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l'Habitude. Une distinction s'impose. 1° Nous nous habituons à un costume : nous le portons tous les jours, 2° Quand même nous changerions quotidiennement de toilette, nous exercerions néanmoins une habitude : celle de nous babiller.

L'Habitude générale esl donc distincte de l'habitude proprement dite, pure répétition du même. Et celle-là est le principe des associations de ressemblance. La seconde reproduit. La première innove ou, du moins, elle est la condition générale de l'innovation. Inutile de la montrer à l'œuvre. Si les psychologues out omis le chapitre auquel cette habitude avait droit, les gens du monde la saluent au passage chaque fois qu'ils parlent d'un bon ouvrier, d'un bon pianiste, d'un bon écrivain.

La question intéressante n'est donc pas de découvrir une nouvelle loi de l'âme mais de chercher comment elle se comporte à l'égard des lois précédemment dégagées.

L'exemple qui va suivre n'est pas celui de M. V. Egger. S'il nous conduit aux mômes résultats, ilnesera pas indifférent que nous ayons changé d'exemple. J'ouvre le Clavecin bien tempéré de Sébastien Bach. J'en étudie la première fugue. Je l'apprends. J'arrive à la jouer par cœur et sans faute. C'est là un effet de la répétition : nous restons dans la sphère de l'habitude spéciale. Nous allons maintenant en sortir. J'étudie une seconde fugue : je l'appreuds plus vite. J'ai donc appris à faire une chose en faisant une autre chose. Une habitude générale s'est formée. Plus je me donnerai d'habitudes spéciales, plus l'habitude générale s'en ressentira. Cette habitude a pour matière l'apprentissage des cfugues de Bach ». En même temps qu'elle, d'autres prennent racine et croissent : l'habitude de déchiffrer, de lire et de comprendre « l'œuvre » de Bach ; l'habitude de déchiffrer de la musique; de l'analyser... etc.. Ainsi l'habitude générale se manifeste dans la succession des habitudes spéciales analogues, au sein de leur succession même.

Tous les lecteurs de Bach se familiarisent avec sou œuvre. Et leur iutelligeuce musicale en profite. Parmi ces lecteurs quelques-uns se rencontrent chez qui l'aptitude à composer s'éveille. D'abord ils écrivent dans le geure.de leur maître favori : progressivement la distance du modèle à l'imitation s'accentue. L'imagination novatrice s'est substituée à l'habitude générale : mais elle ne l'a remplacée que parce qu'elle en est issue. Ainsi l'habitude générale se manifeste dans l'invention spontanée. Elle est alors — et celte fois c'est

M. V. Egger qui parle, — la condition de l'imagination novatrice.

On dirait vraiment que l'habitude générale travaille à rencontre de l'habitude spéciale. Celle-ci ne ferait que des perroquets, des imitateurs des autres et d'eux-mêmes à l'infini ; celle-là ferait les originaux. L'antagonisme est indiscutable entre les deux genres d'habitude. Mais quelles en sont les limites ? On les constate plus aisément qu'on ne les détermine. 11 est certain que l'esprit le plus riche en aptitudes sera en même temps le plus riche en habitudes générales; et qu'avoir des dispositions pour un art ou pour une science équivaut à dominer les habitudes spéciales que l'on y acquiert, au point de les généraliser. Les esprits lents aux mathématiques peuvent à la rigueur comprendre pas mal de démonstrations de géométrie. Mais ils ne les comprennent qu'une à une; et ils sont obligés de réapprendre celles dont ils ont perdu la mémoire. Les autres, qui savent ce que c'est que démontrer, peuvent se permettre d'oublier leur cours. Une fois au tableau, devant une proposition à établir, ils la démontreront comme s'ils en découvraient la démonstration séance tenante. Et peut-être la mémoire ne les aidera-t-elle que médiocrement. Daus une de nos leçons sur la Science de l'Éducation, faite à l'Université de Montpellier, il nous est arrivé de soutenir que l'une des fins de l'éducation intellectuelle était de bien apprendre... à oublier. Et, de fait, si dans ce que l'on emmagasine, on ne sait pas éliminer, on reste incurablemeut médiocre. Est-ce à dire que plus on aura de mémoire, moins ou aura l'esprit personnel ? Et allons-nous imiter nos maîtres de l'enseignement primaire daus le procès qu'il font à la mémoire, et que, pour la plupart, ils instruisent et plaident si maladroitement? Ou peut avoir beaucoup de mémoire et n'avoir aucune intelligence. Et ce n'est pas tant la mémoire qui importe, que la manière de s'en servir. Mais si l'on sait faire un bon usage d'une matière, n'estil pas évident que plus on sera riche de cette matière, plus on l'exploitera utilement ? En fait, personne n'est dépourvu d'habitudes générales, et il faut bien qu'il en soit ainsi. Car les esprits les plus lents, les plus inaptes, font toujours quelques progrès. Autrement dit, ils acquièrent, avec une aisaucecroissante, des habitudes spéciales analogues entre elles. Ceux-là savent ce qu'ils font et ce qu'ils peuvent : ou sait ce à quoi l'on est apte quand il s'agit d'un acte déterminé. On l'a sou-

