RENOUVIER. — L\ MORALE DE SAINT PAUL
et qu' « un Nérou ne peut pas être un ministre de Dieu », l'Eglise se serait ainsi attribui', ;iti fond, dès le temps de Néron, le même pouvoir tliéocrati([uo aufpiel prétendirent ses représentants, les grands papes du moyen âge,
Quelle qu'eût pu être la pensée de Paul, au cas où il se serait cru cliargé de légiférer au nom de Dieu, ou du Christ, pour une société, pour un établissement terrestre destiné à durer, il est certain que l'attente de la parousie dut le détourner de toute préoccupation politique, et, par conséquent, d'une doctrine théocratique qui aurait été à ses yeux sans matière et sans raison d'être. Ses ordonnances se rapportent toujours aux Eglises, il voudrait que leurs membres, quand ils ont entre eux des diflicultés, prissent parmi eux des arbitres pour en décider ; non qu'il entende les constituer eu sociétés séparées suivant d'ailleurs le train du monde, mais au contraire parce que les lois du monde doivent leur demeurer étrangères, à eux, disciples du Christ, obligés de supporter le tort qui leur est fait, plutôt que de porter plainte contre le frère '.
Les seuls règlements qu'il leur donne sont de ceux qui ne peuvent pas attendre, ])Our leurs réunions de prière et de prophétie, pour leurs agapi's, pour la tenue des femmes, qu'il veut être voilées et silencieuses dans les assemblées, humbles en tout et soumises à leurs maris, enfin pour la casuistique du mariage, indissoluble en thèse générale. Nous ne disons rien ici des polémiques de Paul avec les Judéo-Chrétiens, au sujet de la circoncision et des aliments impurs, de l'usage des viandes « offertes aux idoles. ». L'Apotre ne varia, dans la pratique et le précepte, à ce sujet, grande matière de reproches en son temps, il ne se fit « tout à tous » dans l'intérêt de la conquête des âmes, que parce qu'au fond rien ne lui était plus indifférent ; et la raison de cette largeur de vues était double chez lui : à la considération du peu d'importance intrinsèque de ces choses, se joignait la pensée toujours présente, qu'il n'y a rien que de tout à fait provisoire eu ce monde, et que cela ne vaut pas la peine de changer ce qu'on trouve établi.
« Que chacun marche dans la condition que le Seigneur lui a départie, et tel que Dieu l'a appelé : c'est ce que je statue pour toutes les Eglises. Quelqu'un était-il circoncis, qu'il ne ramèue pas son prépuce. L'avait-il, qu'il ne le retranche pas.
(I) Première aux CorinHiicns, vi, o-ll.
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La circoucisioQ D'est rien, le prépuce n'est rien, le tout est d'observer les commandements de Dieu. Que chacun reste appelé comme 11 a été appelé. Etais-tu esclave? n'en prends pas souci. Même quand tu pourrais devenir libre, use plutôt de ton esclavage. Car celui qui est appelé, étant esclave, à la communion du Seigneur est laffranchi du Sauveur, de même que qui est appelé étant libre est l'esclave du Seigneur. Vous avez été payés cher; ne vous rendez pas esclaves des hommes. Que chacun, mes frères, reste auprès de Dieu dans l'état où il a été appelé '. »
