PHILOSOPHIE DE L HISTOIRE SOCIOLOGIE ET PÉDAGOGIE
BIERVLIET (J.-J. Van). — Esquisse dune éducation de l'attentioa
(in-12, F. Alcau; 137 p.).
Les travaux de M. Biervliet intéressent et instruisent. Il a de la patience. Il sait attendre avant de conclure. Et surtout il sait expérimenter. Le livre dont je parle est court. Mais ces pages brèves sont des pages fécondes, et qui méritent l'attention. M. Biervliet distingue avec beaucoup d'à propos, selon moi, l'attention centrale, l'attention périphérique, l'attention visuelle, l'attention motrice, etc.. Et donc on ne pourra plus dire d'un enfant qu'il est inattentif sans spécifier, j'allais dire sans « localiser » son inattention, autrement dit sans en marquer les limites? Je ne vois à cela que de l'avantage. Mais M. Biervliet n'écrit pas pour constater. Ce qu'il se propose, c'est de nous apprendre comment on cultive l'attention. Je lis en effet p. 129 : « L'entraînement de l'attention périphérique sensitive complexe, à la fois visuelle et auditive, se réalise comme suit : pendant que le sujet barre les a d'un texte (qu'on lui donne à barrer), on fait battre à une vitesse modérée au métronome;
OU tout simplement, le maître n'ayant pas à sa disposition de métronome, donne toutes les quinze ou vingt secondes un coup de règle sur son pupitre. Les élèves sont invités à compter les battements du métronome ou les coups de règle entendus pendant le temps qu'ils ont mis à barrer les a. » Ne sourions pas d'une méthode qui. à première vue, tout au moins, a le défaut de ne meubler ni l'imagination, ni l'intelligence. Au contraire : souvenons-nous que la première tâche d'un éducateur est de cultiver cette attention à la vie sans laquelle la vie ne nous réserve que brimades ou mécomptes. Or, pour ne rien laisser échapper de ce à quoi il est utile que nous prenions garde, il convient de faire jaillir simultanément les sources multiples de notre attention et en particulier de l'attention sensorielle. La distraction naît d'une insuffisante culture de cette attention. Celui qui a pense à autre chose » est celui qui n'a point pris assez Ihabitude de sentir le contact de ses pieds avec le sol. H en oublie bientôt qu'il marche. Et cela peut offrir des inconvénients pour nous et nos voisins. Ajouterai-je que l'attention, si on sait lexercer, est un excellent moyen de nous faire sortir de nous-mêmes. La vie à domicile, quoi qu'en pense l'Église catholique, n'est pas toute la vie. Et nous avons autre chose à faire que de nous retirer eu nous. De là résulte que, si nous savons nous rendre attentifs à ce qui nous entoure, nous développons notre altruisme. Faisons donc honte aux enfants distraits de l'égoïsme dont leur distraction estle symptôme. Us ne nous comprendront pas tout de suite. Mais cela les fei^a rélléchir. Et à force de rélléchir, ils nous comprendront.
BOURGEOIS (Léon). — Solidarité, 7« édition revue et augmentée
(in-12, F. Alcan; ii-294 p.).
La première édition de cet ouvrage a paru en 1896 Une notice lui a été consacrée dans V Année philosophviue de lb96. p. ■n\. La troisième édition, publiée en 19(»2, contenait quelques appendices, notamment le Rapport présenté par l'auteur au Congrès de l'éducation sociale de i9U0. Nous en avons parlé dans Y Année philosophique de 1902. p. 214. Outre ce Rapport, l'édition nouvelle contient des conférences et divers articles qui précisent et développent la doctrine solidariste de M. Bourgeois, soit au point de vue philosophique en étudiant ses rapports avec la justice et la liberté, soit au point de vue pratique en en montrant toutes les applications politiques et sociales. Ces conférences et ces articles sont d'un haut intérêt. Nous signalerons particulièrement à l'attention des lecteurs la conférence qui traite de La Justice sociale (p. Ib9)et celle qui expose les vues de M. Bourgeois sur La Dette sociale et Le Quasi- contrat social (p. 190} et les Discussions dont ces deux conférences ont été suivies.
CELLÉRIER (L.) et DUGAS (L.). — L'Année pédagogique, année 1911 (in-8", Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan ; viii-487 p.).
C'est le premier volume d'une série d'un périodique annuel dirigé par deux pédagogisles bien connus, M. Cellérier, de Genève et M. Dugas, de Rennes. Voici comment le livre est conçu. 11 nous donne à lire d'abord cinq mémoires originaux, l'un de M. Emile Boutroux : L'Ecole et la Vie; deux autres de M. Cellérier; Idéal et Education; Etude psychologique des méthodes d'enseignement. A la plume de M. Dugas est dû un travail sur La sympathie dans réducation. Vn mémoire anonyme traite de VEnseignement primaire.
Suivent 2.502 notices consacrées à des analyses d'oeuvres pédagogiques groupées sous les rubriques ci-après : Philosophie de l'Éducation ; Histoire et Description de l'Éducation ; Psychologie; Éducation physique ; Développement de l'enfant; Hygiène ; Le Milieu et son Influence; L'Éducateur; La Discipline; L'École; L'Enseignement ; L'Éducation morale ; L'Éducation religieuse ; L'Éducation civique, etc.
C'est donc là un répertoire autant qu'un livre. Ainsi devraient être toutes nos Années.
Les mémoires sont particulièrement intéressants et suggestifs. M. Dugas étudie attentivement et personnellement la sympathie dans ses rapports avec l'éducation : il nous invite à lui donner une grande place. Il nous invite également à en tempérer les excès. Il faut éviter de secouer avec trop de violence les nerfs de l'enfant. Le passage brusque du calme à la joie ou à la douleur explosive offrent de sérieux dangers. D'une manière générale l'éducation par la sympathie consiste à faire méthodiquement ce que les mères font par inspiration (p. 39). Et non seulement il faut que les parents exercent et entretiennent leur sympathie à l'égard des enfants, mais encore qu'ils la témoignent. L'enfant doit se sentir aimé. Peut-être n'aimera-t-il qu'à cette condition.
Les idées de M. Cellérier sur l'idéal dans l'éducation me semblent pleines de sagesse. Il ne s'agit pas de laisser dominer ses conceptions pédagogiques par un idéal dont le degré d'élévation serait l'unique critère. Il faut tenir compte des besoins de la vie et ménager à l'enfant les déceptions qui ne se compteraient guère si on ne lui avait donné de la vie une conception trop idéaliste au sens courant du terme.
Enfin la conférence faite à Fontenay-aux-Roses par M. Emile Boutroux sur l'École et la Vie est semée de vues profondes. Le maître ne doit pas rendre ses élèves esclaves du livre. Il ne doit pas, non plus, substituer, d'une façon systématique à l'usage du livre, le spectacle de la vie ? .Après tout, de quoi nous est-il parlé dans les
livres sinon de la vie. Même les règles de trois composées ne sont autre chose que des méthodes d'une pratique indispensable pour régler sa dépense. Le maître doit donc faire sentir à ses élèves la liaison étroite du livre et de la vie. Autrement il tomberait dans l'inévitable défaut de tout pédagogue, si le pédagogue ne se tient pas sur ses gardes : « Pour conserver et propager une acquisition de l'esprit, on s'applique naturellement à l'enseigner; on l'enseigne au moyen de concepts et le concept, cette merveilleuse invention de l'entendement humain par oîi les produits de la pensée deviennent saisissables et communicables possède un dangereux prestige : clarté nous apparaît comme synonyme de vérité, c'est le piège que nous tend l'intelligence elle même (p. 3).