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vent répété, lui. ou ses analogues. M;i is quand les analogies s'éloignent et que les différences s'accumulent, il n'est qu'un moyen d'être renseigne sur ses capacités : l'épreuve. Ou ne connaît les bornes de ses pouvoirs que p;ir le succès ou l'échec On les connaît même si mal, qu'on se lasserait avant d'avoir fini de compter les médiocres qui se prennent pour îles hommesde génie indifférents à la gloire. A les entendre, il leur aurait suffi de vouloir un peu pour produire beaucoup. Le plus étrange n'est pas qu'ils le disent, mais qu'ils en soient persuadés. Ne raillons pas : tous ou presque tous sont sincères et quelques uns disent vrai à qui l'occasion impérieuse seule a fait défaut. Mais lesquels? -- Ainsi l'habitude générale a des limites indécises, le plus souvent inconscientes. Sa réalité est indéniable. Son étude est très difficile.

De ce qui précède on peut conclure à trois modes de groupement des images. 1" Elles s'associent, car elles ont été associées naguère, elles on leurs sensations génératrices. 2° Elles s'associent, car elles se ressemblent. 3° Enfin elles s'associent suivant un mode nouveau, original. On vient de reconnaître l'association de contiguïté, l'association de ressemblance, l'imagination novatrice. L'association de contiguïté, c'est la répétition d'habitude. L'habitude, par suite, en est la condition. L'association de ressemblance en est l'occasion. J'ai perçu plusieurs fois la contiguïté AB; la tendance au groupement des images correspondantes en est issue. Dès lors il me suffira, pour que cette tendance arrive à l'acte, de me trouver en présence d'une contiguïté semblable, ab par exemple.

1° L'acte d'imagination a pour condition l'habitude générale, mais quelle en est l'occasion?

"2° et 3° De plus, quel est le déterminisme de l'association de ressemblance dont nous iguorons encore la condition et l'occasion ? Trois problèmes restent donc à résoudre.

il est facile de répondre à la première question. La division du travail et, par suite, des professions est chose socialement avantageuse. Pourquoi ? Parce que l'on fait mieux ce dont on a l'habitude, et aussi ce dont on a le goût. Eu d'autres ternies, et à ne considérer que l'homme tel qu'il nous apparaît aujourd'hui, la division du travail est foudée sur la diversité des aptitudes. Elle est, en un sens, naturelle. On n'imagine donc, que dans l'ordre des choses auxquelles on

pense d'habitude. Gavarni, pour imaginer, n'avait qu'à se promener. Mais s'il voyait tout le monde, il ne regardait que les gens caricaturables. Etla raison, c'est qu'il était caricaturiste. Or, deux individus caricaturables font partie du même genre. Ils participent, l'un et l'autre, du grotesque. Et c'est ce qu'il fallait démontrer, à savoir que l'acte d'imagination est précédé et occasionné par une association de ressemblance '. Et c'est pourquoi tout artiste véritable a un genre créé par lui.

Attachons-nous de nouveau, maintenant, à l'association de ressemblance. N'irait-on pas fort bien jusqu'à dire qu'elle est à elle-même sa cause occasionnelle -. Je pense à une personne quand je la revois: cela signifie que, sur sa perception, des souvenirs se greffent, autrement il nous serait impossible de « reconnaître ». Tout souvenir déterminé par une perception équivaut à une assimilation.

L'assimilation est donc la cause occasionnelle de l'association de ressemblance. Quant à sa condition, elle va nous faire découvrir un nouveau mode de l'habitude : l'habitude fragmentée.

