‹ L'Année philosophiqueChapitre 13 sur 77 · RENOUVIER. — LE SORT DES PÉCHEURS · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — LE SORT DES PÉCHEURS

prendre le Clirist Jésus pour le type du corps glorieux, et à la fois le moyen pour nous de réaliser personnellement ce type, eu nous assimilant ou ideutifiant moralement, dés maintenant, à l'homme qui l'a porté sur la terre. La transformation doit se préparer, ainsi que l'inditiuent certains passa;;es des É})ilr(>s, par la vie en Christ, telle que l'amour et le sacrifice la rendent déjà possible. Le Christ lui-même est présenté, à un endroit, comme l'agent et non pas seulement le moyen de la transfiguration des hommes qui attendent le Sauveur: " Il y en a beaucoup, je le dis en pleurant, qui sont des ennemis de la croix du Christ, et dont la fin sera la perdition. Leur Dieu est le ventre, et leur gloire la honte; ils ne savent rien que des choses de la terre. Mais notre société à nous est dans lescieux {-à rMtJ-vj\i.x vi oOpavot; xjrAoyv.). Nous attendons de là notre Sauveur, Jésus le Christ, qui transfigurera le corps de notre bassesse, en la rendant conforme au corps de sa gloire (ijaaopoov -C) 'jiô'j.x-'. -:r,; ûo;r,: aO-roj), par l'énergie de la puissance qui est eu lui de se soumettre toutes choses *. »

La doctrine entière de Paul est fondée, comme la prédication de Jésus, sur un fait fatal des religions révélées, sur la séparation des hommes en deux classes, celle des croyants, et celle des incroyants. C'est une pensée dont l'obsession est constante, qui nous suit partout dans les Évangiles, et de là dans la littérature chrétienne; et l'opposition ainsi établie, môme entre ceux qui sont les sujets d'une môme loi civile, aboutit au dualisme des élus et des réprouvés, au point de vue de l'au-delà, selon le jugement de ceux que leur foi classe dans les premiers. Que pensent alors ceux-ci du sort ultraterrestre de leurs adversaires? La question s'est posée pour le christianisme primitif, en des circonstances qui obligent la critique à distinguer deux directions d'idées différentes, entre lesquelles il n'a pas pu ne pas s'établir une confusion. Il y a l'idée populaire, et il y a celle des esprits supérieurs. In rapprocliement s'était fait nécessairement entre les Juifs et les nations, ou Ihelléuisme, depuis que les uns croyaient à la

(1) Epilre aux Philippiens, m, JS-21.

résurrection, et que les autres avaient rationalisé et ennobli par la doctrine philosophique de l'immortalité de l'àme les anciennes fables du Tartare et des Champs-Elysées. Des deux côtés, en effet, on envisageait un état futur et une rétribution des œuvres, qui, pour l'imagination vulgaire, ne pouvaient pas être autre chose qu'un lot de vie fortunée pour les bons, et des supplices pour les méchants, les supplices formant le mode accoutumé de satisfaction à tirer des méfaits suivant les vues communes des sociétés terrestres. Il arriva naturellement de là que la croyance à l'enfer, lieu de tourments, se répandit parmi les Juifs. Ils ne le substituèrent point à leur schéol, dont l'idée appartenait au temps où l'on ne supposait poiut de vie future, mais seulement une sorte de séjour, réel ou figuré, des ombres de ceux qui avaient été des vivants. Ils en trouvèrent la place après la résurrection et le dernier jugement, et il ne laissa pas d'être pour eux un équivalent du Tartare des Grecs, qui était, lui, une institution antique et permanente, ainsi qu'il convient à une doctrine des âmes immortelles. Les Juifs n'en avaient besoin qu'au moment de la clôture des destinées, tous les morts, antérieurement au dernier jour étant parfaitement morts, et exempts de peines aussi bien que privés des jouissances inséparables de la chair et du sang. Il ne s'en établit pas moins une similitude de conception, sur les points essentiels, entre l'enfer des premiers chrétiens et celui que Virgile a peint dans le sixième livre de VEnéide. Il y a plus, c'est que l'idée de l'éternité des peines, conséquence de l'absolutisme que l'imagination de l'homme apporte si aisément en semblable matière, s'adaptait mieux à l'ordre juda'ïque des idées qu'à l'ordre hellénique. La doctrine des âmes ouvre la carrière à celle des transmigrations, et des phases successives de bonne ou mauvaise destinée selon les mérites; mais la doctrine de la résurrection fait de l'histoire de l'humanité un drame unique, commençant à la création, et finissant au jugement des vivants et des morts, lequel établit un état de choses définitif, par conséquent éternel.