Bref, nos idées générales nous apparaissent à la manière de corps solides et surtout de corps simples et non de composés formés par une lente et longue série d'additions et d'éliminations. Comme nous le disons ailleurs, les idées générales ont leur point de départ dans le réel et, par suite, dans la vie. H convient de ne les point détacher de ce réel, ou tout au moins de faire sentir de temps à autre les anneaux de la chaîne intermédiaire entre la chose et la notion.
COLSON (C). — Organisme économique et Désordre social (in-!2, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique : 364- p.).
M. G. Colson désigne par l'expression d'organisme économique, dont il reconnaît le caractère métaphorique, « l'agencement par l'effet duquel se coordonnent les activités individuelles d'une foule d'hommes, dont aucun ne se préoccupe sérieusement des répercussions de son activité personnelle sur la situation générale (p. 1) -). L'objet de son ouvrage est d"étudier les conditions de cet agencement des phénomènes économiques et les causes qui tendent aie détruire. Il est divisé en cinq livres : L L'économie politique, Véconomie sociale et le socialisme ; II. V organisme économique et la valeur ;Ul. L'individu, la famille et la solidarité; IV. Les associations, la conscience collective et la puissance publique; V. La morale, la justice et les sanctions.
Le livre premier, composé de trois chapitres, indique les tendances diverses et les méthodes en honneur dans l'étude des questions économiques et sociales. Dans les cinq chapitres du livre II, Fauteur explique le mécanisme grâce auquel l'organisme économique fonctionne spontanément sous l'impulsion des initiatives privées que dirige l'appréciation des valeurs manifestée dans les prix courants. Dans les trois suivants, il signale les dangers qui menacent l'ordre social indispensable au fonctionnement de ce mécanisme. Les trois chapitres du livre III sont consacrés aux solidarités nouvelles par lesquelles on veut remplacer la solidarité familiale. Le livre IV traite,
en six chapitres, des personnes fictives auxquelles on prétend sacrifier les individus seuls réels et vivants, et notamment du rôle des plus envahissantes de ces personnes, l'État souverain, qui fut de tout temps porté aux empiétements, et les syndicats ouvriers, qui aujourd'hui prétendent tout dominer avec son appui et peut-être le remplacer un jour. Le livre V, qui comprend quatre chapitres, a pour sujet l'affaiblissement des sanctioss civiles et pénales, amené par la préférence donnée à l'idée de charité sur celle de justice, et les dangers qui en résultent pour la sécurité publique.
Les chapitres qui nous ont le plus intéressé et que nous devons signaler particulièrement sont : dans le livre premier, le chapitre a {Les intérêts des classes populaires et V iaterventionimme) et le chapitre m [Le socialisme et le mysticisme) ; — dans le livre li, les chapitre I, Il et m, qui traitent de la théorie de la valeur; — dans le livre IIL le chapitre ii [Les doctiines solidaristes) ; — dans le livre IV, le chapitre v {Le coût et le rendement des services publics) et le chapitre VI [Le syndicalisme et les grèves) ; — dans le livre V, le chapitre ii {La Justice et la Charité) et le chapitre m [Les sanctions civiles et pénales).
M. Colson fait une critique très intelligente et très juste des utopies qui menacent ce qu'il appelle Vorganisme économique. ]Nous citerons le passage suivant par lequel se termine le volume, en applaudissant à la sagesse de cette conclusion.
« Pour être vraiment un homme, c'est-à-dire un être qui pense, il faut échapper par instants au souci exclusif d'assurer la conservation de sa vie propre et celle de ses proches. Pour que les sciences et les arts soient cultivés, il faut que les ressources de l'humanité permettent à quelques esprits supérieurs de s'y adonner entièrement ; à beaucoup d'autres d'acquérir la culture et de disposer des loisirs sans lesquels il est impossible de comprendre et de goûter les productions des premiers. Au point de vue moral, pour que l'idée de justice pénètre dans tous les esprits, il faut qu'un certain ordre social lui donne une réalité concrète; pour que l'idée de charité grandisse, il faut que le bien-être se répande, car bien peu d'hommes sont capables d'étendre leur dévouement au delà de la famille la plus étroite, tant que leurs premiers besoins n'ont pas reçu satisfaction...
<( Les progrès sans précédent accomplis depuis plus d'un siècle, permettaient d'espérer voir bientôt les sociétés civilisées réaliser cet idéal, dans une certaine mesure, de penser même qu'un jour Tiendra où la facilité plus grande de la production laissera à tous les travailleurs le temps d'acquérir plus de culture dans leur jeunesse, de goûter ensuite plus de loisir, de manière à participer dans une mesure appréciable à ces jouissances d'un ordre supérieur réservées jadis aux classes aisées. Les socialistes reconnaissent que la possibilité matérielle de généraliser cette vie plus facile et plus élevée
est une condition nécessaire à la réalisation de leurs rêves, et leur objectif principal est précisément d'en faire jouir tous les hommes. Or, il semble bien que la diffusion de leurs doctrines, celle des tendances interventionnistes et de Faction syndicale, la prépondérance des sentiments de pitié et de solidarité sur les idées de justice et de responsabilité individuelle, engendrent un relâchement dans Ténergie productrice, dans la discipline et dans l'ordre public, de nature à reculer au contraire singulièrement l'époque où la conquête du pain n'absorbera plus toutes les forces et tout le temps de la plupart des travailleurs.
« C'est parce que ce Désordre social, en troublant le jeu de l'organisme économique, retarde la marche du progrès, non seulement matériel, mais aussi moral et intellectuel, parce qu'il pourrait, s'il s'aggravait, amener un véritable recul vers la barbarie, que quiconque attache du prix à la civilisation a le devoir d'en observer avec soin les symptômes et d'en combattre sans relâche les causes (p. 357. »
DAUZAT (Albekt). — ,La philosophie du langage (in-i2, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique; 331 p.).
Cet ouvrage a pour but de mettre à la portée du grand public l'ensemble de résultats auxquels est parvenue aujourd'hui la science du langage, en faisant ressortir les principes qui dirigent les recherches et les idées générales qui se dégagent de Tinterprétation des faits. L'auteur y montre comment le langage constitue un édifice complexe qui s'explique par l'histoire et non par la logique et qui évolue constamment S0U3 l'influence de causes physiologiques et psychologiques. Il y traite en quatre livres : des Caractères généraux du langage (liv. I) ; — de L'évolution du langage (liv. II) ; — de L'histoire des idées en linguistique (liv. lllj ; — des Méthodes (liv. IV). Les chapitres dont se composent ces quatre livres sont tous très instructifs et d'une lecture facile et attrayante. Nous tenons à signaler particulièrement, dans le livre l, le chapitre ii {La diversité du langage et le problème de la langue internationale) et le chapitre m [Le renouvellement du langage] ; — dans le livre II, le chapitre m {Histoire externe des langues); — dans le livre III, le chapitre i {Vancienne grammaire et les premières étapes de la science) et le chapitre m [Les psychologues et V orientation sociologique) ; — dans le livre IV, le chapitre v [La recherche étymologique) et le chapitre vi [L' enseignement de la grammaire devant la science) .