Soient, par exemple, quatre vers d'Homère. Je me les récite de mémoire : ici tout, s'explique par l'habitude. Arrivé au quatrième vers, je me récite un vers de Virgile, Pourquoi? Parce qu'il ressemble au quatrième vers d'Homère. L'interruption du souvenir homérique par le souvenir virgilieu n'aurait pas été possible sans la constatation d'une ressemblance. Mais cette constatation, non plus, u'eùt pas été possible, si nous étious condamnés à répéter intégralement tout ce que nous avons appris. Nous avons donc le pouvoir de fragmenter nos habitudes. Et c'est l'attention qui les fragmente... Et c'est l'attention qui nous fait ce que nous sommes. Entre ces deux affirmations je supprime pas mal d'intermédiaires. Le lecteur attentif les rétablira sans trop d'effort.

La volonté d'une part, les habitudes, de l'autre, contribuent à former chacun de nous. Homo sum: chacun de nous peut le dire, houe chacun de nous est compris dans l'extension d'une espèce. El de cette espèce les traits sont gravés en lui. Il est, donc un fond commun sur lequel chacun de nous prend racine. Il est donc une nature humaine. Autrement dit, au moment où l'âme commence, elle est. en partie, déterminée

Cette âme sera capable d'intelligence, de volonté, d'effort; d'habitude... N'insistons pas sur ces banalités que nul ne saurait omettre, dans un enseignement de psychologie : un enseignement qui ne contiendrait que de l'original manquerait à sa définition. Ici pourtant, l'originalité du penseur se montre à plein, dans toute son audace, et elle se montre à deux reprises. D'abord M. V. Egger adopte une conception nominaliste de la loi. Ensuite il défend une théorie de l'individu à lui propre, et la plus radicale qui se puisse concevoir

Les phénomènes et les essences sont réels. Par « phénomènes » entendons lesqualités qui passent. Par « essences» entendons les qualités qui durent. Mais que penser des lois? Attachons-nous d'abord à l'idée de loi physique. On la pourra considérer : 1° comme réalité; 2° comme vérité. La vérité est impersonnelle et intemporelle. La réalité a le temps pour milieu. La vérité est œuvre de l'esprit; elle n'a pas d'existence ailleurs. La vérité est à la fois intemporelle et irréelle. Affirmer une ressemblance n'est-ce point affirmer un rapport d'identité partielle ? Mais dans la nature il n'est aucun rapport de ce genre. Les phénomènes de la nature sont contigus. Les analogies n'existent que daus les intelligences. Ainsi des lois physiques. Elles sont des vérités même avant d'avoir été découvertes. Elles ne deviennent réalités qu'après constatation. Il n'eu est pas autrement des lois de l'âme1.

Ces lois, universelles partout où se rencontre une àme, peuvent être énumérées comme il suit : 1" l'opposition de la qualité et de la quautité: 2° la triplicité spécifique de la quantité consciente : a, durée; h, intensité; c, spatialité (pour certains états seulement) ; 3° la distinction des états forts et des états faibles, des sensations et des images ; 4° la réalité de l'effort qui, par sa constance, mérite d'être considéré comme exprimant l'essence de la vie spirituelle, etc.

Le principe leibnitien des indiscernables s'applique rigoureusement aux âmes humaines. Chacune de ces âmes a son

1. L'auteur du présent article avoue ne saisir ici qu'assez imparfaitement les idées de l'auteur du cours. D'où vient cette obscurité'? De ce qu'en cet endroil du cours il est touché à des problèmes de philosophie générale nettement insolubles parla seule psychologie. « Dans la nature, nous dit-on. il n'est aucun rapport de ressemblance. » Si cette afiinnalion est à prendre au pied de la Lettre, la science ne devient-elle pas un mensonge .'

individualité distincte. Or, s'il est des dispositions, des tendances déterminées pour tout ce qui est compris dans le genre humain, en est-il ainsi pour les individus considérés comme tels?

A première vue, l'individualité résulte de deux facteurs : 1° le principe de l'individuation, qui est l'effort ; "1° le milieu physique. Celui-ci est double. Il comprend : le corps qui nous est propre; la partie du milieu extérieur où s'écoule notre vie. C'est dans ce milieu que les images puisent leur matière. Et ces images deviennent les sources des habitudes. Est-cela tout ce que nous avons à dire de principio iniividui?.

