PHILOSOPHIE DES SCIENCES
BALMANN (Antoine). —Le cœur humain et les lois de la psychologie positive (in-12, Perrin: vu-350 p.).
Ce livre montre très bien que, dans le positivisme eomtiste, se trouve une psychologie qui peut être aisément séparée de l'étude anatomique et physiologique du cerveau. M. Baumann tient même quïl est conforme à l'esprit positiviste de l'en séparer. « Je ne m'occuperai pas, dit-il, de savoir quel est, en nous, le siège de nos impulsions, de nos plaisirs, de nos douleurs. Est-ce le cerveau ? Est-ce autre chose ? Il m'importe assez peu. Dans tous les domaines la doctrine positive prêche à notre curiosité de sages renoncements. Elle tient pour inaccessible ce que les philosophes appellent l'essence ou la nature intime des choses » (p. 2).
L'ouvrage est divisé en deux parties. Dans la première partie, l'auteur traite des divers penchants de notre nature, qu'il range en deux catégories distinctes : penchants personnels ou égoïstes, penchants sociaux ou altruistes (ch. u) ; des combinaisons de penchants (ch. m) ; des conditions de l'équilibre moral (ch. iv) ; de l'influence des penchants égoïstes sur l'intelligence (ch. v) ; de l'intluence des penchants altruistes sur l'intelligence (cl), vi) ; des qualités ou aptitudes pratiques qui constituent le caractère (ch. vu).
1. Un certain nombre de notices bibliographiques de l'Année philosopki'jue de 1908 sonl de la plume de notre collaborateur et ami .M. Lionel Dauriac. Les initiales de soi) nom se trouvent au bus «le chacune de celles dont il a bien voulu se charger.
108 i. wnkk PHILOSOPHIQUE. 1908
Dans la seconde partie, M. Baumann applique les principes généraux de la psychologie positive à quelques problèmes particuliers : durée de rattachement à un même objet ou à un même individu (il), i); aberrations de l'esprit qui pourraient semblfi rmiM'euiivcs à certains états de soumission (ch. n) ; suggestion hypnotique (eb. m); éducation et habitude (ch. iv) ; mémoire et habitude (ch. v) ; rôle du sentiment dans les beaux-arts et la poésie (ch. vi).
Tous ces chapitres sonl pleins d'observations intéressantes, d'ingénieuses et fines analyses. Ceux delà seconde partie nous paraissent surtout mériter l'attention.
BERNÉS (Mabcel). — Programmes détaillés d'un cours élémentaire de philosophie (in-8°, Belin).
Si l'on remarque que chacune des pages de ce programme est de cinquante lignes, que le caractère en est assez petit pour exiger des mauvais yeux le lorgnon ou même la loupe, on se trouve en présence d'un in-8° ordinaire de 3:30 à 400 pages. Ceci soit dit pour souligner l'importance et la valeur de l'œuvre.
Que ces « programmes » soient au courant des acquisitions fes plus solides du savoir contemporain, je ne prendrais point la peine de le dire, si je ne m'en étais assuré. Car M. Marcel Bernes ne fait pas son cours à la manière d'un « reporteur ». Je sais des maîtres, très bons dans leur genre, utiles à leurs élèves, qui leur apportent sur chaque question le dernier mot du jour. Ils informent et ils expliquent. M. Bernés fait autrement. Son enseignement dérive d'une doctrine dont il n'a certes pas, à lui seul, tracé les grandes avenues, mais qui est pourtant bien sienne, car il n'est pas un seul des grands problèmes dont il n'ait remanié la position et la solution. S'il l'a fait, c'est précisément pour adapter les problèmes de la philosophie et les diverses solutions que ces problèmes comportent à l'état actuel du savoir.
Ceci dit, j'avouerai que Marcel Bernés est de la famille des penseurs croyants en la pensée, et que par suite le pur empirisme n'est, nulle part, de son goût. L'intérêt de son livre y gagne, croyonsnous, si l'on admet qu'un livre est d'autant plus intéressant qu'on le sent presque, à chaque page, animé d'une même inspiration. On peut parler, en philosophie, d'inspiration théiste, spiritualiste. rationaliste, panthéiste, matérialiste même, au besoin (n'oublions pas Lucrèce); de parler d'une « inspiration empiriste » il serait souverainement ridicule.
J'aimerais donc que ce livre eût le succès dont il est digne et que la pensée de M. Bernés se répandît ailleurs que dans le groupe de ses élèves ou anciens élèves. Je souhaiterais surtout à ce livre d'être lu comme il le mérite, c'est-à-dire d'être étudié paragraphe par paragraphe et illustré d'un commentaire dû à la réflexion du lec-
PILLOX. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 19 9
teur. Pour apprendre de la philosophie, il ne suffit pas d'ouvrir les yeux et les oreilles. Aussi un bon livre d'études doit-il être tout le contraire d'un mémento, c'est-à-dire, après tout, d'un... guide-àne.
BIERVL1ET (J.-J. vax). — La psychologie quantitative (in-8ù, F. Alcan; 219 p.).
Ce livre est consacré à l'étude historique et critique de la psychophysique, de la psycho-physiologie et de la psychologie expérimentale. En voici les conclusions, telles que l'auteur les résume luimême :
I. « L'erreur fondamentale commise par tous les psycho-physiciens est d'avoir cru que la sensation est quelque chose de relativement simple, le terminus d'une stimulation d'organe sensoriel. En réalité, la sensation lumineuse commencée par un ébranlement rétinien n'est, à son entrée dans l'écorce cérébrale, que la suite de cet ébranlement, mais, là, en franchissant le seuil de la conscience, elle s'engage dans un milieu essentiellement complexe, encombré de souvenirs d'émotions, d'autres sensations venues de tous les points de l'organisme, et dans ce remous de mouvements innombrables autant que divers, la sensation simple est emportée, noyée, transformée en une sensation consciente infiniment complexe » (p. 08).
II. « Les travaux des psycho-physiologistes entrepris jusqu'ici pour mesurer la durée des phénomènes conscients donnent des indications plutôt que des résultats. Sans doute ces indications sont d'importance capitale, et les psycho-physiologistes, M. Wundt en tête, ont ouvert une voie autrement large et sûre que celles qu'avaient tenté de créer les psycho-physiciens. Mais, à cause de la nature même des questions étudiées, à cause des préoccupations métaphysiques qui les hantent, les psycho-physiologistes rencontrent et rencontreront toujours des difficultés presque insurmontables » (p. 148).
III. « L'analyse qualitative et quantitative des facultés intellectuelles permettra au psychologue et au pédagogue de diriger à son gré la culture de ces facultés chez chacun. Cette-analogie est l'objet propre de la psychologie expérimentale. Pour l'atteindre, elle est arrivée au point où rien d'essentiel ne lui fait défaut. Elle possède la méthode et la technique générale : son épanouissement n'est plus qu'une question de temps » (p. 219).
BINET (Alfred). — L'année psychologique, quatorzième année (in-81-', Masson ; vi-500 p.).
Ce volume se compose de Mémoires originaux et d'Analyses bibliographiques. Les Mémoires originaux sont au nombre de quatorze : I. Le développement <lc l'intelligence chez les enfants, par Binet et
Simon : — 11. Lesidéesdes physiciens sur la matière, par Houllevigne ; — III. L'enseignement de l'esthétique. parSouriau; — IV. Le calcul des probabilités et la méthode des majorités, par Binet: — V. L'évolution de l'enseignement philosophique, par Binet; — VI. Le surmenage professionnel, par Imbert ; — VII. Morale et biologie, par Bauli : — VIII. La démonstration mathématique, par Goblot ; — IX. Langage et pensée, par Binet et Simon; — X. Hygiène et pédagogie, par Chabot; — XI. Le pragmatisme, par Cantecor; —XII. Etude sur la réflexion, par Maigre : — XIII Essai sur la chiromancie expérimentale, par Binet ; — XIV. Causerie pédagogique, par Binet.
