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PHILOSOPHIE DES SCIENCES

ARREAT (Lucien). — Mémoire et imagination : peintres, musiciens, poètes et orateurs jn-i8, Bibliollièque de philosophie coulemporaine, Félix Alcan ; Vil-i71p.).

Les peintres, les musiciens, les poètes et les orateurs ont entre evix des affinités et se distinguent des autres catégories sociales, en un mot, forment un groupe naturel, par les caractères que présentent chez eux la mémoire et Timasination. Ce sont ces caractères <pie M. Arréat s'est proposé d'étudier en ce volume.

Une des acquisitions les plus importantes et les plus fécondes de la psychologie expérimentale, c'est la distinction de plusieurs espèces de mémoires ; mémoire des images, mémoire émotionnelle ou alTective, mémoire intellectuelle. Les images n'étant que des sensations réveillées se rapportent aux divers sens; « l'acte de mémoire implique toujours le réveil de sensations et perceptions qui sont afférentes à la vue, à l'ouïe ou au toucher (p. 2). » Eu la mémoire d'images qui, chez tout individu, est la base de la vie mentale, il y a trois mémoires différentes : mémoire motrice ou des images tactiles, mémoire visuelle, mémoire auditive, ^es trois mémoires s'allient et se combinent de diverses manièi^es, selon les individus et selon les groupes professionnels et sociaux auxquels les individus appartiennent. Il y a plusieurs sortes d'imaginations comme il y a plusieurs genres de mémoire ; à chaque mémoire spéciale corres-

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pond une inuiginalion spéciale '. L'imauinalion a pour fondement la mémoire ; mais elle n'y prend pas toute sa force. La mémoire lui fournit les malériaux ; mais la mise en œuvre dépend du tempérament et de riiérédilé.

Dans le groupe nalurel que formeni les peintres, les musiciens, les poêles et les orateurs, M. Arréal éludie successivement la mémoire moirice, la mémoire visuelle, la mémoire auditive, la mémoire émotionnelle et la mémoire intellecluelle. Les cinq premiers chapitres sont consacrés à ces difï'érentes mémoires. Ce sont, à nos yeux, les i)lus intéressants de l'ouvrage. Ils abondent en observations curieuses qui jiaraisscnt appuyées sur des faits probants. L'auteur remarque (jue chez l'artiste (peintre, musicien, poète, orateur même) la mémoire intellectuelle est faible, tandis que les trois mémoires des images et la mémoire émotionnelle sont fort développées. Nous citons :

« L'artiste est amené à transposer continuellement ses états intellectuels en états émotionnels, et ajoute à une disposition native par la longue pratique de son art. Peintres et musiciens sont des natures réceptives, et par leur docilité aux impressions du dehors, par la vivacii;é de leuis léactions, ils se montrent les plus hhuinins des hommes...

« Au point de vue intellectuel, les poètes ne sont pas très différents, rs'uus ne les voyons pas plus curieux de science que les peintres. Un Léonard, un Gœthe, restent des exceptions...

« Vanterons-nous dans Hugo le penseur, le voyant qu'il a voulu être? Il en faut beaucoup rabattre... On reste frappé, en le lisant, de sa soumission à des idées héritées, qui s'allient étrangement à la plus vague m(Maphysique jacobine, et, pour tout dire, de son infécondité philosophique...

« Certains romanciei^s modernes se jugent mieux qualiliés que les poètes pour réaliser dans leurs ouvrages l'étude scientitique de l'homme et de la société. Mais leur critique est aussi insuftisante, à l'ordinaire, que leur savoir est inexact...

