‹ L'Année philosophiqueChapitre 14 sur 77 · RENOUVIER. — LE PAULINISME ET L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — LE PAULINISME ET L'ÉGLISE

On ne trouve donc chez Paul ni ce Christ hypostasié dont le concept introduisit dans le Christianisme la mythologie métaphysique des néoplatoniciens, ni la personnification du Saint-Esprit; point de dualité, point de trinité, nulle spéculation sur la substance, les personnes, les natures, les volontés, et rien, pas même les premiers éléments visibles de cette institution d'un nouveau sacerdoce qui devait ajouter au Christ médiateur avec Dieu le prêtre médiateur avec le Christ. Il n'y avait donc point de sacrements; la Cène n'était que l'agape, commémoration et symbole du sacrifice du Christ, et le baptême, qui se donnait au nom du Christ, un signe sensible de régénération spirituelle et d'initiation à la rie en Christ, ne comportant par lui-même aucune efilcacité magique pour abolir le péché.

Cette simplicité et cette liberté du christianisme de Paul, qui mettent sa mémoire et son œuvre plus près de celles de Jésus que de la fondation de l'Eglise romaine, ce manque total de mythologie métaphysique, de superstitions magiques et de tendances sacerdotales nous expliquent comment sa direction fut si vite abandonnée après la disparition de sa personne, et après la ruine de Jérusalem, qui suivit de près, et qui fit transporter à Rome — où Ion crut môme que Pierre était venu mourir — le siège central de la nouvelle religion. L'influence de Paul et de ses écrits, heureusement conservés, ne demeura entière que pour la question de l'universalisme religieux et de la séparation d'avec le judaïsme. Là, avec le temps, elle triompha, mais, en toute autre matière, l'esprit pauliniste tomba en discrédit comme trop libéral. La critique aiguisée des exégètes de notre époque a fait ressortir les traces de l'hostilité du cléricalisme de l'Eglise, dite encore primitive, mais en voie d'organisation matérielle et de construction dogmatique, contre l'individualisme religieux de l'Apùtre des nations. La doctrine de Paul sur le point unique où il avait poussé loin la théologie spéculative, fut reprise par Augustin plusieurs siècles après, mais alors pour être défigurée et devenir la théorie du péché originel un et solidaire, rendant l'homme coupable avant sa naissance. L'iOglise de Pierre ne put s'assimiler la théorie de la corruption de l'homme, que tardivement, en la dégradant. De ce moment, il faut arriver jusqu'à la Réformé pour retrouver l'Église de Paul, au moins sur un théâtre étendu.

Les réformés du xvf siècle revinrent au paulinisme par les mêmes raisons qui eu, avaient éloigné l'Église à l'époque de

l'iQslitulion du sacerdoce avec la magie de ses sacrements, ex opère operato, et de l'introduction de ces dogmes de mythologie théologique et christologique d'où procédèrent tant de sectes, desquelles on distinguait celles qu'on déclarait ortfwdoxes et catholiques, en attribuant exclusivement aux autres, avec un sens de réprobation, la dénomination grecque iVhérésie qui convenait à toutes. La Réforme a longtemps manqué de la science, au moins autant que de la hardiesse nécessaires pour répudier, dans ses principales branches, les doctrines du verbe consubstantiel et de la trinité, qui ne descendent ni des Évangiles synoptiques, ni de l'Évangile de Paul, mais qui proviennent d'une infusion de spéculation platonicienne dans les croyances mosaïques. Elle n'a pas su reléguer dans le domaine de la poésie, le seul ou elles puissent conserver le droit au respect, les légendes sur la naissance, l'enfance et les œuvres théurgiques de Jésus. Mais la Réforme a ramené la religion, du christianisme paganisé, au Christ et au Dieu des Écritures, en supprimant l'entremise des Saints et des Prêtres, la superstition du sacrifice de l'autel, les sacrements. Elle a mis la foi du Chrétien face à face avec son péché et avec Celui qui perd ou sauve le pécheur. Même en cette conviction redoutable de la prédestination, de la grâce prémouvanle, ou de la coiulamnation antérieure à son motif, dans ce système qui bannirait entièrement la notion du temps et le sentiment du libre arbitre, s'ils n'étaient pas imperdables, les réformés ont retrouvé la liberté morale, parce qu'il les a affranchis du pouvoir du Prêtre et élevés au-dessus du matérialisme du culte. Ils en ont même éprouvé des efïets certains de moralisation, qu'il semble paradoxal de reconnaître, alors qu'au point de vue d'une croyance opposée — de la croyance au libre arbitre, que la plupart aujourd'hui professent, — ils semblent inexplicables. On peut cependant en donner la raison; ils sont dus à la constante direction de pensée de tout croyant sérieux et pieux vers quelque autre chose que la prédestination, à savoir vers la sainteté ; parce qu'il n'est pas permis à ce croyant de séparer le fait de son propre destin, quel qu'il soit, d'avec l'existence des Saints Commandements de ce Dieu qui tient l'éternel décret suspendu sur sa tête, et ((ui a entendu le lier, bien qu'incompréheusiblement, à la lidélité de sa créature laissée dans l'ignorance.

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