Nous citerons le passage suivant où M. Dauzat expose ses vues sur la question intéressante de la langue internationale.
« Les partisans des langues artificielles veulent créer un idiome rationnellement parfait et conforme aux lois de la logique. Il n'y
parviennent d'ailleurs pas complètement malgré leurs efforts. Mais la perfection logique est-elle une perfection linguistique ? Toujours est-il qu'elle ne se rencontre dans aucune langue naturelle... En allant au fond des choses, à mesure que la science progresse, on reconnaît que les prétendues irrégularités des langues naturelles ont leurs raisons d'être. Le langage est un instrument complexe adapté à la diversité infinie de la pensée humaine, dont un outil trop simple et trop rudimentaire sera impuissant à exprimer les nuances...
« Dès qu'elle sera parlée couramment par un grand nombre d'individus, dès qu'elle cessera d'être l'organe d'un groupe, la langue internationale artificielle subira fatalement la loi des évolutions divergentes à laquelle elle sera d'autant plus exposée que son succès sera plus gi-and et en raison même de son extension. Une langue ne peut conserver son unité qu'en étant l'organe d"un groupe social, en possédant une puissante capitale qui joue le rôle de régulateur... Une langue artificielle ne possédera aucun pouvoir régulateur : aucune métropole, aucun groupe n'aura une prééminence lui permettant de faire triompher les évolutions qui se sont produites dans son sein sur celles du groupe voisin...
« La langue internationale se heurte, dès le début, à des différences de prononciation irréductibles, et qui iront en s'accentuant à mesure que la langue se vulgarisera et s'étendra hors des milieux intellectuels où la pratique des langues étrangères est répandue (p. 48 et suiv.). »
FOERSTEU (T. W.). — Pour formar le caractère (trad. par C. Thirion et M. Paris, in-b^ Fischbacher; x-483 p.).
Le livre est écrit en allemand. La traduction française en est lourde et terne. C'est grand dommage. Car les ouvrages de ce genre ne portent guère s'ils ne sont agréables à lire. L'ouvrage est volumineux. Les pages sont compactes. Les chapitres sont au nombre de dix-neuf. Il y est traité de ï Activité personnelle ; de VEmpire sur soimême ; de la Gourmamlise ; des Habitudes ; de la Connaissance de soimême... Les préceptes y sont accompagnés d'exemples. Et il me paraît que ces exemples bien choisis peuvent exciter l'émulation de l'enfant, lui inspirer des réflexions salutaires.
L'esprit dont le moraliste est animé ne sera point du goût de tout le monde. C'est sur la volonté d'arrêt que l'auteur paraît compter pour former le caractère. C'est la nolonté et non pas la volonté qu'il prétend exercer. Je sais tout ce qu'on peut dire contre cette pédagogie qui favorise l'ascétisme aux dépens de l'initiative. Nous croyons pourtant que la volonté de résistance est la vraie volonté et que l'éducation qui consisterait à faire faire à l'enfant tout ce qu'il veut
se traduirait pour les parents et l'enfant par plus d'un mécompte grave.
J"ai connu un père de famille qui promettait à ses fils pour le prochain dimanche une après-midi au théâtre Le dimanche venu, les enfants s'habillaient. On descendait l'escalier, on sortait dans la rue et puis le père cominandail demi-tour à droite... ou à gauche et l'on rentrait à la maison. Je ne suppose pas que le père de famille crût ses fils destinés à épouser des femmes capricieuses. En cas d'atlirmative, il ne les eût pas élevés autrement. Sans compter qu'un pédagogue qui pour mieux réprimer un désir commence par le laisser croître en toute liberté est le plus détestable des pédagogues. Principiis obsta, disait le poète latin. Nous croyons que 31. Fœrster est de cet avis.
GARCIA-CALDÉRON (F.). — Les démocraties latines de l'Amérique, avec Préface de M. Raymond Poiiicaré (in-12, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique; 383 p.).
Nous avons dans cet ouvrage une étude très intéressante de l'évolution des républiques sud-américaines. Il est divisé en sept livres: I. La formation des sociétés américaines ; — II. Les caudillos {chefs militaires) et la démocratie ; — III. Le principe d'autorité au Mexique, au Chili, au Brésil, au Paraguay; — IV. Les formes de l'anarchie politique ; — V. L'évolution intellectuelle ; — VI. L'esprit latin et les périls [allemand, nord-américain, japonavi) qui le menacent; — VU. Les problèmes {problème de l'unité, problème de la race, problème politique, problème économique). Il se termine par une Conclusion sur l'Amérique et l'avenir des peuples latins.
Tous les chapitres des sept livres dont se compose le volume appellent l'attention de tous les Français que préoccupe l'avenir du génie latin. Nous devons signaler particulièrement : — le livre V, où l'auteur étudie, en trois chapitres l'évolution intellectuelle des démocraties latines de l'Amérique : idéologie politique (ch. i) ; — littérature des démocraties nouvelles (ch. ii) ; — évolution philosophique (ch. m) ; — le livre VI, où sont passés en revue le danger allemand, le danger nord-américain, résultant de la doctrine de Monroe qui, en se transformant, est insensiblement passée de la défensive à l'intervention et de l'intervention à la conquête, le danger japonais qui paraît surtout elfrayer M. Caldéron, parce qu'il n'est pas, suivant lui, d'antagonisme plus irréductible que celui de l'Amérique et du Japon, et parce qu'il pressent que la suprématie du Japon pourra bientôt s'étendre sur tout le Pacifique ; — le livre VII, où l'auteur expose ses vues sur la nécessité pour les démocraties sud-américaines de se grouper en trois ou quatre États puis-
sants (ch. i), sur le régime présidentiel de ces républiques, sur leurs méthodes constitutionnelles et sur le développement qu'y a pris la bureaucratie (ch. m).
L'ouvrage de M. Garcia-Caldéron est précédé d'une Préface de M. R. Poincaré qui le résume admirablement.
HILL (David Jayne). — L'État moderne et lorganisation internationale, traduction franraise de M™'^ Emile BoiUroux, Préface de M. Louis Renault (in-12, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique; XlI-307 p.).
L'objet de cet ouvrage est de faire lexamen historique et critique des théories de l'État, de la conception que Ton doit avoir de l'Etat moderne et de l'influence qu'exerce cette conception sur les rapports des États entre eux et sur l'org-misation internationale. 11 se compose de huit chapitres, qui correspondent à huit conférences faites à l'Université Columbia de New York : — i. L'État comme incarnation du droit ; — ii. L'État comme personne juridique ; — m. L'État comme promoteur de la prospérité générale ; — iv. L'État comme membre d'une société; — v. L'État comme soumis à une loi positice ; — vi. L'État comme instrument de garantie ; — vu. L'Étal comme puissance armée; — viu. L'Etat comme personne justiciable.