Il n'y a qu'un moyen, mais il y en a un, dans l'ordre judaïque des idées, d'éviter la doctrine de l'éternité des peines, si profondément répugnante à la croyance eu la bonté, si ce n'est en la puissance divine, puisque cette doctrine admet le prolongement à rinfini d'un certain régne du mal après la clôliiic de l'histoire, tout en le supposant odieux à Dieu.

RKNOUVIEli. — LE SORT DES PÉCIII'URS 41

Ce moyen, c'est lelÏMcement du péclieurdu « Livre de vie », sa disparition, liée à celle du péché et de la mort. Il n'y a point (le doute, pour qui pénètre dans l'esprit des penseurs, encore plus qu'il ne s'attache à la lettre de l'Écriture, que ce n'ait été là la solution très simple de ceux qui ont vu dans la révélation du Ciuist la iiromesse et la doctrine de vie, et, en dehors de la vie ainsi comprise, la mort, cette même mort qui avait été regardée comme la fatalité de la nature humaiue et le juste salaire du péché, avant la promesse, avant l'ouverture de la voie de la justilication.

Il est fort difficile, quelque intérêt qu'y trouve une herméneutique nouvelle, de se dissimuler que certains passages des Évangiles synoptiques portentles traces d'une croyance populaire à l'enfer, telle que nous la définissions tout à l'heure. Elle s'exprime énergiquement, cette croyance, dans le livre de l'Apocalypse. Elle se montre plus ou moins dans les ouvrages des temps apostoli(iues, ou de ceux qui les suivent de près, jusqu'à ce qu'elle devienne universelle dans l'Eglise. Mais les Évangiles, dans les rédactions que nous en avons, appartiennent à une époque déjà différente de celle de Jésus, et même de Paul ; ils ne rendent vraiment témoignage que pour les idées de leurs auteurs et du milieu où ils vivaient, en ce qui touche les expressions dont ils se servent pour parler du sort des pécheurs. Le fond de la pensée dont ils relèvent est plus probablement l'opposition de la vie et de la mort, en correspondance avec l'attitude de l'àme vis-à-vis du sacrifice du Christ.

L'apôtre Paul est tellement pénétré des besoins religieux immédiats des fidèles de ses Eglises, et de la nécessité de leur préparation à la seconde venue du Ciirist, ({u'il leur parle comme si la résurrection n'intéressait qu'eux seuls, les uns qui seraient morts, les autres encore vivants, au jour de la parousie ; et il est si éloigné du point de vue d'un auteur qui fait connaître sa doctrine, et doit naturellement l'étendre à tous les points principaux de son sujet, qu'il oublie, ou néglige de dire, ou ne s'inquiète pas de savoir si tous les hommes ressusciteront, et non pas les assimilés au Christ seulement; — ou ne fait que le supposer, à cause de l'idée çà et là reproduite d'un jugement universel; — et quelle est la condition des morts attendant le jugement; et enfin quel doit être le sort des non chrétiens et des impies. Les impies sont, il est vrai, désignés comme voués par leur éloignemeut

42 l'année PriILOSOPIIIQUE. 1894

du Christ à l'éternelle mort, à réternelle perdition, mais ces termes ne nous instruisent pas catégoriquement sur le fait de leur résurrection et sur celui de leur condamnation juridique. La doctrine de la mort, au sens propre, du pécheur résulte de la force de la pensée générale sur la mort naturelle, et sur la vie dans le Christ, et puis d'une preuve négative, et néanmoins solide : c'est que la perspective d'un enfer, d'un lac de feu et de soufre comme parle l'Apocalypse est une chose à n'être point passée sous silence, par un apôtre qui y croirait '.

