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RENOUVIER

LE PlIÉrsOMÉMSME NEUTRE'

Le pliénoménisnic est, chacun ne le sait-il pas, la doctrine de ceux qui répudient la substance. La substance est leur ennemi commun. La question est de savoir si la négation de la substance, réduite à elle seule, est ou n'est pas une négation stérile. Sans doute, eu admettant que l'exil de cette entité ne serve pas à grand'chose, il y aurait lieu de rendre la sentence d'exil, au cas où la fainéantise de l'entité serait dûment établie. Le profit serait peut-être médiocre. Il ne serait pas nul. Maintenant, est-il assuré que la sentence d'exil ne servirait qu'à diminuer d'une seule le nombre des idoles métaphysiques? Il s'en faut, sans doute, que ces idoles vivent sur le pied d'égalité. Aurait-on oublié que le monde intelligible de la dialectique platonicienne est une monarchie véritable ? Non seulement l'idée du Bien règne sur toutes les autres. Mais elle a, si l'on peut ainsi parler, sa garde d'honneur. Les idées du beau, du juste, sont idées de sang royal. Et dans la métaphysique moderne, il semble bien que des prérogatives, en quelque sorte royales, aient été attachées à la substance. Dès lors ne paraîtrait-il pas étrange qu'on la déclarât déchue sans prononcer un arrêt analogue contre les membres de la même famille métaphysique ?

La preuve en est que les phénoménistes ne se sont jamais contentés d'inscrire sur le programme de leur philosopliie cet article unique : <i 11 n'est plus de substance. » D'autres articles figurent au-dessous du premier, et qui servent, non à étendre le programme, mais à rillustrer.""Ou a coutume de les envisa-

(1) vidée du Phénomène, par Kmile Boirac. Paris, Alcan, 189i. 1 vol. in-S de la Bibliothèque de philosophie contemporaine.

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o-er comme les conséquences de la thèse phénoméniste. C'est assez dire que, pour être phénoméniste, on ne l'est jamais impunément. J'entends qu'on ne peut rompre avec la substance sans consentir à d'autres sacrifices. Que ces sacrifices coûtent peu ou beaucoup, ce n'est point l'affaire. Même que tous les phénoménistes soient d'accord sur la nature de ces sacrifices^ cela non plus, pour le moment, ne saurait nous inquiéter. Ce qui nous inquiéterait, serait qu'un phénoméniste, après avoir mené le convoi de la substance, se séparât du cortège pour aller rejoindre, une fois la cérémonie faite, ceux qui, très fidèlement attachés à la vieille idole, se seraient contentés de suivre d'un regard railleur ces inutiles et imaginaires obsèques. Ce serait, dis-je, qu'un phénoméniste, après avoir déclaré qu'il n'est plus de substance, crût encore à la survivance éventuelle du déterminisme, de l'infmitisme, de l'évolutionnisme et autres ismes inséparables. Ce phénoméniste s'est rencontré. Il n'est autre que M. Boirac, l'auteur d'un livre plein de savoir, de talent, bien écrit, clairement et finement pensé, d'une dialectique saine et souple. On voudra prendre ces épilliètes pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire au sérieux. Leur destination n'est pas simplement d'amortir le choc d'épithètes durement frappantes et durement sonnantes et qui viendraient plus tard. Xous serons francs envers M. Boirac. Et déjà nous le sommes en le louant comme nous avons fait. Son livre est le livre d'un maîlre : voilà qui est entendu. Et de plus, ce livre de M. Boirac est le livre d'un ami, ce qui n'est pas pour nous déplaire. Pourquoi faut-il que cet ami soit l'ami de nos ennemis? Pourquoi et comment cela se fait-il? Voilà bien qui nous inquiète et nous intrigue !... Mais avant de nous contrister, ouvrons Vidée du phcnomène, lisons, résumons, et fassent les Dieux que nous résumions, autant que possible, sans substituer à la pensée vraie de l'auteur, une pensée inconsciemment nôtre et qui n'en serait que la contrefaçon.

Dans une Introduction rapide mais bien conçue M. Boirac suit l'idée du phénomène à travers ses vicissitudes depuis Platon jusqu'à Rcnouvier. Les théories que l'auteur résume

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sont présentées avec un degré suffisant d'exactitude. Peut-être, cependant, y aurait-il à se demander s'il est vrai que « lorsque Bacon écrit qu'il n'y a pas de science des choses passagères, il ne fait que « répéter l'enseignement d'Aristote ». Les deux pensées ne se contredisent certes pas. Cependant la sentence aristotélique a une signification très précise, très socratique d'ailleurs. Et qui l'adopte se place presque aussitôt aux antipodes de l'empirisme. L'objet de la science, pour Aristote aussi bien que pour Socrate, est la notion. Et le caractère général de la science résulte du caractère général de la notion. Est-ce ainsi que lîacou expliquerait la généralité de la science ? Ce serait, en tout cas, un point à éclaircir. Nous serions plus volontiers d'accord avec M. ]>oirac lorsqu'il cherche à serrer, plus qu'il n'est de tradition de le faire, les liens de parenté spéculative entre Platon et Aristote. Tous deux, croyons-nous, admettent les idées, ce dont, chez nous, on s'apercevrait plus vite si, chez nous, n'avait prévalu la coutume de traduire l'^'-oo: du stagyrite par le mot «t forme » et par idée Vtl^o^ de Platon. Entre les deux penseurs, le dissentiment porte sur une seule question : celle de savoir si VtUoz existe ou n'existe point cà part la chose sensible. Sur tout le reste, ils ne seraient pas loin de s'entendre. Leur avis commun n'était-il pas que le triomphe du phénoménisme amènerait la ruine de la science ? Leur philosophie à tous deux est une philosophie de l'Être. C'est également l'être ou la substance que les Descartes, les Spinoza, les Leibuitz tiennent pour l'objet propre de la philosophie. Et cela dnre jusqu'au xvui' siècle. Locke bat la substance en brèche. Condillac, s'il admet l'àme spirituelle et s'appuie, pour la démontrer, sur des raisons devenues classiques, n'en est pas moins l'un des plus résolus phénoménistes qui se soient rencontrés. Sa place est tout près de David Hume. Hume, loin de clore la série des antisubstantialistes, ainsi qu'au temps de Victor Cousin, on se plaisait à le croire, est le grand précurseur des Mill, des Lewes, des James Sully. M. Boirac dit cela en d'autres termes, et dit bien. Je ne sais trop, cependant, s'il fait bien, à ces noms, de joindre le nom d'Herbert Spencer. Spencer, il est vrai, doit beaucoup à Hnme. La distinction des états forts et des états faibles, si importante dans « l'Analyse Générale » de Spencer, avait joué dans le Tntilé ih' la nature humaine un rôle indiscutablement capital. Mais, tandis qu'elle menait David Hume à ce que, depuis, l'on est convenu

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d'appeler « le scepticisme », elle devait fournira Spencer des motifs d'être dogmatiste, ce n'est point dire assez, perceptionniste, et à la mode écossaise, ou bien peu s'en faut. Nous eussions, nous, classé Spencer pas très loin de Reid, et très près de Brown, chez qui la théorie de la réalité externe a bien des parties communes avec celles des Principles of PsijcJwlogy qu'elle devance d'un demi-siècle. — D'autre part, M. Boirac a fort bien fait, cro3^ons-nous, d'appliquer l'épithète de phénoméniste en même temps au grand Herbert Spencer et au bon Thomas Reid, malgré l'eiïroi que ce dernier en eût conçu. Thomas Reid, on l'a dit autre part, nous refuse la connaissance des êtres. Cela ne l'empêche point de nous attribuer la connaissance adéquate des qualités de ces êtres dont Yt'tre demeure insaisissable. Comprenne qui pourra. Ce n'est point chose commode que d'expliquer comment Reid peut nous interdire d'atteindre jusqu'aux substances et permettre à la réalité objective (au sens cartésien) des idées de leurs qualités d'être le décalque de la réalité objective de ces qualités (au sens kantien). — Alors nous connaissons les choses telles qu'elles sont? — Point, mais seulement leurs qualités. — Alors du moment où nous ne connaissons des choses que leurs qualités, autant dire que nous ne connaissons que leurs phénomènes. Voilà une conséquence que jamais Reid n'eût acceptée. Il lui échappait qu'il était absurde de prêter un ensoi aux qualités des choses ou des êtres. Il ne se savait pas phénoméuiste.

Le véritable père du pliéuoménisme contemporain, après Hume, est Kant. Il l'est même à un titre plus émiucnt que Hume. Hume a fortifié en les exagérant — mais, en philosophie, on n'est vrai avec profondeur qu'à la condition de ne s'eiïrayer point des conséquences — les positions de l'empirisme. On peut dire qu'avec Hume une évolution s'accentue. Avec Kant c'est une véritable révolution qui commence, si même, avec Kant seul, elle n'est pas accomplie. Et il n'y a nullement à craindre de répéter là une banalité. Kant est, à la fois, partisan d'une science fondée sur des principes a priori, par où il s'oppose à tous les empiristes, et d'une connaissance limitée aux phénomènes, par où il s'oppose aux dogmatistes cartésiens ou leibnitiens. Si Leibniz a « réformé » la notion de substance, on peut bien dire que Kant a réformé la notion de phéiiomèno. En tout cas il l'a liétermince. Toutefois, autre chose est dire « la connaissance porte exclusivement sur des

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phénomènes » ; ce qui est la thèse de Kant ; autre chose est dire: « le phénomène seul existe », ce qui est l'exact contre-pied du kantisme. Il faudrait donc ojjter, seinhle-t-il, entre le phénoménisme de Kant et celui de Hume. Même il faudrait ciu)isir entre le phénom<'Miisme anoiin' de Hume et le [)hénoménisinc catéi;oi-iste des A'.s.sv/ /.s de Crilifjnc (jâindlc. M. Hoirac ré[)udiera Kant. Entre Hume et Renouvier, il laissera le choix libre.