Dans ces huit chapitres tout le problème du droit international est abordé en ce qu il a d'essentiel. Ils seront lus et médités avec profit par tous ceux que préoccupent les questions soulevées chaque jour à propos des relations internationales. La compétence spéciale de l'auteur ne peut être mise en doute. « Par sa carrière, par ses études », lisons-nous dans l'intéressante Préface de M. Renault qui précède le volume, M. Hill était partirulièrement préparé à l'œuvre accomplie par lui. lia cultivé la philosophie, l'histoire, il a occupé d'importants postes diplomatiques, de sorte qu il peut traiter avec la même autorité des aspects variés de son sujet, juridiques, historiques, diplomatiques. Ses exposés substantiels sont le résultat de réflexions personnelles, de vastes recherches et d'une expérience acquise dans la pratique des grandes affaires politiques (Préface, p. vu). »
M. Hill résume lui-même son livre dans une brève Conclusion:
« Nous avons vu, dit-il, que l'État est, avant tout, une incarnation du droit; qu'il est une personne juiidique, possédant des droits et des obligations; que ses fonctions, comme promoteur de la prospérité générale, ne lui ôtent rien de son caractère juridique ; qu'il est membre d'une société où tous sont égaux ; qu'il est soumis à des lois positives librement acceptées; qu il est un instrument de garanties, destinées à assurer la paix et la sécurité à la société des États; que, même comme puissance armée, autorisée à employer la force
pour sa défense et pour le maintien de ses droits, il est soumis à des règles dans l'exercice de ce pouvoir ; enfin, que, sans rien abdiquer de son autonomie ni de son indépendance, il est légalement responsable de sa conduite, conformément aux principes de îa justice.
« Nous avons vu, en outre, que les fondements d'une organisation juridique de la paix ont été plus complètement posés qu'on ne l'eût cru possible il y a seulement vingt ans ; et lutilité des mesures déjà prises a été démontrée par l'expérience (p. 300). »
M. Hill rappelle ces mesures, et il ajoute :
« Il pourrait sembler que l'organisation juridique de la paix ait été déjà bien réellement établie. Elle l'a été en principe, mais non en fait. La clef de voûte manque encore à l'arche presque complète. Toutes les conventions, toutes les recommandations contenues dans les mesures que nous venons de citer sont caractérisées par cette expression : autant que les circonstances le permettent, laquelle montre bien que la construction tout entière peut être considérée, selon les préférences de chacun des signataires, ou comme une solide réalité, ou comme une création n'existant que dans le pays des rêves.
« Et pourtant il ne manque qu'une phrase, pour que tout le problème de l'organisation du monde soit résolu, à savoir une garantie mutuelle, par laquelle les États souverains s'engageraient cà ne pas i^ecourir à la force l'un contre l'autre, tant que les ressources de la justice contenues dans ces conventions n'ont pas été épuisées.
« Une telle garantie sera-t-elle jamais consentie ? Il appartient aux gouvernements de répondre à cette question (p. 302) ».
Nous devons remercier M™o Emile Boutroux de nous avoir donné une élégante traduction française de l'ouvrage important de M. David •Jayne Hill.
LASSERRE (Pierre). — La Doctrine officielle de l'Université. Critique du haut enseignement de l'État. Défense et théorie des humanités classiques (in-8°, Mercure de France ; 506 p.).
Un pamphlet est toujours à lire. Il ne s'y trouve pas que des mensonges. Souvent même les vérités y abondent, déformées il est vrai par l'élimination des contextes ; telle une place dont l'étendue apparaît double, uniquement parce que l'on y a fait le vide. Et donc il est un art d'altérer le vrai en le dépassant que l'on connaît bien chez les journalistes : à cet art, M. Pierre Uasserre est passé maître •et c'est là un genre d'éloges auquel je n'oserai le croire insensible.
M. Pierre Lasserre a écrit son livre contre l'Université dont il fut. Ne lui en tenons pas rigueur. Que n'écrivit pas Luther contre l'Église catholique dont il fut et à quoi serviraient les nouveaux convertis,
sinon à détester avec un surcroît de véhémence leurs amis de la veille, devenus leurs ennemis ? Il n'en demeure pas moins que M. Pierre Lasscrre cite. 11 laisse parler ceux qu'il attaque. Et même il prend plaisir à les faire parler. Ainsi le pamphlet devient un document : un document double, attestant les colères que l'Université déchaîne et les faits qui motivent ces colères.
Une formule résumera ces faits. Dans l'Enseignement de la Sorbonne tel qu'il est donné par les maîtres les plus éminents, par MM. Durkheim, Seignobos, Lanson les idées générales sont en défaveur. Et l'enseignement des humanités en souffre. M. Pierre Lasserre ne néglige rien pour en faire la preuve. Etait-ce là le point vif? C"est lace dont se plaignent les familles ! — Les familles déplorent les fautes d'orthographe et de syntaxe de leurs enfants et nul ne s'avisera de contester ces fautes, si nos écoliers s'en rendent coupables; c'est une question de fait. Mais les familles sont routinières. Elles préjugent presque toujours quand elles jugent. Elles se défient des innovations. Elles pensent — et peut-être n'ont-elles pas tout à fait tort — qu'en matière d'éducation les nouveautés sont périlleuses.
Tout cela peut se soutenir. Encore est-il que les deux crises ne sont pas à confondre : celle dont souffre notre enseignement secondaire et qui sévit sur les adolescents de notre bourgeoisie ; celle dont souffre ou est censé souffrir notre enseignement supérieur. Un élève de la Sorbonne est exercé à des travaux tout différents de ceux auxquels il exercera ses élèves, le jour où il aura été nommé professeur. Et sur ce point les choses d'aujourd'hui et les choses d'autrefois se ressemblent. Il fallait donc éviter de parler « lycée » à propos « d'université ». La question était assez complexe pour que l'on y évitât les surcharges. Il est vrai que les besoins de la plaidoirie imposaient à l'auteur une tactique absolument contraire. Restons donc à la Sorbonne et regardons ce qui s'y passe en laissant à M. Pierre Lasserre le soin de nous documenter. Hé bien ! je le dis sans la moindre ironie, M. Pierre Lasserre par ses documents réhabiliterait M. Lanson que les commentaires du même auteur — c'est M. Pierre Lasserre de qui je parle — visaient à déconsidérer ou même à ridiculiser. Discutons un peu. Je tiens autant que M. Lasserre aux idées générales. Or, il m'accordera bien que des idées générales sont des « idées généralisées », et que par suite l'expérience, disons tout de suite l'expérience de la vie en est l'origine. 11 faut donc pour entretenir le culte des idées générales en entretenir la matière. Il faut dès lors étudier la formation de cette matière, source lointaine des idées générales, chez les auteurs, et donc analyser ces auteurs, ce qui peut se faire, à la rigueur, par une lecture attentive, ce qui se fera mieux par des notes prises avec méthode. Et plus cette méthode sera précise, mieux on se rendra compte de la façon dont un auteur travaille et pense. L'éloquence de Bossuet ne peut être
jugée par qui ne commencerait point par étudier la rhétorique du même Bossuet. autrement dit ses figures. Combien d'antithèses, combien de prosopopées, combien de litotes ou dhypnoboles se rencontrent dans VOraison funèbre de Condé ? A mesure que l'orateur s'exerce dans un genre, quels sont les procédés qu'il tend à éliminer, quels sont ceux sur lesquels il insiste ? La rhétorique des Oraisoiis est-elle la même que celle des Sermonsl Comment savoir cela? Il est clair qu'une besogne distribuée entre plusieurs travailleurs aboutirait mieux et plus vite que le travail d'un seul. Et c'est pourquoi M. Lanson fait travailler des équipes d'étudiants à une même besogne. 11 forme des ouvriers d'histoire littéraire et il veut qu'on ne devienne patron qu'après avoir été ouvrier. Il n'y a vraiment là rien qui prête à rire. J'ai fait en 1872 pour l'Agrégation de philosophie une composition sur la « philosophie des stoïciens ». J'avais lu le mémoire de Ravaisson sur le stoïcisme : rien d'autre. Je n'avais dès lors dans la mémoire d'autres textes que les textes cités par Ravaisson et j'étais loin de les savoir par cœur. Les cinq volumes de la philosophie des Grecs d'Edouard Zeller figuraient bien sur les rayons de la bibliothèque de l'École normale. Ils étaient en allemand. Or, nous ne savions pas l'allemand. Ces cinq volumes n'en sont pas moins riches en textes grecs : personne ne nous avait invités à utiliser ces textes et à les ordonner en vue d'une connaissance plus précise de l'histoire de la pensée grecque. M. Pierre Lasserre voudrait nous ramener à cette époque d'ignorance : à chacun son goût. Mais si j'étais de la Sorbonne, ni M. Lanson ni M. Durkheim ne me rencontreraient sur leur passage que pour empêcher le retour de ces temps où l'on apprenait à perdre son temps. La Sorbonne reçoit des élèves qui ont déjà deux années de rhétorique derrière eux. M. Pierre Lasserre souhaiterait qu'à ces deux années la Sorbonne en ajoutât quatre autres, pendant lesquelles on continuerait à faire ce que l'on faisait au lycée. Et donc on sortirait de la Sorbonne sans savoir ni comment on travaille, ni ce que c'est que travailler. Imaginez des patrons qui n'ont jamais été ouvriers, tel est l'idéal que semble rêver et regretter M. Pierre Lasserre.