Le partage des enfants d'Adam entre la destinée mortelle de ceux qui restent soumis à la loi physiologique, et le salut, c'est-à-dire la vie assurée, à ceux qui obtiennent la justification par la foi et par l'union au Christ, ce dualisme, envisagé au point de vue du plan divin, réclame une explication. Que la foi, œuvre de l'amour et de la volonté de l'individu, soit le moyen de son élévation à la vie perdurable, cela se comprend, mais pourquoi le pouvoir d'user de ce moyen u'est-il pas donné à tous. Si la justice est impossible à la nature, pourquoi la grâce ne peut-elle y suppléer universellement ainsi qu'elle le fait pour plusieurs? Paul dit bien que Dieu « a livré son fils pour nous tous », que le Christ « est mort pour nous » ; qu'il est « assis à la droite de son père, à qui il parle pour nous » et il prend pied de là, dans un passage éloquent, pour se dire exempt d'incertitude, et s'affirmer lui-même, avec les fidèles auxquels il écrit, comme du nombi-e des « élus de Dieu » (r/cA£/.twv Oeo'j), de ce Dieu qui est, dit-il, l'auteur de la justification. Cependant le fait montre bien que le sacrifice ne profite pas à tous, et que tous ne sont pas justifiés. Ce mot même : les élus, témoigne assez que ce n'est pas ainsi qu'il faut l'entendre. Or n'est ce pas à Dieu que remontent toute action, toute puissance et toute connaissance, en définitive ? et la prédestiiialion n'est-elle pas une conséquence logique de la connaissance anticipée des choses ? « Ceux que Dieu a connus d'a-

(I) Voyez ri-ltucle sur la doctrine de Jésus-Christ, p. 50 sq., et la deuxième aux T/iesxcdoniciens, i et ii.

RENOuviER. — l'Élection et l\ trédestination 43

vance {'/■); -i^ov-/ m), il les a aussi prédestinés [t.oomo'.'jvj) , pour être semblables à l'image de son fils, et afin que celui-ci fût l'aîné de beaucoup de frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les aussi appelés, et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés, et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés ^ ».

L'Apôtre, que nous avons vu s'efTorcer de prémunir ses jidèlos contre les vaines et dangereuses recherches de la philosophie, se jette ici dans l'abîme de la théologie absolutiste, moins sous l'influence de ses traditions nationales, pour lesquelles la toute-puissance de Dieu était restée un point prati(iue, et non métaphysique, qu'en sa qualité d'ancien pharisien ^ et peut-être aussi de disciple inconscient d'une doctrine dont toute la haute spéculation de son temps était profondément imbue : le stoïcisme. 11 formule cet énoncé absolu, qui ne laisse à la thèse de la liberté que la ressource du sophisme : < C'est Dieu qui fait en nous le vouloir et le faire (o Èvepywv iv !ju.'.v y.xl tô GTae'.v /.al tô Èvcpyîïv) à SOU bon plaisir \ Il fait l'élection et la prédestination antérieures à la création même : « Il nous a élus en lui avant la création du monde, pour ([ue nous fussions saints et immaculés devant lui dans l'amour, et il nous a prédestinés à être ses enfants d'adoption par Jésus le Christ, en lui,suivant le bon plaisir de sa volonté'.» Enfin, Paul nhésite pas à mettre Dieu eu coopération avec Satan et ses œuvres, ses signe.'i, ses prodiges, pour achever de séduire et de perdre, au jour de la révélation de l'antichrist, « ceux qui ferment leur cœur à l'amour de la vérité, qui les sauverait » : — « Dieu leur envoie une force d'égarement pour les faire croire au mensonge, afin que tous ceux-là soient jugés (l'vx y.p'.Ow'TLv a-otvTs;), qui n'out pas cru à la vérité, mais qui se sont plu dans l'iniquité '°. » On remarque que, dans l'expression de ce sentiment, où il entre plus de haine que d'amour, l'Apùtre si pénétré de la puissance de Dieu qui prédestine fait peser une responsabilité sur l'homme que séduit le mensonge. Dieu n'intervient que pour le confirmer dans son erreur, et rendre son jugement, sa condamnation plus palpable. Et de cette erreur, pourtant, il est lui-même. Dieu,

(1) EpUre aux Romains, viii, 31-39; — 29-30.

(2) Aux Philippiens, m, h.

(3j lOid., II, 13.

(4) Aux Ephésiens, i, 4-5.

(5) Deuxième auxThessaloniciens, ]\. 10-11.

44 l'année PUILOSOPUIQUE. 1894

le premier et 1 éternel auteur. Ce n'est qu'un cas, entre tant d'autres, de la contradiction où la raison pratique manque rarement d'entraîner les penseurs prédéterministes.