Toujours est-il que, selon notre auteur, la notion de phénomène peut être conçue de trois manières différentes : « 1" le pliénomène est une appairnci' : c'est la manifestation d'une essence invisible et permanente ; — 2" le phénomène est une îrpirsrufnlion ; c'est là ce ([ui apparaît, l'apparition elle-même, sans existence qui en soit distincte; — ')" le phénomène est un cltKutjeiuoit ; c'est ce qui commence à être pour cesser d'être, ce qui se fait ce qui devient '. »

Et d'abord, pour suivre M. Boirac dans sa discussion contre le premier type du phénoménisme, le type kantien, constatons que cette doctrine de Kant est assez instable. Kant oppose les pliénomènes aux noumènes. Qu'est-ce que /('*; ou le noumènc ? Kant définit le noumène d'une façon assez ambiguë. ].'usage qu'il se propose d'en faire est tantôt « limitatif » — lisez plutôt VAnahitique transcendentale — tantôt « constitutif » — lisez plutôt la Dialectique et surtout la Critique de la raison pratique. Au fond, si le philosophe entend expliquer le l)liénomène par le noumène, c'est du phénomène qu'il part pour définir le noumène. Et à ce propos, il arrive à M. Boirac de dire ce qu'ici même, l'an dernier, nous disions : à savoir ({ue le monde des noumènes n'est que le monde des phénomènes privé de ses délerminations. Or il se trouve que de ces déterminations fait partiel' « existence », laquelle est une catégorie. Dès lors, essayez d'attribuer l'existence au noumène, vous allez le convertir en phénomène. Et si vous reculez devant la tentative, pour éviter une conversion, vous serez contraint à une suppression. De l'ineiïable au néant iu)s yeux ne perçoivent pas de distance. D'autre part, s'il est vrai — la preuve eu a été, selon nous, négligée par Kant, si même elle n'a pas été omise — que le noumène véritablement existe, c'est véritablement lui que Ion connaît à travers ses phénomènes. En elTet, dit à i)eu près .M. Boirac, on un certain rap-

(l) L'Idée du phénomène, p. 10.

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port existe entre les phénomènes et les noumèues, et connaître les premiers revient, en quelque manière, à connaître les seconds, ou tout rapport entre eux est absent. Et aussitôt la notion de noumène est rendue surérogatoire.

Le phénoméuisme de M.Herbert Spencer reproduit d'assez près le phénoménisme de Kant, avec quelque aggravation l)eut-être. 11 est en effet malaisé de comprendre comment un philosophe peut emprunter à Kant sa distinction des phénomènes et des noumèues, et néanmoins se prétendre dogmatiste : ce qui prouverait, entre parenthèses, que la neutralité i métaphysique du phénoménisme est assez insoutenable, mais ' c'est de quoi plus tard il sera discuté. La doctrine de M. Spencer, redisons-le, revient, pour le fond, à la doctrine de Reid. Ce que, d'après lui, nous appelons les choses, c'est l'ensemble des manifestations de l'Inconnaissable. Il n'en reste pas moins que, d'après M. Spencer, et autant qu'il nous a été donné de le comprendre, les choses nous sont connues dans leur être et non dans leur apparaître, qu'il estun espace objectif, un temps objectif. Bien heureux qui comprendront cette étrange et contradictoire doctrine, de source écossaise, non kantienne! Et que M. Boirac, ici, a raison ! M. Spencer a lu peut-être Kant dans le texte. C'est, vraisemblablement, à travers Hamilton, qu'il l'a médité. Or c'est à travers Reid, qu'Hamilton, lui-môme, a médité Kant, non certes qu'Hamilton ait délibérément demandé au sage écossais la clef des énigmes qui l'irritaient dans la philosophie de Kant. Mais il tenait de l'indélébile inlluence de Reid ses instincts réalistes. De là vint que jamais il ne réussit à faire siennes, ni les thèses de VAnalytUiue ni, a fortiori, celles' de VEsthétique. Celles de la Dialectique ont laissé dans la philosophie d'Hamiltou une em- J preinte plus durable. Spencer, lui, n'a retenu de Kant que deux propositions, celle qui afhrme la relativité de la connaissance et celle qui pose — à titre problématique, assertorique ?... M. Spencer jamais ne se l'est demandé — l'existence des choses en soi. L'Inconnaissable des Premiers principes est, en effet, assez proche parent du noumène kantien. Toutefois, M. Spencer semble s'être efforcé de remplir ce qu'il croyait et qu'on pourrait croire être une lacune de la philosophie kantienne. Il a voulu prouver la réalité de l'absolu. M. Boirac na pas de peine à démolir ce fragile échafaudage de preuves. Spencer soutient, avec Kant, que « s'il est des apparences, nécessairement quelque chose

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doit apparaître ». Et avec quel plaisir nous lisons la réponse de M. Hoirac, celle qu'il nous est arrivé de faire, peut-être môme d'écrire ! Hé oui I ([uehiue chose apparaît. VA [)robablement i)arce que cette sentence a cessé d'être exclusivement notre et ({u'it nous est donné de la lire chez autrui (voir La Bcsdir de Lafontaine) ', il nous semble que c'est répoudre d'une ïaçonun peu expéditive. Aussi bien la réplique et !'« instance » se valent. Et c'est au moyeu d'arguments plus profonds ({u'il faut tâcher, ou de confirmer la thèse des noumènes, ou de la démolir. M. Boirac le sait bien, puisqu'il a mis tout sou zèle à trouver les raisons les plus solides, à les disposer dans Tordre le meilleur, à les exprimer sous la forme la plus claire et la plus saisissante. Spencer lui-même, d'ailleurs, n'épargue rien pour discuter à fond le problème. Ses arguments vacillent, on l'a souvent remarqué, mais ses convictions subsistent inébranlables.

Un autre philosophe et, comme métaphysicien, d'une autre envergure que Spencer, a bien vu le coté faible de la position. Il ne lui a point échappé qu'un inconnaissable dont nul ne pourrait rien savoir ni rien dire risquerait d'être un inconnaissable imaginaire. M. Boirac connaît ce philosophe. Il ne se peut qu'il n'ait point lu Le monde en tant que volonté et représentation. Il ne se peut qu'il n'ait admiré la rigoureuse suite du premier volume et les lumineux commentaires du second. Il ne se peut qu'il n'ait été frappé de cette superbe très consciente d'elle-même qui pousse Schopenhauer à démontrer « la possibilité de connaître la chose en soi ». Pourquoi donc M. Boirac a-t-il passé devant Schopenhauer, comme s'il n'avait pas écrit ce très beau chapitre, où l'on ne sait que vanter le plus, de la sincérité de Ihomme ou de la géniale audace du penseur : de la sincérité de l'homme, car Schopenhauer a pleinement conscience de la contradiction impliquée dans l'énoncé du problème ; de la géniale audace du philosophe, parce qu'il a tenté un vigoureux effort pour disjoindre la connaissance et... l'autre mot m'échappe. Si je le trouvais, Schopenhauer m'aurait convaincu. Le terme « conscience » est impropre, ou du moins il le semble, car l'idée de conscience appelle l'idée de représentation. On ne peut avoir conscience de la chose en soi que Schopenhauer distingue de la chose pour soi. « Alors on n'en sait rien? Non. — Pas même

(1) Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.

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qu'elle est? » — Ici le philosophe nous arrête. Et les obstacles dont il encombre la route du phénoménisme pourraient ne nous sembler imaginaires qu'eu raison d'une difficulté moins humaine, peut-être, que française. Nous ne sommes pas impunément de la patrie de Descartes. Et s'il nous a incurablement inoculé la passion des idées claires, il nous a rendus, par là même, impropres à supposer possible ce qui n'est pas distinctement représentable. Cette inaptitude est celle des néocriticistes. Et*elle est tellement nôtre que nous avouons être dans l'impuissance de décider si notre incapacité d'admettre l'inconnaissable provient d'une infirmité par défaut. Autant que jadis, aujourd'hui encore, nous attribuerions à une sorte d'infirmité par excès, l'aptitude des philosophes de race germanique à spéculer sur l'inconnaissable. Il y a là un procès spéculatif qui se plaidera tant qu'il y aura des hommes. Tel n'a donc point cessé d'être notre avis. M. Boirac ne nous eu voudra pas d'avoir espéré qu'il nous donnerait le sien. Il s'est contenté de nous le faire pressentir. Nous eussions souhaité davantage. Car enfin, l'impossibilité de se représenter la chose en soi, ou d'en avoir conscience empêcherait-elle de la « sentir » présente ? D'un tel sentiment je ne puis, pour mon compte avoir l'idée, même la plus confuse. D'autre part, si tel était le lot commun de tous ceux que ces questions occupent, on viendrait trop tard à plaider la cause du phénoménisme. Et l'on sait assez qu'elle a besoin d'être défendue.

