DU SYLLOGISME ARTIFICIELLEMENT ADAPTÉ A SON EMPLOI DANS LES SCIENCES
§ 1 . — Nous venons d'étudier le syllogisme dans son état normal. Mais cet état normal est aussi un état idéal, et., dans la réalite, au moins dans la réalité présente, le syllogisme nous est toujours donné sous certaines conditions qui le défigurent plus ou moins. La raison de ce fait est facile à comprendre : Si le syllogisme n'est que le mouvement régressif de la pensée régulièrement poursuivi d*échelon en échelon, il ne peut avoir lieu pleinement que là où il y a de vrais concepts, vraiment hiérarchisés. Partout où se rencontreront seulement une demi-pensée et une hiérarchie incertaine, le syllogisme ne s'appliquera qu'imparfaitement et, pour tout dire,conventionnellement. Il s'appliquera parce qu'on sera convenu de traiter comme des concepts des ébauches de concepts, et comme des hiérarchies véritables des essais de subordination1. A quoi il faut ajouter que la forme syllogistique sera peut-être appliquée quelquefois, non plus à une régression, mais à un progrès de la pensée. Or il est clair que, dans tous ces cas, nous n'aurons affaire qu'à un syllogisme imparfait, dont on sera seulement convenu de se contenter faute de mieux et en attendant mieux. Si, maintenant, on réfléchit que la pensée hésite et tâtonne encore partout dans nos sciences, que nous n'avons guère d'idées adéquates ni de subordinations exactes, on tombera d'accord que le syllogisme artificiel est partout, tandis que le naturel n'est que dans les aspirations de notre esprit. En fait donc, le syllogisme n'est presque jamais, au moins complètement, une explication analytique, une mise en lumière de la raison analytique de la conclusion ; il n'est au contraire, presque toujours, qu'un instrument de
1. Il doil être entendu, toutefois, que les sciences, même imparfaites, portent toujours sur quelques i aractères essentiels, même lorsqu'elles n'atteignent pas ou sont loin d'atteindre à la connaissance adéquate des essences. Autrement, il n'y a plus de science, il y a seulement de la dialectique.
preuve. 11 aspire à nous mener, par une descente régulière, du complexe au simple ; en fait, il n'est souvent qu'un moyen de passer du connu pour nous à l'inconnu pour nous.
Des penseurs ont môme été si frappés de cette vérité qu'ils ont voulu restreindre le syllogisme à ce rôle d'instrument de preuve. Ils n'ont vu dans le syllogisme qu'un procédé arbitraire de l'esprit, comme d'autres n'ont vu dans les classifications qu'un moyen de se reconnaître, par un arrangement artificiel, dans la multiplicité des choses. Ils parlent, en conséquence, d'une logique formelle; et, effectivement, la logi. que telle qu'ils la conçoivent est étrangère aux choses, comme les formes de l'esprit dans la doctrine de Kant. Mais si nous avons eu raison de rejeter le formalisme, nous ne pouvons pas maintenant admettre l'existence d'une logique formelle. Cette expression ne peut, selon nous, avoir qu'un sens: c'est que le procédé syllogistique étant fondé sur une relation très générale des choses peut, eu effet, être appelé quelque chose de formel relativement à toutes les déterminations internes dont, pris eu lui-même et in abstracto, il n'est pas obligé de tenir compte. En tout autre sens, il n'y a pas de logique formelle.
On dira peut-être qu'en admettant une logique très générale nous avons fait un premier pas vers la conceptiou de la logique formelle, et que nous ne pouvons refuser d'en faire un second. On ajoutera que la logique formelle a même l'antériorité sur toute autre et que c'est elle, parconséquent, qui est, au lieu et place de notre prétendue logique naturelle, la vraie logique. Nous ne croyons pas la réponse difficile : Même au point de vue delà pure analyse, la généralité n'équivaut pas toujours à la primauté. La logique formelle est plus générale que la logique naturelle, soit : mais nous disons que cela ne suffit pas à lui donner le premier rang. En effet, n'a-t-on pas enlevé à la logique, pour généraliser ainsi, un caractère interne sans lequel elle n'est plus intelligible par elle-même? On rejette la formule aristotélicienne xô piao-/ avuov, on dit que nous n'avons pas à rechercher la ratio essendi, mais seulement la ratio cognoscendi. Voilà qui est bien. Mais qu'est-ce donc que la ratio cognoscendi, sinon précisément une imitation de la ratio essendi? Ce qui me fait connaître quelque chose, c'est ce qui fait que ce quelque chose est pour moi ou dans ma pensée, et c'est pourquoi nous croyons qu'on ne peut exprimer adéquatement ce qui fonde le syllogisme comme simple
preuve que par la formule suivante : le moyen terme est la ratio cognoscendi, c'est à dire la ratio essemli in cogitatione.