Je sais ce qu'il nous répondra : « votre tâche est de préparer au métier de patron ; or, vous ne faites que des ouvriers! » Admettons qu'il en soit ainsi. Est-il faux que la science dans son état présent, dans ses besoins actuels, puisse se passer d'ouvriers? Toute la question est là. Si non, où voulez-vous que se préparent les ouvriers de la Science? Serrons la question de plus près. M. Pierre Lasserre nous renvoie aux fiches des élèves de M. Lanson sur lesquelles des chiffres figurent. Et naturellement il nous invite à un haussement d'épaules. Je prie M. Pierre Lasserre de répondre encore à la question suivante. Il s'intéresse à la musique. Il admire les chefs-d'œuvre des grands maîtres. Or, je suppose qu'il ait « vaguement » soupçonné l'influence de J. Haydn sur Beethoven au moins pendant les années
Pii.LOM. — Année philos. 1912. 17
258 l'année PHILOSOPHIQDE. I'.)i2
d'apprentissage. Se contentera-t-il d'écrire comme je le fais quelquefois que Beethoven s'est inspiré d'Haydn? Il n'y a rien de plus à faire dans un compte rendu. Mais n'y a-t-il rien de plus à faire pour savoir à quoi s'en tenir, pour savoir ce qui s'appelle s-ivoir, pour .savoir «scientifiquement? » Qu'y a-t-il donc à faire? Il y a, ni plus ni moins, à « dépouiller » (le mot fait lioireur à M. Pierre Lasserre ; c'est pourtant le mot propre), l'œuvre d'Haydn, une partie de l'œuvre de Beethoven et à extraire de celle-ci les « mesures « où des emprunts se révèlent ; on comptera ces mesures et l'on cherchera si ce nombre va ou ne va pas décroissant. Car deux hypothèses sont possibles. L'une est que l'imitation de J. Haydn s'est faite de plus en plus rare. L'autre est qu'elle a cessé brusquement. Or, il n'y a qu'un moyen de vérifier Tune et l'autre hypothèses : c'est de dépouiller des textes et de faire des fiches.
Et qu'on ne mette pas cette méthode sur le compte de M. Lanson ! Je l'ai quelquefois accidentellement pratiquée pour mon propre compte, en matière musicale. Et qui m"avait donné l'exemple ? Ce n'est point M. Lanson qui, en ce temps-là enseignait à Louis-le- Grand. C'est M. Ferdinand Brunetière, le Brunetière de VÉvolution des genres, sans qui j'aurais «pu», mais « je n'aurais pas su » entreprendre mes études, ni conduire mes recherches de psychologie musicale.
Ceci dit une fois pour toutes, je ne nierai pas qu'il arrive à chacun de nous dans la vie, de pencher d'abord et de tomber ensuite du côté où il penche. Et cela tient à une impossibilité bien humaine : celle de faire deux choses à la fois, ou de les mener à bonne fin toutes deux quand on les entreprend l'une et l'autre. Peut être fera-ton bien de lire les textes cités par M. Lasserre pour se convaincre que la Sorbonne a conscience de cette impossibilité, à quel point elle eu a conscience. Il est trop clair que les étudiants de la Sorbonne vont à peu près tous du même côté et que ÏEiaseitigheit, traduisez littéralement : ïunilatéralité a ses périls. 11 est trop clair que le métier d'ouvrier trop longtemps exercé retardera ou même empêchera l'éveil des aptitudes aux fonctions de patron: il y a là un inconvénient ; il se produira, il s'est déjà proJuit. Alors il y aura plus d'ouvriers et moins de patrons. Et il en sera de la science comme de l'industrie. Je sais bien que d'envisager les choses de ce biais cela choque nos habitudes. Mais il nous faut changer d'habitudes, puisque les conditions du travail scientifique changent autour de nous. M. Pierre Lasserre, voulant écrire un pamphlet, ne s'est nullement inquiété de ces conditions nouvelles. Il les raille. Et c'est tout. En revanche, il termine son livre par l'esquisse d'un enseignement supérieur conforme à son idéal. Cette esquisse n'est vraiment pas intéressante : elle n'apprend rien, ne suggère rien. M. Pierre Lasserre n'est à son aise, on le dirait du moins, que dans les moments où il
PILLON. — REVUE BIBLIOGUAPHIQUE 259
abat. C'est assez pour un pamphlétaire. Je croyais à M. Pierre Lasserre d'autres ambitions.
LE BON (D"' Gustave). — La Révolution française et la Psychologie des révolutions, (in-12, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientifique; 328p.).
Cet ouvrage, qui témoigne d'une originalité, d'une indépendance et d'une force de pensée remarquables, a pour objet de montrer le rôle qu'ont joué la logique afîective, la logique mystique et la logique collective dans les révolutions religieuses et politiques, en particulier dans la Révolution française. Il comprend une Introduction : Les Revisions de V histoire et trois parties : — I. Les éléments psychologiques des mouvements révolutionnaires ; — II. La Révolution française; — m. V évolution moderne des principes révolutionnaires. La première partie est divisée en deux livres, ovi l'auteur étudie les caractères généraux des révolutions (livre premier) et les formes mentales prédominantes pendant les révolutions (liv. II). La seconde partie se compose de trois livres : le premier sur les origines de la Révolution française ; le second sur les influences rationnelles, affectives, mystiques et collectives qui ont agi pendant la Révolution; le troisième, sur la lutte qui s'est produite entre les influences ancestrales et les principes révolutionnaires Dans la troisième partie, l'auteur fait connaître, en trois chapitres, ses vues sur le progrès des croyances démocratiques depuis la Révolution (ch. i) ; sur les conséquences de l'évolution démocratique (chap. ii) ; sur les formes nouvelles des croyances démocratiques (chap. m).