A la conception réaliste de l'idée de phénomène s'oppose la conception idéaliste. A moins d'admettre des phénomènes llottant dans je ne sais quel espace, ce qu'ont tout l'air d'admettre les positivistes, du moment que le phénomène a été détaché du noumène, il faut lui chercher un siège, un sujet d'inhérence ou plutôt d'adiiéreuce. L'idée de phénomène, d'ailleurs, implique, entre le phénomène et l'atome, par exemple, une dillérence assez importante. L'atome se suffit ou est censé se suffire. Or que le phénomène soit censé se sulfire, c'est ce que son nom interdit de supposer. D'une part, quelque chose apparaît — c'est l'apparence, ainsi qu'il eu est convenu. D'autre part, ce quel({ue chose apparaît à quelque chose ou à quelqu'un. Pour empêcher le phénomène de s'évanouir, il est dès lors naturel de l'attacher à une conscience. La conscience serait, pour ainsi parler, le lit dans le([uel se précipiterait le torrent des phénomènes. La conscience les réaliserait en quelque sorte. Si le monde

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extérieur est, ainsi que le voulait Stuart Mill, une possibilité permanente de sensations, ou cette possibilité n'est que le pseudonyme de son contraire, ou, pour éviter d'avoir à définir le monde externe « une impossibilité de sensations ' » il faut, soit (lue la pensée pense le monde, soit, tout au moins, que la conscience s'en procure la perception. 11 faut cela tout au moins, dit M. lîoirac. Mais (iu('l([ue cliose de plus est nécessaire. Où sera le monde (juand jaurai cessé de le penser? Il continuera de vivre daus la conscience de nos survivants, va-l-on me répondre. Je prévoyais la réponse. Et si le genre liumain i)érit? Kt (juand le genre humain n'existait pas encore, y avait-il un monde extérieur ? Je ne puis sérieusement mettre la chose en doute. Donc il y avait des choses avant (luil iiy eût des hommes. Mais qu'est-ce que cela veut dire: «; il y avait des choses » ? Je ne puis convertir chose en nouniriic : je m'en suis enlevé le droit. Alors me voilà réduit à croire qu'il y avait des pliént)ménes antérieurement à l'éclosion de la conscience. Autant vaut admettre que le phénomène préexistait aux conditions de sa réalisation, ce qui est assez contradictoire. — J'avoue qu'ici, pour abréger l'exposition du livre, je paraphrase plus que je ne cite. J'espère, quand même, rester fidèle à la vraie pensée de l'auteur.

Rien de plus subtil que ces pages du chapitre deuxième où M. Boirac, désespéré de trouver où suspendre son phénomène, le regarde à la loupe pour chercher si, par hasard, il ne serait pas accroché à lui-même. INI. Boirac ne se sert pas de l'expression, mais c'est bien, croyons-nous, l'expression propre. Pour éviter l'idéalisme, il faut autant que possible ériger la conscience en miroir des phénomènes. — Le phénomène par définition, vous l'avez dit, ne peut se passer de miroir. — 11 ne s'en passera point. Pour parer à la difficulté, il n'est pas défendu d'admettre que chaque phénomène est le miroir de sou voisin. Et cependant comment cela se pourraitil? Pour se mirer, il faut être. Or si un phénomène est déjà passé quand le voisin arrive, rien plus ne se rélléchit dans le miroir. Cherchons autre chose. Il ne reste évidemment (pi'à faire (le chaque phénomène son propre miroir... Mais assez de subtilités comme cela, nous a l'air de dire M. Boirac. Nous parlons des phénomènes, de chaque phénomène, comme si nous savions ce que c'est ([iiaii phénomène. Qu'est-ce

' De sensations acliicUes.

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donc qui constitue sou individualité ? Ce n'est pas si aisé à savoir. Nous le chercherons tout à Theure. Allons, en attendant, nous reposer chez les positivistes. Demandons-leur quel sens exact ils donnent à l'idée de phénomène. Cela ne nous avancera pas à grand'chose, M. Boirac nous en avertit. Mais cela nous reposera. Evidemment ce troisième chapitre de M. Boirac ne nous donne pas de solution satisfaisante. On y fait la chasse à ce que le respect seul empêche de nommer de son vrai nom : « le phénoménisme bête » . Car, au fond, rien n'est stupide comme de prêcher aux quatre coins du monde qu'il n'y a que des phénomènes, et que ces phénomènes se réduisent à la matière et au mouvement. Ce n'est point précisément cela, peut-être, qui est stupide puisque, après tout. Descartes ne disait guère autre chose. Ce que je tiens pour impardonnable, pour antiphilosophique, et M. Boirac est de cet avis, c'est de lancer des formules dont on n'a point défini les termes. Et si l'on ne peut dire que M. Boirac s'est fâché contre les positivistes, c'est qu'il a fait mieux que se fâcher. Il les a mis en déroute. Le lecteur m'excusera de lui apprendre comment finit la bataille sans essayer de la lui décrire, même en abrégé. Je lui signale cette excellente et, dans maintes parties, neuve réfutation du mécanisme, où je retrouve les qualités saines et fortes du vrai dialecticien. Je la lui signale, parce que M. Boirac a fait là un véritable tour de force. Il a enfoncé une porte que l'on croyait ouverte. A l'ardeur, à l'énergie, à l'habile direction de ses coups, et principalement au fracas de la chute, nous nous sommes aperçus que la porte n'avait été jusqu'alors qu'entre-bàillée. Et qu'elle tenait sur ses gonds !

Voilà donc le mécanisme à terre. Et la notion du mouvement est venue se foudre dans celle de changement. Dire que tout se ramène au mouvement revient à dire que tout est changement. Il faut dès lors reprendre la lutte et changer de champ de bataille. Et nous allons suivre M. Boirac. Car il va s'engager un véritable corps à corps entre notre auteur et « l'idée indéterminée de changement ».

Cette discussion qui a des parties indiscutablement neuves et pour In disposition et pour Tinvention, causera, j'en ai peur, quchjue déception aux représentants de la jeune génération philosophi(j;ue. C'est, qu'eu elïet, M. Boirac a eu l'audace — ou le courage — de feindre d'oublier M. Bergson et son mémorable « démembrement > de l'Esthétique

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Transcendent aie. M. Jîergsou, (hiiis ses Donmcs immMialcs ilc la Conscience, a tenté de conserver la théorie kantienne (le rKspacC; tont en révolutionnant de fond en comble — le mot n'est pas exagéré — la théorie kantienne du Temps. Personne, à notre connaissance, na encore discuté à fond cette théorie très engageante, ce qu'il serait grand temps de faire, i»uisqne presque tout le monde — sauf les envieillis de la génération descendante ou à peu près — l'accepte ou l'adopte. Nul i)lus que M. Boirac n'avait ([ualité pour argumenter contre M. Bergson. Et cependant s'il ne l'a pas fait, nous serions, nous, tentés de l'en féliciter. Il a évité une perte de temps et une faute de goût. Car, ou la théorie du temps, chez M. Bergson, n'est pas liée à la théoiie de l'espace, hypothèse assez inadmissible, ou, si elle lui est assez intimement unie, le sort de cette théorie nouvelle ne saurait, selon nous, intéresser que les kantiens orthodoxes. En effet, il parait bien que M. Bergson fasse du temps, ainsi que Kant ^railleurs, un objet d'uituition. D'autre part, il résulte du troisième chapitre de M. Boirac — à condition, bien entendu, de vouloir lire entre les lignes — que sur le temps et l'espace, il est plus près de Leibniz que de Kant. Selon M. Bergson, le temps est une réalité qui, pour être suspendue à la nôtre, n'en est pas moins une réalité, qui plus est, une réalité vivante, agissante, et même tellement agissante, qu'un lecteur insuffisamment attentif pourrait se demander par endroits si le temps, tel que M, Bergson l'envisage, ne serait pas le Sosie de l'habitude. Or tout autre est le point de vue de Leibniz et, vraisemblablement aussi, croyons-nous celui de M. Boirac. Du point de vue leibnitien, le temps et l'espace sont, non point de purs néants, très certainement de purs abstraits, n'étant rien en dehors de leurs contenus €oncrets, si ce n'est leur ordre, ou même l'expression de leur ordre. Ainsi considéré, le temps gardera la divisibilité d'une part, de l'autre, l'homogénéité des parties, que jusqu'à M. Bergson, lui a maintenues, c'est ici ou jamais le cas delà nommer de son vrai nom, la perenïiis philusophia tant vénérée de Leibniz. Car, si l'on a pu ne pas s'entendre, touchant ce que le Temps ou l'Espace seraient ou ne seraient pas, considérés en eux-mêmes, il semble bien que tous les philosophes, M. Bergson excepté, se soient entendus sur ce que le Temps et l'Espace ont l'air d'être. Et à tous, il faut bien l'avouer, le Temps et l'Espace semblent être divisibles et homogènes. piLi.oN. — Année philos. 189i. 5

