier {Les fraudes impulsives, inconscientes ou semi-inconscientes) et le chapitre iv (Le diagnostic rétrospectif de la simulation dans les guérisons miraculeuses).

L'ouvrage se termine par une Conclusion générale, où l'auteur montre le rôle de la fraude et du mensonge dans la formation des croyances. Nous en citerons quelques passages :

« Le spiritisme dont nous pouvons observer présentement les méthodes d'apostolat, nous fournit un exemple topique d'une religion, car c'en est une, se développant et se propageant grâce à des fraudes innombrables, à commencer par celles des sœurs Fox les véritables fondatrices de ce mouvement moderne. Or, les phénomènes sur lesquels il repose : coups frappés, réponses automatiques des médecins, apports, matérialisations, sous des formes à peine différentes, ont joué presque partout un rôle considérable dans le développement du culte des morts. Les évocations antiques, la nécromancie ont été des pratiques universelles. Il est à présumer

.qu'elles ne comportent ni moins de fraudes ni moins de mensonges que la pratique du spiritisme contemporain. Sans parler des religions antiques où les fraudes sacerdotales furent coutumières, on pourrait citer maints exemples topiques chez les demi-civilisés de nos jours. On peut affirmer que la fraude est d'autant plus nombreuse dans une religion que les miracles y sont plus abondants.

« Le protestantisme est à cet égard incomparablement supérieur au catholicisme et le catholicisme lui-même très supérieur au premier âge du christianisme, où l'on vivait dans une exaltation propre à développer le côté impulsif et morbide d'où la fraude jaillit comme de sa source...

« Ce rôle de l'insincérité dans l'évolution des croyances n'est pas un rôle négligeable. Les psychologues qui pensent le contraire ne semblent pas avoir réfléchi à la part du surnaturel et du merveilleux dans la genèse, l'accroissement et le triomphe des religions. Mais qui dit surnaturel et merveilleux dit un pourcentage important de fraude et de fourberie. Dans bien des cas, il faut renoncer à expliquer les miracles par des forces inconnues pour dénoncer des fourbes méconnus » (p. 378 etsuiv.).

SCHNEIDER (Wilhelm). — Preuves de limmortalité de l'âme, adapté de l'allemand par Germain Cazagnol (in-12, Bloud ; 72 p.).

L'auteur de ce petit livre s'applique à établir : — que l'on peut tirer de la nature de l'âme la preuve de son immortalité; — que le désir inné du bonheur exige une félicité parfaite et dès lors éternelle ; — que les négateurs de l'immortalité personnelle sont incapables de trouver une compensation à leurs négations; — que la survivance impersonnelle dans le grand Tout n'est qu'un ensevelissement définitif dans la tombe; — que l'instinct de conservation et de perfectionnement de notre moi exige l'immortalité; — que la conduite de la nature vis-à-vis des animaux sans raison ne permet pas de conclure à l'anéantissement de l'homme; — que notre espérance en limmortalité est garantie par notre relation avec Dieu ; — que rejeter la croyance à l'immortalité, c'est méconnaître les droits de notre esprit; — que la soif de vérité excitée ici-bas sera apaisée dans l'au delà ; — que le désir de perfection morale exige une vie future ; — que la conscience morale confirme la foi en 1 immortalité; — que la conscience exige l'adéquali-on parfaite entre le mérite et le bonheur; — que la vertu et le bonheur ne sont pas conditionnées par la coopération à la prétendue harmonie générale du monde.

Un dernier chapitre contient les aveux d'un certain nombre de libres penseurs sur la valeur morale de l'espérance en l'immortalité.

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SIMMEL (G). — Mélanges de philosophie relativiste, Contribution à la Critique philosophique, frad. par M"*^ A Guillain (in-8", Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan ; vi-268 p.).

J'ai lu peu de livres qui m'aient autant fait voyager l'esprit. Je n'en connais guère où se manifeste à ce degré l'art de saisir laspect philosophique d'un problème d'art, de morale courante, de mœurs ou... dévie. Car il est des problèmes que j'appellerais volontiers de ce nom très général, ne serait-ce que pour éviter de les laisser confondre avec les problèmes de morale. Il y a une façon de les poser et de les traiter qui pourrait n'être pas précisément celle du moraliste et qui n'est point à négliger. J'ouvre, en effet, ce recueil à la page 139. Et je m'arrête à la foissurpris et séduit par le titre Philosophie de C Aventure. C'est donc une « philosophie » de la fai;on aventureuse de gouverner ou plutôt de ne point gouverner sa vie ? M. Simmel n"en doute pas. Et il donne ses raisons assurément neuves et fortes. L'homme sage donne un cours à sa vie et n'entreprend rien qu'il ne parvienne à insérer dans ce cours. Il surveille, il calcule, il regarde devant, derrière, à droite, à gauche... puis il agit? pas toujours. Souvent il recommence à regarder dans chacune des quatre directions cardinales, et il recule encore le moment d'agir. La maxime stoïcienne : Abstine est, par excellence, une maxime de sagesse. Klle généralise la stratégie du Cunctator en l'appliquant à l'ensemble de la vie. Vivre en se tenant sur la défensive, telle doit être la vie du sage. D'où le second impératif, corollaire du précédent : Sustine. Je ne m'étonne donc pas, outre mesure, des maximes de cette sagesse stoïcienne, si je me souviens de l'époque à laquelle ses représentants vécurent. La Grèce avait rempli sa destinée : elle se survivait. La civilisation grecque portait quelques marques d'une civilisation fatiguée.