« Les peintres, les musiciens restent, à in-u près tous, des indifférents en matière sociale. Le goût de l'action, quand leur uature confem|>lative ne l'a pas déti-uit chez les poètes, a rarement un effet utile dans les affaires publiques... Leur prétention à une haute influence,— on la vu ])our Lamartine, surtout pour Hugo, — dénonce seulement l'illusion qu'ils se font sur la valeur intellectuelle de leurs

(I) Nous avons, il y a douze ans, appelé l'attention, dans la Critique philosophique, aur les diverses espèces de mémoires et d'imaginations, et sur les conditions dans lesquelles l'une d'elles peut devenir prédominante. « Au livre si intéressant de M. Victor Egger, écrivions-nous en 1883, il mamiue un cliapitre sur VEcrilin^o intérieure (idéograpliique et alphahéliquej et sur le rôle qu'elle joue à côté et au détriment de la parole intérieure. » (Voyez Critique philosophique, i" série, t. XXIV, p. 22, 40 et 46.)

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procédés, cl lonrs ados soulignent, eu général, la faiblesse qu'ils avaicnl voulu dissimuler...

« Les éloquents, les vrais acteurs de tribune, deviennent rarement de grands })olitiques. Quelques liommes d'État ont eu par surcroît de l'éloquence. Aux uns, les succès d'éuioLion ; aux fiuLrcs, le gouvernement réel. (Juon mette en iiarallMe Fox et le second Piti, ou encore Vergniaud et Mirabeau (cli. v, \k 89 el suiv. l ! »

Les vues génc-ralos de M. Arréat 5ur la mémoire et l'invention intellectuelles des artistes nous paraissent très exactes et nous souscrivons à la j)lupart des jugements particuliers où il en montre l'application. Il eu est un cependant contre le(piel nous devons protester. II semble faire dedambetla un aiiiste, un acteur de tribune, disant qu'on devinait « une courte luéparaliou aux affaires sous les .brillants de sa faculté maîtresse {[). 95) ». Selon nous, Gambetta létaitun bomme d'État, dont l'instruction économi(iue, administrative [et politique était peut-être insuflîsanle, mais pour (jui certainement l'éloquence u't'tait iju'un moyen d'action, et d'action très raisonnée, Krès m(''tliodique.

BEALMS (G.

BI>'ET (Alfred). — L'Année psychologique (iu-S", Félix Alcan *.).

Nous signalons et recommandons à nos lecteurs cette revue [annuelle des travaux de psychologie expérimentale. Elle est publiée )ar les savants directeurs du Laboratoire de psychologie physiolo- Igique de la Sorbonne, MM. G. Beaunis et A. Biuet, avec la collaboiration de MM. Ribot (du Collège de France), Flournoy, directeur du iLaboratoire de psychologie de Genève, Delabarre, professeur de [psychologie à l'Université de Uliode Island (Amérique), Weeks, imembre du Collège de Harvard, Victor Henri, attaché au Laboraitoire de M. Wundt à Leipzig, Pliilip|»e et Courtier, cbefs des travaux [au Laboratoire de psychologie de i'aris, Bourdon, maître de conférences à la Faculté de lettres de Lille, etc. Elle se compose des quatre parties suivantes : Première partie. — Compte rendu aussi complet que possible des [différents travaux de psychologie ]iarus en tous pays pendant iraunéc 1894; diagrammes, ligures, tables. Les principales ([uestions [traitées sont: 1° Le 'système nerveux ; 2° les sensations de la vue, de l'ouïe, du loucher, de l'odorat et du goût, les sensations musculaires, les sensations de veilige, etc.; 3° la mémoire, l'association fdes idées et la paramnésie ; 4° l'attention ; 5° le sens du temps et le ,rytbme; 6° la psychométrie et la psychophysique ; 7° le raisonne- [meut, la volonté, la personnalité ; 8° les illusions, les lialluciiialions,

(1) Prix d'achat : 10 francs; prix de souscription : 7 francs (plus les frais ■de poste). Les souscripteurs doivent adresser leur envoi par mandatposle à M. Hinet, directeur du Laboratoire, à la Sorbonne, Paris.

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les rêves, raudition colorée, etc. ; 9° le plaisir, la douleur, les émotions, reslhétique; 10° la psychologie des enfauls et la pédagogie; 11° les nouveaux traités de psychologie ; 12° questions philosophiques.