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Ceci soit dit, nou contre M. Bergson qui n'est nullement en cause, et dont c'est plus que le droit de ne s'incliner devant aucune tradition philosophique, mais pour M. Boirac, dont le droit de conserver à l'Espace et au Temps ses attributs séculaires ne saurait, non plus, être sérieusement discuté. Et maintenant réduisons la théorie de M. Boirac à son expression la plus brève. D'après lui « sans être une réalité distincte des phénomènes le temps ne se réduit pas tout entier à une pure succession ', La durée n'exclut point la succession. Une chose qui dure est une chose telle que dans ses états l'on conçoive « une possibilité de succession ». Elle n'a pas besoin de changer pour que nous puissions mesurer sa durée. Il suffit de mesurer le nombre de ses changements possibles. — Comment ? — Pendant qu'une chose (ou un phénomène) dure, d'autres changent. Celle-là peut être comparée à celle-ci. Je suis à ma fenêtre. Je regarde le régiment qui passe. Je n'ai pas de montre. Je puis néanmoins mesurer la durée du temps que je suis resté à la fenêtre par le nombre des files de soldats qui viennent de passer devant mes yeux. Rien de plus clair. Dans ces conditions, l'idée de durée et celle de succession, loin de s'exclure, se compléteraient l'une l'autre. Et alors l'idée de phénomène cesserait de se pouvoir réduire à l'idée de changement. La conception positive et mécauiste, se trouverait, de ce chef, mortellement atteinte. Il ne se peut décidément pas que les phénomènes extérieurs, les seuls, d'ailleurs, dont on s'occupe chez les positivistes, soient des changements purs et simples. Que sont-ils donc ? Que pourraient-ils bien être ? « Des états de conscience analogues à nos propres phénomènes ^ » Et plus l'on y songe, plus la supposition acquiert de vraisemblance. La notion de changement n'enveloppe-t-elle pas une multiplicité de notions ? N'implique-t-elle pas les notions de différence qualitative, de différence quantitative ? Et celle-ci ne se ramène-t-elle pas à une différence dans le nombre, la durée, l'étendue, l'intensité? Ces diverses formes de la quantité sont impossibles eu dehors de toute conscience. Et voici comment se termine cet excellent chapitre, qui n'est pas loin d'être un beau chapitre : « Il n'est pas d'autre réalité que la conscience, si nous nous représentons le monde à notre image, c'est qu'il est fait

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à notre image. « Leibniz avait raison : « C'est partout et toujours la niùme chose, au degré de perfection près'. »

On va dire que cela ue nous avance guère, puisque nous voilà rejetés sur la conscience et condamnés, ou peu s'en faut, à une conception idéaliste. A quoi bon dès lors ce chapitre ? En dépit du talent dont il y est lait preuve, n'est-il pas, somme toute, assez inutile ? — Nous l'avons pensé longtemps. Et nous eussions pardonné au philosophe en faveur du virtuose. Mais il n'y a rien à pardonner ici. M. Boirac ne nous a point présenté ses pensées dans un ordre didactique. Il leur a laissé leur ordre génétique, et il a bien fait. L'intérêt est au moins aussi attachant de voir comment une idée l)()nsse que de la regarder se développer quand elle a cessé d'être à ras de terre. M. Boirac inclinait à identifier l'être et la conscience, et, par conséquent, il était visiblement attiré vers la conception idéaliste. Il eu redoutait néanmoins les suites. Pour y échapper, il demandait aide aux positivistes. Chez eux, loin de trouver des amis, il n'a trouvé que des adversaires, et des adversaires encombrants, implacables, prêts à la lutte, des adversaires qu'il fallait vaincre, sous peine d'en être perpétuellement inquiété. Après avoir vaincu, .AL Boirac jette les yeux sur la plaine jonchée de morts. Il s'aperçoit qu'il ne peut aller plus avant, ou du moins que, s'il tente d'aller plus avant, il n'ira nulle part. Donc, il sera idéaliste et de très bonne foi, et de très bonne grâce. Et, si les bonnes gens se plaignent qu'on leur vole leur monde extérieur, il tâchera de les indemniser à la satisfaction de tous. Nous verrons bientôt comment. Il reste auparavant encore un mauvais pas à franchir.

Huand tout à l'heure M. Boirac s'ingéniait à procurer au phénomène le miroir métaphorique à la possession duijuel était attachée sa fortune, il s'apercevait qu'il parlait du phénomène comme s'il savait complètement ce que c'était, et qu'il ne le savait pas complètement. Certes, il avait fort bien défini le genre phénomène, et de ce coté plus rien n'était à faire. Mais le genre phénomène n'existe que réalisé dans des concrets. Le phénomène n'est pas. En revanche, il est des phénomènes. Et, d'après M. Boirac, il n'est que des phénomènes. Qu'est-ce alors r/u'u/i phénomène? Est-ce un individu?

C'est assez peu vraisemblable. Car ou le phénomène ne

gg l'année rniLOSOrHIQUE. 1894

peut se concevoir à l'état pur, indépendant de toute relation, et cela résulte du précédent chapitre, ou le phénomèue n'a pas, ne saurait avoir d'individualité. Il y a là, croyons-nous, deux façons de dire la même chose. Cependant la question était assez sérieuse pour être traitée à part. Et M. Boirac u'aura . pas à regretter d'y avoir consacré tout un chapitre. Il me semble avoir bien montré que la question de l'individualité du phénomèue ne comportait pas de solution affirmative. Un phénomène individuel serait uu phénomène indépendant. A cela déjà, le principe de causalité met obstacle. D'autre part, pour constituer un individu, ce qui s'appelle un individu, au sens courant du terme, une multiplicité de phénomènes est requise. Notre auteur ne dit point cela en termes propres. Mais ce qu'il dit y revient assez. Soit une douleur, par exemple. Ou elle est pour moi comme absente ou nulle, ou bien son être est inséparable de la conscience que j'en ai. Voilà déjà que d'un phénomèue primitivement supposé un, une dualité se dégage : d'un côté, la douleur ; de l'autre, la conscience. Et la distinction est bien réelle : « Comment la conscience, si elle n'est qu'un épiphénomèue, peut-elle se concentrer, se redoubler, se prendre elle-même pour objet et devenir ainsi la conscience de la conscience ?... Or, peut-on admettre que sous l'influence de la volonté et du désir, la conscience devienne plus intense, plus claire, au point que non seulement elle embrasse et pénètre mieux le phénomène qu'elle accompagne, mais encore qu'elle s'en distingue et se sente, pour ainsi dire, elle-même ? Peut-on admettre une pareille transformation et voir dans la conscience un caractère ou un simple rapport?... Ainsi la possibilité même de la réflexion paraît inexplicable si la conscience est à l'égard du phénomène ce que la vitesse est à l'égard du mouvement, ou la convexité à l'égard de la concavité dans une courbe '. » Tout phénomène est décidément en relation avec un autre phénomène. Et la métaphysique phénoméniste serait fatalement adossée à une logique relativiste ? L'opinion de M. Boirac sur ce poiut n'est ni obscure ni douteuse.

On s'attendrait aussitôt à voir M. Boirac aux prises avec le redoutable problème des catégories. Et l'on pardonnera bien cette épithète à un philosophe dont ce fut bien des fois l'ambition de « placer son mot » sur les catégories et de craindre

DAURI.VC. — LK l'IlKNOMÉMSMl': NEUTRE 69

chaque fois, au moment de parler, qu'il ne laissât écliaiq)er une occasion de se taire. Aussi ce philosophe est-il recounaissaut à M. Boirac d'avoir imité sa prudence. M. Boirac ne dit rien (pie de vague touchant les catégories. Même s'il est des catégories, il laisse cela dans l'ombre. Il est vrai que son phénoméuismeest neutre. Le nôtre ne l'était pas. M. Boirac pouvait esquiver le problème sans avoir l'air d'avoir peur. Et ceux qui nous ont accusé de nous être dérobé par timidité sont assurément, à notre égard, plus sévères qu'injustes. M. Boirac, lui, dira simplement: « Les seules réalités susceptibles d'être connues sont des phénomènes, et, entre ces phénomènes, des rapports plus ou moins constants (l'auteur est délibérément vague) de ressemblance, de dillérence, de coexistence et de succession \ »

L'idée de phénomène et celle de rapport sont deux inséparables. Reste à savoir s'il convient de leur assigner le même siège. 11 se pourrait, par exemple, que les phénomènes et leurs rapports fussent hors de nous. Il se pourrait qu'ils fussent en nous. Il se pourrait enfin que les rapports fussent en nous et les phénomènes hors de nous. Entre les trois, il faut de toute nécessité choisir. Si vous prétendez que les phénomènes sont hors l'esprit et les rapports dans l'esprit, vous convertissez les phénomènes en choses et vous leur' prêtez un en-soi véritable. Le nom de noumène va donc être réhabilité et ce qu'il désigne restauré. Qu'est-ce eu effet que le noumène, si ce n'est l'objet avant sa réfraction à travers le sujet ? Le phénomène hors l'esprit, c'est le phénomène non représenté, c'est donc la chose véritable. — Va-t-il être plus avantageux de placer les rapports dans les phénomènes ? On n'y gagnera rien. < Tant que le rapport n'est pas réalisé dans l'esprit, il est une simple possibilité, une possibilité subjective qui, même en cet état, n'existe pour nous que si nous y i)eusons, et qui, dès que nous y pensons, cesse d'exister pour nous en cet état, car notre pensée la transforme aussitôt eu réalité -. > La concei)tion réaliste de la nature des rapports est décidément interdite.

Tournons-nous du côté des idéalistes. L'idéaliste me soutiendra que l'esprit est le lieu des rapports, comme on eût dit chez les péripatéticiens. Soit. J'admets que l'esprit est la

(Il 1'. 170-174.

source de toute relation, ou, pour préciser, de toute relation universelle. La ressemblance est une de ces relations. Or dans certains cas, je l'affirme; dans d'autres cas, je la nie. Et le discernement de ces cas ne dépend pas du bon plaisir de l'esprit. Je cède en cela à une nécessité dont j'ai conscience. Et j'ai conscience de cette nécessité comme m'étaut extérieure. La catégorie est ambiguë, bilatérale. Elle m'oblige à statuer sur la ressemblance ou sur la difïérence. C'est elle qui contraint à cboisir. Ce n'est pas elle qui fixe le cboix. Il reste donc que ce soit l'objet. Au surplus — c'est M. Boirac dont je suis ici l'interprète — qu'est-ce que la catégorie? Elle n'est autre cbose que le rapport métamorphosé. A la possibilité objective des dogmatistes, ses prédécesseurs, Kant substitue la possibilité subjective. Il n'y a qu'un nom de changé. La difficulté est donc invincible si l'on veut que le subjectivisme kantien l'emporte. Supposons la difficulté vaincue, une autre surgira. Les lois qui régissent les phénomènes ne s'imposent pas toutes a priori, tant s'en faut. Pour connaître les lois a posteriori, l'esprit devra sortir de lui-même. Que n'en sort-il donc une fois pour toutes ?