Or, les peuples qui montent ne peuvent s'accommoder d'une sagesse aussi négative. Ils ne monteraient pas si, à chaque élan, ils mesuraient de combien s'est accrue la distance qui les sépare du sol. Décidément cette morale que l'on pourrait appeler la morale de la règle et du compas n'est faite, ni pour les peuples, ni pour les hommes jeunes.

Alors la vraie manière de vivre pour qui veut vivre est de ne pas craindre le danger? Il est possible. Mais tout risque implique le caractère absolu de l'enjeu. Celui-là ne risque vraiment rien qui ne risque point sa vie. Et c'est pourquoi Nietzsche nous conseille de vivre dangereusement... si nous nous sentons assez haut dans la hiérarchie humaine pour suivre le conseil. Inutile d'ajouter que l'amateur de la vie dangereuse est un « aventurier » par excellence, ou tout au moins un « aventureux ». Je consens d'ailleurs à distinguer :je dirai que l'aventureux n'expose à peu près que lui, alors que l'aventurier, résolu à briser tout obstacle, tient aussi peu de compte

de la vie d'autrui que de la sienne. La véritable aventure est un dilemme : ou le gain le plus élevé soit en bonheur, soit en argent, soit en puissance ; ou la destruction complète.

Et donc « l'aventure nous fait prendre possession du monde par un acte de violence... » à moins qu'elle ne nous livre au monde d'une façon plus complète et moins réservée que ne le fait aucun autre de nos rapports, car ces derniers sont reliés à la totalité de notre vie mondiale par plus de ponts, et par là nous sommes mieux garantis contre les chocs et les dangers qui peuvent survenir (p. 145). De là le charme de l'aventure qui réside « presque toujours dans l'intensité de la tension avec laquelle elle nous fait ressentir la vie » (p. 151). Et voici la fin de ce joli morceau : « Nous sommes les aventuriers de la terre. Notre vie est traversée à chaque instant par les tensions qui constituent l'aventure. Seulement ce n'est que lorsque ces tensions sont devenues si intenses qu'elles arrivent à donner les matériaux sur lesquels elles s'exercent que l'on peut parler d'aventure... car celle-ci est avant tout caractérisée par le radicalisme avec lequel elle se manifeste comme étant une tension caractéristique de la vie » (p. 154).

M. Simmel apparaît donc à travers ces fragments de philosophie comme un ami de la philosophie huissonnière. N'en pas conclure qu'il ne soit jamais plus lui-même que dans les moments où il flâne. Nous avons en lui un des penseurs les plus éminents et les plus originaux de la philosophie allemande contemporaine. II compte parmi les sociologues du temps présent et c'est sous cet aspect que M. Bougie nous le présentait naguère. Et pourtant nous lui devons un livre sur Kant, un livre sur Sckopenhaaer et Nietzsche, une Introduction à la Science de la Morale, un volume sur les Problêmes capitaux de la Philosophie. Le dernier fragment du présent recueil en est extrait. Il y est traité de l'Essence de la Philosophie. J'en détache ce qui suit: « Ce qui caractérise le philosophe, en tant qu'il représente un type spécial d'une mentalité ne lui permet de voir qu'un seul des fils innombrables du réseau de la réalité : pour lui, ce fil unique sert de lien à tous les autres : c'est le seul élément de continuité à travers tout le tissu, et c'est pourquoi il le poursuit de maille en maille, bien qu'il n'apparaisse à la surface que d'une façon fragmentaire et qu'il lui arrive souvent d'être caché par d'autres fils. » Bref, la philosophie est une manière très individuelle de voir l'universel. Ajoutons que la manière de M. Simmel est on ne saurait plus conforme à celte définition ^ L. D.

1. 'Voici à titre d'indications sur la « manière de M. Simmel les titres de ses essais : Le but de la vie dans la philosophie de Schopenhauer et de Nietzsche. — Essai sur la Sociologie des sens. — De la notion de valeur et des relations entre le sujet et l'objet. — Le Christianisme et l'Art. — Du Réalisme en Art. — Etude sur Venise. — Réflexions suggérées par l'aspect des ruines. — L'Œuvre de Rodin considérée comme expression de l'esprit mo-

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