DU SYLLOGISME CONSIDÉRÉ DANS SA FONCTION NATURELLE ET NORMALE
Eu essayant, comme nous nous le proposons, d'interpréter le syllogisme au point de vue de la compréhension seule, nous ne ferons que suivre une voie ouverte depuis longtemps. Nous espérons pourtant, par uue rigoureuse conséquence, pouvoir aller uu peu plus avaut qu'on ne l'a fait, et obtenir une intelligence plus pleine du raisonnement déductif.
On a tout dit sur l'impossibilité du syllogisme au point de vue empirique. Nous nous bornerons à rappeler qu'à ce point de vue, on ne peut dire tous que lorsqu'on a constaté tous les cas ; que si cette condition impossible n'est pas réalisée, la majeure n'est qu'une pétition de principe et la démonstration qui s'y appuie un cercle vicieux. Que, d'autre part, à supposer que cette constatation pût être faite, l'inférence ne serait qu'une répétition puérile \ Qu'enfin si, pour éviter ces écueils. on érige des consécutions habituellesen uuiversaux, on renonce à toute rigueur.
1. Cette étude, d'abord publiée en latin (en 1891), n'est que l'application à une question spéciale de la doctrine d*0. Hamelin. Ne pouvant plus espérer qu'il expose lui-même ces conséquences de sa pensée, nous no'is décidons à la publier en français. Tout ce qu'on y trouvera de solide et de vrai doit être attribué à celui qui fut pour nous le plus excellent des maîtres; la responsabilité des imperfections doit seule nous revenir.
2. Voir, par exemple, Rabier, Logique, pp. 80 sq. ; 52, n. 1 ; 26, n. I
Pii.lon. — Année plnlos l'.)08. 1
Il faut, ;ni moins, pour qu'il y ail tant bien que mal syllogisme, que le sujet de la majeure soit un universel, c'est-àdire désigne une classe. C'estceque tous les logiciens plus ou moins rationalistes ont soutenu en revendiquant 1 existence des universaux. A cette condition, le dictum de omni peut s'appliquer, cl le syllogisme est uue inférence du généralau particulier.
Qu'est-ce au juste que cette interprétation du syllogisme? Elle ne cherche à être ni en extension, ni en compréhension, ou peut-être est-elle l'un et l'autre. Ou peut dire, cependant, qu'elle est principalement en extension, car le moyen est un nom de classe et le mineur est quelques uns de celle classe.
Ne pourrait-on pas, s'est-on dit, interpréter le syllogisme rigoureusement en extension? Il n'y avait pour cela, qu'àfaire du majeur lui-même un nom de classe. On avait dès lors les cercles d'Euler, par exemple.
Mais, ainsi posée avec une parfaite conscience, l'interprétation extensive laissait apparaître des défauts graves : 1° L'expérience interne témoigne contre elle : nous avons conscience de ne pas penser par classes. Sur cette question psychologique tout le monde est d'accord1 ; 2° le jugement en extension se fonde sur le jugement en compréhension et lui est postérieur 2 ; 3° le syllogisme est tautologique si on l'interprète eu extension : il revient à dire d'un ou de quelques-uns ce qu'on a dit de tous; 4° si l'on avait considéré la hiérarchie extensive des termes dans le syllogisme, on aurait vu, plus clairement encore, la postériorité de l'extension. Car comment y aurait-il de ces inclusions régulières et subordonnées, s'il n'y avait pas à cela quelque raison dans la nature même des notions ainsi distribuées ? Si la quantité logique avait été distribuée sans raison, on ne s'expliquerait pas la hiérarchie à laquelle elle donne lieu.
On est donc arrivé à penser que la véritable et satisfaisante interprétation du syllogisme est la compréhensive. On a professé : 1° Que le rapport du prédicat au sujet est un rapport de compréhension: c'est-à-dire que le prédicat est un élément du sujet. Eu conséquence, on a reconnu que, dans la majeure, l'attribut est uue qualité du sujet.
2° On a admis que P de mineur) est un cas particulier
i. Lachelier, De nal. syll., p. 28; \w.,ap. Rabier, op. cit., p. 2'.. a. I ; — Mill, Philos, de lla/nillon, pp. ill sq. 2. Lachelier et Mill, ibid. : Rabier, op. cit., p. 28.
auquel s'applique la loi, ou un sujet réel qu'où subsume sous le M moyen) ou sujet de la majeure, en sorte que le syllogisme n'est plus tautologique l.
Telle est, à peu près, la doctrine des compréhensivistes dont nous parlons. Elle commence bien, mais ne va pas assez loin. L ne simple remarque y fait tout de suite craindre quelque inconséquence. C'est qu'ils persistent à penser que le syllogisme va essentiellement du général au particulier, dont il diffère à peine de dire que le syllogisme va, de la loi, à un cas particulier auquel s'applique la loi2. Ainsi cette doctrine conserve plus qu'elle n'iunove. Elle parait, au fond, très voisine de l'interprétation traditionnelle qui s'appuie à la fois et sur la compréhension et sur l'extension.
C'est que, si leur interprétation de la majeure est en grande partie à retenir, si le rôle du prédicat y est bien compris, celui du sujet ne l'est pas autant. Il est encore conçu comme un vieil universel auquel la quantité est essentielle. Ainsi entendu, ce sujet est-il bien autre chose qu'un nom de classe"? Aussi dit-on : Tous les hommes ou, tout au plus : Tout homme... Ceci nous mèue aux confins de ce qui nous parait être uue erreur plus grave encore : Ayant tacitement conçu M dans la majeure comme un nom de classe, on lui donne expressément ce sens dans la mineure; elle est, clans cette conception, ce qu'elle était pour un extensiviste radical comme Kant : uue subsomption de P sous M3. Par là, le principe même de l'interprétation compréhensive est renverse, l'attribut redevient une classe dont le sujet est une sous-classe.
Pour être conséquent, il faudra interpréter la mineure d'après le même principe que la majeure : le sujet sera toujours une notion plus complexe et l'attribut une notion moins complexe qui est dans le sujet comme élément de celui-ci (nous ne parlons, pour l'instant, que des affirmatives).
Déroulons maintenant la série des conséquences de cette interprétation :
D'abord, le rôle des prémisses et de leurs termes est interverti (du moins dans là première figure. Et, d'ailleurs, on déterminera d'une manière analogue le rôle des propositions et des ternies dans les deux autres ligures).
1. Lacheuer, Rev. philos., 1N76, p. 170, I. 12 el 39; Et. si,,- le syll., p. ti sef . ; Fondement de l'ind., p. 9, I. ^0.
i. Rabier, op. cit., \). Il:; ; Lachelier, op. cit., p. 8 ad lm.