Alors ce n'est plus l'idéalisme qui triomphe. Et si le réalisme se débat en vain contre des difficultés également inextricables, comment espérerions-nous conclure ? Mais demander à M. Boirac de conclure, c'est lui demander d'aller contre ses intentions spéculatives et de renoncer à sou phénoménisme neutre, lequel, en raison de sa neutralité même, doit laisser ouvertes toutes les questions métaphysiques, à commencer par celle des catégories, à continuer par celle du réalisme ou de l'idéalisme, du déterminisme et du libre arbitre.., etc.

Et l'on ne saurait trop reconnaître l'effort du philosophe pour éviter toute conclusion ferme. La doctrine des monades est, de toutes, celle qui, le plus visiblement, l'attire. Il lui reconnaît l'avantage sur toute autre doctrine quand il s'agit simplement de sauver la réalité du monde ou des phénomènes. Mais s'il s'agit de sauver la réalité des lois, il n'ose plus se confier à Leibniz. Je veux bien, dit-il à peu près, que les monades existent pour elles-mêmes. Elles sont, que ma pensée s'y applique ou qu'elle s'en détourne. Elles se perçoivent. Et c'est par cela qu'elles existent. Mais autre chose est percevoir son être, autre chose est percevoir les rajiports universels et constitutifs de tout être. D'une telle perception, qui est une connaissance véritable, les monades

D.VURIAC. — I.i; riIÉNOMKNISME NKUTRE 71

supérieures seules sout capables. — Mais ou vieut de voir que les lois des pliéiioinèues existent indépendamuieut de l'esprit qui les pose et les pense. — D'accord. 11 u'm reste pas moius que l'idée d'une telle existence reste confuse si elle ne s'accompagne pas d'un certain degré de conscience. La pensée pourrait bien être l'une des conditions nécessaires à la réalité des rapports. Elle n'en serait point pour cela la coudiliou suffisante. Ici ne craignons pas de citer : le passage en vaut certes la peiue :

« Si nous pouvons supposer que des phénomènes correspondant à nos sensations possibles se déroulent eu dehors de notre conscience dans des monades étrangères et assurent ainsi la réalité du monde extérieur, pouvons-nous attriljuer à ces mêmes monades la connaissance des rapports auxquels fait défaut le support de notre propre pensée et garantir ainsi à ces rapports une existence indépendante de la notre? Il faudrait i)our cela, que ces monades fussent douées non seulement de sensibilité mais encore d'intelligence. Une intelligence virtuelle ne suffirait même pas. Seule une iutellîgence pleinement développée et actuelle pourrait, à défaut de la nôtre, réaliser les rapports des phénomènes en les pensant. Une telle hypothèse est évidemment en contradiction avec tout ce que nous pouvons supposer de la nature des monades inférieures. Ce n'est pas au-dessous, c'est au-dessus de l'intelligence humaine que la logique nous conduirait à placer le lieu des rapports '.«Voilà bien qui rachèterait, par sa robuste franchise, les lenteurs, et si j'osais tout dire, les piétinements des pages qui précèdent. L'esprit de finesse s'y donne ample carrière. L'esprit de géométrie, dont il s'en faut que M. lloirac soit médiocrement pourvu, aurait dû intervenir et imprimer à la discussion une marche plus rapide, moins saccadée surtout, surtout aussi moins oscillante.

Si les phénomènes sont inséparables de leurs rapports, si le fondement de leur existence veut être placé en Dieu, autant dire que les phénomènes existent par ce qu'ils sout, tout d'abord, pensés par Dieu. Ainsi se confirme une mémorable sentence de Leibniz : « Les phénomènes ne sont que des pensées. » Et cela garantit l'unité de l'univers. M. IJoirac prend la peine de mettre provisoirement cette unité en doute et de la •discuter expressément. Il en tire l'occasion d'un nouveau

chapitre, de tout point excellent. Il s'attaque aux partisans du phénomène « à deux faces » et il leur inflige un nouvel échec. Le manque d'espace nous contraint à louer cette discussion sans en rien transcrire. Elle est bien conduite et surtout admirablement illustrée.

Il nous resterait, pour faire un exposé complet du livre de M. 13oirac, à résumer les quatre derniers chapitres de « contre-épreuve », ceux qui nous ont causé le plus de plaisir et qui sont dirigés, en plein, contre les substantialistes. iMais, au fond, ils n'ajoutent rien aux résultats acquis et brillamment conquis. Le mieux est de les signaler et den finir, bien, qu'à regret, avec la partie la plus agréable de notre tâche.

Les meilleurs livres, étant de ceux qui donnent le plus à penser, sont parfois, et pour cela même, de ceux qui offrent à la critique la plus riche matière. Nous n'étonnerons donc personne en déclarant que si, dans Vidée du phénomène, le nombre de pages que nous eussions aimé avoir écrites est de beaucoup le plus considérable, il en est d'autres, et le nombre est loin d'en être négligeable,[que jamais nous n'eussions con- ^ senti à signer — M. Boirac n'est donc pas criticiste ? — Précisément il ne l'est pas. Et c'est ce qu'il nous faut achever démettre en lumière. Le lecteur, j'imagine, a dû s'en douter depuis assez longtemps. Achevons de l'en convaincre.

Dabord aux trois épigraphes de source leibnitieune qui ornent le titre du livre, nous en aurions préféré une, d'origine moins auguste assurément, mais de fort bonne origine puisque nous l'empruntons à M. Boirac lui-même. La voici cette formule, et qui n'est nulle part directement prouvée, bien que partout elle soit sous-entendue : « Le phéuoménisme ne supprime pas, comme on le pourrait croire, et comme il en a lui-même la prétention les problèmes de la métaphysique, d Donc le phéuoménisme est, au point de vue métaphysique, une doctrine neutre. Nous verrons bientôt si M. Boirac a tenu ses promesses de neutralité. Pour l'instant, discutons la formule. Le phénoméuisme, en premier lieu, est-il compatible avec le déleriniuisme?Avec celui de Kant, non. Mais nous savons que ce phéuoménisme ne l'est que de nom. Supprimez-les non-

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mêmes, aboutirez-vous ;iii libre ;irl)itre? — Les preuves données par les représentants du pln'ii ■iiisme eu faveur de la

volonté libre n'ont jamais convaincu (pic ses partisans! — Certes et c'est assez la coutume en pliilosopliie d'adhérer à une doctrine en raison do ce ((ue l'on y api)rouvo. Mais il n'y a pas (pie les matérialistes et les détei'uiinistes à recruter des partisans. Les indétermiuistes attachés au néocriticisme, eux aussi, en recrutent. Leurs raisons ne sont dès lors nullement à dédaigner. On sait lesquelles. On sait (pi'à leurs yeux le substantialisme, outre qu'il repose sur des faits mal observés, ou plutôt mal interprétés, se présente comme l'allié naturel du monisme. 11 est deux façons d'être moniste. L'une consiste à revêtir les êtres d'une étoffe commune, à les proclamer homogènes, bien que numériquement distincts. L'autre consiste à elïacer cette distinction numérique, à la reconnaître apparente, et à identifier l'apparent et l'illusoire. Le libre arbitre peut trouver place dans le monisme pluraliste, par- Ions correctement, dans le pluralisme. Dans l'autre monisme, seul conforme à sa dénomination, il faut bien l'avouer, le libre arbitre est impossible. M. lîoirac répudie ce monismelà, je gage. C'est donc qu'il admet la pluralité des êtres et des choses? Il les appelle phénomènes au lieu de les appeler substances, de quoi nous ne saurions le blâmer. L'important est qu'il distingue et autrement qu'à la surface. Apparemment il lui déplairait que cette distinction, à laquelle s'il ne tenait qu'à demi, sa critique de la doctrine de l'identité ou du pliénomène à deux faces perdrait toute raison d'être, il lui (lé[)lairait, dis-je. qu'elle se trouvât en péril. Or il est des philusophes, et M. IJoirac les connaît bien, encore qu'il ne les cite guère, qui mettent à la distinction des phénomènes une condition sine quanon,-A savoir la négation de l'universel déterminisme. — Ces philosophes ont tort 1 — Possible. — C'eût été, ou jamais, le cas de les prendre à partie. Mais on s'est contenté de leur dire qu'il avaient tort. On le leur a dit en une courte phrase. Et puiscju'on ne leur a dit rien de plus si ce n'est qu'ils se trompaient à prendre le phénoménisme au sérieux, on ne trouvera point mauvais que, n'ayant pas été délogés de leurs positions, ils y restent. Et parce qu'ils y restent, ils continuent de penser, (jue le substantialisme et le déterminisme étant rigoureusement inséparables, tout phénoméniste qui ne se met pas à l'abri des souilles déterministes risque tôt ou tard d'être forcé d'abjurer. Certes, dans les cent