Quelques pages de conclusion résument les idées qui ont inspiré l'ouvrage et font bien comprendre l'intérêt qu'il présente. Nous citerons quelques passages :
« Les principales révolutions qui ont remué l'histoire ont été étudiées dans ce volume. Mais nous nous sommes attaché, surtout à la plus importante de toutes, à celle qui bouleversa l'Europe pendant vingt ans et dont les échos retentissent encore.
« La Révolution française est une mine inépuisable de documents psychologiques. Aucune période de la vie de l'humanité ne présente pareille série d'expériences accumulées en un temps si court.
« A chaque page de ce grand drame, nous avons trouvé de nombreuses applications des principes exposés dans nos divers ouvrages sur l'âme transitoire des foules et sur l'àme permanente des peuples, sur l'action des croyances, sur le rôle des influences mystiques, affectives et collectives, sur le conflit des diverses formes de logique...
« Il y eut toujours opposition complète entre les volontés individuelles des hommes et les actes des Assemblées dont ils faisaient partie.
2C0 l'année philosophique. 1912
« C'est qu'en réalité ils obéissaient à des forces invisibles dont ils n'étaient pas maîtres. Croyant agir au nom de la raison pure, ils subissaient des influences mystiques, affectives et collectives incompréhensibles pour eux et que nous commençons seulement à discerner aujourd'hui. ..
« Commencée par la bourgeoisie à son profit, la Révolution devint vite un mouvement populaire, et du même coup une lutte de l'instinct contre le rationnel, une révolte contre toutes les contraintes qui font un civilisé du barbare...
« L'histoire des multitudes pendant cette période est éminemment instructive. Elle montre l'erreur des politiciens qui attribuent toutes les vertus à l'âme populaire.
« Les faits de la Révolution enseignent au contraire qu'un peuple dégagé des contraintes sociales, fondement des civilisations, et abandonné à ses impulsions instinctives, retombe vite dans la sauvagerie ancestrale. Toute révolution populaire est un retour momentané à la barbarie...
« La Révolution représente le conflit des forces psychologiques, libérées des freins chargés de les contenir. Instincts populaires, croyances jacobines, actions ancestrales, appétits et passions déchaînés, toutes ces influences diverses se livrèrent pendant dix ans de furieuses batailles, qui ensanglantèrent la France et la couvrirent de ruines.
« Vu de loin, cet ensemble constitue le bloc de la Révolution. Il n'a rien d'homogène. Sa dissociation est nécessaire pour comprendre ce grand drame et mettre en évidence les impulsions qui ne cessèrent d'agiter l'âme de ses héros. En temps normal, les diverses formes de logique qui nous mènent : rationnelle, affective, mystique et collective s'équilibrent à peu près. Aux époques de bouleversement, elles entrent en conflit et l'homme cesse d'être lui-même (p. 316 et suiv.). »
OSTWALD (W.). — Les grands hommes, traduit par le D" Marcel Dufour (in-12, Flammarion, Bibliothèque de philosophie scientitifique; 328 p.).
Cet ouvrage comprend treize chapitres dont six sont consacrés à la biographie de six savants : Eempliry Davy (ch. ii) ; Julius-Robert Mayer (ch. m) ; Michel Faradaij (ch. iv) ; Justin Liebig (ch. v) ; Charles Gerhard (ch. vi) ; Hermann Helmholtz (ch . vu) ; Voici les titres des sept autres chapitres : Préliminaires (ch. i) ; Idées générales (ch. vin) ; La jeunesse (ch. ix) ; Vœuvre importante (ch. x) ; [Classiques et Romantiques (ch. xi) ; Et plus tard ? (ch. xii) ; Conclusion (chap. xiii). Les six chapitres biographiques renferment des documents très intéressants sur les travaux et les découvertes des savants auxquels ils sont
PILLON. — RKVUE BIBLIOGRAPHIQUE 261
consacrés. De ces documents, l'auteur cherche à tirer des conclusions pratiques sur la fai;on dont l'instruction des enfants doit être conduite pour ne pas étouffer les intelligences et pour favoriser la formation des futurs grands savants (ch. viii et ix). Nous aurions de sérieuses réserves à faire sur quelques-unes de ces conclusions, notamment sur les vues qu'il exprime au sujet de renseignement du latin :
« Au moyen âge, dit-il, alors que l'école et lUniversité étaient des fondations exclusivement ecclésiastiques, le latin, langue de l'Église, était le commencement de toute culture, et, tant que les savants publiaient leurs travaux en latin, le latin était la porte d'entrée de toute science. Mais aujourd'hui il n'y a plus qu'une partie extrêmement réduite des travaux scientifiques qui paraissent en latin, et ceux qui paraissent en cette langue appartiennent, en majeure partie, à la scolastique moderne. Depuis longtemps, le latin n'est plus la porte de la culture, il est devenu plutôt son pire empêchement. Ce n'est pas là une synthèse décorative ; c'est malheureusement la pure vérité. Au gymnase, on consacre à l'enseignement de cette langue incomparablement plus de temps qu'à toute autre matière : tout ce temps est perdu pour la culture, et souvent l'écolier, orienté de façon foncièrement absurde, n'est plus capable de chercher ailleurs l'instruction qu'on ne lui a pas donnée.
« On ne peut donc plus parler, même pour la forme, de la valeur intrinsèque du latin, mais on a trouvé pour la circonstance un autre mot à effet : l'éducation formelle, et, si vous demandez ce que signifie cette expression, on vous expliquera que l'habitude d'appliquer les règles de la grammaire et de la syntaxe doit entraîner l'esprit des jeunes gens à penser logiquement et correctement. Le but est louable, il faut le reconnaître, mais le moyen est complètement manqué. Pour qu'on puisse apprendre la logique avec une certaine matière, il faut que cette matière soit elle-même logique, et l'on ne peut dire d'aucune langue qu'elle soit logique, pas plus des anciennes que des nouvelles. Car toutes les règles des langues ont des exceptions, et de là vient la conception de règle ou de loi lâche. L'usage du latin correct, c'est-à-dire conforme à certains modèles arbitrairement choisis n'est donc pas une affaire de logique ; mais une affaire de mémoire... Il suffit d'étudier, avec les règles de la plus simple logique . quelques particularités linguistiques du latin ou de tout autre idiome pour découvrir aussitôt que le caractère de la langue n'est qu'un vestige d'une pensée toute primitive et imparfaite, absolument figurative (allégorique) et aussi éloignée de la clarté du concept qu'un monceau de décombres d'une régularité géométrique quelconque (p. 239 etsuiv.) ».
