Les Énigmes de l'univers, trad. par Camille Bos
« C'est pourquoi l'expression : srientil'Kjiii'iiirnt inexplicable^ est désormais vide de sens. Une force mystérieuse, un fait miraculeux, en admettant que le fait existe, n'est autre chose qu'uu phénomène que nous ne réussissons pas à expliquer à l'aide des lois que nous connaissons. Si cette impossibilité est avérée, la science en sera quitte pour chercher d'autres lois.
« Si donc les lois qu'enseigne la science sont et demeurent, non des affirmations absolues, mais des questions que l'expérimentateur pose à la nature et dont il est prêt à modifier lénoncé, si la nature refuse de s'y accommoder, il n'en reste pas moins que l'esprit scientilique a uue confiance pratique absolue daus le postulat qu'impliquent toutes ces questiouset qui n'est autre que la légitimité et l'universalité du prin. cipe scientifique lui-même1. »
Il n'est rien dans ma construction de la science idéale, pourrait dire M. Haeckel, qui ne s'accorde très bien avec ces propositions du passage cité : que l'esprit scientifique postule, comme principe nécessaire, l'existence de lois universelles, connuesou inconnues; qu'il se considère et se présente comme la règle suprême du jugement et du raisonnement, c'est-àdire comme révélateur de toute réalité; qu'il substitue ainsi à l'ancien dogmatisme métaphysique un dogmatisme relatif, fondé sur l'expérience; que, par suite, ce qui nous est inconnu peut et doit être jugé counaissable en soi, conformément aux principes généraux de notre connaissance scientifique; qu'entre ce que nous connaissons et ce que nous ignorons nous avons le droit d'affirmer une continuité.
Si je me refuse à admettre, pourrait-il ajouter, le dogme fondamental de la tradition religieuse, la personnalité divine ; si l'espace, l'éther et les atomes doués de propriétés psychiques sont, à mes yeux, les seules et vraies causes premières ; c'est précisément en raison de l'universalité que je reconnais au principe scientifique, en raison de la continuité qui me paraît exister nécessairement entre ce que nous connaissons et ce que nous ignorons.
Entre le monisme de M. Haeckel et les deux autres grandes doctrines naturalistes, positivisme conitiste et évolutionuisme
1. Science et Religion dans la philosophie contemporaine, p. :Jo2.
spencériste, il y a des différences qui saus doute mériteut l'attention ; mais je n'en vois aucune que l'on puisse, au point de vue philosophique, tenir pour essentielle. Il est certain que les caractères communs aux trois systèmes sont beaucoup plus importants que ceux qui les séparent.
Sur un point, cependant, dira-ton, le désaccord est tel qu'il parait exclure tout rapprochement. Le positivisme comtiste écarte la question de la cause ou des causes premières. L'évolutionnisme spencériste répond à cette question en statuant un domaine de l'inconnaissable qu'il abandonne à la religion. Examinons.
Ce que le positivisme écarte clairement, d'après sa loi des trois états, c'est la solution théiste donnée au problème de la cause ou des causes premières ; et c'est, dirait-on, pour éloigner les esprits de cette solution, qu'au nom de la science positive, il interdit à ce qu'il appelle la métaphysique l'examen du problème. Réduite aux principes généraux de ces sciences fondamentales, mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, lesquelles forment une hiérarchie de physiques l, la doctrine d'Auguste Comte est opposée, autant que le monisme haeckélien, au dogme de la personnalité divine. Pas plus que le monisme haeckélien, elle ne veut s'arrêter à la discussion sérieuse des raisonnements que la philosophie spiritualiste a produits pour établir ce dogme. Et qu'est-ce qui l'empêche de s'y arrêter? C'est précisément sa conception de la hiérarchie des sciences, qui lui parait assurer l'homogénéité du savoir, en achevant, par la sociologie ou physique sociale, la connaissance philosophique de la nature, et d'où résulte la subordination des phénomènes psychiques et moraux aux phénomènes biologiques, des phénomènes biolologiques aux phénomènes chimiques, des phénomènes chimiques aux phénomènes physiques, enfin des phénomènes physiques aux phénomènes géométriques et mécaniques. Mais subordonner ainsi la sensation et la pensée à l'étendue et au mouvement, n'est-ce pas donner à l'éteudue et au mouvement le rôle de réalités premières, de réalités d'où dépendent toutes les autres, un rôle semblable, au fond, à celui que le monisme haeckélien attribue à l'espace, à l'élher et aux atomes matériels?
I. Voyez Système de politique positive, I. IV: Vppçndice général. Quatrième partie : Considérations philosophiques sue lu science et les savants, \>. 137-150; — Cours de philosophie positive, t. I. 2e Leçon.