Rien n'est plus puéril que de demander quelle a été, sur l'esclavage, l'opinion de l'homme qui a écrit ces lignes. Pour avoir une opinion sur ce sujet, il faut considérer l'esclavage comme une institution, et, quand on pense à une institution, c'est pour lui supposer un intérêt et une durée. Mais c'est ce que Paul ne fait pas. U ifij a ni libre ni esclace, non plus que Juif ou non Juif, mais toute la question qui mérite attention est de savoir comment, dans quelles pensées, dans quels sentiments, et non pas dans quelle condition sociale, on sera trouvé par Dieu tout à Hware, quand il viendra. L'Apôtre envisage, au fond, avec cette même indifférence, l'état de virginité ou de mariage, beaucoup plus qu'il ne préfère peut-être la virginité, sous l'influence, quoique Juif, d'un sentiment déjà répandu et qui allait rapidement grandir. Il s'en explique avec la plus parfaite clarté. Il ne pense point aux conditions bonnes ou mauvaises de la vie humaine et de l'ordre social, mais bien à la fatalité prochaine {iyta-MGxv i.-)i.^(7jr^v) : « Es-tu lié à une femme, ne cherche pas à rompre. N'es-tu pas lié à une femme, ne cherche pas une femme. Si tu te maries, tu ne pèches point, si une vierge se marie, elle ne pèche point. Seulement ou s'occasionne ainsi les troubles de la chair, et je voudrais vous les épargner. Je vous dis ceci, mes frères : le tei))ps est court ; pour ce qui en reste, que ceux qui ont des femmes soient comme s'ils n'en avaient pas, ceux qui s'affligent comme s'ils ne s'affligeaient pas; ceux qui jouissent, comme s'ils ne jouissaient pas; ceux qui achètent comme s'ils ne possédaient pas, et ceux qui usent des biens de ce monde, comme s'ils n'en usaient pas. Car la figure de ce monde passe {-y.oiyz'. yip -ô cr/f/j-y. -f/j y.rj':wj tovtojj ^ » La raisou invoquée à l'appui de
(1) Première aux Corinthiens, vi, 25-40. (2)/6iJ.,'io-40.
RENOUVIIÎR. — LA RKSURRECÏlO.N PAR LA VERTU DE LA FOI 31
ces conseils est que les occupations nées du mariage nous délourneut de l'uuiquc pensée nécessaire. L'Ap(Hre n'interdit rien, mais l'opinion ({u'il exprime en finissant irait très sûrement, si elle pouvait être suivie, à cette fin du monde à laquelle il aurait voulu qu'on pensât constamment : « Celui qui marie sa fille fait bien, dit-il, et celui qui ne la marie pas fait mieux. " Les veuves peuvent sans péché se remarier; elles seront plus heureuses, si elles restent comme elles sont : c'est sa façon de penser (yvcôar/i, et il croit ai'oir iesprit de
Dieu (ôo/w 6à xàyw uvîijaa OeoO zyj.vjj.
Dans les circonstances où se trouvaient les premiers chrétiens, c'eût été une question à se poser non seulement oiseuse pour eux, mais impie, que celle de savoir si la recherche des fonctions publiques était compatible avec la foi chrétienne; de même ({ue les philosophes se demandaient bien si elle l'était avec la sagesse. Sans cela, nul doute que les devoirs et la nécessité de la politique n'eussent été jugés plus contraires encore que les soins et les soucis domestiques à la pensée et à la préparation du dernier jour. Telle est la dilïérence profonde entre le christianisme primitif, — qui est le christianisme pur et simple, qui condamnait le monde et prévoyait sa fin, — et le christianisme historique, qui a été un compromis avec le monde afin de le gouverner.
Il ne faut pas oublier que la perspective de la fin du monde, en vue de laquelle le chrétien était invité par l'Apotre à cesser de porter intérêt aux choses du présent, à sa condition bonne ou mauvaise, et à toute ses satisfactions ou espérances possibles en cette vie, n'était, pour l'homme de foi, rien de moins que sa propre résurrection après sa mort, suivie de sa vie éternelle, si môme ce n'était cette dernière à commencer incessamment, sans avoir à subir la mort '. Cela est d'autant plus remarquable que rien ne se mêle aux sentiments de Paul, sur ce chapitre, de cette haine ou de ce mépris du plaisir sain et naturel, et de cette fureur de mortification dont l'origine et le développement appartiennent au monde alexau-
(1) Première aux Corinthiens, xv, 51-52.