Nous ne saurions analyser ici ces études qui toutes méritent l'attention des philosophes. Nous signalerons particulièrement celle de M. Binet sur révolution de l'enseignement philosophique, celle de M. Rauh sur les rapports de la biologie et de la morale, celle de M. Coblot sur le raisonnement mathématique et celle de M. Cantecor sur le pragmatisme.
L'article de M. Coblot contient sur les mathématiques des vues intéressantes et originales. Xous y trouvons, notamment, des remarques qui nous semblent fort justes sur l'emploi du mot induction << pour désigner le raisonnement mathématique en tant qu'il généralise » (p. 273) ; sur la nature de l'idée d'infini [p. 278) : sur la nature purement algébrique des géométries non euclidiennes, lesquelles ne sont appelées géométries que par une sorte de fiction p. 281) : sur la géométrie euclidienne qui, supposant l'intuition de l'espace (peu importe que cette intuition soit pure ou empirique), c'est-à-dire un donné, doit être considérée, non comme une science mathématique, mais comme une science naturelle, comme « la science naturelle la plus voisine des sciences mathématiques » (p. 282).
M. Cantecor est sévère pour le pragmatisme, tel qu'il se présente en Amérique, et nous devons dire que cette sévérité nous paraît assez justifiée. Xous citerons les conclusions de son article :
« En somme, ni problème défini, ni discussion méthodique, ni solutions précises ; mais des affirmations vagues, des équivoques, des improvisations hâtives : voilà ce que nous trouvons dans le pragmatisme. En dépit de l'autorité que W. James s'est acquise par ses travaux de psychologie, il est bien difficile de prendre au sérieux la doctrine dont il a accepté courageusement la responsabilité. Pour notre compte, nous ne pouvons voir, dans le pragmatisme, que la promesse d'une philosophie peut être utile, — mais qui reste tout entière à construire et dont nous doutons fort qu'elle puisse jamais se constituer » (p. 378).
BOIRAC (Emile). — La psychologie inconnue. Introduction et contribution à l'étude expérimentale des sciences psychiques (in-8°, Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan; 346 p.).
Je tiens M. Boirac pour un très libre esprit. Il n'a point résolu à l'avance d'éliminer de la classe des faits réels tous ceux qui, par leur caractère, tranchent sur les phénomènes d'observation courante. Assurément, les faits dont nous sommes entretenus sont de nature à inspirer la défiance. On oublie trop que la défiance est l'effet de l'habitude. Tout ce qui va contre elle risque de nous heurter par son invraisemblance. Et nous en concluons qu'il n'y a là rien de scientifique : conclusion irréprochable d'ailleurs. Tout ce qui est d'ordre scientifique n'est-il point, par définition même, enregistré, catalogué, classé ? Et c'est pourquoi les représentants de la science ne peuvent se défendre d'une attitude protectrice à l'égard de la vérité d'hier dont ne pourra manquer de souffrir la vérité de demain. Un psychologue audacieux, par là même ami du paradoxe, développerait aisément ce thème que je lui propose : « La Science contre la Vérité. » Et certes le développement du thème le mettrait sur la voie de vérités utiles à répandre.
On devine que M. Boirac nous entretient de ce qu'il appelle les phénomènes psychologiques « cryptoïdes », ceux auxquels on est accoutumé de ne point prendre garde, qui n'ont point lieu partout où se rencontre une âme humaine, et qui, pourtant, se passent dans l'âme humaine.
L'originalité du livre consiste dans un essai de réhabilitation du magnétisme animal, dans l'affirmation d'une « force psychique » capable de « rayonnement », grâce à laquelle s'expliqueront les phénomènes « d'extériorisation de sensibilité et de motricité ». Le magnétisme animal, nous dit M. Boirac, « est une Amérique qu'on perd et qu'on découvre alternativement tous les vingt ou trente ans; et il en sera ainsi tant que la science ne se sera pas décidée à l'exploiter définitivement » (p. 236). On a conclu contre ce magnétisme lorsque l'on a pu produire certains de ses effets par d'autres moyens. Mais — et ceci est l'idée la plus intéressante et la plus neuve de tout le livre — est-il évident qu'un effet n'ait qu'une cause ? Et si l'on admet la théorie de la pluralité des causes, théorie que Stuart Mill est loin d'avoir méconnue, puisqu'il lui l'ait une place dans sa Logique, il n'est pas évident que l'hypnotisme ait tué le mesmérisme, ainsi qu'on se plaît, ordinairement, à le croire.
Or il est des phénomènes — les phénomènes de télépathie, entre autres, — qui deviennent inexplicables « si c'est l'âme, comme telle, qui, indépendamment de tout mécanisme peut faire sentir sou action à distance » (p. 240). Puisque ces phénomènes s'exercent à travers l'espace, ne sortons-nous pas delà « sphère immatérielle de la conscience pour entrer dans celle de la matière et du mouvement i »
(p. 241). Ici on pourrail arrêter M. Boirac el lui demander ce qu'il pense au juste, de la matière, du mouvement, de l'espace. Mais il n'aurait peut-être qu'une réponse à nous faire : quelle que soit lu nature des forces physiques on peut s'exprimer à leur égard en ternies de mouvement et de matière. Or, pourquoi n en serait-il pas ainsi de la « force psychique » ?
Un vaillant et vigoureux effort vient donc d'être tenté pour faire rentrer dans le droit commun des phénomènes dont on peut dire qu'en dépit de leurs observateurs ils sont et seront longtemps « hors la loi ». Il y a là un acte de courage : ajouterai-je que l'autorité et le talent bien connu de l'auteur permettent d'espérer que cet acte de courage lui vaudra des lecteurs parmi les plus sages et les plus rétifs.
BOURDEAU (j.). — Pragmatisme et modernisme (in- 1 2, F. Alcan,
Bihliothèque de philosophie contemporaine: vn-238 p.).
Ce livre, composé d'articles écrits à diverses époques, s'adresse, dit l'auteur, « moins aux spécialistes qu'aux amateurs de passage, curieux de nouveaux courants d'idées » (Préface, p. i). Ces articles d'une plume spirituelle amuseront les amateurs et piqueront peutêtre leur curiosité; ils ne sauraient instruire les spécialistes.
L'ouvrage est divisé en trois parties : I. Agnosticisme; II. Pragmatisme; III. Modernisme. La première partie est formée de quatre articles : le premier, sur la doctrine de Kant; le second, sur le scepticisme de Mérimée: le troisième, sur le monisme de Haeckel : le quatrième, sur un livre d'un jeune penseur italien, M. Papini : Le Crépuscule des philosophes.
Les articles qui forment la seconde partie sont consacrés au pragmatisme américain et au pragmatisme italien. M. Bourdeau ne voit dans le pragmatisme italien qu'un « opportunisme machiavélique », qu'un « nouveau dilettantisme » (p. 83). Voici en quels termes il apprécie le pragmatisme américain: « Le caractère yankee s'y reflète à merveille, avec son mysticisme, sans vision ni extase, créateur d'énergie et de puissance, son sens pratique, ses visées ambitieuses et impérialistes qui n'aspirent à rien moins qu'à changer la face du monde, son rigorisme moral, si caractéristique dans la religion américaine » (p. 82).
Dans la troisième partie, nous signalerons, comme particulièrement intéressants, les articles réunis sous ces trois titres : La crUe du catholicisme (ch. vi). Le modernisme et l'orthodoxie (ch. vu), Vinquiétude religieuse (ch. vin).
Le volume se termine par un Appendice où sont reproduits deux articles: l'un de M. le D' Louis Renon sur le pragmatisme en médecine, l'autre de M. André Chaumeix sur la philosophie de M. Bergson.
DWELSHAUWERS (Georges).— La synthèse mentale (in-8°, F.Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; 276 p.).
Ce livre contient une étude remarquable de la vie mentale. Il est divisé en quatre chapitres : i. Activité cérébrale et activité mentale; ii. L'inconscient; in. La loi de l'ordre et la vie mentale ; iv. Personnalité et liberté.