Nous admettons donc, en somme, que le syllogisme tel qu'il fonctionne dans l'état présent de nos connaissances, est artificiel. Mais nous maintenons aussi que toute sa légitimité lui vient de ce qu'il contient de naturel ; et, par conséquent, nous n'avons pas à nous repentir d'avoir placé et étudié au premier rang le syllogisme naturel.
Eutrons maintenant dans l'étude du syllogisme artificiel. Nous avons été conduits par la troisième ligure à l'idée des propositions particulières et nous avons, en même temps, saisi sur le fait la nature et la signification des propositions de cette sorte. Elles expriment toujours que la pensée est incomplète, ou plutôt elles expriment la constatation expérimentale et non la pensée; et le signe de la particularité, joint à un nom, est un artifice qui permet de traiter l'indéterminé comme s'il était déterminé, et l'irrationnel comme s'il était rationnel. Or cette simple remarque nous donne le moyeu de reconnaître tout de suite l'existence des modes particuliers que la tradition admet. Si, en effet, on traite comme un concept la notion imparfaite qui est érigée en notion par le signe quelques, les modes particuliers découleront, dans chaque figure du principe reconnu de cette figure. Nous obtiendrons ainsi dlrAI et flrEO dans la première ; bArOcO dans la'secoude ; dlsAmls, dAtlsI, bOcArdO et fErlsOn dans la troisième. — Remarquons, à propos du mode dlrAI, que c'est lui qui procure la subalternation. Nous n'avons pas voulu faire de la subalternation le principe des syllogismes de la première figure. Elle résulte bien, en effet, d'un syllogisme de la première figure, mais d'un syllogisme détourné de sa fonction normale et doublement artificiel : la majeure identique n'est pas une proposition naturelle, et, d'autre part, le passage de tous à quelques-uns est aussi quelque chose d'artificiel et dénote un formalisme vide.
Mais la logique traditionnelle reconnaît encore deux modes, dont l'un conclut même universellement, que nous avons écartés de la logique naturelle. Il s'agit des modes cEsArE et fEstlnO de la seconde figure. Nous avons admis que la seconde figure procède par contra position ou, du moins, car ce que nous venons de dire delà subalternation s'applique, mutatis mutandis,à la contraposition, nous avons admis que la seconde figure conclut par une opération dont la contraposition est la forme
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vide. Or nous avons vu qu'une négative normalement consti tuée ne peut pas être contraposée. Nulle plaute n'est animal, en effet, mais à considérer le réel de la pensée, rien de plus faux que la réciproque : nul animal n'est plante. Cependant le langage courant admet sans difficulté les propositions de cette espèce^ Faut-il dire qu'il a tort? nullement. Il faut seulement bien comprendre le sens qu'il attache à l'attribut devenu sujet : nul animal en tant qu'animal n'est plante. Nous touchons ici au système des classes : car le sujet et l'attribut, dès que ce dernier est ainsi entendu, peuvent être considérés comme appartenant à deux groupes de choses radicalement séparés l'un de l'autre 1. Or dès qu'il est possible de contraposer E, le mode cEsArE et, par conséqueut, le mode fEsflnO ont lieu -.
Jusqu'ici nous côtoyons plutôt la logique artificielle que nous n'y entrons. Désormais nous serons tout à fait sur son terrain. Nous allons parler de la logique scolastique et de la logique hamiltonienue, lesquelles sont décidément artificielles. En premier lieu, en effet, elles visent à être extensives, et à l'être le plus purement possible. La voie de l'extension ne pouvait manquer d'être tentée de bonne heure, et l'on comprend qu'Aristote s'y soit laissé engager. Car si l'une des formes de la quantité logique, le signe de la particularité, le quelques, se présente naturellement pour permettre de trai-
1. A peine est-il besoin de remarquer que le langage commun énonce quelquefois de primé-abord des négatives anormales dont le sujet est déterminé parle sous-entendu indiqué: Nul animal (comme animal) n'est plante, et que, dans ce cas, la contraposition, qui va de soi, rétablit le sens normal.
2. On peut dire, nous ne l'ignorons pas ,que si le sujet et l'attribut d'une universelle négative expriment deux notions coordonnées, c'est-à-dire de même rang, comme, par exemple, deux races d'une même espèce, la contraposition est possible et que le mode cEsArE. dans des conditions qui répondent à celles-là, est possible de son côté, le tout sans le moindre artifice. On dira, par exemple : Nul Mongol n'est Africain, or 'tout nègre est Africain, donc nul nègre n'est Mongol. Mais sans contester, ce qui serait peut-être possible dans une large mesure, que des syllogismes de ce type aient de l'intérêt et un fond réel, nous ferons remarquer que, précisément parce que toute subordination du prédicat au sujet a disparu, il n'y a aucune raison de préférer en pareil cas cEsArE à cAlErEnt. et la seconde figure à la première : ou plutôt, comme la première figure est d'un maniement plus aisé, il n'y a pas à douter qu'en fait c'est elle qui sera toujours employée. D'ailleurs, la contraposition de E, même après qu'on en a reconnu la possibilité dans le cas que nous venons de mettre en lumière, reste toujours, au point de vue la pensée réelle, une exception et une anomalie.