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drin. Il était, en ce point capital, fidèle à l'esprit de Jésus, tel qu'il apparaît si vivement dans les synoptiques; son détachement du monde était du même genre et partait du même principe ; et il s'unissait à Jésus, dans la croyance à sa résurrection, non pas simplement selon le sensintellectif que nous donnons au mot foi : une croyance que les choses sont réellement, ou sont arrivées; mais dans un sens métaphysique et moral très particulier : celui de l'union à une personne transcendante, objet de cette foi. Le vrai disciple de Jésus prend une part réelle à sa mort et à sa résurrection, selon cette doctrine. La mort, il est vrai, ne s'entend pour lui que du renoncement mental au corps de chair et de péché, mais la résurrection est une réalité future, qui doit s'ensuivre, et dont la condition est une identification mystique avec le Christ, semblable à celle que le Christ a avec Dieu. Cette conception est d'une espèce assez différente des dogmes ou hypothèses philosophiques, pour que l'Apôtre, en l'exposant, juge bon d'écarter les habitudes d'esprit nées de ces spéculations humaines :
« Gardez que quelqu'un ne vous perde par la philosophie (o Gjy.xYwywv SU TT,; oiAo^ocpia;), par uue vaine tromperie, conforme à la tradition des hommes et aux éléments du monde, et non point au Christ; car c'est dans le Christ que réside le plérôme de la divinité, corporellement; et vous, c'est en lui que vous trouvez votre pk'romc r/.yX ^n-z h xj-m -cZAr,pojar/oi;; eu lui, qui est le chef de toute autorité et de toute puissance '. En lui vous êtes circoncis, non de main d'homme, mais par ce dépoïdllement du corps de la chair, qui est la circoncision du Christ : vous êtes ensevelis avec lui par le baptême » — figure tirée de l'acte de l'immersion — « et vous êtes aussi ressuscites en lui au nioijen de la foi dans l'énerf/ie divine qui Va ressuscité d'entre les morts^. "
La môme pensée, sur la vertu de la foi pour causer une résurrection, dont l'Apùtre parle comme si elle était dès maintenant acquise au croyant par une sorte d'opération interne,
(1) Nous avons déjà vu cette expression : plérûmc de la divinité. Celui en qui réside (•/.aTO'.y.îT) ce plérome est rempli des dons de la divinité, mais c'est qu'il les lient de Dieu, et cela corporellement. La proposition qui résulte du texte : Le disciple du Christ est au Christ ce que le Christ est à Dieu, montre bien que le sièf;e du plérùme de la divinité n'est pas la divinité, non plus que le disciple du Christ n'est le Christ.
(2) E pitre aux Colossiens, ii, 8-12.
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est développée clans une épître d'aulhenlicité inattaquable : (( Xe savez-vous pas que nous tous qui sommes baptisés dans le Christ Jésus, nous le sommes en ce (jui touche sa mort. Nous avons été ensevelis avec lui par ce baptême pour la mort (àix To5 &%7:-i'j[j.7.-(j; zl; tôv OivxTov », — pour la mort du vieil homme, — « ahn que, de même que le Christ est ressuscité d'entre les' morts, pour la gloire de son Père, nousmêmes nous marchions dans une nouveauté de vie. Si nous avons été mis en affinité de nature avec lui (■jJixcp'jTo-.), par la similitude de sa mort, dans le baptême, nous le serons également par celle de son retour à la vie, puisque, nous le savons, notre vieil iiomme a été crucifié avec lui, pour que fût détruit le corps de péché, et que nous ne fussions plus esclaves du péclié. Car celui (jui est mort » — mort en ce sens — « obtient la justification par rapport au péché, et si nous sommes morts avec le Christ (cjv ycx.'z-C)), nous croyons que nous vivrons aussi par lui o-:'. /.xl ^jv^ri^ïoiiev ol'j-C)). Nous savons, en effet, que le Christ, ressuscité d'entre les morts, ne meurt plus. La mort ne l'a plus en sa puissance. Quand il est mort, c'est par le péché, une seule fois. Mais vivant, il vit pour Dieu. Ainsi, vous, regardez-vous comme morts par le péché, mais vivants, par Dieu, dans le Christ Jésus '. »
Cette efficacité de la foi pour le salut est une grâce de Dieu : « Dieu qui est riche en miséricorde, dans ce grand amour dont il nous a aimés, et alors que nous étions morts par nos transgressions nous a faits revivre ciïcc et par le Christ (îjvc^^ojo-oîTj'^Ev -M yo<.rs-.Ci) , et VOUS êtes sauvés par grâce. 11 nous a ressuscites, il nous a fait asseoir dans les régions célestes, dans le Christ, afin de montrer aux âges à venir la richesse extrême de sa grâce... Vous êtes sauvés par la grâce, au moyen de la foi, et cela non par votre œuvre, mais c'est un don de Dieu 2, Le Christ est l'homme éternel, prédestiné par les conseils de Dieu à relever la postérité pécheresse d'Adam, l'homme pécheur, mort par le péché : « Comme la mort est venue par un homme (Adam , la résurrection vient par un homme (Jésus le Christ) et de même que tous meurent dans Adam, de même tous seront faits vivants dans le Christ '. » Cette mort dans Adam doit s'entendre eu ce sens que tous les
(1; Epilre aux Romains, vi, 3-11.