Nous ferons remarquer que ce jugement superficiel et tranchant est loin de s'accorder avec l'opinion de nos savants français (du savant mathématicien Henri Poincaré, par exemple) sur l'importante question pédagogique dont il s'agit. M. Oswald ne paraît ni bien con-
naître la nature, ni bien comprendre la valeur et la force des raisons qui ont été et peuvent être invoquées pour la défense des humanités.
RICHARD (Gaston). — La Sociologie générale et les lois sociologiques (in-12, Doin; 396 p.).
Le livre de M. Gaston Richard est une réaction vigoureuse et souvent décisive contre les prétentions et les méthodes de l'école dite sociologique. Ce n'est point qu'il s'attarde à les discuter directement et longuement. La critique proprement dite du système de M. Durkheim n'occupe guère qu'une huitaine de pages (p. 44-52), mais c'est une des plus fortes que nous ayons rencontrées. Tandis que M. Durkheim, après avoir en 1895 tracé « le plan d'une science unique de faits sociaux », ramène aujourd'hui la sociologie à un « corpus de sciences sociales », M. Richard s'efforce d'établir la possibilité d'une sociologie générale comme science définie et à objet limité. Cette science ne vise pas à remplacer la métaphysique, à résoudre tous les problèmes de la morale, de la philosophie religieuse, de la logique, encore moins ceux de la théorie de la connaissance. Elle cherche à nous faire connaître la société, ses éléments, ses rapports avec la nature et avec l'activité individuelle ; et nous pensons avec l'auteur que la tâche ainsi comprise est déjà assez ample.
Ce qui caractérise la doctrine de M. Richard, c'est un effort pour aboutir à une conception du déterminisme sociologique qui soit compatible à la fois avec les exigences indispensables de la science et avec ce qui est essentiel à la civilisation humaine. On doit commencer par établir des faits sociaux et énoncer leurs lois empiriques. Gela fait, il s'agit de rechercher les rapports que ces faits soutiennent soit avec les lois du monde extérieur (lois de la nature au sens strict du mot), soit avec l'activité mentale de l'individu, avec les motifs de cette activité, avec le travail intérieur par lequel chacun de nous est ou peut être l'artisan de son propre caractère (p. 277). L'origine des lois sociales étant dans les tendances et les habitudes (p. 301), la sociologie générale se rattache à la psychologie qui étudie spécialement l'automatisme humain. Or, cet automatisme « a de grands modificateurs que l'on peut ramener à deux : i° l'adaptation au milieu physique et par suite l'ensemble des lois que l'on peut appeler anthropologiques ; 2° la vie intérieure de l'esprit en chaque individu. L'influence des conditions de l'adaptation peut donner à l'automatisme collectif cette rigidité, cette constance que l'on a en vue lorsqu'on parle de la différence des races et de la persistance de leurs caractères à travers 1 histoire. Par contre, si l'individu vit d'une vie mentale et affective profonde, l'automatisme social pourra s'assouplir à son profit. De riches individua-
PILLON. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 2ft3
lités pourront ainsi rendre plus plastiques les habitudes sociales existantes et même en inaugurer de nouvelles » (p. 305). « Plus l'adaptation active, dit encore M. Richard, prévaut sur l'adaptation organique, plus l'automatisme est plastique ; plus l'adaptation humaine ressemble à l'adaptation animale, plus l'automatisme est rigide et fixe. Là est la grande différence entre le sauvage et le civilisé : le sauvage est comme ankylosé dans ses habitudes et ses traditions sociales. Au contraire, avec le développement de la culture, l'extension des cercles sociaux et du commerce matériel ou intellectuel, avec la différenciation des Communautés, les traditions s'assouplissent et l'habitude sociale finit par s'harmoniser avec la spontanéité des volitions individuelles. » (p. 344).
Nous attachons la plus grande importance à cette étude des lois sociales dans leur rapport avec les lois naturelles qui occupe spécialement la troisième partie du livre de M. Richard. Mais nous tenons à signaler ses critiques de la théorie du consensus social ou solidarisme (p. 53-96) : Ihypothèse de la solidarité ne doit être considérée que comme un principe d'action et, d'autre part, l'analogie de l'organisme et de la Société ne peut qu'égarer la recherche sociologique. M. Richard écarte également le déterminisme économique ; celui-ci prétend à tort faire jouer aux lois économiques, le rôle que les lois mécaniques jouent dans les sciences de la nature et il succombe à une critique qui réduit la loi économique à une tendance (p. 97-144). Ces deux hypothèses écartées, M. Richard pense que la vraie base de la sociologie est dans la distinction de la Société et de la Communauté, la seconde seule impliquant conscience d'une foi commune, par conséquent consensus volontaire, solidarité morale : « Le processus de la Société obéit à des lois au sens propre du mot, tandis que le processus de la communauté n'obéit qu'à une forme de la causalité naturelle qui n'a peut-être des lois qu'en un sens détourné et indirect, la motivation (p. 169). » Indiquons enfin l'étude sur les rapports de la sociologie et de l'histoire : presque tout y serait à citer (p. 183-275).
M. Gaston Richard a rendu le plus grand service à la sociologie en établissant son indépendance à l'égard d'une école qui, finissant par la substituera la métaphysique, risque de la compromettre et de lui ôter tout objet.
ROUSSEL DESPIERRES. — La hiérarchie des principes et des problèmes sociaux (in-8". Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan; 243 p.).
Selon M. Roussel Despierres, notre société démocratique est menée par des principes contradictoires. On a beau se dire individualiste, on ne sait l'être. Mieux que cela. On ne sait pas vraiment concevoir l'individu.
264 L ANNÉE PFIILOSOPHIQUE. 1912
Or, il s'agit de substituer aux droits actuels de l'individu tels qu'on les définit des droits plus fondés et plus véritables. N'oublions pas : 1" que l'idée domine la matière ; 2° que l'homme n'est point fait pour subir la nécessité, l'obéissance à des nécessités même scienliliques. fussent-elles irréfragables, n'étant pas un idéal ; 3" que l'idée gouverne la réalité, dompte et déjoue la loi, transforme l'univers, plus vivante, en un sens, plus réelle que lui, puisque « comme l'a vu Pascal, elle comprend l'univers qui ne la comprend pas» (p. 225).
On ne s'attendait guère à voir Pascal en cette affaire. On s'y attendait même d'autant moins que, si Pascal a constaté que l'univers est inconscient et irresponsable, il n'en écrase pas moins lliomme. Or, si l'homme est conscient et responsable, et qu'il se laisse écraser par la nature, ce n'est point à la nature qu'il faut s'en prendre, mais à l'homme.