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cinquante dernières pages du livre, les substantialistes sont très habilement cernés. Et ce serait grand dommage que ces cent cinquante pages n'eussent point été écrites. Mais il est un dommage plus grand encore. Cest que M. Boirac n'ait songé ni à fermer la porte qui mène au déterminisme, ni à justifier son droit de ne la fermer point. Il y avait là un chapitre à faire. Et ce chapitre en appelait plusieurs autres. Si nous avons bonne mémoire, M. Boirac a jadis pris fait et cause pour l'infinitisme. Il estimait assurément que l'idée d'un nombre infini est une idée contradictoire. Mais il jugeait que, de cette contradiction, rien de définitif ne saurait résulter pour ou contre la réalité des bornes de l'univers et dans le temps, et dans l'espace. La vraie question n'était pas, d'après lui, de savoir si les deux notions de nombre et d'infinité se repoussent ou s'attirent, ce dont on peut décider aisément, mais bien de savoir si les choses forment ou ne forment pas un nombre. Le phénoménisme de notre auteur est indifférent à la solution du problème. Il nous paraît à nous, que cette indifférence ne saurait indéfiniment se prolonger. De deux choses l'une : ou ce phénoménisme ira jusqu'au terme de son évolution, et tout porte à croire qu'il renoncera, pour toujours, à l'alliance éventuelle des partisans de l'infinité ; ou il acceptera l'alliance et il se convertira. En eiïet, la conversion du phénoménisme en substantialisme peut se faire sans qu'il y ait autre chose qu'une substitution de termes. Elle se fait grâce à l'affinité des thèses métaphysiques, en vertu de laquelle, si l'on ne tombe pas nécessairement du côté où l'on penche, c'est déjà suffisant que l'on penche d'un coté plutôt que d'un autre. Et il n'en faut pas davantage pour marquer son orientation. Or l'infini entraîne ses partisans dans la direction de la substance, et celle-ci le lui rend avec libéralité. N'eu disons pas plus sur un point qu'a merveilleusement et, si l'on ne craignait de faire un barbarisme, on ajouterait « lumineusement » discuté l'auteur de VJ-^squissc (Vune claasifwaiion sijsti'iinitiquc des doctrines philosopliiqucs. Que le substantialisme et l'infinitisme puissent se démontrer l'un par l'autre, c'est une chose jugée. Que cette démonstration soit une démonstration véritable, conforme aux exigences aristotéliques, y\. lîoirac en doute. S'il n'en doutait pas il n'aurait pas écrit sa phrase, sa fameuse plirase : « Le phénoménisme ne supprime pas les problèmes do la métapjiysique. » Je voudrais bien éviter de la répéter, celte phrase. Je ne puis, l'auteur ayant jugé

DAURIAC. — LE PIllîlNOMÉNISME NEUTRE 'iJ

à propos de ne la faire suivre, à peu près, d'aucun commentaire. Donc -M. Boirac nous eiU vivement intéressés en s'atta(iuant aux forteresses du criticisme et eu essayant de les investir. D'autant que si rinlinilisme est l'un dos fruits du suhstantialisme, ce qui est liislori(iuoment indiscutable, il n'est pas, croyons-nous, impossible de ratlaciier par un lien (les plus étroits la négation de l'infini à celle de la substance. Il est curieux que M. Boirac manque à s'apercevoir que le cboix de la solution inlinitiste compromettrait la pliilosopbie du pbénomène. II est curieux qu'il ne soit pas au moins troublé dans sou indilTérence métapliysique par un argument de ce genre : « S'il est des noumènes et qu'on vienne nous dire que ce monde des noumènes est le monde de riiifmi, passe encore. Si le monde des noumènes est un moude cliimérique, pourquoi ne pas statuer sur les phénomènes et leurs rapports, ainsi que notre pensée, agissant conformément à ses propres lois, nous incite à le faire? » Notre auteur nous répliquerat-il, avec un jeune mathématicien philosophe auquel ses premiers écrits promettent un bel avenir, M. Gaston Milhaud, que les phénomènes pourraient bien, tout autant que les substances de la vieille métapliysique. être affranchis de la loi du nombre, quele principe de contradiction, s'il défend au nombre d'être infini, ne défend pas aux phénomènesde repousser l'invasion du nombre? Cela, jamais les criticistes ne l'ont contesté. II leur est arrivé seulement de prétendre, et cela leur arrivera tant qu'ils seront criticistes, que, si l'être des choses est identique à leur paraître, on a toutes raisons de croire que les lois du connaître qui sont aussi les lois du paraître, sont aussi celles de l'être. Et nous n'avons pas. que je sache, une seule bonne raison de supposer le contraire... à moins que le monde ne soit absurde, ce qui n'est pas vraisemblable. Du point de vue de la philosophie du phénomène, ce qu'on peut appeler le « scepticisme transcendeutal d de Kant disparaît. II n'y a plus de fond des choses. Il y a : 1" les choses telles qu'elles nous apparaissent ; '2" les choses telles qu'elles s'apparaissent à elles-mêmes. Comment les choses s'api)araissent à elles-mêmes, nous le savons en quelque manière, i)uisque nous connaissons non seulement les lois du paraître, mais encore celles du « s'apparaître à soi-même ». attendu (jue nous sommes doués de conscience. Dans ces conditions il faudrait bravement applifiuer les catégories...

Mais V a-t-il des catégories? M. Boirac a tout l'air de le

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croire. Il le croit malheureusement à la manière dont le pape de l'Eau de Jouvence passait, aux yeux de son peuple, pour croire à l'àme immortelle. « Les choses auxquelles on croit, on n'eu est jamais bien sûr. » Et M. Boirac, s'il est un peu plus sûr qu'il y ait en nous quelque chose comme des catégories, qu'il nest sur du contraire, évite soigneusement toute affirmation ferme. Il se dérobe et il fait bien. Car s'il veut épargner à son phéuoménisme le désagrément, si toutefois c'en est un, d'avoir à produire ses conséquences, il ne saurait s'y prendre de trop bonne heure, ni trop se garer des moindres concessions. Et c'en eût été une, et elle eût été grave, que de se prononcer nettement entre Hume et Kant. Je prie qu'on relise le très habile, et par ses conclusions, très décevant Chapitre V sur « les rapports des phénomènes ». On le dirait écrit par un véritable normand. Les Anglais seuls y sont mis à contribution, je veux dire Hume et Stuart Mill, souvent approuvés dans les détails, jamais acceptés dans l'ensemble, ni adoptés, ni reniés. Alors que pense M. Boirac des catégories? Il nous le dira un jour peut-être. Pour l'instant il se réserve et se recueille. Et il faut qu'il en soit ainsi, parce qu'il a décrété que son phénoménisme resterait neutre.

L'est-il cependant au degré qu'il eût souhaité ? Encore que nous désapprouvions les intentions de neutralité de M. Boirac, et il ne s'en étonnera point, j'imagine, il y aurait lieu de lui reprocher de n'avoir pas rempli son dessein, si, par hasard, à sou insu, il s'était plus d'une fois départi de son attitude. Certes il esquive plus de problèmes qu'il n'en résout. Et chaque fois qu'il se sent incliné à prendre parti, vite il rentre dans la zone de neutralité métaphysique qu'il avait juré de ne point franchir. Une seule fois, malgré qu'il en ait, ses yeux se portent vers le ciel. Et il souhaite que les cieux ne soient point vides. Car s'ils ne l'étaient point, le Dieu de Berkeley — qui était vraisemblablement aussi celui de Malebranche et de Pascal — viendrait fort à propos pour lui permettre de concilier son idéalisme spéculatif avec le réalisme pratique de MM. Prudhomme et llomais. N'en sourions point, nous souvenant qu'ici môme nous avons fait sourire par notre théisme dont on a presque raillé le sans-façon. Le Dieu de M. Boirac n'est ni plus ni moins problématique que le notre. Et nous sommes bien près de penser tous deux, eu altérant le mot de Voltaire, que Dieu est une excellente institution de police... métaphysique. On a décidément besoin de lui pour

DAURIAC. — LK rill';NOMi:MSME NEUTRE il

rendre compte des lois du monde et même des lois de l'esprit.

— Mùme (les lois de l'Esprit? — Nous savons que les lois de l'esprit, celles que, (]ei)uis Kaiit, ou appelle de ce nom, ne peuvent se substituer aux lois de la nature, (ju'il est des lois <t posti'rinri, quQ s'il en est de telles, notre esprit n'en saurait être le lieu. D'autre part, faire résider la conscience de ces lois dans les phénomènes qu'elles régissent est assez insoutenable. Ce n'est point notre esprit ([ui commande à la pierre de tomber. Ce serait encore moins l'esprit de la pierre puisque la pierre n'a pas d'esprit, n'est pas un esprit, puis([ue les monades dont la pierre est faite vivent d'une vie voisine de la mort. Je reviens avec intention sur un des passages les plus brefs du livre de M. Boirac. Je ne me méprends pas sur sa portée. Je ne vais pas jusqu'à faire de M. Boirac un théiste véritable. Mais je constate qu'il a graud'peine à rester athée ou positiviste. Je constate en outre que ses penchants spéculatifs le portent bien plus vers le Dieu de Locke que vers le Dieu de Spinoza. Et je reconnais la valeur des raisons qui fortifient ces penchants. — Alors M. Boirac est un spiritualiste qui ne veut pas qu'on le dise?