Le sens commun proteste. Je parle du sens commun d'aujourd'hui. Celui d'hier, peut-être, eût donné plus facilement raison à M. V. Egger. Et pourtant, il date d'autrefois, le proverbe : « Tel père, tel fils. » — Il n'est pas d'hier, non plus, cet autre proverbe : « A père avare, fils prodigue. » — En d'autres termes, il faut compter avec l'hérédité, avec la double hérédité physiologique et psychologique. Faut-il décidément compter avec l'hérédité psychologique, laquelle implique des prédispositions individuelles congénitales?

M. V. Egger répond résolument : non. Et voici les raisons qu'il eu donne : les dispositions innées ne.se font jour qu'à l'âge de cinq ans. A cet âge, l'influence des parents s'est exercée, l'esprit d'imitation s'est éveillé. L'influence des parents n'est-elle pas proportionnelle à la durée de leur présence et à la fréquence de leur action? L'orphelin ne tient-il pas plus de ses éducateurs que de ses parents? On dit les nègres inéducables : c'est qu'on s'y est mal pris pour les élever..., etc.

Suit. Accordons à M. V. Egger cette thèse énorme, à savoir qu'il n'y a point d'hérédité, entendons de transmission héréditaire, ou de l'individuel, ou de ce qui est acquis par l'individu. Je sais d'ailleurs que la thèse, tout énorme qu'elle me semble, a ses partisans. J'attends néanmoins, pour la combattre, qu'on m'ait démontré l'absence de toute hérédité physiologique. Car si le point de vue de l'idéalisme n'est pas inadmissible, toute distinction radicale s'efl'ace entre les deux hérédités, tout de même qu'entre le physique et le moral. Kl alors Inconséquence s'impose: ou ne peut maintenir l'hérédité physique, quand on répudie l'hérédité meutaie, à moins de rétablir le double substantialisme de Descartes et de le rétablir en l'aggravant. Voilà pourquoi, tout eu m'appliquant à

résumer les idées de M. V Egger, je oe puis m'empêcher, ici. de leur résister. Et je v;iis résister encore. Car nous voici au chapitre des « vocations», et M. Egger va rire contraint de leur déclarer la guerre. Il le l'ail d'ailleurs avec une indiscutable crânerie. .le ne vois pas d'ici Napoléon discutant en Sorbonue sur l'infini, le fini el leur rapport. J'entends bien Victor Cousin déclarant, qu'il n'y eut. point de vaincu à Waterloo. Je me le figure assez mal dans l'état-major de Napoléon. Cela tient probablement à l'impossibilité où je suis de savoir ce qu'est « un grand homme». Je sais ou crois savoir ce qu'est un grand philosophe, ou un grand musicien. Je sais moins ce qu'est un grand peintre, moins encore ce qu'est un grand capitaine. Le grand capitaine, si je me le figure mal, je l'entrevois néanmoins. Quant au grand homme, j'entends le grand homme eu soi1.... j'en demande pardon à M. V. Egger, mais je trouve qu'il a bien de la chance de savoir ce que c'est.

L'analyse générale de l'âme est terminée. L'étude des lois qui la régissent « eu tant qu'âme humaine » a pris fin. Ou étudiera plus tard, et ailleurs, d'une part : les sensations et les images, les tendances et les sentiments; de l'autre les actes et les opérations de l'esprit. Ou entrera, dès lors, dans « la » ou plutôt dans « les » psychologies spéciales. La psychologie générale atteud encore sou dernier chapitre, un chapitre de synthèse. Cette Synthèse générale remplit une dizaine de leçons. Je ne suis pas sur que les uotes prises au cours laieut été avec tout le soiu désirable. Peut-être, aies bien prendre, desérieuses difficultés s'y opposaient. La pensée du maître était-elle plus laborieuse? Ses idées plus inattendues? La matière plus rebelle à l'exploitation ? Je ne saurais décider. Mais eu renouvelant l'expression de mes vœux pour que ces leçons deviennent un livre, je souhaite uue révision attentive des dernières leçous. Elles la méritent. Car elles font le plus graud lion neur à celui qui les a pensées.