Deuxième partie. — Index bibliographique de plus de 1 200 numéros, contenant l'indication de tous les travaux parus en 1894 et intéressant Fhistologie, Tanatomie, la physiologie du système nerveux de Ihomme et des animaux, la pathologie mentale et nerveuse, la psychologie, la philosophie, la morale, la pédagogie.

Troisième partie. — Publication in extenso d'arlicles et de mémoires inédits avec planches, gi\iphi(iues, tables, et représentant la majeure partie du travail du Laboratoire de la Sorbonne. rs'ous citerons: 1° Les reciierches de MM. Hinet et Passy sur la psychologie des auteurs dramatiques; 2° les recherches de MM. Binet et V. Henri sur la mé-moire des mots, des phrases et des idées chez les enfants; 3° les études de M, Flournoy sur l'audition colorée, sur le milieu psychologique, sur les l^illusions de poids; 4° la vaste enquête de M. Delabarre sur l'état actuel de la psychologie en Amérique, etc., etc.

Quatrième partie. — L Variétés contenant l'indication des observations, expériences, instruments nouveaux pouvant servir à la psychologie. II. Nécrologie.

BERKELEY. — Œuvres choisies, traduites de Fanglais par G. Beaulavon et D. Parodi, 1. I : Essai d'une nouvelle théorie de la vision; Dialogues entre Hylas et Philonoiis (in-8", Félix Alcan ; xxviii- 284 p.).

Cette nouvelle traduction française des Œuvres de Berkeley a sa place marquée dans la bibliothèque de tous ceux qui étudient et enseignent la philosophie. Elle nous paraît à la fois exacte et élégante. Elle donne les passages supprimés ou ajoutés d'une édition à l'autre ; en quoi elle présente un très grand intérêt.

Nous indiquerons le paragraphe \60 de V Essai d'une nouvelle théorie de la vision : la plus grande partie en a été retranchée dans la dernière édition anglaise et ne se Irouve pas dans la traduction française de 1734. Berkeley exprimait la crainte que ses idées nouvelles sur rétendue abstraite et sur li^lendue visible, éloignées « de la ruule ordinaire de la géométrie », ne le fissent accuser de présomption », et en même temps l'espi'rance que la vérité en serait reconnue, après examen sérieux, ce ([ui diminuerait, sans doute, « la l'épnlation » de certaines découvertes mathématiques nouvelles et anciennes, et ferait tomber « la grande ardeur avec laquelle les hommes se livrent à l'étude d'une géométrie abstraite et subtile ([>. 1U7) ».

Lu passage encore plus digne d'alteiilion et plus important est

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celui qui a été ajouté, dans la dernière édition anglaise, au troisième Dialogue entre Hylas et Phylonoi'is, et qui ne se trouve pas dans la traduction française de 1750. Hcrkeley y met dans la bouche d'Hylas les objections que doit jdus lard opposer Hume à l'existence de la substance spirituelle. « Vous admettez, fait-il dire à Hylas, qu'il y a une substance spirituelle, quoique vous n'en ayez point d'idée, tandis que vous niez qu'il puisse exister quelque chose comme une substance matérielle, parce que vous n'en avez aucune idée. Est-ce là un procédé correct ? Pour être conséquent, vous devez ou admettre la Matière, ou rejeter YEsprit (p. 232). » A quoi Philonoiis répond : « Je n'ai aucune intuition immédiate de la ^latière ; et je ne puis pas non plus de mes sensations, idées, notions, actions, ou passions, inférer médiatement une substance dépourvue de pensée, de perceplion et d'activité, — je ne le puis ni par une déduction vraisemblable, ni par une conséquence nécessaire. Au contraire, l'existence de mon moi, c'est-à-dire de ma propre Ame, de mon intelligence ou de mon principe pensant, j'en ai une connaissance évidente par i^éflexion... J'ai une notion de l'Esprit, quoique je n'en aie pas, à strictement parler, une idée. Je ne le perçois pas comme une idée, ni par le moyeu d'une idée, mais je le connais par la réflexion (p. 233 et suiv.). »

Dans uns introduction sur la vie et l'œuvre de Berkeley, les traducteurs^ remarquent, avec raison, que l'immatérialisme était la conclusion vers laquelle tendaient également, malgré des divergences profondes, l'empirisme anglais et le rationalisme cartésien. Mais ils se 1 rompent gravement lorsqu'ils prêtent à Spinoza (il est vrai avec un peut-être cpii marque le doute) la même tendance idéaliste qu'à Malebranche. Rien de plus éloigné de la vision en Dieu que le panthéisme spinoziste.

