‹ L'Année philosophique (volume 5)Chapitre 36 sur 51 · Synthèse subjective : Introduction, p · texte numérisé non relu

Synthèse subjective : Introduction, p

i. loïd.. ibid. p. 48. — Entre cette trinité positiviste, ce « triumvirat religieux » expression d'Auguste Comte), et la trinité du monisme haeckélien, l'espace, l'éther et la matière animée, il y a une analogie curieuse. Rappelons que. selon Haeckel, l'éther universel et mobile peut être oppos< comme divinité créatrice, à la masse inerte et lourde de la matière, et que l'on peut représenter cette divinité comme l' oeuvre de l'espace.

Elle peut satisfaire le sentiment esthétique bien plus que le sentiment moral. N'enlève-t-elle pas à l'anthropomorphisme toute valeur et toute vertu, par l'explication qu'elle en donne, en montrant, d'après la loi positiviste de trois états, des fictions dans les personnalités divines des croyances religieuses traditionnelles, et en leur substituant l'humanité, adorée enfin sous son véritable nom ?

« Cette religion de l'humanité, dit M. Faguet, est un retour inconscient à l'esprit théologique, ou, comme dit Comte, à l'état théologique. Elle ne contient pas un mot de théologie, sans doute ; mais elle procède comme l'homme procède en état théologique, en procédant moins bien. Il faut adorer l'humanité. Cela veut dire que le plus grand danger pour chaque homme étant de s'adorer soi-même, il faut qu'il adore un grand être permanent, éternel, producteur de moralité, semblable à chaque homme, mais meilleur que lui et qui peut être pour chaque homme un bon modèle. Un être permanent, éternel, producteur de moralité, semblable à l'homme et meilleur que lui, et modèle à imiter pour l'homme, c'est précisément ce que l'homme adore dans l'état théologique. Comme c'est lui qui fait son Dieu, et comme il le fait à son image, c'est l'humanité divinisée qu'il adore; c'est l'humanité épurée, subtilisée, purgée de tout ce qu'elle a de mauvais, centuplée en tout ce qu'elle a de bon ; mais ce n'est pas autre chose que l'humanité.

« Seulement c'est l'humanité adorée indirectement; et voilà la supériorité de la religion théologique sur la religion humanitaire. C'est l'humanité adorée sans que l'on croie que ce soit elle qu'on adore. De tout ce qu'il y a de bon clans l'humanité, on a fait un être extérieur à elle, détaché d'elle, bien autrement imposant, bien autrement séduisant aussi, auquel on s'attache de cœur, d'âme, avec passion, toutes choses que l'on ne fait pas si facilement à l'égard de l'humanité directement considérée, en songeant à la masse d'éléments parfaitement indignes d'adoration qu'elle a contenus.

« Et ce Dieu nous commande d'aimer les hommes ; et nous les aimons à cause de lui, nous les aimons en lui, ce qui est plus facile que de les aimer directement.

« L'homme dans l'état théologique fait donc exactement ce que fait Comte, mais il le fait d'une manière plus complète, plus puissante, avec une force d'abstraction plus grande, etde façon à ce que cela serve à quelque chose. D'instinct ou

d'adresse, pour aimer l'humanité, il l'a transformée en un être adorable qui u'est pas L'humanité, et qui lui commande d'aimer l'humanité. Avec ce détour, on ne l'aime déjà pas assez; saus ce détour, il n'est pas probable qu'on l'aime guère. La religion de Comte n'aura jamais beaucoup de fervents ;. »

Ces remarques intéressantes tirent toute leur force du point de vue même de la philosophie positive auquel se place le spirituel écrivain. Elles doivent paraître justes à qui, admettant la loi des trois états, considère comme fictif l'état théologique. Si l'anthropomorphisme de l'état théologique est vraiment condamné par l'évolution mentale de l'espèce humaine, il est douteux qu'après s'être détachés du grand être de la théologie, le cœur et la conscience soient disposés à lui donner pour successeur le grand être du positivisme orthodoxe, c'està-dire à se créer systématiquement, par de laborieux efforts d'imagination affective, des illusions nouvelles. Je comprends que des positivistes, fermement assurés de la loi des trois états, — Littré, par exemple, — n'aient pu voir, en y réfléchissant, dans le culte de l'Humanité qu'une ombre de religion, et que la morale leur ait paru fort peu intéressée à cette mythologie.

M. Faguet ne semble pas mettre eu doute la loi des trois états; d'où il conclut que la religion de l'état théologique n'était autre chose que le culte indirect de l'humanité. Mais il a bien vu, — et c'est ce qu'il convient de noter ici, — combien l'emporte naturellement, nécessairement, en efficacité morale sur la religion positiviste la religion théologique, sur le culte direct de l'humanité le culte d'un être que l'on croit semblable à l'homme par les attributs qui constituent la personne et incomparablement supérieur par la grandeur et la perfection de ces attributs. Cette différence de la religion théologique et de la religion humanitaire, signalée par M. Faguet, s'explique aisément par l'opposition que met le théiste entre l'imperfection humaine dont il a conscience, et la perfection intellectuelle et morale qui, au jugement de sa raison, appartient nécessairement à la cause première. M. Boutroux reproche au positivisme comtiste de méconnaître ce qui caractérise l'homme intérieur, « l'effort pour dépasser le donné, pour faire mieux, pour tenter autre chose, pour se surpasser soi-

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