Liltiv. Auguste Comte et laphilosophie positive, p. ol'J
absolument distingué et séparé de l'homme et de tout ce qui existe, pour être unique, pour être l'Unique. C'est le monothéisme qui a conduit à joindre en Dieu l'infinité à. la personnalité, et précisément pour donner un fondement métaphysique plus assuré à la perfection de la personnalité divine.
Malheureusement, ces deux idées, l'infinité, qui vient, — on peut l'établir, — de la catégorie de l'espace, et la personnalité, que suppose la perfection, ne sont pas logiquement compatibles. Leur union dans le concept de Dieu avait paru nécessaire à la foi ; la raison les analyse, s'assure qu'il est impossible de les concilier et nous oblige à choisir entre elles. On ne sauve la personnalité qu'en écartant l'infinité, et l'on ne peut, semblè-t-il, rejeter l'infinité divine sans méconnaître les réels progrès de la théologie et de la religion dus au monothéisme1. D'autre part, ou ne peut maintenir l'infinité sans • atteindre profondément la personnalité, sans la réduire à une sorte de force vitale inhérente au monde et inconsciemment téléologique, c'est-à-dire sans transformer le mouothéisme en quelque espèce, plus ou moins clairement définie, du genre panthéisme.
Cette antinomie théologique explique les vues des philosophes contemporains sur les rapports de la science et de la religion. Anthropomorphisme ou agnosticisme : tel est le dilemme qui leur parait s'imposer à la pensée moderne. Presque tous se prononcent contre l'anthropomorphisme et sacrifient l'idée claire, — peut être trop claire à leurs yeux, — de la personnalité divine au mystère dont ils marquent l'existence par les mots infini, absolu, inconditionné. Ceux mêmes que le respect des croyances religieuses traditionnelles empêche d'écarter franchement, ouvertement, cette idée, ne croient pas pouvoir conserver aux termes qui l'expriment leur sens propre et naturel : ces termes, selon eux, ne pouvant plus être considérés que comme les symboles d'uue essence impénétrable. Ainsi concluent-ils, eux aussi, par l'interprétation symbolique, à un agnosticisme qui, au fond, ressemble à celui de Spencer.
M. Boutroux aurait pu rappeler le rapport qui existe entre
1. L'unité divine est. sans doute, indépendante de l'idée d'inûni et n'a pas besoin de s'y appuyer. Elle se fonde sur d'excellentes raisons, étrangères à celte idée. Il es; à remarquer, cependant, que l'auteur des Essais de cri tique générale, qui repoussait au nom de la logique l'inûnité divine, s'esl montré longtemps plu.- favorable au polythéisme qu'au monothéisme
la doctrine de Spencer et celle de Hamilton. Un disciple de Hamilton, Mansel, a très bien explique ce rapport dans un livre publié en 1866 : /.'/ Philosophie du conditionné.
L'auteur de ce livre intéressant montre, d'abord, que, dans la philosophie moderne, telle qu'elle s'est développée sous l'influence du monothéisme chrétien, la question de l'inconditionné, du principe absolu de toutes choses, et celle de l'existence et de la nature de Dieu, se présentent inséparablement unies. Il ne conçoit pas qu'il en soit autrement. Il distingue, d'ailleurs, fort bien les deux lignes de pensée qui sont venues en contact de manière à ne faire des deux questions qu'un seul problème à résoudre. Autre chose est l'ascension de l'esprit métaphysique vers l'absolu, autre chose l'élévation de l'homme, eu tant qu'être moral et religieux, vers un Ktre suprême personnel, objet de sou culte, source de ses obligations morales et juge de sa conduite. La spéculation abstraite peut s'accommoder d'un principe impersonnel des choses auquel on donnera, si l'on veut, le nom de Dieu. La foi religieuse veut un Dieu personnel et vivant. Mais « comment l'existence unique et absolue à laquelle aspire la philosophie sera-t-elle identifiée avec le Dieu personnel postulé par nos sentiments religieux ' ? »
Remarquons, ajoute Mansel, que l'inconditionné de la spéculation et le Dieu personnel de la croyance ne sont pas seulement deux concepts distincts, ce sont deux concepts qui paraissent s'exclure mutuellement. « Dieu, pour être conçu comme inconditionné, doit être conçu comme exempt d'action dans le temps ; pour être conçu comme personne, — si sa personnalité ressemble à la nôtre, — il doit être conçu comme agissant dans le temps. Ces deux conclusions peuvent-elles se concilier l'une avec l'autre? Si non, laquelle faut-il abandonner2'? »
La vraie réponse à cette question se trouve, selon Hamilton et Mansel, dans la distinction de la raison et de la foi, de la faculté de concevoir et de la faculté de croire. « Quoique nous ne puissions dans notre état présent de connaissance concilier ces deux conclusions, nous ne sommes pas tenus d'abandonner l'une ou l'autre. Nous ne pouvons concevoir la
1. The Plnlosophy of the Conditionned, comprising some rémarks on sir William Hamilton's plnlosophy, ami on M. J. S. Mill's examination of thaï philosophy, p. 13.