1. Cela ne veut pas dire que le grand homme existe aux yeux de M. V. ligger, mais que M. V. Egger le juge pensable, et qu'il est à ses yeux; l'objet d'un concept déierminé. Pour nous c'esi le contraire. Il nous esl impossible de penser au genre « grand homme » sans que le genre manifeste immédiatement une tendance à se spécifier el même à s'indivi-

il utiliser .

Deux théories les résument : celle du Moi ; celle du Non-moi spatial. Qu'est-ce que le Moi? Uu être qui dure et se reconnaît incessamment. M. Egger me semble innover profondément quand, après avoir admis l'antithèse classique, la position du moi par « opposition », il constate, à l'intérieur du moi (séparé du non-moi), une opposition originale, celle d'un présent et d'un passé non duquel mais sur lequel le présent se détache. Et là où M. V. Egger ne craint pas d'identifier le je au jadis je ne vois guère en quoi l'on pourrait craindre de le suivre. Dans la formule « je pense » le je, dirait Bergson, regarde en arrière, le pense est tourné vers l'avant. « Je » est le substitut de toute l'histoire intérieure et même, à bien des égards, extérieure de chacun de nous. L'erreur des substantialistes n'est donc que partielle. Leur Moi -substance est une abstraction vide, métamorphosée verbalement en réalité métaphysique. On peut éliminer ce Moi -substance dont le moindre défaut est de n'être pas un moi. On ne peut, oserions-nous dire, éliminer « l'illusion de la substantialité ». Cette illusion s'explique par l'opposition dont il vient d'être parlé, par uu acte d'effort au sein de la conscience, au moyen duquel tout le passé se concentre et se condense pour s'opposer au présent. Mais si je signifie « jadis », je est présent en quelque manière. Autant dire alors que le passé est présent, ce qui est à tout le moins paradoxal! — A moins qu'il n'y ait un signe du passé? — Non. Nul signe du passé ne saurait être authentique. Il faut que le passé lui-même soit objet d'intuition. Thomas Reid, généralement mal inspiré, il faut bien le reconnaître, quand il prend- plaisir à multiplier ses inexplications, ne s'est donc pas étonné eu vain, le jour où il a cousidéré le fait de mémoire comme uu presque miracle. C'est qu'eu réalité le passé est donné. Et nous parlons au présent de l'indicatif, choisissant, à dessein, le mode et le temps du verbe. Seulement, à entendre Reid, nous jugerions le passé comme tel par l'effet d'une sorte d'inspiration ou de divination. Rien de pareil ici. Le phénomène passé se distingue du préseut par sa quantité, son intensité moindre. Il s'en distingue en outre « par sou cadre ». Le phénomène passé est encadré, ou plutôt enserré entre un hier et un demain, eutre un avant et un après. Il est douué, c'est-à-dire achevé. Le présent n'est pas entièrement douué. Il lui manque un « après ».

De cet ensemble de faits, il est naturel, ou plutôt inévitable de conclure que. si le souvenir était paradoxal, la conscience

le serait au même titre. Or soutenir le caractère paradoxal de la conscience, c'est-à-dire de ce sans quoi rien ne serait, ou tout serait comme n'étant pas, u'équi vaudrait-il point à parler pour ne rien dire?

Passons au Non-moi. Et d'abord, ne le réduisons pas au monde extérieur : n'oublions ni nos prochains, ni Dieu, ni la Vérité, trois objets constants de la pensée de l'homme et que l'on n'a point coutume de localiser dans le moi, même fût-on idéaliste. Dans ce cas, l'on s'échappe par la porte plus ou moins dérobée de la croyance.