Dans le chapitre premier, l'auteur se montre, avec raison, selon nous, très opposé aux théories matérialistes et sensationistes en psychologie.
Il examine le système nerveux dans ses rapports avec la pensée, et il montre que la physiologie cérébrale n'explique pas l'acte de pensée. De cette analyse, faite en dehors de toute hypothèse métaphysique, il conclut que « l'on perd de vue la question véritable en voulant attribuer au cerveau un rôle qu'il n'a pas, la formation d'images, l'activité de pensée, l'idéation » (p. 03).
Le chapitre n est consacré à l'étude de l'inconscient dans la vie mentale, et de ses rapports avec la pensée consciente. La conclusion de cette étude est que l'on doit voir dans la vie mentale, non des séries d'états, mais « des courants et des tendances animés d'un mouvement intérieur, dont le corps marque le degré de stabilité, la matérialisation relative et subit la puissance ou la faiblesse » (p. 114).
Dans le chapitre m, M. Dwelshauwers examine si les catégories de quantité, de qualité, de durée, de causalité et de finalité peuvent s'appliquer aux'faits de la vie mentale, aussi bien et dans le même sens qu'aux phénomènes des sciences physiques. Ce qui résulte de cet examen, c'est que, selon lui, « la vie de l'esprit échappe au déterminisme logique et ne peut se comprendre sans une théorie de la liberté » (p. 165).
Quelle doit être cette théorie de la liberté? C'est à cette question que répond le chapitre îv. « Nous pensons, dit notre auteur, que le problème de la liberté n'a pas de solution, dès qu'on se demande à propos d'un acte donné : cet acte est-il libre ou ne l'est-il pas? La liberté, croyons-nous, ne peut avoir de sens en psychologie que pour une suite d'actes, pour Yensemble d'une activité, et non pour tel ou tel acte particulier » (p. 229).
Il ajoute que la liberté n'est pas « un pouvoir ou une faculté indépendante de la vie de l'esprit dans son ensemble ». qu'elle est l« nom qui peut être donné « à une conduite peu assujettie aux sollicitations du monde extérieur », qu'elle est « une direction, non un principe ou une force » (p. 230).
Sur nombre de points importants, nos vues en psychologie s'accordent avec celles de M. Dwelshauwers, qui. en ce qu'elles ont d'es- .sentiel, ne semblent pas beaucoup différer de celles de M. Bergson. Mais nous ne saurions admettre que l'on doive s'en tenir à l'un des sens du mot liberté, en écartant celui de contingence, qui est,
selon nous, justifié et imposa pur L'analyse des lois de l'esprit humain.
ENRIQUES (Frédéric). - Les problèmes de la science et la logique, traduit de l'italien par Julien Dubois (in-8°, F. Âlcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; 2;')ii ]).).
L'objet de cet ouvrage, indiqué par l'auteur lui même, en un court Avant-propos, est « la critique de certains problèmes touchant le développement logique et psychologique des connaissances scientifiques » (p. 1). Il est divisé en trois chapitres. Dans le chapitre premier '{Introduction), M. Enriques expose « lesfinsetla méthode de sa recherche ». Dans le chapitre h (Faits et théories), il développe « une analyse de ce qui forme le réel, soit au point de vue vulgaire, soit au point de vue scientifique ». Dans le chapitre m (Les problèmes de la logique), il examine les problèmes qui naissent de cette analyse et qui se rapportent à « la transformation logique des concepts considérée comme un développement psychologique et comme instrument de conscience ».
Ces trois chapitres sont pleins de vues intéressantes, ingénieuses et originales. Nous tenons à signaler surtout à l'attention du lecteur les pages 46-49 consacrées, dans le premier chapitre, à la critique du positivisme comtiste. Nous citerons le passage suivant sur la négation de la psychologie, à laquelle a abouti le système de Comte, en prétendant réduire cette science à un chapitre de la physiologie :
« A côté de la psychologie physiologique, il y aura toujours place pour une psychologie d'observation, que l'école anglaise, depuis Locke, a comprise au sens primitif, science comparative qui, suivant la méthode de Clifford, appelée éjective, s'est étendue avec Darwin. Spencer, Romanes, etc., aux manifestations psychiques des animaux et parvient à découvrir sous ce point de vue tous les phénomènes primordiaux de la vie .
« Mais surtout ce qui reste l'objet propre de la psychologie, c'est l'étude des diverses manifestations intellectuelles et sentimentales de l'âme humaine : sciences, arts, religions, langues, institutions juridiques, etc.
« Supposons que le mécanisme physiologique de l'invention musicale soit pleinement élucidé, que le rythme corresponde à certaines variations de la nervosité, à telles impressions du système vasculaire. à des phénomènes anaboliques et cataboliques, etc. ; est-ce que par basai. 1 la création artistique de Beethoven en sera mieux conçue?
« Si l'on accorde au physiologiste d'avoir caractérisé l'ensemble des faits cérébraux qui correspondent à une induction logique, en quoi cette connaissance nous aidera-t-elle à mieux comprendre le processus mental qui conduisit Newton à son immortelle découverte ?
« Nous voulons une autre explication de ce processus : il s'agit de rapports que nous ne pouvons comprendre qu'en remontant à Kepler, à Galilée et jusqu'aux précurseurs de la mécanique qui appartiennent à l'école alexandrine. Voilà des cerveaux où, à de longs intervalles, se sont développés des phénomènes physiologiquement distincts; la synthèse que nous demandons s'obtient en ramenant ces phénomènes au domaine de la pensée, et non en réduisant la pensée à son équivalent physiologique » (p. 60).
Il est inutile de dire que nous souscrivons et applaudissons à ce jugement de M. Enriques sur la réduction positiviste de la psychologie à la physiologie cérébrale. Nous y retrouvons les vues que nous avons eu l'occasion d'exprimer autrefois dans la Critique philosophique (Ie série, t. XXII, p. 58-00). et, plus récemment, dans laRevue philosophique (n° d'avril 1899, p. 408-410).
FLOURNOY (Th.), CLAPARÈDE (Ed.). —Archives de psychologie, tome VII (in-8°, Genève, Kiindig; 408 p.).
Ce volume comprend, comme les précédents, des articles originaux, des documents et discussions, des comptes rendus de Congrès, des notes diverses et des analyses bibliographiques.
Les articles originaux sont au nombre de treize : I. Essai d'une classification des phénomènes de glo&soldlie, par E. Lombard ; — II. Les bases psychologiques de la sociologie, par A. de Maday; — III. Un nouveau 'cycle somnambulique de M11'' Smith, par A. Lemaitre ; — IV. Automatisme antisuicide, par Th. Flournoy ; — V. Escroquerie et hypnose, par E. -Bernard Leroy ; — VI. Expériences scolaires sur la mémoire de l'orthographe, par Mlle Métrai; — VIL Association d'idées familiales, par C.-G. Jung; — VIII. Quelques mots sur la définition de l'hystérie, par Ed. Claparède; — IX. Expériences sur le rôle de la récitation comme facteur de la mémorisation, par D. Katzaroff; — X. Un cas de mythomanie, par G. Rouma ; — XL Nouvelles contributions à la 'psychopathologie de la vie quotidienne, par A. Maeder; — XII. Classification et plan des méthodes psychologiques, par Ed. Claparède ; - XIII. Les idéals d'enfants, par Y. Varendonk.
Les titres de ces treize articles montrent l'intérêt que chacun d'eux offre au lecteur, en même temps que la variété des études que contient le volume. Nous nous bornerons à signaler particulièrement celui de M. Lombard sur les phénomènes de glossolalie, celui de M. de Maday sur les bases psychologiques de la sociologie, el celui de M. Claparède sur la classification des méthodes psychologiques.
Parmi les analyses bibliographiques nous avons remarqué celle que M. Pierre Bovet a consacrée à l'ouvrage de M. W*. James sur le pragmatisme et qui nous paraît mériter une attention spéciale.
i. v.nm'.K PHILOSOPHIQUE. 1908
CHIDE (A.). — Le mobilisme moderne (in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine : 292 p.).