LES FONCTIONS DU SYLLOGISME 2b
ter comme complète la pensée naturelle incomplète, d'autre part l'autre forme de la quantité logique, l'universalité ou le signe tous, se prête à exprimer tolérablement la nécessité, puisque, comme dit Aristote, éternité, c'est-à-dire constance dans le temps, et nécessité se réciproquent- Mais ce qui fait, en outre, que la logique scolastique et la logique hamiltonienne sont artificielles, qu'elles le sont, pour ainsi dire, deux fois au lieu d'une, c'est que, transportant hors de leur place des données de la pensée naturelle, elles les mêlent avec les artifices de l'extension.
La logique scolastique, tout aussi bien que la logique hamiltonienne, encore que d'une autre façon, quantifie le prédicat. Il faut bien qu'elle le fasse, en effet, car, sans cela, comment pourrait-elle donner, en termes d'extension, les règles du syllogisme, prescrire latins hune... ou bien aut semel aut itérant médius generaliter esto ? Seulement, sa méthode consiste à donner une fois pour toutes, la quantité du prédicat dans les affirmatives et dans les négatives : quantité particulière dans, le premier cas, quantité universelle dans le second. Sur le premier point, il y a vraiment peu de ebose à reprendre, et le second mérite en un sens d'être défendu. Dans les négatives, disent les scolastiques, l'attribut reste universel parce qu'il n'est pas restreint à l'extension du sujet. Or, s'il est superficiel de croire qu'il y a dans le monde deux notions entièrement séparées l'une de l'autre (car l'opposition contradictoire n'est qu'un idéal et n'existe que dans la pensée abstraite) ; s'il est superficiel de ne pas voir qu'une notion plus simple n'en exclut une plus complexe qu'au seul point de vue de la pensée analytique, il faut bien reconnaître que, dès qu'une négative doit être contraposée, ou en considère l'attribut comme posé à part et eu lui-même, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut. Conséquemment, les scolastiques avaient raison de dire que l'attribut des négatives est universel.
Une fois leur quantification du prédicat établie, les scolas- -tiques posaient et démontraient sans peine leurs règles générales (c'est-à-dire applicables à tous les modes dans toutes les figures) du syllogisme ; et ils n'avaient non plus aucune peiue à dresser la liste des modes légitimes ; leurs règles faisant ici l'office d'une machine qui écartait tout mode illégitime. Il n'y avait qu'à dresser la liste complète des combinaisons possibles de A E I 0. et à éliminer les invalides.
Mais où ils se sont trompés, c'est quand ils ont voulu con-
server les figures d'Aristote et, ensuite, toujours à l'imitation d'Aristote, réduire les modes des autres figures à ceux de la première. Kn effet, les ligures d'Aristote, fondées sur la place du moyeu comme sujet et attribut, reposaient sur une considération non par extensive, mais compréhensive. Ils auraient dû faire ce qu'a fait un logicien de nos jours, qui s'est placé comme eux au point de vue de l'extension, mais d'une façon autrement conséquente. Ils auraient dû n'admettre des figures qu'en un sens très différent de celui d'Aristote, et pour autant qu'ils en auraient fondé la distinction sur des considérations de quantité logique. Ils auraient ainsi distribué les syllogismes en deux figures : la première dans laquelle le moyen est, au sens exteusif, une fois contenu et l'autre fois contenant, la seconde dans laquelle le moyen joue deux fois le rôle de contenu1. En admettant une quatrième figure, il est vrai, les scolastiques ont montré qu'ils s'efforçaient, quoique très maladroitement, de se détacber d'Aristote, et d'atteindre à une logique purement formelle. La quatrième figure, en efïet, doit être admise et vaut les trois autres, si l'on se borne à recbercber toutes les combinaisons extérieures possibles de G M et P pris deux à deux.
Leur inconséquence la plus grande est d'avoir voulu, comme Aristote, réduire les autres figures à la première. Se fondant sur ce que la première figure conclut seule universellement et admet seule, par conséquent, des propositions nécessaires pour conclusious, puis sur ce que la première figure est la plus propre à faire saisir dans le moyen le pourquoi de la conclusion, Aristote avait admis que la première figure est la plus scientifique de toutes2. Il avait, en outre, pensé que par transposition et conversion (on sait qu'il appelait aussi conversion la contraposition des négatives) on pouvait et dès lors on devait, ramener les autres figures à la première. Mais quand même ou accorderait, comme il convient de le faire si l'on accorde à Aristote et aux scolastiques leur quantification du prédicat, que les conversions sont des inférences immédiates et non des syllogismes, il resterait toujours que la réduction est condamnée, en vertu même de la doctrine admise toucliant la quantité du prédicat dans les négatives, à échouer devant bArOcO et bOcArdO. Ces deux modes sont donc, comme on