Paul se trouve engagé à donner à la question de l'Election divine un développement doctrinal particulier, à cause de l'étrange situation où il se met, en fondant, avec de certains petits nombres de Juifs et de païens, des églises séparées du corps d'Israël, et qui se regardent comme une élite nouvelle et unique aux yeux de Dieu, alors qu'Israël a toujours été jusque-là, pour ses enfants, le peuple élu, l'objet des promesses faites à Abraham pour sa postérité. La masse de la nation juive refuse sa foi au Christ : Dieu a-t-il donc rejeté son peuple ? « Je dis la vérité dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience me rend témoignage, dans l'Esprit saint, que ma tristesse est grande, et que j'ai au cœur une douleur incessante. Je souhaiterais d'être moi-même anathème, loin du Christ, pour mes frères, mes parents selon la chair, qui sont Israélites, à qui appartiennent l'adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte et les promesses ; à qui appartiennent les patriarches, et desquels est né le Christ selon la chair. » Mais le fait est que ce sont eux qui deviennent « anathème », si la foi nouvelle est vraie, à laquelle ils se refusent. Dieu a donc changé? Paul lève l'objection eu distinguant de la descendance généalogique d'Abraham sa descendance spirituelle : c'est dans celle-ci que se trouvent les « fils de la promesse », dit-il, et il prouve par des textesde la Genèse que Dieu n'a jamais reconnu les droits du sang. D'entre les propres fils d'Abraham, ceux d'Isaacont été les objets de l'élection divine, et non ceux d'Ismai'l. A la génération suivante. Dieu dit, selon l'Ecriture: « J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaû. » « Que penserons-nous donc? Eutre-t-il en Dieu de l'iniquité ? Cela ne se peut. Car il a dit à Moïse: j'aurai pitié de qui j'ai pitié, et compassiou de qui j'ai compassion. » C'est par des textes et non par des raisonnements que Paul combat le privilège d'Israël. Il rappelle l'endurcissement du cœur de Pharaon, motivé par le désir de faire ressortir la puissance de Dieu, et conclut que tout dépend de la volonté de Dieu, non de celle de l'homme. Cependant, arrivé à ce point de son argumentation exégétique, il no peut échapper à l'objection tirée de l'existeuce des commandements de Dieu, et de sa colère contre les pécheurs: « Qu'a-t-il à reprocher ? Quelqu'un résiste-t-il à sa volonté? » Et là vient l'exclamation fameuse : « 0 homme, qui es-tu, toi,

RENOUVIER. — LE MYSTKRE DE I.'aNTICIIRIST 45

pour contester avec Dieu ! Le modelé dit-il au modeleur : Pourquoi m'as -tu fait tel ? Louvrier eu céramique n'a-t-il pas le pouvoir de faire avec la même argile pétrie un vase pour des usages nobles, un autre pour des usages vils ' ? »

Il y a moins d'énergie et de résolution, les marques de tâtonnements et de composition artificielle sont visibles, dans la théorie cpie TApotre essaie ensuite de construire pour sauver Israël de la condamnation définitive et irrémédiable. En ce qui touche les individus, leur prédestination pure, l'arbitraire de la grâce divine antécédente à la création, nul adoucissement ne peut être apporté à la doctrine. La grâce ne suit jamais les œuvres, elle ne peut qu'en être la cause en les précédant, puisque le premier et le dernier mot de tout est une volonté de Dieu non précédée. Mais outre la question du salut d'Israël comme nation, ou dans la grande masse de ses membres, Paul ne veut pas croire que les faits constatent l'abandon total du vieux peuple élu dans le décret divin. Si les Juifs rejettent maintenant le salut, c'est, pense-t-il, afin d'être l'occasion de la prédication, sur toute la terre, de cette foi à laquelle ils font mauvais accueil. Mais quand l'appel adressé aux peuples aura été entendu en tous lieux, les Juifs, à leur tour, y viendront, et « tout Israël sera sauvé » : car cette prophétie est aussi dans l'Kcriture, et Dieu fera grâce aux enfants à cause des pères-. On voit quel attachement conservait pour sa nation ce grand universaliste, et quand on pense que de si vastes espérances renfermaient leur objet dans le cours d'une seule génération, on est confondu de tant de puissance dans le rêve, unie à tant d'énergie dans l'action.

Au reste, la lettre dans laquelle cette consolation est offerte aux Juifs, est adressée, — quoique écrite avec une portée et dans une intention plus générales, — à une Eglise où dominait l'esprit judéo-chrétien, et dont les membres vivaient euxmêmes sous la terreur delà synagogue. Paul, d'un autre cùté, était arrivé depuis quelques années à agrandir un peu son

{\) Aux Romains, i\, 1-21.

