Ibid.. p
manière dont l'inconditionné et le personnel sont unis dans la nature divine ; cependant nous pouvons croire que cette union existe d'une manière qui nous est inconnue. Pour concevoir l'union de deux attributs dans un objet de peusée, il faut que je puisse les concevoir unis de quelque manière déterminée ; si cette conception ne peut être formée, je puis néanmoins croire que l'union est possible, bien que je sois incapable de concevoir comment elle est possible1. »
La doctrine de Hamilton apporte ici un précieux appui à la théologie chrétienne traditionnelle. Ou sait que c'est au moyen de cette distinction entre le domaine de la conception et celui de la croyance, celui-ci plus éteudu que celui-là, et par une sorte d'appel à notre ignorance, que la théologie chrétienne traditionnelle se flatte d'écarter la contradiction de ses mystères. La contradiction, dit-elle, n'est qu'apparente ; elle résulte des termes employés qui n'expriment que d'une manière incomplète et par voie d'analogie des attributs que nous ne pouvons accorder entre eux parce que nous ne les connaissons pas tels qu'ils sont en eux-mêmes. La philosophie du conditionné tient le même langage. Ce qui la caractérise, c'est de poser le grand mystère de l'union du personnel et de l'absolu, auquel conduiseut deux séries de données, données de la raison pratique et données de la raison spéculative, et qu'il ne faut, selon Hamilton, ui supprimer, en sacrifiant l'une de ces catégories de données à l'autre, ni prétendre expliquer, parce qu'il dépasse la portée de notre faculté de concevoir.
La doctrine de Hamilton renferme, comme on le voit, deux parties : une partie négative qui montre l'inconcevabilité de l'absolu ; uue partie positive qui fonde sur notre conscience morale la croyance en un Dieu personnel. Quelle position Spencer prend-il relativement à cette doctrine? Il en adopte la première partie, la partie négative, qui vient de la spéculation métaphysique ; il rejette la seconde partie, la partie positive, sans tenir compte, dit Mausel, « des sentiments moraux et religieux qui sont la source première de notre croyance en Dieu ». Il abandonne également, et en premier lieu, « le grand principe de la distinction entre la connaissance et la croyance », qui permettait à Hamilton de réunir les deux parties, malgré l'opposition qu'elles présentent à
\. The Philosophy of Ihe Condilionned, p. 18.
160 l'année PHILOSOPHIQUE. l'J08
notre esprit. Acceptant l'absolu inconcevable el repoussant
le Dieu personnel, il met le principe de la religion dans le sentiment du mystère impénétrable qui esl au fond et à l'origine des f;iits naturels. Sur quoi Mansel remarque que cette théorie de la religion nous oïïre simplement une combinaison
du point ilt* vue positiviste et du point de vue panthéiste; qu'elle est positiviste, eu ce que les rapports des phénomènes
y sont considérés comme seuls accessibles à la connaissance; panthéiste, en ce que le nom de Dieu n'y est et n'y peut être employé que pour désigner la substance ou puissance inconnaissable qui se trouve derrière les phénomènes1.
Cette définition de la doctrine spencériste est très exacte. Il n'est pour Spencer que deux sortes de réalité : la réalité métaphysique de l'absolu, dont la nature, l'essence ne saurait être définie, réalité mystérieuse du panthéisme, à laquelle ne peut s'appliquer aucun sentiment vraiment religieux ; les réalités phénoménales de la science expérimentale et inductive, réalités dans lesquelles le positivisme, un positivisme rigoureux, enferme la pensée et le sentiment. Entre l'agnosticisme métaphysique, qui se borne à affirmer l'existence de l'absolu, de l'infini, et le phénoménisme de la science positive, il ne laisse aucune place à l'anthropomorphisme de la croyance.
La doctrine de Hamiltou, à laquelle Spencer rattachait luimême sa théorie de l'inconnaissable, semble avoir inspiré à un autre philosophe contemporain, Renouvier. les conclusions de l'article Philosophie. Dans cet article, dont j'ai parlé plus haut (p. 135), on retrouve, nettement affirmée, l'union en Dieu de l'absolu et du personnel, des attributs métaphysiques et des attributs moraux, qui constitue la philosophie du conditionné. Renouvier y juxtapose au panthéisme infiuitiste, dont il ne s'est pas encore affranchi par la critique des antinomies kantiennes, un théisme personnaliste très fortement accusé. Il reconnaît d'ailleurs, comme Hamiltou, et même s'applique et se plaît, dirait-on, à mettre en vive lumière lincompatibilité des notious qui lui paraissaient alors entrer nécessairement dans la conception de la divinité.
« Il n'y a pas de dogme plus consacré dans la théologie philosophique des modernes que celui de la perfection absolue de Dieu, ni d'habitude plus invétérée que celle d'apercevoir