!.<• titre est obscur. Le livre est clair, agréable à lin- : l'auteur sait mû il va et où il veut nous mener. Même ne voulût-on pas rester là où il nous conduit, on ne se plaint pas «lu voyage qu'il nous a l'ait faire. — Voici où il veut en venir : c'est à nous persuader que depuis toujours, ou presque toujours, jusqu'à Hegel, Zenon d'Élée a eu raison de ses contradicteurs. On a toujours constaté le mouvement et le multiple, d'une part. Dr l'autre, on les a voulu réduire au rang ■ l'apparence, d'illusion, de phénomène. Les affirmations deM. Cliide sont un peu moins catégoriques que je ne leur en donne l'aspecl : un résumé ne peut toujours éviter d'effacer les nuances, lui gros, il reste vrai que l'histoire de la philosophie grecque est remplie par une lutte entre l'esprit d'Heraclite et celui de Parménide. En gros, il reste vrai que Parménide semble bien avoir le dernier mot. Pareillement chez les théologiens : ainsi pense M. Chide. J'en suis moins sûr que lui. Je lui accorde pourtant que les idées qui dominent chez les représentants de l'Église, et qui protègent le dogme contre toute variation, postulent, outre l'invariabilité de la vérité, celle de la réalité fondamentale.
Il paraît que Hegel est venu changer tout cela, puis Hegel engendra Darwin, qui engendra Bergson. Est-ce ainsi qu'il faut écrire l'histoire? C'est ainsi que M. Chide nous la raconte et tout n'est point fantaisie dans sa narration. Il est assez évident que Hegel a placé le devenir au cœur même du monde des idées : ce n'est pas seulement le monde sensible qui devient, ainsi que Platon l'accordait aux partisans d'Heraclite, c'est, cette fois., le monde intelligible, hors duquel rien n'existe. Certes Darwin ne songea point à répéter Hegel, ou même à le lire. Il lui donna raison quand même. Si Hegel n'avait point vécu, le darwinisme aurait mis plus de temps à vaincre. (Juant au bergsonisme — antérieur à Bergson, toujours selon M. Chide — il met en déroute le vieux rationalisme. C'est peut-être bien vite dit. Pourtant celui qui se déclarerait incapable d'être cartésien et bergsonien tout ensemble ferait preuve de clairvoyance. Il manque un personnage au drame philosophique dont M. Chide nous expose les péripéties. Il le connaît bien, mais il évite, je ne sais trop pourquoi, de le situera l'avant-garde, en dépit des services rendus à la cause « mobiliste ». C'est Nietzsche dont je veux parler, le plus illustre parmi les penseurs qui furent surtout des agitateurs d'idées et dont la trace ne s'effacera point de sitôt.
Tant y a, que si M. Chide a raison, il faut remanier les grandes divisions de l'histoire générale de la philosophie, ce qui peut être gênant pour les professeurs.
11 n'importe. Cette suite de vues générales sur le mouvement des idées, où l'originalité parait bien l'emporter sur la vraisemblance,
donne assez à réfléchir. Sans compter que si la philosophie de la contingence est destinée à être celle de l'avenir, c'est Descartes qui sombre avec ses précurseurs et successeurs immédiats, c'est le rationalisme qui capitule, et c'est peut-être l'intelligence qui abdique au profit de l'intuition. Et nous voilà à la veille d'une banqueroute de la science bien autrement désastreuse que la faillite dont jadis Brunetière la menaçait.
M. Chide ne manque ni d'audace, ni de verve, ni d'esprit. Je ne le vois pas à sa place dans un état-major de philosophes. Je le vois bien à la tête d'une bande de francs-tireurs de la pensée, inquiétant, par ses surprises, les troupes régulières. C'est une besogne à laquelle bien peu sont aptes : raison de plus pour ne décourager point ceux qui s'en tirent avec succès. Et M. Chide estde ceux-là.
HARTENBERG (Le Dr Paul). — Physionomie et caractère, essai de physiognomonie scientifique (in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; 210 p.).
Fonder la physiognomonie, qui est l'art du diagnostic humain, sur les lois de la physiologie et de la psychologie : tel est l'objet de ce livre. Il est divisé en onze chapitres : i. Principaux systèmes physiognomoniques; n. Principes de la physiognomonie scientifique; ni. La physionomie humaine ; iv. Le caractère; v. Structure physique: constitution ; vi. Structure physique ; tempérament; vu. Les attitudes expressives; vin. Les mouvements expressifs; ix. Signes complémentaires; x. Synthèse des signes physiognomoniques ; xi. Application pratique. Nous ne suivrons pas l'auteur à travers ces onze chapitres où abondent les observations intéressantes et ingénieuses. Nous nous bornerons à faire remarquer la différence qui existe entre la physiognomonie scientifique, dont il expose les principes et les applications, et les anciens systèmes physiognomoniques qu'il passe en revue dans le premier chapitre.
Cette différence caractéristique, qu'il a pris soin de signaler, en termes précis, nous semble appeler la plus sérieuse attention sur l'ouvrage.
« En définitive, il paraît bien qu'entre le cerveau, siège de la pensée, substratum de la personnalité mentale et du caractère, et le corps physique, existent d'étroites et constantes relations fonctionnelles, centripètes et centrifuges, qui permettent, d'après l'état corporel sensible, de deviner l'état cérébral secret et invisible. C'est sur ces correspondances physiologiques que repose la physiognomonie scientifique. C'est la connaissance de leurs lois qui nous révélera la clé de la divination des caractères.
« On voit combien la physiognomonie scientifique diffère des anciens systèmes analogiques, astrologiques ou phrénologiques.
Alors que ceux-ci s'appuyaient sur des postulats sans fondement et des inductions sans preuve, nous cherchons à interpréter simplement des phénomènes physiologiques, sinon toujours explicables, du moins faciles à contrôler par l'observation et l'expérience^
« Les signes utilisés autrefois et aujourd'hui sont aussi bien difl'érents. Tous les indices physiognomoniques anciens reposaient sur des dispositions structurales, sur la forme du squelette, sur les dimensions variables des organes, en un mot sur la constitution ■ anatomique de l'individu. Ici, au contraire, nous utilisons presque exclusivement les conditions fonctionnelles des tissus mous, étals de nutrition et de circulation, attitudes musculaires, c'est-à-dire les variations physiologiques de l'individu » (p. 37).
M. Hartenberg — il convient de le noter ici — n'adopte pas sans restrictions la thèse de James-Lange sur la nature de l'émotion. Il tient que toute émotion a pour point de départ une représentation mentale. « L'émotion, dit-il, est en réalité un phénomène complexe, à la fois centrifuge et centripète, composé d'une excitation motrice inconsciente allant du cerveau vers les organes affectés, et d'autre part d'une excitation sensitive transmettant ces variations aux sphères sensibles de l'écorce qui en prend conscience » (p. 35). II accorde que « les larmes expriment le chagrin ». Si elles expriment le chagrin, elles ne le produisent pas; elles le supposent préexistant, c'est-à-dire né directement d'une représentation mentale. L'émotion suit la représentation mentale et précède l'excitation motrice qui va du cerveau aux organes : elle peut être augmentée, modifiée par la sensation interne consécutive à cette excitation motrice ; on ne peut dire qu'elle ne soit rien d'autre que cette sensation interne.
HÉBERT (Marcel). — Le pragmatisme, étude de ses formes angloaméricaines, françaises et italiennes (in-12,E. Nourry, Bibliothèque de critique religieuse ; 105 p.).