('2) Ibid., X et XI.

horizon, relativement à la durée du monde condamné. Dans sa première aux Thessaloniciens, la plus ancienne probablement qu'on ail conservée de lui, il parlait de la parousie et de la résurrection en des termes quine pouvaient manquer de donner à croire qu'il regardait cette grande révolution comme tout à fait prochaine. Mais dans la deuxième, écrite un au peut-être après (soit en o4) à la même église, il reprend, comme nous allons le voir, ceux qui, troublés et exaltés par l'attente, oubliaient les devoirs de la vie. Ses dispositions devaient être restées les mêmes lorsque, quatre ans encore plus tard, il écrivait à l'Église de Rome. Ni sous Claude, ni dans les premières années de Néron, il n'a dû croire encore les destinées terrestres arrivées à leur entier accomplissement. Il attendait un signe avant-coureur de l'apparition de TAntichrist, qui devait, à son tour, précéder la parousie ; et ce signe ne s'annonçait plus lui-même aussi imminent qu'il avait paru l'être à un certain moment. Nous allons nous expliquer.

Lorsque Paul annonce l'Évangile aux nations, c'est son Évangile qu'il prêche: il affecte de s'exprimer ainsi, parce qu'il prétend à roriginalité d'une mission qu'il a reçue du Christ surnaturellemeut, et parce qu'il doit, d'une autre part, éviter de s'immiscer dans la fonction des Apùtres palestiniens. Ceux-ci possèdent la tradition personnelle humaine de Jésus, avec le faisceau des faits et des légendes relatifs à sa vie, des éléments dont s'est formé le recueil qui, dans ses rédactions diverses, et joint aux Discours Q-'^f-y-), a pris plus spécialement pour la postérité ce nom : VEvangile. Paul parait en faire peu de cas, n'en citant jamais rien, quoiqu'il en circulât certainement beaucoup et qu'il ne put manquer d'y en avoir d'écrits, vingt ans après la mort de Jésus. Si nous ôtous le fait de l'apparition de Jésus ressuscité aux frères, et l'institution de la Cène, il semble ne s'intéresser à aucune des merveilles qui ont cours dans les églises judéo-chrétiennes. Ce qui est plus extraordinaire, quoique ce le soit assez déjà, c'est que l'enseignement moral propre de Jésus, les discours, les paraboles, lui sont comme étrangers. On serait tenté de croire, mais ce n'est guère possible, que les Apùtres palestiniens, le laissant à son Evangile, n'avaient pas tenu à lui communiquer leurs informations les plus précieuses?

Nous avons vu ailleurs ' ([ue les deux premiers Évangiles

(1) Voyez rÉtude sur la doctrine de Jésus-Christ, p. 33-35.

RKNOUVIKR. — LE MYSTI'IRK DE l'aNTICIIRIST 47

synoptiques ne mettaient point de séparation entre la ruine du temple et de la nationalité juive, prophétisée par Jésus, entre l'apparition de rAntichrist (ou des Anliclirists), et les autres prodromes de la parousie, et la parousie elle-même, le tout devant se produire au cours de la pi'éscnte fjénération. Nous avons admis comme en soi possible, et nous pouvons (lire probable, attendu que la coiifusion n'aurait pas pu se produire après la chute de Jérusalem, que Jésus avait prévu et prédit la catastrophe nationale, en l'unissant dans sa pensée au terme final des destinées humaines. Enfin nous avons remarqué ({ue l'Évangile de Luc, postérieur aux deux autres, ailmettait, entre la défaite suprême des Juifs et le retour du Clirist, la donnée d'un intervalle laissé pour l'accomplisse- I lient du destin des nations {y-y^o: oj -/.ripwOw^j-.v /.x-.pol iOvwv), l'aul a dû recevoir de la source judaïque commune, et non par la tradition du Discours de Jésus dont nous avons des versions dans les synoptiques, ses idées sur les prodromes de la parousie, et sur la manifestation de l'Antichrist. Sa façon de les comprendre est particulière, et il y fait jouer un grand rôle à Satan, dont nos Kvangiles ne disent rien à cette occasion. On ne voit pas, dans les ÉpUres, que la prévision de l'anéantissement d'Israël comme nation par les armées romaines, et telle que Luc, écrivant après l'an 69, la rapporte sous forme de prophétie, ait été une prévision de Paul. Paul, arrivé à Rome en &2, disparaît de l'histoire apostolique en G4, année de l'incendie. Le malheur national qu'il prévoyait en oi, et qui, suivant lui, devait se produire avant que se montrât l'Antichrist, est celui qui était resté comme le plus terrible dans l'imagination religieuse du Peuple de Dieu, depuis le temps d'Antiochus de Syrie, et qu'on nommait eu termes empruntés au f.ivre de Daniel, ï i abomiuation de la désolation »; c'était l'intronisation de la statue d'un prince, d'un homme, dans le Saint des saints du Temple, à la place même où Jéhovah n'avait pas voulu avoir la sienne. Cet événement redouté avait semblé imminent sous le règne de Caïus Galigula, qui le premier se fit élever des temples à Rome, et institua en son honneur des sacrifices et des prêtres. Caïus avait dit à Philon, qui le rapporte : « N'êtes-vous pas de ces gens, ennemis des dieux, qui, seuls, quand tous les hommes reconnaissent ma divinité, me méprisez, et préférez à mon culte celui de votre Dieu sans nom? » Et il avait ordonné qu'on érigeât son image dans le temple de Jérusalem. Cet ordre, dont