Je me garderai pourtant d'inviter l'individu à ne tenir compte ni des nécessités naturelles, ni de la solidarité sociale. Dura lex; sed lex. Je ne partage donc pas l'optimisme de M. Roussel Despierres. Et son individualisme radical, s'il est le plus beau des rêves, n'en est pas moins, un rêve. Je reste persuadé comme lui que le bien de l'individu est la fin de toute entreprise sociale : je crois comme lui à la nécessité de hiérarchiser les principes et les problèmes. Seulement, avant de hiérarchiser, il importe de discuter longuement sur ce que l'on se propose de hiérarchiser. Car supposez que l'individu ne soit point' en son fond une réalité indépendante, supposez avec M. Durkheim, et M. Durkheim n'est point seul de cet avis, que l'individu soit double, qu'il y ait en lui « du social ». il est à craindre que la négligence de ce dernier élément, et non seulement sa négligence, mais sa méconnaissance assure l'échec de la tentative. Justice, droit, solidarité, lutte, affirme -t-on, échelons inférieurs de l'ascension humaine. L'avenir ira bien au delà. La science même ne suffira pas. Elle ne satisfait pas la curiosité. Elle ne satisfait pas le cœur. Joie, beauté, amour, voilà les échelons suprêmes de l'ascension » (p. 239). Et donc l'intolérance, la haine, le despotisme n'oseront plus s'étaler. Le problème économique se subordonnera au problème moral, la vie pratique à la vie de l'esprit, la matière à l'idéal... etc. Et ce sera la fin du monde, ajouterons-nous, car l'homme se dégoûtera d'un monde où il ne trouvera plus rien à se soumettre. Le plus sage serait dès lors de laisser le paradis au ciel et la béatitude aux saints. .. et de ne s'enchanter d'un si beau rêve que dans les heures qui nous invitent au sommeil. Je n'en ai pas moins lu le rêve de M. Roussel Despierres avec plaisir et je le félicite de son goût pour la vie. Un homme qui attend de la vie ce qu'il nous déclare en attendre, fût ce dans un lointain avenir, doit savoir apprécier les biens de l'existence présente: ce qui dénote un fort heureux caractère.
ROUX (Adiuen). —Passé, Présent et Avenir social, conceptions et prévisions d'Auguste Comte (in-8°, librairie positiviste G. Grès et C'S 131 p.).
Le but de ce livre est comme l'indique l'auteur, dans une courte Préface, de vulgariser les conceptions d'Auguste Comte en donnant un résumé de ses divers écrits.
M. A. Roux nous explique comment il a entendu établir ce résumé :
« Je n'ai pu, dit-il, accepter toutes les idées passées par ma plume, une telle identification de deux esprits est impossible, j'ai adopté les unes, repoussé les autres, sans m'astreindre toujours à formuler par des annotations une opinion personnelle de valeur secondaire. J'ai pu cependant négliger des passages considérés comme essentiels par des positivistes militants, et dois m'excuser à l'avance si j'en ai involontairement altéré quelques-uns dans leur signification.. .
« J'estime qu'il est d'un haut intérêt public d'essayer de mettre en lumière, de dégager cette œuvre initiale de puissante originalité, de celle de continuateurs ardents et loyaux, mais dont les efforts n'ont encore abouti qu'à de faibles résultats.
« Auguste Gomte semble d'ailleurs avoir fait tort à ses disciples en les entraînant dans la voie d'une propagande religieuse, au lieu de les inviter simplement à développer avec lui le plan génial de l'immortel Gondorcet {Préface, p. 2). »
M. Roux n'hésite pas à déclarer qu'il voit dans la Religion comtiste de l'Humanité une doctrine morale universelle, non une religion au sens propre de ce mot, c'est-à-dire au sens d'hommage de l'homme à une intelligence supérieure, attendu que le Grand Être humanité n'est « qu'à demi conscient, et infime fraction de l'Univers ». « La philosophie, ajoute-t-il, conduit à l'observation d'une morale scientifiquement déterminée après étude et raisonnement ; mais il y a loin de là à conclure qu'il n'est rien au-dessus de l'humanité, de conscient, de capable de nous faire sentir sa volonté. Nul ne le sait, à commencer parles fondateurs de religions qui ont affirmé le savoir, et en cette matière la négation est aussi téméraire que l'affirmation (p. 3). »
URTIN (Henri). — L'action crimineHe Etude de philosophie pratique. (in H'\ F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; 268 p.).
Cet ouvrage se fait remarquer par la manière purement objective — mieux vaudrait peut-être dire purement formaliste — dont le crime y est défini : tout acte qui donne lieu à une peine prévue parle Légis-
266 l'année philosophiquk. 19J2
lateur (p. 15). La caractéristique d'un acte semblable étant d'être une révolte de l'individu contre la loi, il y a lieu de distinguer les crimes inférieurs, commis par les hommes en retard sur la législation de leur temps et qui « font passer leur bien avant celui des autres » des crimes supérieurs dont les auteurs, tel Socrate, sont, au contraire, en avance sur leur époque et « s'exposent à une peiue parce qu'ils mettent l'intérêt social avant leur propre bien-être, leur propre sécurité. » (p. 204). Le remède à cette double criminalité consiste, d'après M. Urtin, dans le développement des associations libres ; les unes, intérieures à l'État, groupent les hommes d'après leurs différentes fins particulières, rapprochent l'individu de la Loi en lui inculquant le sens de la discipline sociale et révèlent au législateur les aspirations de la conscience contemporaine ; les autres, plus larges, que les nations elles-mêmes, constituent les sectes métaphysiques et religieuses, que l'Etat ne peut que respecter et auxquelles il a le devoir de laisser toute liberté pour leur développement progressif.
Nous nous contenterons de signaler en quelques lignes les réflexions que nous inspirent ces thèses. Il nous paraît vraiment trop simple de définir le crime par la seule violation de la loi positive sans égard à la nature morale de celle-ci et de traiter, en conséquence, les protestations de la conscience opprimée comme un crime supérieur. Bayle en avait déjà fait la remarque : « Afin que les peines qu'un roi fait souffrir à ses sujets qui n'ont pas obéi à ses ordonnances soient justes, disait-il (Commentaire philosophique, t. I^'', p. 172), il faut que ces ordonnances soient fondées sur quelque bonne raison ; autrement un roi pourrait justement punir ceux d'entre ses sujets qui n'auraient pas les yeux bleus, le nez aquilin, les cheveux blonds, qui ne trouveraient pas bonnes certaines viandes, qui n'aimeraient pas la chasse, la musique, l'étude, etc.. de sorte qu'il faut demeurer d'accord que, pour vexer des sujets justement, il ne suffit pas de dire, d'une manière vague, qu'ils ont contrevenu aux ordonnances ; il faut dire, en particulier, qu'ils ont contrevenu à des ordonnances ou justes ou, du moins, telles qu'il n'y avait qu'une négligence déraisonnable qui y fît contrevenir. » L'élimination des notions de justice et de droit, sans lesquelles la philosophie pratique ne manie plus que des abstractions, fausse les données du problème criminologique et finit par jeter l'auteur dans des difficultés à peu près insolubles, parce qu'il n'ose ni absoudre les crimes inférieurs, ni condamner pleinement les soi-disant crimes supérieurs (3*= partie chap. vi). Quant au développement des associations, oîi M. Urtin voit un moyen d'adoucir les oppositions entre les hommes et de favoriser l'unité sociale, ce qui rapproche assez curieusement ses théories des idées fouriéristes, il doit également demeurer, à notre avis, subordonné à l'observation des principes de la morale rationnelle. En dehors de cette règle, les petites
sociétés sont loin d'être des instruments de progrès : sans parler des associations de malfaiteurs, contre lesquelles la Loi a dû prendre des mesures sévères, l'expérience montre trop bien, au sein de certains Syndicats contemporains, un esprit d'intolérance et un mépris de la liberté d'action et de pensée que n'auraient désavoués ni les États ni les Églises d'autrefois.