Ce petit livre est consacré à une étude critique très intéressante, malheureusement trop brève, des diverses formes du pragmatisme. Il est divisé en cinq chapitres : M. Hébert étudie, dans le premier chapitre, le pragmatisme de M. Pierce ; dans le chapitre n. le pragmatisme de M. W. James; dans le chapitre ni, l'humanisme de M. Schiller et le pragmatisme scientifique de MM. E. Le Roy et H. Poincaré: dans le chapitre iv, il distribue les théories pragmatistes en trois types : pragmatisme pur, pragmatisme mitigé et pragmatisme partiel : puis il examine si Kant, Schopenhauer et Auguste Comte peuvent être considérés comme précurseurs du pragmatisme, et si le nom de pragmatistes peut être donné à MM. Blondel et Bergson. Enfin, le chapitre v et dernier traite des applications religieuses du pragmatisme (moralisme de Ch. Secrétan, fidéisme de Ritschl et de
M. Ménégoz, symbolisme de MM. Loisy, Le Koy, Laberthonnière et Tyrrell, pragmatisme religieux de MM. Schiller et W. James).
Les remarques critiques de M. Hébert sur les diverses formes du pragmatisme scientifique ou religieux nous paraissent en général très bien fondées: et nous souscrivons à ce jugement qu'il porte, en conclusion, sur le pragmatisme anglo-américain.
« Le pragmatisme anglo-américain n'a pas montré que le vrai se reconnaît exclusivement à V utile, pas plus que Vaction à la seule tendance. C'est donc comme un paradoxe diamétralement opposé à l'intellectualisme exagéré que ce pragmatisme se présente à nous» (p. 100).
JASTROW (Joseph). — La subconscience, trad. de l'anglais, par E. Philippi, avec Préface ;de Pierre Janet (in-8°, F. Alcan, Bibliothèque de philosophie contemporaine; xn-380 p.).
M. Jastrow considère le subconscient comme une variété, une sorte d'altération, de dégradation du conscient. Faire la pathologie de la conscience, c'est entrer dans l'étude du subconscient. Le malade qui cause, pense, raisonne et prétend que ce n'est pas lui qui raisonne, pense et cause, a parfaitement conscience de ce qu'il fait : seulement, il ne peut plus rattacher ce qu'il fait à sa personne. 11 n'a rien oublié de ce qu'il fait. Il a gardé la conscience de son présent, c'est-à-dire de son passé immédiat. Il a momentanément oublié son passé proprement dit. Il ne se reconnaît plus. Il ne vit donc point d'une vie parfaitement et pleinement consciente.
Une autre façon de considérer le subconscient consiste à en faire le genre dont le conscient serait une espèce. Les partisans du moi subliminal, qu'il ne s'agit, d'ailleurs, nullement de railler — telle n'est point l'intention de l'auteur — attribuent au moi des facultés en quelque sorte surnaturelles. Ces facultés s'exercent dans les jours d'exception. Les jours ordinaires, le moi se contente des fonctions qui lui sont indispensables pour se rendre la vie possible, agréable même, au besoin, féconde. Il est donc deux façons antagonistes de traiter le subconscient. M. Jastrow les distingue, les oppose et il opte pour celle dont il a été parlé en premier lieu.
On doit lui savoir gré de la netteté avec laquelle il a posé le problème de la conscience, — lequel ne fait qu'un, d'ailleurs, avec celui de la subconscience. Les Imaginatifs goûteront davantage les idées d'un Myers. Il est séduisant de se représenter les hypnotisés, les bystériques, les sujets en transe, comme des voyageurs dans les régions d'outre-terre. D'autre part, il est impossible de jurer à ceux qui se représentent ainsi les choses qu'ils se trompent du tout au tout. Une chose du moins est certaine : c'est que les faits dits supranormaux, sont, malgré la peine prise pour se persuaderdu contraire, des faits bors de l'ordre commun, vraisemblablement et même cer-
Pillon. — Aimée philos. 1908. 11
tainement anormaux. Pourquoi ne pas les étudier comme tels tout d'abord en parlant dés états normaux qui leur correspondent? C'est par là qu'il faut commencer. Quant à savoir s'il n'y a rien à se demander en outre, d'autres verront plus tard. Telle est l'altitude de M. Jastrow. Telle est ndle de M. Pierre Janet. Ils n'en changeront pas, soyez en sûr. El, la psychologie n'y perdra rien. On sait qu'en l'ait de supercheries de prétendus médecins, M. Janet est un détective sans pareil.
LE DANTEC (Félix). — L'athéisme (in-12. Flammarion ; m-310 p.).
Ce livre est divisé en trois parties. Dans la première, l'auteur définit ce qu'il entend par athéisme. Dans la seconde partie, il étudie les conséquences sociales de cet état d'esprit, en examinant quelle a été l'importance de l'idée de Dieu dans la genèse de la conscience morale de l'homme actuel, et si cette conscience morale peut se conserve]1 à travers les générations futures supposées privées de l'idée de Dieu. Dans la troisième partie, il se place au point de vue scientifique pur et défend, contre les objections de divers auteurs les vérités, à son avis indiscutables, de l'athéisme scientifique ou monisme.
Il nous paraît que le nom d'athéisme convient au monisme de la science positive prolongée et transformée en philosophie, et nous n'hésitons pas à féliciter M. F. Le Dantec de le lui donner franchement. Nous le louons et le félicitons surtout d'exposer, avec une parfaite bonne foi, dans la seconde partie, — la plus intéressante et la plus originale du volume, — ses réflexions sur les conséquences psychologiques, morales et sociales de l'athéisme. Voici un passage qui mérite l'attention :
« L'idée de justice absolue manque à l'athée, non pas que l'idée de justice vienne directement de l'idée de Dieu: tous les dieux qu'on a vénérés depuis que le monde est habité sont souverainement injustes : tous ont des préférences et des passions comme les hommes; mais la croyance en un juge est nécessaire à l'idée humaine de justice; l'athée ne peut croire qu'à des résidus héréditaires d'erreurs ancestrales.
« Sans posséder l'idée de justice, l'idée de mérite, l'idée de responsabilité, qui sont les principaux mobiles des actions humaines, comment un homme peut-il vivre'?
« .le crois qu'il ne peut pas vivre !
« Il y a des erreurs fondamentales dans la nature de l'homme actuel, et ces erreurs sont aussi indispensables à sa vie que son nez, sa bouche ou son cœur. Heureusement pour l'athée, les ordres de la conscience morale ne se discutent pas; l'athée le plus raisonneur ne
PJLLON. REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 211
raisonne pas tous les actes de sa vie; il mourrait. Il agit instinctivement suivant sa nature; il obéit à sa conscience, sans se demander si sa conscience est d'accord avec la logique.
« Cependant, petit cà petit, à force de raisonner et de discuter tous les problèmes philosophiques, il acquiert quelques certitudes paralysantes, qui prennent place dans son mécanisme, à côté de sa conscience morale, et qui la neutralisent plus ou moins » (p. 99).
Ainsi, selon M. Le Dantec, les principes qui constituent notre conscience morale sont liés à l'idée de Dieu; ils s'effondrent si l'idée de Dieu disparait de notre esprit. Idée de Dieu et principes moraux sont des erreurs au point de vue scientifique pur ; mais ces erreurs sont indispensables à la vie de l'homme actuel; et la logique du monisme ou athéisme scientifique, qui tend à les détruire, menace et. petit à petit, atteint la vie même. « Une société formée exclusivement d'athées, dit-il, finirait naturellement par une épidémie de suicide anesthésique » (p. 113).
Nous n'examinerons pas si l'athéisme, avec l'amoralisme qui en découle, peut logiquement se défendre contre les objections, en s'appuyant sur les catégories que la science positive met en œuvre : espace, mouvement, force mécanique. Nous l'admettons volontiers, et sans en être étonné. Ce qui est, à nos yeux, certain, et ce qui suffit, c'est qu'il ne peut résister à la critique idéaliste et finitiste de ces principes de la Science et, par suite, des conséquences qui en sont tirées contre la valeur des catégories supérieures de la raison, finalité, personnalité, obligation et liberté.
LE DANTEC (Félix). — Science et conscience. Philosophie du XX siècle (in-12, Flammarion; 328p.).