48 l'année niILOSOPniQUE. 1894

l'exécution fut ajournée par le gouverneur de Syrie qui eu était chargé, devint sans effet par suite de la mort de lempereur; mais Paul en avait été vivement frappé, sans doute ; | il croyait qu'un autre prince viendrait, qui réussirait dans 1 cette prétention; et il nommait celui-là, essentiellement, ' l'honivie du Péché; et il appelait apostasie la soumission supposée de la majorité de la nation juive à cette impiété, à laquelle succéderait bientôt la manifestation d'un impie encore plus puissant, grâce au concours de Satan : l'Antichrist luimême.

Telle est l'interprétation que nous donnons à l'exhortation adressée par Paul aux Thessaloniciens, trop préoccupés par l'attente de la parousie : « Au sujet de la parousie de Notre- Seigueur, Jésus le Christ, et de notre réunion à lui (i-i^'jvaYWYr,; è-ru' a-jTov), nous VOUS prions, frères, ne vous laissez pas troubler ou effrayer, par des inspirations, ou des discours, ou par quelque lettre censée venue de moi, comme si le jour du Seigneur était déjà là. Ne vous laissez égarer d'aucune façon par qui ce soit ; car il faut que l'apostasie vienne d'abord, et que se révèle Tllomme du péché, le Fils de. la perdition, l'Adversaire, celui qui s'élève au-dessus de tout ce qui s'appelle Dieu ou vénérable, au point de s'installer dans le temple de Dieu, en se proclamant Dieu lui-même. » L'allusion est plus claire qu'il n'appartient généralement à des paroles hardies et dangereuses, à l'adresse de gens qui devinent sans peine. C'est bien de l'apothéose impériale qu'il s'agit, et de la prétention d'un Anliochus, un siècle auparavant, d'un (^aligula il y a quinze ans, de quelque nouveau prince tout à l'heure.

« Ne vous souvenez-vous pas de ce que je vous disais à ce sujet, ([uand j"étais encore chez vous? Vous savez maintenant ce qui le retient, de manière qu'il ne se révélera qu'en son temps. Le mystère de l'impiété opère ; seulement celui qui empêche est là, jusqu'à ce qu'il soit écarté. » Le mystère de l'impiété n'est autre chose que l'action secrète de la doctrine impériale, et de l'esprit de divinisation des Empereurs, qui doit aboutir fatalement à la prétention définitive de ces derniers, ({ui ne soulîriront pas qu'il y ait un temple, un seul, dans les provinces de leur juridiction, qui reste consacré à un Dieu sans nom. excluant toute camaraderie avec lui, le puissant dominateur du ciel et de la terre. Et celui qui retient encore, qui empêche, c'est un Empereur comme le pauvre Claude, sous le règne duquel Paul a peut-être écrit

RENOUVIER. — LE l'AULINISME ET l'ÉGLISE 49

ces lii-nes, et qui n'est pas de la taille de ceux dont on craint de telles entreprises. Le successeur de Claude, Néron, si cruel pour les clirélims (à l'instigation des Juifs, on a pu le penser), se montra lui-même favorable aux purs judaisants. Paul passe immédiatement de l'idée de cet adversaire humain et prétendant à la divinité, à celle de l'adversaire diabolique qui est proprement rAnticlirist, mais il donne à celui-ci un autre nom qu'au premier, en même temps que d'autres caractères, de sorte qu'avec un peu d'attention, la confusion de ces deux personnai;es n'est pas possible'. Voici donc ce qui concerne l'Anticlirist : « Alors se révélera l'Impie (ô xvoaor)^ que le Seigneur détruira par le souflle (l'esprit) de sa bouche, et anéantira par l'éclat de sa parousie. C'est de lui que la parousie aura lieu par l'opération de Satan dans toute sa puissance, avec des signes et des prodiges menteurs, avec toutes les séductions au service de l'iniquité, pour le malheur des hommes perdus dont le cœur s'est fermé à l'amour de la vérité -. » La phrase suivante et la dernière du passage, que nous avons eu l'occasion de citer plus haut, a pour objet très évident de prémunir le lecteur contre cette pensée : que le pouvoir de Satan est capable de rivaliser la puissance divine. L'Apôtre n'atteint ce résultat qu'en attribuant à Dieu luimême une action pour le mal, à moins de se jeter, mais rien ne l'y force encore, dans les contradictions inextricables où les docteurs chrétiens de l'Ecole ont été plus tard et sont restés constamment empêtrés.

