‹ L'Année philosophiqueChapitre 9 sur 77 · RENOUVIER. — LA MORALE DE SAINT PAUL · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — LA MORALE DE SAINT PAUL

respérance et de l'amour. Des trois, l'amour est le meilleur '.» La foi ardente est dominée par l'amour dans cette page sublime, ainsi qu'il est dit dans la dernière ligne. Paul est, sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, le pur et fidèle disciple de Jésus; mais, quoiijue placé, comme ce dernier, au point de vue du monde condamné et finissant, il adresse son enseignement moral à des Kglises naissantes, et qui tendent à s'organiser, au lieu de n'avoir devant lui qu'un très petit nombre de disciples détachés de tout et n'ayant pour bien que lui. Aussi les préceptes et les recommandations de Paul aux chrétiens ne sont déjà plus ceux du sacrifice absolu : suivre le maître, porter sa croix ; mais ce sont de pressants conseils d'égalité fraternelle et de charité, selon la spécification de sens que l'Eglise devait faire subir au mot caritatem, équivalent latin du grec àYi-r,. Et ces premiers chrétiens, on le voit par les Epîtres mêmes, en avaient grand besoin, malgré ce qu'on a pu se figurer dans la suite, en oubliant le peu que valent en tout temps les hommes, comparativement à leur propre idéal -. Le caractère pratique de cet enseignement moral a permis à l'Apôtre d'ajouter aux préceptes généraux de l'amour du prochain, que Jésus avait élevés à l'absolu, une formule admirable qui a le grand mérite de ne le céder à aucune pour la pureté et l'universalité, et toutefois de rester, quoique si rarement appliquée, à la réelle portée de la nature humaine : « Ne le laisse pas vaincre par le mal, mais tâche de vaincre le mal par le bien. » Le grec est plus concis : ■/•/.-/ h -û

Toute la morale de Paul se renferme, aussi bien que le reste de sa doctrine, dans le domaine religieux. Il reconnaît non seulement l'indépendance de l'ordre politique, non seulement le pouvoir exercé du dehors, dans le sens de la formule évangélique : Jiendez à César ce qui est à César, mais il va jusqu'à affirmer l'ordre divin de l'autorité civile et l'obligation de s'y soumettre. Il le fait dans les termes les plus énergiques. C'est, dit-il, un devoir de conscience, et non pas une simple nécessité (j-o-ri'jaî'îOx'. o'.i tt.v ri-rn'Àr,'::-^) d'obéir aux magistrats, car ils exercent une charge de Dieu^ Les persé-

(1) Première aux Corinthiens, xui.

(2) Voyez surtout, ibid., xi, 17-22; 28-34.

(3) E pitre aux Romains, xm, 8-21; xiii, 8-10. (Ij Epilre aux Romains, xm, 1 sq.

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cutions, au nom de l'État, contre les chrétiens, n'étaient pas commencées à cette époque, mais des troubles naissaient partout du fanatisme intraitable des Juifs. Les horreurs commises par Néron, et dont Paul lui-même fut apparemment l'une des victimes, n'eurent pas encore le caractère de poursuites pour cause de religion. Plus tard, et malgré les persécutions, malgré les sentiments de haine, et quelquefois de vengeance, suscités contre un monde pervers, et jusqu'à la veille du jour où les évoques obtinrent les moyens de s'immiscer dans le temporel, on sait que les représentants autorisés du Christianisme, les apologistes, firent profession pour les chrétiens de fidèle sujétion à l'Empire, hormis l'accomplissement d'actes touchant la religion, contraires à leur conscience. Et c'était, comme c'est encore, la plus juste attitude en cette matière. On a tort de la croire nécessairement fondée sur une doctrine de soumission pure et simple du citoyen au dépositaire du pouvoir quel qu'il puisse être ; car ce n'est pas à l'homme en tant que citoyen qu'elle s'adresse, mais en tant que membre de l'Église, et, en cela, étranger à l'État, ni supérieur ni inférien, ni ordonnant, ni obéissant. Encore moins faut-il y voir, comme on la dit, « un pacte entre la puissance spirituelle et celles du dehors, pour condamner le monde à une irrémédiable servitude' ». C'est bien plutôt cette formule qui, parlant de puissance spirituelle, concède ce qu'avant tout il faudrait nier. Une Église, une religion ne doivent disposer matériellement d'aucune puissance; voilà ce que dit la morale, parce que la foi et l'amour, et les actes eux-mêmes, en ce qui n'intéresse point le droit d'autrui, ne se commandent pas matériellement. C'est quand l'Église a entrepris de gouverner l'Etat au spirituel, mais dans le fait au moyen de mesures civiles et pénales du genre le plus temporel, au lieu de laisser les sujets ou citoyens, selon les temps, remplir leurs devoirs dans l'Empire ou dans la cité, sans y rencontrer ou y apporter aucune autorité religieuse prétendue, c'est alors qu'a i)ris naissance la plus complète servitude à laquelle les hommes se soient jamais condamnés. 11 est clair (jue si l'Église primitive avait enseigné à ses sujets spirituels la désobéissance à l'Enipire et le refus de l'impôt, sous ce prétexte que les princes « sont les ministres des peuples », et n'ont droit au respect qu'autant qu'ils « gouvernent au profit des peuples »

(J) Ernest Ilavel, Le Christianisme, l. IV, p. 179.

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