L'objet de cet ouvrage est d'établir et de développer la théorie de la conscience épiphénomène. Cette théorie que l'auteur présente comme une conséquence logiquement nécessaire du principe scientifique de la conservation de l'énergie, et dans laquelle il voit la philosophie du xxe siècle, se résume dans les deux thèses suivantes ;
1° La conscience n'a aucune réalité objective, aucune efficacité, aucune valeur créatrice; elle est un témoin, non un agent de ce qui se passe en nous. On ne peut même dire qu'elle soit un reflet ; car un reflet, au point de vue objectif, est quelque chose ; et la conscience n'est rien, ne joue aucun rôle dans l'équilibre universel.
2° La conscience, telle qu'elle se manifeste en chacun de nous, est la résultante de consciences élémentaires qui existent dans le monde des corps bruts.
M. Le Dantec avait d'abord placé ces consciences élémentaires dans les atomes. Il estime aujourd'hui que l'on ne saurait « spécifier d'avance quels sont les éléments de la nature brute qui sont doués
212 l'année PHILOSOPHIQUE. VlOS
de conscience élémentaire ». attendu, remarque-t-il. que « les atomes, comme les autres corps de la nature, sont des parties d'un équilibre et n'existent pas par eux-mêmes » (p. 60).
Cette théorie de la conscience épiphénomène est la science idéale, la science transformée en philosophie telle que le conçoit et le construit M. Le Dantec. Très opposée à la doctrine des idées-forces de M. Fouillée, elle rappelle les deux séries motrice et psychique de Spinoza, indépendantes et parallèles en leur développement, la série psychique représentant la série motrice et le déterminisme absolu qui la régit. On peut lui reprocher, au point de vue psychologique, de ne pas donner au désir, donc à la volonté prise en un sens général, la place quilui appartient, la première, dans les phénomènes psychiques, et de réduire ces phénomènes à des images et à des idées. Que la liberté puisse ou non être tenue pour illusoire, on est obligé d'admettre que le désir et l'aversion sont, eux, bien réels, et qu'ils sont très distincts de ce qu'il y a dans l'esprit de purement représentatif. Le rapport du mouvement et du désir n'est pas celui de l'idéat et de l'idée.
Il est inutile d'ajouter que le matérialisme de M. Le Dantec ne saurait avoir aucune valeur philosophique pour qui a suivi l'évolution de la philosophie moderne et compris la critique idéaliste de l'espace et de la matière, du mouvement et de la force mécanique. Il met en vive lumière, — et c'est ce qui fait, à nos yeux, l'intérêt de l'ouvrage, — l'opposition qui existe entre l'idéalisme objectif ou monadiste, que nous considérons comme la vraie philosophie, et les généralisations de la science positive, envisagée comme révélatrice du réel. Il pose très nettement le dilemme : réalité delà matière (ou de l'énergie, ce qui est tout un), ou réalité de la conscience ; en quoi il s'accorde parfaitement avec l'idéalisme logique.
MEYERSON (Emile). — Identité et réalité (in-8°, Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan ; vn-431 p.).
L'objet de cet important ouvrage, qui appartient au domaine de la philosophie des sciences, est de montrer que la science ne se borne pas à constater par l'expérience ce que le positivisme appelle les lois de succession des phénomènes; que, de cette constatation de lois (principe de légalité), elle s'efforce de passer à l'explication des phénomènes successifs par le principe de causalité; qu'elle ne trouve d'explication véritable, pleinement satisfaisante, que dans l'identité reconnue de l'antécédent et du conséquent; que cette explication par le principe d'identité, idéal de la science, ne saurait atteindre tout le réel ; que le principe de Camot, en nous donnant une conscience claire de l'irréversibilité des phénomènes, a mis hors de doute cette impuissance de la science explicative.
L'auteur a pris soin d'indiquer lui-même, enuncourtavant-propos, la marche générale de son travail :
« Nous commençons, dit-il, par rechercher s'il est exact, comme l'affirment Comte et, après lui, M. Mach, que la science entière ne soit édifiée que dans un but d'action et de prévision. Nous établissons que le principe qu'on met ainsi en jeu, le principe de légalité ne suffit pas, que la science cherche également à expliquer les phénomènes et que cette explication consiste dans l'identification de l'antécédent et du conséquent (ch. Ier). C'est de ce second principe, le principe de causalité scientifique , que dérivent les théories atomiques (ch. n). Il intervient également dans la partie légale de la science, en créant les principes de conservation (ch. m, iv et v) et en poussant à l'élimination du temps (ch. vi). Une extension de ce même principe crée le concept de l'unité de la matière, qui conduit à l'assimilation entre celle-ci et l'espace, et par là, à l'annihilation du monde extérieur (ch. vu). Ces conclusions ne sont pas un résultat de la science, elles dérivent des éléments aprioriques que celle-ci recèle; la science réagit et cette réaction s'exprime par le principe de Carnot (ch. vin). Après avoir déterminé avec plus de précision les limites de l'explication causale à laquelle s'oppose le concept de l'irrationnel (ch. ix), nous démontrons que les théories non mécaniques dérivent également du principe de causalité (ch. x). Nous établissons alors que le monde du sens commun est créé par un procédé strictement analogue à celui qui produit les théories scientifiques (ch. xi). Nous terminons par quelques conclusions relatives à la philosophie des sciences et au cours desquelles nous examinons de nouveau (ch. xu), à l'aide des résultats acquis, les rapports entre les deux principes de légalité et de causalité » (p. vi).
Ces douze chapitres font grand honneur à M, Meyerson. Ils témoignent d'une connaissance approfondie de l'histoire ancienne, moderne et contemporaine des sciences, d'une rare intelligence et d'une critique pénétrante des principes et des méthodes auxquels sont dus leurs progrès. Nous regrettons de ne pouvoir ici montrer la portée philosophique des études très intéressantes qu'ils renferment. Nous nous bornerons à signaler le chapitre vin, qui nous a semblé particulièrement digne d'attention et où l'auteur établit clairement que l'irréversibilité des phénomènes, donnée incontestable de l'expérience, oblige à tenir pour illusoire et chimérique l'universelle explication causale de la réalité, c'est-à-dire, d'après le sens qu'il donne au mot causalité, l'universelle identification de l'antécédent et du conséquent et la rationalité, l'intelligibilité parfaite que l'esprit, par une tendance naturelle, s'efforce a priori de donner au monde de la science, en généralisant cette identification.
MILLIET (J.-Paul). — La Dynamis et les Trois Ames in-l-2. K. Sansot; 389 p.).
Des notes sur l'histoire du vitalisme, de l'animisme el du dynamisme forment la première partie de cet ouvrage, I, 'auteur e \|m->son propre système dans la seconde partie {La Dynamis ou forer vitale universelle) et dans la troisième (Les trouâmes). Ce système est un néo-vitalisme qu'il a pris soin de résumer lui-même dans les termes suivants :
« Sans essayer une conciliation impossible, le néo-vitalisme fait place à certaines observations des matérialistes, tout en conservant, par interprétation, certaines doctrines des spiritualistes. Au premier, il accorde que l'âme ne peut pas exister sans le corps ; aux seconds, que l'esprit est quelque chose de plus substil que la matière brute.
« Certaines contradictions ne sont qu'apparentes. L'esprit n'est pas le contraire de la matière : il est une matière subtile. D'autre part, la matière la plus grossière n'est pas absolument inerte. La vie est répandue partout.
« Les êtres vivants obéissent aux lois de la chimie, mais les réactions chimiques sont elles-mêmes des manifestations rudimentaires de la vie, et la chimie des corps organisés diffère de celle des corps simples.
« Le mécanisme des êtres vivants est un mécanisme spécial; il est subconscient, subintelligent et s'accompagne d'un vague sentiment de finalité qui suffit pour donner à tous les mouvements une direction volontaire.
« La conscience claire, l'intelligence .rationnelle et la volonté morale ne sont que les manifestations supérieures de l'énergie vitale, qui se retrouve, à l'état latent, jusque dans le moindre atome de matière brute » (p. 97).
Il est inutile de dire qu'une doctrine qui. comme la nôtre, nie la réalité de la matière (brute ou subtile) est fort opposée à ces deux thèses du néo-vitalisme de M. Milliet : vie de la matière et matérialité de l'esprit.