Eu dépit de la modération que Paul engageait ses fidèles à Jipporter dans leurs sentiments, en l'attente de la parousie, afin, sans doute, qu'ils ne négligeassent pas leurs devoirs temporels les plus impérieux, il est incontestable que son enseignement était tout le contraire de celui qui aurait pu

(1) Elle a cependant été faite par E. Kenan, qui a traduit tout le passaf^e {Saint Paul, p. 2ôl-o9). et qui lui a conservé, quoique sans le vouloir, en le commentant, le caractt''re que beaucoup lui trouvent d'énigme indéchilTrable, faute de distinguer entre ces deu.v personnages du texte : râvT'./.Eijjiîvor et l'àvofJLO^.

(l) Deuxième aux Thessaloniciens, ii. — l'ourle trait final. Voir ci-dessus, p. 43.

piLLON. — Année philos. 1894. 4

50 l'année PUILOSOPniQUE. 1894

leur donner le goût d'une meilleure société terrestre et le désir d'en rechercher des lois qui fussent conformes à la morale qu'il leur prêchait. Il n'y avait même rien qui pût exciter leur intérêt en faveur d'une organisation particulière de leur E"lise, pour lui assurer la bonne tenue, la durée, et la direction spirituelle des générations successives. Quelles générations? Tout cela ne devait être que si provisoire ! * Notre société est dans le ciel, d'où nous attendons le Sauveur, qui transfigurera nos corps. ■» On voit sans peine à quels abus l'Apôtre cherchait à remédier en représentant aux Chrétiens de ïhessalonique que la parousie n'était pas tout à fait si proche qu'ils pouvaient le croire, et qu'en attendant, il fallait traraillcr pour vivre. C'est aux paresseux qu'il en avait, aux parasites, et aux importants, à ces affairés qui ne font rien : « Frères, je vous recommande au nom du Seigneur Jésus le Christ de vous tenir à l'écart de tout frère qui ne mène pas cette vie réglée dont vous avez reçu de nous la tradition. V^ous savez l'exemple que vous devez suivre de nous. Nous ne sommes pas demeurés sans occupation régulière chez vous ; nous n'avons pas mangé gratis le pain d'autrui, mais bien au prix de peines et de fatigues, travaillant jour et nuit pour ne pas vous être à charge : non que nous n'en eussions le droit, mais afin de vous fournir un modèle à imiter ; car lorsque nous étions auprès de vous, nous vous donnions ce précepte :i Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas. » Nous avons appris qu'il en est parmi vous qui vivent sans ordre (àTixTw;), qui ne travaillent pas, qui n'ont pas d'affaires et font les affairés. Nous recommandons à ceux-là, nous les supplions au nom de Notre-Seigneur Jésus le Christ de travailler tranquillement et de manger le pain qu'ils ont gagné ' . i> Ce sont bien certainement ces paresseux, ces brouillons et ces bavards, qui avaient sans cesse la parousie à la bouche, et en prenaient prétexte pour ne pas faire œuvre d'homme et pour vivre aux dépens des frères. Paul, en cette très belle page, insiste sur la loi de justice et de travail, qui, en effet ne pouvait rien perdre de son caractère obligatoire par la supposition de la fin du monde, même très prochaine. Mais il ne dit pas que le monde est par lui-même d'une valeur et d'une durée à mériter qu'on s'arrange pour y rester.

(1) Ihid., m, (3-12. — C'est un contresens de confondre la viesans ordre avec la vie dans le désordre, Paul ne parle nullement de cette dernière, en cet endroit, cl la nuance grammaticale importe beaucoup.