Il est vrai que les éléments matériels du positivisme comtiste ne sont pas. comme les atomes de monisme haeckélien, doués de proprités psychiques. Ces propriétés ne sont acquises, selon Auguste Comte et ses disciples, que dans et par les combinaisons qui constituent l'organisation vivante. Mais comme les combinaisons organiques se produisent et déterminent l'apparition de propriétés psychiques en vertu de lois nécessaires, on peut bien dire que ces propriétés existaient en puissance dans les éléments mômes. D'ailleurs Auguste Comte, dans sou dernier ouvrage, Synthèse subjective, se montre beaucoup moins réservé sur le problème des origines que dans ses écrits antérieurs. Il y exprime sur le Grand- Fétiche (la Terre) et le Grand-Milieu d'Espace;, que sa doctrine religieuse joint au Grand-Être (l'Humanité), des vues qui se rapprochent singulièrement, il me semble, du panthéisme matérialiste de M. Haeckel. Voici quelques passages qui, à ce point de vue, ne manquent pas d'intérêt :
« On ne saurait jamais prouver qu'un corps quelconque ne sent pas les impressions qu'il subit et ne veut pas les actions qu'il exerce, quoiqu'il se montre dépourvu de la faculté de modifier sa conduite suivant la situation, principal caractère de l'intelligence. Rien n'empêche même de supposer que le sentiment et la volonté, comme l'activité correspondante, appartiennent aux moindres molécules, sans dépendre de l'arrangement matériel, qui n'affecte que la manifestation et l'intensité des résultats...
« Il est permis de supposer que notre planète, elles autres astres habitables, furent doués d'intelligence avant que le développement social y devînt possible. Alors la terre vouait ses forces à préparer le séjour de l'Humanité, dont l'essor ne pouvait s accomplir que dans un siège mort d'épuisement en vertu de ces longs efforts, plus proportionnés à la puissance matérielle de l'astre qu'à son aptitude spirituelle...
« Obligée de subir constamment les lois fondamentales de la vie planétaire, la Terre, quand elle était intelligente, pouvait développer son activité physico-chimique de manière à perfectionner l'ordre astronomique en changeant ses principaux coefficients. Notre planète put ainsi rendre son orbite moins excentrique, et dès lors plus habitable, en concertant une longue suite d'explosions analogues à celles d'où proviennent les comètes, suivant la meilleure hypothèse. Reproduites avec sagesse, les mêmes secousses, secondées par la mobilité
végétative, purent aussi rendre l'iucliuaisou de l'axe terrestre mieux conforme aux futurs besoins du Grand-Etre. A plus forte raison, la Terre put-elle alors modifier sa figure générale, qui n*est au-dessus de notre intervention que parce que notre ascendaut spirituel ne dispose pas d'un pouvoir matériel assez considérable...
« Chaque planète dut ainsi perfectionner sa constitution matérielle, pendant sa plénitude vitale, autant que le permirent son intelligence et sa situation. Leurs progrès purent être simultanés, et même concertés, puisque toutes, sous une commune fatalité, tendaient vers des préparations convergentes, en vue des socialités respectives, dont l'essor exigeait partout des modifications connexes. A mesure que chaque planète s'améliorait, sa vie s'épuisait par excès d'innervation, mais avec la consolation de rendre sou dévouement plus efficace quand l'extinction des fonctions spéciales, d'abord auimales, puis végétatives, la réduirait aux attributs universels de sentiment et d'activité.. .
« Une pareille croyance peut satisfaire une curiosité spontanée qui, ne comportant aucune règle pendant notre enfance, y devint souvent abusive, mais que notre maturité doit utiliser en la disciplinant. Nous n'avons pas plus le besoin que la faculté de concevoir aucune création absolue, dont la notion est directement contradictoire, depuis que la science a démontré que la quantité totale de matière reste toujours inaltérable au milieu des mutationsquelconques.il convient, au contraire, de supposer des transformations antérieures à l'économie actuelle, si ces hypothèses peuvent perfectionner notre unité, soit en complétant les notions philosophiques par les fictions poétiques, soit surtout en développant nos sympathies1. »
Auguste Comte, on le voit, a, lui aussi, sa conception, sa construction de la science idéale, dernier fruit de ses réflexions. Il ne trouve finalement aucune difficulté à attribuer, comme M. Haeckel, des propriétés psychiques (sentiment et volonté) « aux moindres molécules », et à ne faire dépendre des combinaisons organiques que « la manifestation et l'intensité des résultats ». 11 veut même que la Terre ait pu. à l'origine, par la vie, l'intelligence et la volonté dont elle était douée, remplir, pour l'Humanité, l'office de providence. Il per-