Non. Ou n'est jamais spiritualiste sans être rationaliste. Or, depuis Kant, ou n'est rationaliste qu'à la condition d'admettre les catégories. M. Boirac — à tort ou à raison — hésite à les admettre. — Vous voyez bien qu'il est resté fidèle à son phénoménisme neutre 1 — Point. Je vois au contraire que ce phéuoméniste est nettement anticriticiste. Or il n'est pas conforme à l'orthodoxie kantienne. Il reste donc que ce phénoménisme soit un phénoniéuisme empirique. Et il ne faut pas se récrier. Car c'est encore le phénoniéuisme de Hume et de Mill qui laisse le plus possible de questions ouvertes. — Il admet certains rapports universels tels que la coexistence, la ressemblance, la succession 1 — D'accord. Mais il ne se prononce pas sur leur origine. — Il ne rejette pas l'existence de Dieu! — D'accord. Mais il en fait un objet de croyance. Et il ne lui a pas défendu de reconnaître à cette croyance des avantages spéculatifs, et, les reconnaissant, d'en profiter. Je ne trouve nulle part, il est vrai, cette assertion que Dieu doit être et rester un objet de croyance. Je remarque cependant qu'à mesure que M. Boirac s'élève au-dessus du monde des réalités concrètes, il affirme, non certes, avec moins d'autorité, mais avec plus de retenue. Il n'est dogmatisle, ni de doctrine, ni de tempérameut.

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Me tromperai-je donc en le désignant du nom d'empiriste? Pour me dédire il ne suffirait pas de ce recours suprême à la pensée divine, auquel, pour se résoudre, je ne sache point que notre auteur mérite le reproche de contradiction. Stuart Mill, sans être athée, n'en reste pas moins fidèle à la tradition des Locke et des Hume. Le Dieu de sa Religion ne descend pas dans sa philosophie. M. Boirac, lui, ne parle de son Dieu que pour l'y faire descendre. Il y a là, j'en conviens, quelque différence. Pourtant que l'on y songe. Au temps où nous sommes, le vieux rationalisme cartésien ne trouve plus de défenseurs, ni le rationalisme de Malebranche non plus, qu'on définirait, assez bien d'ailleurs, en l'appelant un empirisme suprasensible. Dès lors il faut opter entre l'empirisme, toujours vivant, et le rationalisme d'origine kantienne. Or considérez la doctrine de Kant. Et dites si l'athéisme spéculatif n'en assurerait pas mieux les fondements que le théisme (ou panthéisme) problématique de la Dinlectique Transcendentale. L'entendement de V Analytique est une sorte de Dieu immanent qui, avec l'assistance de la sensibilité, crée le inonde des phénomènes et le soumet à une législation rigoureuse. S'il n'est pas dautre Dieu, la science est fondée. Les choses et les phénomènes se confondent. Or, un philosophe illustre, M. Sécrétau, a reproché à Kant d'avoir compromis la vérité de la science. C'est qu'eu effet au Dieu immanent qui est l'Esprithumain Kant superpose un Dieu transceudant, auteur, non des phénomènes, mais des choses en soi, seules et vraies réalités. Alors le Dieu immanent, pour créer le monde des phénomènes, a dû déformer le monde des choses : il a fait une œuvre véritablement satauique. La route du pessimisme est déjà toute tracée. Et qu'on ne nous reproche pas d'appeler, au mépris des textes, l'entendement de l'Analytique du nom de Dieu immanent. Le mot n'est pas dans Kant. La chose y est. Et cela suffit.

Au contraire supprimez les catégories comme M. Boirac paraît le faire : l'entendement reçoit la vérité. Et comme il ne peut la recevoir des choses, puisqu'il est plus qu'incertain que toutes les lois des phénomènes soient empiriques, son droit de législateur des choses ne peut s'expliquer que par une sorte de droit divin. — Parler ainsi c'est revenir à Malebranche et il Descaries. — C'est d'abord s'éloigner de Kant. C'est surtout, après avoir traversé les vieux rationalistes, démasquer leur empirisme inconscient et lui donner sa

DAL'IUAC. — LK l'IIKNOMKMSMi; NKUTUE 79

vériLal>lc étiquette. M. lîoirac est, de nous tous, celui qui a éludir (le plus près les livres féconds de MM. l'ouillée et (iuyau. Et c'est à leur école (ju'il a désappris la leliyiou de Kaut, si tant est qu'il l'ait jamais eue.

Ainsi l'enipirisnie n'est pas l'adversaire du théisme. S'il s'en passe, il s"a[)pelle ou sce])ticisme ou positivisme ; s'il lui lait jtlace, il ne se contredit pas. 11 se prolonge, pourvu qu'en cela il suppose et se garde de prouver, ce que fait M. Boirac.

Donc ce n'est pas le théisme (i)roI)lémati([ue mais probable) de notre auteur (jui nous empèclierait de lui mar(juer sa place à coté desempiristes. Ce seraient bien plutôt les traces, visibles dans son livre, d'une lecture attentive de Leibniz, par suite d'une influence leibnitiennc. Ce seraient enfin les trois épigraphes du livre signées toutes trois du nom de Leibniz. A la réflexion, je m'étonne que M. Boirac se soit mis sous le patronage de Leibniz. Il ne répudie pas le monadisme ! — Il ne le répudie pas, j'en conviens. Qu'il l'adopte, j'en suis moins sur. Et puis quand il serait prouvé — la preuve, tant s'en faut, n'en est pas impossible — qu'un certain monadisme s'accommoderait au besoin du phénoménisme, il resterait à prouver que ce monadisme descend eu ligne directe de la Monadolojit'. Essayons d'établir qu'il n'en saurait descendre.

L'idée de monade, chez Leibniz, est unie à celle de substance. Cette substance, on le sait du reste, n'est pas la substance nue des scolastiques, Leibniz eût volontiers ajouté : des cartésiens. La substance leibnitiennc est caractérisée pardeux attributs, la perception, l'appélition. D'où il suit qu'en dehors (les deux fonctions, perceptive et appétitive, la monade n'est rien. — Rien? Pas même une substance? — Faites consister l'essence de la monade, non dans la somme, mais bien plutôt dans la synthèse de ces deux fonctions, vous serez en droit d'ériger cette synthèse en signe de la substantialité. Si maintenant vous changez de point de vue et considérez les fonctions de la substance comme lui étant surajoutées, vous fausserez la théorie. De plus, si toute monade perroit, toute monade est représentative. De là à dire qu'elle se rcprcsvnli', nou seulement la distance est courte, mais il semble bien qu'on ne puisse éviter de la franchir, puis([ue, selon la fameuse métaphore, la monade est privée de fenêtres. Dès lors que restet-il à faire pour dégager de la nwnadoloyie les éléments d'une doctrine phénoméniste ? ElIcTter le mot : substance, qui est, il

est vrai, de Leibniz, et le remplacer par cette autre expression, également leibuitienne,d'i'/yY', expression ambiguë; puis dissiper l'ambiguïté ; caractériser en outre l'être par la loi, déterminer enfin le contenu de cette loi par la coexistence des deux fonctions d'appélition et de perception. La transformation du substantialisme en pbénoménisme vient de se faire insensiblement. Leibniz l'eùt-il laissé faire ?

Il est permis d'en douter. Souvenons-nous, pour nous en tenir à la manière courante d'interpréter la monadologie, que Leibniz a défini l'être par Y « agir » et la substance par la capacité d'action. De là cette conséquence, c'est que les deux fonctions de la monade n'expriment pas la substance chacune au même degré. Certes l'appétitiou implique la perception. Impossible d'être doué d'appétition à qui n'a rien vers quoi tendre. Il faut à l'appétitiou une matière et qui est la perception. Celle-ci, sans aucun doute, est nécessaire à celle-là. Mais ou peut bien dire qu'elle lui est subordonnée comme un moyen l'est à sa fin. D'où résulterait que la monade leibnitienne est bien plus essentiellement appétitive qu'elle n'est perceptive, ou du moins qu'elle l'est à un degré bien plus éminent.

En second lieu, on nous accordera, par truisme, oserionsnous dire que, des deux fonctions de la monade, celle qu'il est le plus facile de se représenter est la perception. On ne peut, en revanche, se représenter l'appétilion qu'en s'aidant d'images assez grossières qui figurent sans faire comprendre. Or la monade, étant essentiellement tendance, puisqu'elle est essentiellement force ou effort, n'échappe-t-elle pas au monde de la représentation, au moins dans son essence? Le nom de piiénomène ne lui serait-il donc pas impropre?

Non seulement la tendance ou l'appétitiou n'est pas représentable, autant dire qu'elle n'est pas convertible en phénomène, mais encore il n'est pas certain que la perception ellemême le soit toujours. Je pressens ici que M. Boirac va m'arrôter en me rappelant comment il m'est arrivé de définir l'inconscience leibnitienne et de la définir : « La limite vers laquelle tendrait, sans jamais l'atteindre, une perception d'intensité indéfiniment décroissante. » En ce temps- là, nous ne prenions pas au pied de la lettre le terme leibnitien d' « inconscient j). Pas plus qu'en ce temps, je ne me figure aujourd'hui ce que pourrait bien être une < perception inaperçue «. M. Boirac pas davantage, ni peut-être Leibniz. Qu'importe!