Le monde extérieur est compris, lui aussi, dans ces objets que nous trouvons en nous, mais dont la réflexion seule nous fait découvrir que c'est dans nos sensations qu'ils puisent leur première raison d'être. Au sens littéral du mot, il n'y a pas de perception externe. Il ne saurait y eu avoir. L'auteur des Philosophes français du XIXe siècle, un livre, qui alïecte les allures du pamphlet mais qui n'en fait pas moins le plus grand honneur au philosophe, H. Taine, a eu raison d'écrire qu'au moment ou Royer Collard monta dans sa chaire de Sorbonne, la philosophie « était dans un trou ». Et de ce « trou de la perception externe » il ne fallut rien de moins, pour l'en faire sortir, que l'enseignement de M. Lacheher à l'Ecole normale. Toute l'école éclectique crut à la perception externe, autrement dit, et, malgré quelques dénégations timides et tardives, à la conscience « faculté spéciale » limitée à la connaissance du moi, de ses fonctions, de ses états. L'idée d'une fonction psychique de perception externe est, en eiîet contradictoire, à moins qu'il ne fût possible « restant eu soi de sortir de soi ». Et c'est ce dont l'évidence est loin d'être immédiate. Et pourtant le profond penseur A. Spir, a rendu quelque justice à Th. Reid. Car s'il faut, selon Spir, attacher une grave importance à l'illusion de percevoir l'externe, illusion commune à tout le genre humain, l'école écossaise aura du moins eu le mérite d'étudier de près cette illusion. Mais depuis Descartes ce devrait en être fait de la perception externe, et là est une des conséquences les plus immédiates et les moins immédiatement aperçues du Cogito.

Descartes a pu changer notre façon de lire dans la nature humaine : il n'en a point changé les textes. Or, depuis qu'il est des hommes, et peut-être aussi des vivants, certains de nos états sont immédiatement et spontanément localisés dans

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l'éteudue, et dans une étendue spontanément opposée à la durée. Si le temps est le frère de l'espace, il en est le frère ennemi. On serait tenté d'en conclure qu'être dans l'espace c'est être hors du temps. Rien de tel. Toutefois le caractère étendu, assignable à certains états de conscience, nous est une raison décisive de les exclure de nous et d'affirmer la réalité du monde. Ces états ne sont autres que nos sensations.

L'ignorant aliène toutes ses sensations. L'homme instruit aliène leurs causes. Dès lors, chercher la matière première du monde, c'est spéculer sur les éteudus qui nous sont immédiatement donnés. Une première remarque nous amène à refuser l'étendue, non pas à toutes nos sensations, mais à toutes celles qui ne se rapportent ni à la vue ni au toucher. Si nous parlons la langue originale de M. V. Egger, celle qu'il parlait déjà du temps de la Parole intérieure, nous dirons que seuls nos visa et nos tacta sont éteudus. Ne croyons pas à l'actiou exclusive des muscles moteurs de l'organe visuel pour engendrer l'étendue. Nous voyons toujours plus d'un point : nous voyons au delà de ce que nous regardons. Tout visum participe de la grandeur et de la forme. Pour ce qui est de l'étendue visuelle., elle est, dit-on, ordinairement verticale et horizontale : rien de plus. M. V. Egger partage cet avis, sans aller toutefois jusqu'à dire que l'espace visuel est plan. Le plan lui semble inconcevable sans l'idée de profondeur. Le visum éteudu, serait d'après lui, « la surface indéterminée », ni plane, ni courbe et à une distance de nous absolument indéterminée. — Et pourtant tout se passe comme si l'on voyait la profondeur! — C'est qu'il est des signes visuels que nous interprétons en fonction de la profondeur, mais seulement après que la profondeur a été construite. Ces signes sont, comme chacun sait, le mouvement du visum et son relief.

Le relief est de peu d'importance comme signe de profondeur ; sans quoi les personnes louches, borgnes ou même celles dont la vision est inégale resteraient insensibles à la profondeur visuelle. Et elles y sont sensibles.

L'éteudue tactile va nous occuper maintenant. Est-elle à deux ou à trois dimensions. La thèse de .M. V. Egger estqu'il en est tout de même, à ce point de vue, de l'uu et de l'autre espace. L'espace visuel et l'espace tactile, en tant que données immédiates de la conscience, n'ont, l'un et l'autre, que deux dimensions.