MILVAUX (Camille). — Essai de psychologie nouvelle. La genèse de l'esprit humain (in-8°, Schleicher; 163 p.).
Nous apprenons, en lisant cet ouvrage, que les théories les plus en vogue, celle de Platon, par exemple, résultent des suggestions de l'atavisme, non d'une vue exacte de la réalité ; que le classement des facultés, tel que le présente l'ancienne psychologie, n'est pas acceptable; que les facultés dominantes de l'homme sont l'instinct d'idéalisation, l'instinct moral, l'instinct tactique et l'instinct pratique ; que ces instincts dérivent de phénomènes organiques et jouent le même rôle chez la bête que chez l'homme ; que ces instincts, chez
l'ILLOX. REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 215
l'homme, mettent en œuvre le discernement, qui peu à peu les supplante et parvient à jouer, du moins, dans l'intellect d'une élite, le rôle iiui leur était auparavant dévolu dans la race entière ; que l'humanité vit de la vie instinctive et atavique de la hête et commence à peine à sortir de cette vie primitive.
Telles sont les idées dont le développement nous est présenté par M. Milvaux comme une psychologie nouvelle.
MOISANT (Xavier). — Psychologie de l'Incroyant (in-12, Beauchesne ; 339 p.).
Incroyant, pour le P. Moisant (de la Compagnie de Jésus) signifie anticatholique, la foi catholique étant, à ses yeux, sans doute, l'unique croyance religieuse qui mérite l'attention. Le type psychologique de l'incroyant lui paraît caractérisé essentiellement par la faiblesse, la médiocrité de l'espérance et du désir. Il le voit réalisé et l'étudié en trois hommes : Voltaire, Auguste Comte, Charles Renouvier.
Cette étude ne manque pas d'originalité ; et nous en avons lu certaines parties, notamment les pages consacrées à Renouvier. avec un grand intérêt. Nous en citons la conclusion :
« A des degrés divers, Voltaire, Comte. Renouvier ont manqué d'espérance. Ils ne furent pas, au sens plein du mot, des hommes de désir.
« Ambitieux, ils le furent, sans doute, mais trop peu.
«Voltaire se ' dépitait, il s'emportait contre les hommes et les choses. Son amour-propre exigeait d'idolàtriques hommages. C'était faiblesse. Son humeur mécontente se dépensa en critiques, en sarcasmes et en négations.
« Auguste Comte, lui, ne se plaisait ni à gémir, ni à bafouer, ni à détruire. Il voulut fonder une religion nouvelle et coordonner toutes les bonnes volontés. Mais, de même qu'il prétendait imposer des limites à l'activité scientifique, il défendit à l'homme, au nom du devoir social, d'attendre une autre vie, de nouveaux cieux et un monde meilleur.
« Nous avons entendu la voix de Renouvier proclamer, contre les négateurs de l'immortalité personnelle, que l'homme est ici-bas un voyageur à destination d'une demeure permanente. Mais Renouvier n'admettait pas d'espérances plus grandioses, plus radieuses et plus assurées que celles de la philosophie grecque. Cette âme avide de science, de clarté, de réformes, de justice, n'éprouvait ni cette conviction ardemment expectante, ni ce mélange ineffable de préoccupation, de confiance et de désir qui constitue l'immense espérance. Certes, Renouvier fut le philosophe de l'immortalité. Mais son espoir de la vie future, tout semblable au sentiment d'un Spcrate ou d'un Platon, exprimait le vœu d'un sage... Tandis que le chrétien regarde la vie présente comme l'épreuve unique et décisive, Renou-
vier. inspiré toujours par la Grèce païenne, attendait les laborieuses purifications des épreuves successives (p. 328). »
REVAULT BALLONNES (G.). — Les inclinations, leur rôle dans la psychologie des sentiments (in-8°, F. Alcan, Ihbliothèque de philosophie contemporaine ; 228 p.).
L'objet de cet ouvrage, qui est une contribution très intéressante à la psychologie des sentiments, est d'établir que l'inclination ne doit pas être confondue avec l'émotion; qu'elle peut demeurer inaltérée comme source d'action, lorsque l'émotion en a disparu ; que la tbéorie de l'émotion soutenue par James et Lange est inexacte en ce que. faisant entrer dans la composition de l'émotion, avec les sensations viscérales, les sensations mimiques externes, elle méconnaît l'existence des inclinations inémotives. Il est divisé en trois parties:
I. Place des inclinations dans la classification générale des sentiments ;
II. Rôle des inclinations dans le mécanisme physio-psychologique des sentiments ; III. Les inclinations et la dissociation ■pathologique des sentiments.
La thèse de l'auteur sur la distinction des émotions et des inclinations est clairement résumée dans le passage suivant de la conclusion :
« Si, du complexus sentimental vulgairement appelé émotion, le noyau affectif vient à disparaître, soit pathologiquement, soit éliminé normalement par l'habitude ou par toute autre condition produisant l'émoussement de l'émotion, il peut arriver que, l'affectivité une fois abolie, persistent néanmoins les représentations, les mouvements expressifs coordonnés, et que ces forces continuent à fonctionner, à engendrer des processus intellectuels, des démarches actives : en se dépouillant de tout caractère affectif, l'inclination peut ne rien perdre de sa puissance.
« Mais il y a aussi des inclinations dès l'origine inémotives. Un cœur insensible n'entraîne pas forcément une volonté inerte. Certains sages stoïques étaient naturellement, autant que systématiquement, apathiques au sens propre, c'est-à-dire incapables d'émotion, et pourtant ils ne se sont pas montrés indolents et inactifs ; le philosophe Kant était foncièrement dépourvu de sentimentalité émotionnelle, ce qui ne l'a pas empêché de s'adonner à l'enseignement et à la spéculation avec activité et vigueur... L'inémotivité favorise même l'audace, la persévérance ; celui qui est inaccessible à l'émotion est exempt de ces alternatives d'excitation et de dépression nerveuses qui tiraillent l'émotif » (p. 216).
Nous admettons sans peine cette thèse générale. Mais il n'était pas besoin, pour la démontrer, d'y joindre une thèse spéciale sur l'origine exclusivement viscérale des émotions. Selon nous, les sensations viscérales sont, en elles-mêmes distinctes des émotions,
aussi bien que les sensations mimiques externes. En modifiant la théorie de James, M. Revault d'Allonnes ne l'a pas mise à l'abri des objections 1.
REY (Abel). — La Philosophie moderne
(in-12, E. Flammarion ; 372 p.).
Ce livre est un franc plaidoyer en faveur d'une « philosophie de l'expérience ». Il nous donne un ensemble de vues fort exactes, sur le mouvement de la pensée contemporaine. L'auteur divise son sujet par « problèmes ». 11 examine successivement où en sont : 4° la philosophie du nombre et de l'étendue ; 2° la philosophie de la matière; 3° et de la vie ; 4° la psychologie ; 5° la morale. Il oppose nettement et vigoureusement l'attitude scientifique et l'attitude pragmatiste. 11 voit très bien par où M. Bergson est pragmatiste. Il voit mieux encore jusqu'où il consent à l'être et rend hommage à la fécondité originale de son information scientifique. Comme livre de « renseignements », l'ouvrage est on ne peut mieux réussi.
Ce livre dépasse, quand même, la portée d'une simple enquête. Car il découvre entre certaines tendances considérées ordinairement comme incompatibles des affinités à peu près universellement méconnues. Si je disais qu'entre M. Rey partisan d'une philosophie de l'expérience et un rationaliste l'écart est souvent insensible, je crois bien qu'il ne me reprocherait pas d'avoir mal saisi sa pensée. Et si j'ajoutais qu'à ses yeux les pragmatistes sont les pires des empiriques, il approuverait, j'imagine. Après tout, qu'est-ce qu'un médecin empirique, sinon un administrateur de remèdes reconnus bons parla seule raison qu'ils font du bien? Cela vous réussit-il de croire en Dieu? Croyez-y et... Un peu plus, j'allais dire une impertinence.