RENOUVIER. — I.K rALLlNISMU ET L'ÉGLISE 51

II u'existait certaiiiemeiif, dans lus tjjlisr.s des U'iiips apos- U)li(iues, ui une aulurilé spirituelle ni une adiniiiistralion ecclésiastique, établies eu mauière de lois consliluliouuelles d'uue société destinée à traverser les siècles, mais seulemeut une libre euteute de ceux de chaque ville qui avaient reçu le baptême et qui vivaient dans les croyances chrétiennes, afin de pourvoir aux besoius actuels de leur communauté morale. 11 y a eu seulement, un moment, et sur un point, une tendance des premiers chrétiens à exiger la communauté matérielle entre tous, et l'apport à la masse de la valeur réalisée des biens des convertis. La légende miraculeuse d'Ananias et de Saphira, venant après ce qui est dit de la renonciation volontaire des croyants à leurs propriétés, au temps des douze, à Jérusalem ', indique l'influence de l'esprit égalitaire et de la haine des richesses et des grandeurs dont le troisième Evangile est si pénétré. L'origine de cet esprit est facile à trouver dans les traditions israélites populaires de tous les temps, et, plus précisément, dans le précepte de Jésus : Vends ton bien et donne-le aux pauvres ; tu auras un trésor dans le ciel ; et viens, suis-moi -. Mais ce précepte n'était pas une règle donnée pour l'organisation sociale, c'était une loi d'apostolat. Paul, apùtre lui-même, ne cherchant pas des apùtres, mais portant TKvangile à des gens qui vivaient isolés et comme perdus en des sociétés vastes et immoditiables , rendait, au fond, quand il prescrivait à chacun de garder sa condition en attendant le retour de Jésus % la même pensée quis Jésus en quête de disciples et leur demandant de se rendre indépendants des biens de ce monde. L'Eglise de Jérusalem dilïéraitde celles qui se fondaient dans les colonies juives de létranger, et qui attiraient à elles des païens. Pauvre et toute composée de pauvres, elle vivait en partie de collectes que Paul faisait en sa faveur dans ses propres Églises. Son état social et sa morale sociale ne purent pas soutenir l'idéal communiste dont elle s'inspira un moment, et dont l'importance a été exagérée par quelques critiques. Cela eût exigé une organisation contraire à la fois à la liberté de ses meml)res et à l'indilTérence temporelle motivée par l'attente du dernier jour. II n'en survécut ([ue Vchioniainc,

{\) Actes des Apôlrcs, ii, 44-i5, etv. 1-11.

(2) Malt.,\\\, 21.

(3) Première aux Corinthiens, vu, 20.

52 l'année PDILOSOPniQUE. 1894

signifiant l'esprit de pauvreté, et désignant ce judéo-christianisme, hostile aux innovations de Paul, qui se prolongea quelque temps et devint enfin ce qu'on appela une hérésie, à lepoque ou l'Église, — dans le sens historique du mot, — répudia, en s'organisant, et le pur Christianisme d'attente du Christ, tel que Paul l'avait compris, et les restes de la Loi d'Israël, en tant que lien religieux et social dont la' venue du Messie n'aurait pas affranchi l'adorateur de Jéhovah.

Ceux qui ont le mieux reconnu combien il y avait loin d'une Eglise pauliniste à un établissement ecclésiastique pourvu de ses organes vitaux ne se sont pas eux-mêmes assez rendu compte de la réelle opposition qui existe entre l'attente de la résurrection des morts et du jugement universel, phénomène cosmique et moral imminent, auquel la destinée de tous est instantanément et simultanément suspendue, et un ordre religieux et social à instituer pour élever les générations successives dans la connaissance delà vérité et la pratique de lâchante, afin de préparer au jugement, individuellement et successivement, des multitudes d'hommes disséminés dans le temps. Le second système devait conduire nécessairement à la recherche d'une doctrine ayant réponse aux questions essentielles de la théologie, de la christologie et de la morale. On avait le loisir et des raisons pour s'y appliquer. Il fallait une autorité pour diriger et décider, des écoles pour enseigner ; et il s'offrait de difficiles et dangereux problèmes à résoudre pour le règlement des rapports des Églises avec les autorités extérieures, ou pour la défense des fidèles contre les contagions, ou pour attirer les rebelles à la foi. Mais, au point de vue que faisait à Paul sa conviction de ne travailler que pour la génération présente, ces derniers problèmes recevaient une solution unique et d'une extrême facilité : à vrai dire, ils n'existaient pas. D'autre part, l'autorité interne, dans l'Eglise, ne pouvait être que le crédit accordé librement par ses membres à l'Apôtre qui les avait convertis, mais rien ne pouvait s'opposer matériellement à ce que ce crédit fût transporté à une autre personne. Enfin, quant à la doctrine, il n'en fallait que le strict nécessaire pour informer le chrétien du fondement messianique de son espérance en la résurrection, et lui enseigner l'union spirituelle avec le Christ, de laquelle devaient découler sa justification et l'accomplissement de ses devoirs envers Dieu et le prochain.

Page 1