lui, L'ANNÉE PHILOSOPHIQUE. 1908

Avant de résumer les idées de M. Y. Egger sur l'opération ou la suite des opérations ;ï l'aide desquelles l'homme cous truit la troisième dimension de l'étendue et, par là môme de l'espace, nous rappellerons au lecteur la difficulté du problème et son actualité persistante. 11 n'est pas admis par tous les philosophes que l'on ail raison de nommer, du même vocable, l'espace visuel et l'espace tactile. Leur fusion est contestée. De plus, quand nous, les clairvoyants, nous disons : « l'espace » auquel des deux espaces pensous-uous ? Tantôt à l'un, tantôt à l'autre ? 11 est assez probable que dans les cas où nous ne spécifions point, c'est l'espace visuel que nous appelons « l'espace » tout court. Et alors il faut aller jusqu'à refuser aux aveugles la notion vulgaire d'espace. Pourtant chaque fois que les clairvoyants et les aveugles nés parlent d'espace, ils ont l'air de s'entendre ... Un matin, chez Renouvier, et avec Renouvier, j'abordai le problème : mes souvenirs n'ont pas été transcrits, mais j'ai tout lieu de les croire fidèles. Donc nous prenions pour accordés ces deux points: 1° tout le monde a l'intuition de l'espace; 2° le véritable espace, celui que chacun sous-entend, à moins de spécifier, c'est l'espace visuel. Et je concluais en souriant : 3° Donc il n'y a pas d'aveugle. Renouvier éclata de rire. Je poursuivais : « Les aveugles sont des infirmes condamnés à la sensation perpétuelle d'une étendue noire à deux dimensions. Ils ne voient rien, au sens vulgaire du mot, attendu qu'ils ne peuvent rien distinguer. En réalité ils voient sans se douter qu'ils voient. . . » Le lendemain Renouvier revenait à la question et me disait : «J'ai longuement pensé à votre paradoxe sur les aveugles : vous pourriez bien avoir raison. » L'approbation du maître flatta mon amour-propre et j'eus grand tort de commettre ce jour-là le premier des péchés capitaux. Quelques années plus tard, il me fut déclaré que mon paradoxe impliquait uue hérésie physiologique. Je n'en demandai pas plus long, et je cessai de penser à ces voyants sans le savoir que Ion a coutume de nommer aveugles.

Revenons à M. V. Egger. Sa tâche sera double. Il devra prouver que notre sens du toucher ne perçoit que des surfaces. Et quand il l'aura prouvé, il s'agira de bien autre chose : de nous faire assister à la construction de la profondeur. On sait sur ce point la doctrine de M. Lachelier, dans Psychologie et Métaphysique. La profondeur, « ce fantôme de l'existence objective », est l'œuvre de l'esprit. De cette

<( conclusion », M. Victor Egger va nous donner les prémisses.

D'abord si la troisième dimension de l'espace est l'œuvre de l'esprit, si elle est non seulement inférée mais construite, cette thèse en implique une autre : à savoir la construction du monde des corps, y compris les corps humains. À vrai dire, le jeuue enfant « apprend son corps ». Il acquiert la sensation générale et totale de ce corps eu prenant des bains. Joue-t-il avec ses pieds, les porte-t-il à sa bouche? Il s'exerce à discerner sesmembres et à les situer. Ses mains deviennent plus agiles, il arrive à les promener partout où il veut. Il peut recommencer vingt fois, cent fois, le même mouvement, et reconnaître, à la suite, la même sensation. Un miroir lui montre son visage. De toutes ces expériences le souvenir détaillé s'efface. Un souvenir-résidu persiste, dont la matière est ce qui s'est le plus généralement offert à l'observation, « l'a peu près ideutique ». On le convertit eu identique, et le très fréquent eu permanent. Ainsi l'enfant se regarde deux fois daus le miroir à vingt-quatre heures d'intervalle. Il se reconnaît. 11 en conclut que dans cette intervalle son visage est resté le même.

Le corps une fois construit, les autres corps auxquels il est aisé de rattacher le premier se laisseront construire. Dès lors, qu'il s'agisse de notre « guenille » ou du monde extérieur, peu va nous importer. De celle-là à celui-ci les conclusions seront valables. Demandons-nous maintenant si l'étendue tactile, telle qu'elle nous est donnée, comprend deux ou plus de deux dimensions. Et demandons-nous le, en faisant abstraction : 1° de ce que nous savons de notre corps ; u>des mouvements par lesquels nous nous mettons à portée des objets. Touchons un cylindre. Quobteuons-nous ? De petites surfaces, pas davantage : les unes qualitativement pareilles, les autres qualitativement différentes, obtenues suivant un certain rythme et dont « le mode de succession diffère selon le solide que la main enveloppe. Après cette succession, il arrive presque toujours que les petites surfaces, d'abord successives, sont ensuite simultanées. Voilà ce- qui est -donné, l'analyse ne trou m que cela »'. Bref le toucher, pareillement à la vue, nous donne des surfaces; successivement perçues tout d'abord et enregistrées dans ce premier ordre de succession, elles se fixent dans le

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