Pour en revenir aux idées de M. Rey, je pense tout à fait comme lui sur un point. Et ce point me parait capital. C'est qu'entre le rationalisme et la philosophie de l'expérience le désaccord n'est pas sans remède. Car à supposer qu'il y ait un droit dont le fait dérive, c'est par le fait que le droit se révèle. Quanta la nécessité d'appuyer L'être sur un devoir-être antérieur, il est permis, pourrait-on dire, de s'y montrer indifférent. Après tout, le vieux proverbe : « En toute chose il faut considérer la lin », n'implique-t-il pas que c'est le résultat qui compte ? Mais je m'arrête. Je vois d'ici les pragmatistes sourire et je les entends murmurer entre eux que M. Rey pourrait bien un jour leur rendre les armes. Je n'en crois rien. Car, entre un résultat obtenu et un résultat « sollicité » je persiste à voir une différence. Elle est considérable. Et M. Rey sera de mon avis.
1. Voyez dans ['Année philosophique de 1906, p. 90-90, la critique qui' nous avons faite de la 1 1 n "• < n • î * r de James.
218 l'aknéb PHILOSOPHIQUE. 1908
SCHIFFMACHER (Edouard). — La limite de l'infini, analyse de l'idée de la relation universelle (broch. in-81 . Bloud ; 35 p.).
L'objel de cette brochure est démontrer que ni le panthéisme,
avec sa notion de la substance intime, ni le déisme, avec celle de la cause première qui pose un Dieu solitaire hors du monde, ne peuvent faire comprendre l'opposition des tendances, des besoin-, des énergies qui se manifeste partout dans le Cosmos ; qu'il nous faut concevoir le Cosmos de la même manière que le christianisme conçoit en Dieu l'unité de la substance etlatrinité des personnes, c'està-dire « transporter dans la notion du Cosmos une idée de la substance analogue à celle que le christianisme s'est faite de la substance divine, quand il a conçu la substance nécessaire supposée par l'unité divine comme n'existant pas en dehors des relations éternelles qui expriment son activité en Dieu » (p. 5); que le panthéisme et le monothéisme, nés également des concepts nécessaires d'infini et de substance, « sont susceptibles de se concilier et de nous donner une idée de Dieu en rapport avec la notion que les découvertes scientifiques nous donnent aujourd'hui du Cosmos » (p. 7).
Selon l'auteur, si nous le comprenons bien, Dieu et le Cosmos sont consubstantiels; en d'autres termes, il n'existe qu'une substance laquelle est commune au Cosmos et à Dieu. Cette substance est inlinie et son activité s'exprime, en Dieu, par les relations éternelles des trois personnes divines ; dans le Cosmos, par les relations temporelles des multiples individualités dont le Cosmos est composé. Cette métaphysique, qui, prenant le dogme chrétien de la Trinité pour point de départ, joint et lie à ce dogme l'unité spinoziste de substance, est, en réalité, panthéiste. Il nous paraît d'ailleurs que M. Schiffmacher a pu très bien rapprocher du spinozisme la Trinité du christianisme traditionnel ; car ce qui caractérise le spinozisme, c'est précisément la conception générale, nous allions dire le mystère d'une pluralité de personnes dans une substance unique. Le monothéisme n'est pas, à notre sens, conciliable avec cette distinction de la substance et de la personne.
Il est inutile de dire que, du point de vue de l'idéalisme néo-criticiste où nous sommes placé, nous ne saurions accorder aucune valeur à une métaphysique fondée sur le développement des pseudoidées d'infini et de substance.
SORTAIS (Gaston). - Manuel de philosophie, rédigé conformément au dernier programme de la classe de Philosophie-Lettres (in-8 . Lethielleux; xxx-984 p. .
En ce Manuel très complet de philosophie, M. Sortais fait preuve d'érudition, — d'une érudition étendue — plus que d'originalité et
de pénétration philosophique. Les principes qu'il contient en psychologie, en morale et. en métaphysique et les jugements qu'il porte sur les divers systèmes que la spéculation a produits dans l'antiquité, au moyen âge et dans les temps modernes sont strictement conformés à l'enseignement de la théologie catholique. Ils témoignent d'une foi d'autorité bien assurée en ses affirmations et négations, non d'un libre et profond examen personnel. Nous aurions à faire sur nombre de ces jugements de sérieuses réserves, qu'il nous est. impossible d'indiquer ici. même brièvement.
Il nous paraît inutile de défendre contre l'auteur la doctrine de Renouvier ; car la critique qu'il en fait s'applique à peu près uniquement à la conception particulière que Renouvier s'est formée, d'après Lequier. du rôle de la liberté dans la connaissance et la certitude philosophiques. Or, cette conception, que nous n'admettons pas plus que M. Sortais1, est absolument étrangère aux principes posés dans le Premier essai de critique générale. Ce sont ces principes qui seuls caractérisent vraiment le néo-criticisme, en le séparant du criticisme kantiste par une analyse exacte de la représentation et par la solution des antinomies tirée de la contradiction inhérente à l'infini quantitatif. Renouvier aurait, bien dû s'en tenir au développement de ces principes et laisser à Lequier son fameux dilemme dont on peut, heureusement, se passer, pour combattre le déterminisme universel.
On peut, d'ailleurs, très bien, remarquons-le, refuser toute valeur au dilemme de Lequier, le mettre au nombre des fausses découvertes philosophiques, sans nier, comme parait le faire notre auteur, que la liberté contribue à faire en nous la vérité aussi bien que l'erreur. L'affirmer, c'est tout simplement dire que la volonté libre, mue par la passion, mais soumise à l'obligation morale, n'est pas sans action sur les jugements légitimes ou illégitimes, sur les croyances vraies ou fausses.
WALLACE (Alfred Russel). — La place de l'homme dans l'univers, études sur les résultats des recherches scientifiques sur l'unité et la pluralité des mondes, traduit de l'anglais par M""' C. Barbey- Boissier, avec une introduction par Thomas Tommasina (in-8y, Schleicher ; xxvi-306 p.).
Cet ouvrage a pour objet d'établir, en s'appuyunl sur les progrès de l'astronomie et sur les travaux des physiciens, chimistes et biologistes modernes, que notre terre est probablement « la seule planète habitée non seulement dans le système solaire, mais dans tout l'univers stellaire » (p. xxn). L'auteur a pris soin d'en résumer les conclu-
1. Nous avons montré, dans l'Année philosophique de 1899, \>. 104-121, que cette conception est fondée sur des i'-. pii \ < >>iues.
sions dans les six courtes thèses suivantes, don!, [es trois premières peuvent, dit-il, « être considérées comme démontrées », tandis que les trois dernières « ont de fortes probabilités en leur faveur ».
lu L'univers stellaire forme un tout bien lié, et, bien qu'il soit d'énorme étendue, il est cependant (ini et ses limites sont déterminables.
2" Le système solaire est situé dans le plan de la voie lactée, et il n'est pas éloigné du centre de ce plan ; la terre est donc près du centre de l'univers stellaire.
3° L'univers stellaire consiste partout en une même sorte de malien-, soumise aux mêmes lois physiques et chimiques.
4° Aucune autre planète que notre terre, dans le système solaire, n'est habitée ou habitable.
:>" Les probabilités sont presque aussi grandes pour qu'aucun autre soleil ne possède de planètes habitées.
6° La position presque centrale de notre soleil est probablement permanente et s'est trouvée spécialement favorable, peut-être absolument essentielle au développement de la vie sur la terre.
Il appartient aux astronomes d'examiner et d'apprécier ces thèses originales du savant naturaliste qui partage avec Darwin la gloire d'avoir découvert la loi de la sélection naturelle. Mais il est une de ces thèses que l'on peut soutenir au non du principe de contradiction et sans avoir besoin d'invoquer l'astronomie ; c'est celle-ci : les étoiles sont en nombre fini et l'univers stellaire est limité en étendue.