(2) Epilre aux Ephcsiens, ii, 4-8.
(3) Première aux Corinthiens, xv, 21-22.
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hommes ont été et sont par nature ce qu'Adam a été, et. pécheurs comme lui, sont morts et meurent comme lui. Quant à la vie future de tous, elle est sujette à une grande restriction, puisqu'elle dépend de la foi, condition de la justification par grâce divine. Ce n'est point pour Abraham seul qu'il est écrit dans la Genèse que la foi lui fut imputée à la justice; c'est pour noiis, dit Paul, usant d'un procédé familier de l'exégèse de son temps, et érigeant les faits ou paroles de l'Ecriture en types et images prophétiques de l'avenir chrétien : « pour nous qui croyons eu Celui qui a ressuscité d'entre les morts Jésus, notre seigneur, livré pour nos péchés et ressuscité pour notre justification* ».
Cette liaison d'idées : ressuscité pour notre justification, dénote l'extrême importance que la résurrection de Jésus, regardée comme un fait, prend dans la doctrine, et non pas seulement dans la simple croyance de Paul. Son idée, ici, est que la résurrection de Jésus étant la constatation de sa vie non soumise à la mort, et, par suite, de sa qualité de Christ, témoigne de la réalité de l'absolution que nous obtenons grâce à son sacrifice. Or cette a])Solution est la justification môme, pourvu que nous l'appliquions par notre foi. On peut dire ainsi que la résurrection de Jésus, fondement de la foi et de l'espérance, a eu pour fin cette justification, ou eu a été la cause. Les termes de relation par, pour, dans, à cause de, au mojien de, ont souvent des sens mal déterminés, dans le langage de l'Apotre, et doivent s'interpréter alors par des motifs intrinsè(|ues à l'ensemble des idées, plutôt que grammaticalement à la rigueur-. On a de fréquentes occasions de se souvenir, en lisant les Épîtres, de la naïve exclamation de certain commentateur de la Renaissance : « 0 utinam Aristotelis potius quam Gamaliclis discipulus fuisset ! » (Se. B. Paulus.)
La pensée de la résurrection était pour Paul quelque chose
(1) E pitre aux Romains, iv, 22-25.
(2) Les traductions des épîtres sont, à bien des endroits, d'une obscurité (|u'on cherche peu à dissiper, ;ï la fois trop Uttcrales, par l'effet de la timidité do rinlerprèlc, et de son respect pour ce «lue le te.\te a de vague ou de mal lié logiquement, et trop peu littérales, ù raison de la fâcheuse liahitude, aussi nuisible là que dans les traductions des œuvres philosophi(nies des anciens, de rendre les mêmes termes de l'original par des termes dilTerenls, censés é(]uivalcnts, ou des termes dillérenls par des termes pareils. Certaines infidélités naissent aussi des préjugés des traducteurs, par exemple de la confusion si commune entre l'homme Messie de Paul et le mythologique Dieu second, la Parole divinisée du quatrième Evangile.