DAURUC. — LE r-IIÉXOMÉNISMl-: NlIUTRIil 81

Leiljuiz ne s'eu est pas plus Piiibarrassé de la dilliculté. Eu elTel ({u'est-ce qui est, chez Leilniitz, synonyme de conscience? Est-ce la perception? On sait assez qu'il n'en est rien et rpii' c'est l'aperceptiou. Le seuil de l'aperceplion n'est autre (jue celui de la conscience. Ouand on lit Leibniz, il ne faut pas qu'on s'imagine lire Maine de IJiran. Cliez le philosophe français l'aperceptiou est un degré de la conscience. Chez Leibniz l'aperceptiou est l'espèce dont la perception est le genre. Et (tans ce genre la conscience n'est nullement enveloppée. Une (lifliculté surgit. Chez Leibniz deu.x espèces d'un même genre (ici l'espèce consciente et l'espèce inconsciente) peuvent se convertir l'une dans l'autre. Une simple dilïérence de degré les sépare. Le conscient est un degré de l'inconscient. Alors du zéro de conscience la monade pourra s'élever à la conscience, et réciproquement? Ouelle contradiction! — Telle est l 'objection classique. Elle convient peut-être aux psychologues inaptes à se représenter l'inconscient psychique (inaptitude dont nous aurions d'autant plus mauvaise grâce à nous railler que cette aptitude est nôtre). Elle ne porte pas contre la théorie de Leibniz. Car si, d'une part, Leibniz, admet des perceptions inconscientes, de l'autre, il distingue ou paraît distinguer entre « l'absence » de la conscience et sa « nullité ». L'inconscience ue peut être représentée par le zéro de conscience, attendu que le zéro ne tend vers rien. Or selon Leibniz l'inconscient qui est déjà du conscient en puissance, tend par cela seul vers la conscience. L'être n'est nullement tenu, pour être, de s'apercevoir. Il suffit qu'il perçoive. Et il est un « en deçà ï de la conscience, qui n'en est ni le seuil, ni le néant. — Mais, encore une fois, comment se représenter un être doué de perception , privé de conscience ? — On ne se le peut représenter, eût vraisemblablement répondu Leibniz, cela est trop évident. Il est moins évident qu'on ne parvienne à la concccoir. La fraction de l'unité n'est pas l'unité, ne la contient pas. C'est pourtant de fractions où l'unité n'est pas ((ue l'unité résulte. Pas plus qu'il n'est contradictoire d'imaginer une unité faite de parties plus petites qu'elles, il n'est contradictoire de faire résulter la conscience d'éléments qui, lui étant inférieurs sous le rapport de l'intensité, devraient, par cette raison seule, être tenus pour inconscients. Si nous avions le champ libre pour continuer la discussion, nous aimerions à rechercher d'où vient cette capacité de concevoir l'être en dehors de toute représentation. N'est-elle

l'iLLON. — Année philos. 189». g

point le propre du génie métaphysique ? Et il y aurait de bonnes raisons de le penser, rien qu'en songeant à l'objet qu'Aristote assignait à la philosophie première et qui était précisément l'être en dehors de toute représentation, l'être en tant qu'être. Il y a donc là un point où la doctrine vers laquelle M, Boirac se sent incliner difïère, et assez profondément, de la doctrine de Leibniz. Ce point est essentiel. Et si, comme on espère en avoir donné la preuve , il est impossible de détacher la substance de la monade sans dénaturer l'essence de la monadologic, il ne se peut que le phénoménisme de M. Boirac lui soit venu directement par voie leibnizienne. Aux raisons que l'on vient de dire il serait curieux d'ajouter le témoignage de notre auteur. Il dit en efïet, vers la fin de son livre, et parlant de sa propre philosophie : « En somme cette doctrine, qui n'est ni phénoméniste ni idéaliste à la manière ordinaire, ne pourrait-elle se définir une sorte de leibnizianisme réformé, un leibnizianisme postérieur à Hume, à Kant, à Sluart Mill ? Leibniz, en effet, plus qu'aucun autre peut-être, s'est approché du véritable monisme, il en a, pour ainsi dire, frayé la voie à toutes les métaphysiques futures en leur révélant enfin le sens de la dualité du monde des corps et du monde des âmes et en leur fournissant, par sa théorie des perceptions et des appétitions universelles, un moyen inespéré de la' ramener à l'unité. Mais d'autre part, il semble avoir admis sans démonstration la réalité de la sul)Stance, telle que la comprenait toute l'ancienne métaphysique ; et ses recherches ont eu plutôt pour but de démontrer, contre Spinoza, qu'il y a plusieurs substances, et, contre Descartes, que toute substance est essentiellement pensante. Ainsi sa philosophie met, pour ainsi dire, le phénomène et l'Etre en face l'un de l'autre sans expliquer comment ils peuvent tout ensemble se distinguer et s'unir. La monade estelle, comme le dit quelquefois Leibniz, une sorte de base sur laquelle se fait le déroulement des perceptions, ou n'est-elle pas plutôt l'unité concrète de ces perceptions, la loi vivante selon laquelle elles se déroulent, comme il paraît l'insinuer dans quelques passages de ses écrits ? 11 est permis d'hésiter entre ces deux interprétations : et la première est certainement la seule que les contemporains et les successeurs de Leibniz aient envisagée '. »

DAURIAC. — LE PllÉNOMÉ.NISME NEUTRE 83

Ainsi M. Boirac, placé entre les choses dites par ce philosophe qui serait « soa » philosophe et celles que le môme philosophe lui paraît avoir insinuceti, préfère les choses insinuées aux choses dites, au rebours des contemporains et des successeurs du maître. C'est assez avouer que le phéuoméuisme de notre auteur ne sort de la doctrine de Leibniz qu'après y avoir été introduit préalablement par une ou plusieurs mains étrangères. Nous nous en doutions bien.

Quelles sont ces mains étrangères? De la main de Kant, je vois bien quek[ues traces. Mais il semble que le temps a commencé de les efïacer. De Kant M. Boirac rejette, et la distinction des phénomènes, et des noumènes et le formalhmi' dont il se plaît à diminuer la portée, ne voyant qu'une simple et assez stérile évolution de formules là où l'on nous avait, jusqu'ici, accoutumé à voir une révolution de pensée. Les empreintes de Stuart Mill sont plus nettes. Mais M. Boirac lui livre plus d'une escarmouche. Il est vrai qu'après chacune d'elles, M. Boirac triomphe sans faste et sans bruit. Même il lui déplairait qu'on chantât trop haut ses victoires. Je ne sais trop pour([uoi M. Boirac ne reconnaît pas dans sa doctrine l'empreinte de Berkeley. Il le cite sans doute, moins que Stuart Mill, mais jamais il ne le combat. Même il lui emprunte la formule : « Esse est mit percipere aut percipi. •» Et ceux qui diraient que tout Berkeley tient dans ces cinq mots exagéreraient plus qu'ils ne se tromperaient. Je n'ai garde de méconnaître que Berkeley n'a influé sur M. Boirac que réfracté à travers Leibniz. Mais c'est Leibniz qui réfracte et non Berkeley. C'est donc Berkeley dont l'apport est le plus considérable. Berkeley confine au phéuoménisme. Berkeley supprime la matière mais garde la nature. Il touche au solipsisnie, cette dégénérescence de l'idéalisme, mais il n'y pénètre pas. Il affirme Dieu et en a besoin pour assurer la réalité des choses dont la pensée se détourne. M. Boirac a aussi besoin de Dieu pour assurer la réalité des rapports. Pourquoi ne lui confiet-il pas le soin de garantir en même temps celle des choses? — Parce qu'il admet les monades. — Puis([u'il ne peut se passer de Dieu, qu'il y recoure, je n'y trouverai rien à reprendre. Mais pourquoi ne charge-t-il pas Dieu de toute la besogne? Il n'était nullement nécessaire de corriger Berkeley par Leibniz. Berkeley eût suth , Berkeley Tidéaliste, le théiste, et quand même l'empiriste.

C'est décidément, je ne m'en dédis pas, l'empirisme qui me

paraît en train de devenir la philosophie de prédilection de M. Boirac. En ce moment il séjourne chez Berkeley, à quelque distance de Stuart Mill, chez lequel, un jour peut-être, il aura pris son parti d'habiter. Pour l'instant l'empirisme de M. Boirac est un empirisme centre gauche et qui n'est pas encore suffisamment filtré. Une je ne sais quelle poussière de rationalisme naît encore à sa transparence.

D'où vient cette poussière ? Ou a dit à la Sorbonne, le jour de la brillante soutenance de M. Boirac, qu'elle venait de chez les criticistes. Et M. Brochard aurait voulu que M. Boirac épargnât à ses contradicteurs officiels, amis bien plus que juges, le désagrément de s'en apercevoir les premiers. M. Séailles, lui, aurait compris le silence de M. Boirac. D'après M. Séailles quand on cite trois fois M. Renouvier dans une thèse dédiée à M. Fouillée, on fait preuve d'un certain courage. J'ignorais que ces deux philosophes exerçassent l'un sur l'autre une influence comparable à celle de la légendaire tôle de Méduse. Franchement il est d'un intérêt médiocre de savoir combien de fois il est permis de nommer M. Renouvier dans une thèse où, pour combattre les mêmes ennemis que M. Renouvier, on sert des armes de M. Renouvier lui-même. Est-ce que par hasard ces armes seraient devenues méconnaissables? Et faudrait-il que le nom du propriétaire y restât inscrit pour qu'on sut à qui les attribuer? M. Boirac n'a pas eu cette craiute. Et il a eu raison de ne la point avoir. Tant mieux pour les criticistes s'ils lui ont fourni des armes. Et c'est ce qui vaut au livre de M. Boirac d'être dans V Année philosophique l'occasion d'une « étude », non d'un simple « article ». Après tout, chez les criticistes comme ailleurs, on n'écrit pas dans l'espérance de n'être point lu. Même s'il leur arrivait plus souvent, aux criticistes, d'être mis en coupe réglée, ils seraient les derniers à s'en plaindre. Et puis à la manière dont M. Boirac manie ses armes d'emprunt, ou est assuré qu'il en augmentera le prix en les rendant plus souples,, plus légères, à la fois plus portatives et plus rapidement pénétrantes. Quoi qu'en ait dit le vieux proverbe, on n'a pas toujours occasion de prêter à des riches. Et prêtera un riche tel que M. Boirac, c'est, eu fin de compte, s'enrichir soi-même.

Lionel Dauriac.

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