BIXET (Alfred). — Introduction à la psychologie expérimentale

(in-iS, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; 146 p.).

Ce livre est une œuvre collective. M. A. Binet l'a écrit avec la collaboration de MM. Philippe, Courtier et V. Henri. Il a pour objet d'indiquer et de faire comprendre le caractère de la psychologie expérimentale, de délînir les méthodes principales qu'elle emploie, le domaine où elle exerce ses recherches. Un premier chapitre nous donne des détails intéressants sur les divers laboratoires psychologiques. Le chapitre il est consacré aux méthodes psychologiques. Une distinction précise y est établie entre les méthodes d'exi)érimentation et les méthodes d'observation. Le chapitre m fait connaître les expériences pratiquées sur les sensations. Le luil ([non s'y propose est de « découvrir les relations (pii existent entre les ditT.'rentes sensations et les excitations qui les jirovoquent (p. 33) ».

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Deux méthodes sont employées pour atteindre ce but : la méthode des plus petites difîérences perceptibles, et celle des cas vrais ou faux. Dans le chapitre iv, nous passons aux expériences psychologiques faites sur les mouvements, lesquelles consistent « à établir des relations entre les mouvements qui se produisent, qu'on voit et qu'on enregistre, et les états de conscience multiples qui sont la cause initiale de ces mouvements (p. 46) ». Le chapitre v ti\aite de la mémoire et des méthodes d'expérimentation que M. Binet y applique. Il y en a quatre : la méthode de description, la méthode de reconnaissance, la méthode de rei)roduction et la méthode de comparaison. Les expéiiences sur les associations d'idées forment la matière du chapitre vi. M. Binet fait remarquer que dans ces expériences, « le contrôle s'exerce rarement (p. 97) », ce qui diminue la valeur scientifique des résultats qu'elles donnent. Le chapitre VII s'occupe des recherches de psychométrie, c'est-à-dii'e des moyens par lesquels on mesure la vitesse, la durée exacte d'un phénomène de conscience. L'auteur indique le dispositif général des expériences, les phénomènes de conscience dont on peut mesurer le temps, les enseignements qu'on peut tirer de cette étude. Selon lui, la mesure de la durée dans la psychométrie, est « un moyen servant à analyser un certain nombre de phénomènes mentaux, l'attention, le jugemeiit, rada}itation, l'exercice, la fatigue, etc. (p. 130) ». Dans le chapitre viii sont exposées les méthodes d'observation comprenant l'introspection personnelle et l'introspection comparée. Celle-ci est indispensable pour rectifier les erreurs provenant des idées préconçues et des généralisations illégitimes du psychologue qui se borne à l'introspection pei^sonnelle. Le chapitre IX forme la conclusion de l'ouvrage. M. Binet y insiste sur l'idée qui domine ses recherches. « Cette idée, c'est l'autonomie de psychologie expérimentale, qui s'est définitivement organisée en science distincte et indépendante (p. 146) ». Il a soin d'ajouter que, si la i)sycIiologie expérimentale est indépendante de la métaphysique, « elle n'exclut aucune rccherclie de métaphysique ».

Nous disons, nous, que la métaphysique ne peut que tirer profit des travaux de M. Binet et de l'esprit crititiue avec lequel il en détermine la ])ortée. Rien ne serait moins philosophique que de les dédaigner. Toute science, — la psychologie comme les autres, — touche à la philosophie par ses premiers principes et ses dernières inductions. Et la psychologie, même constituée comme science naturelle, y touchera toujours de plus près que la physique, la chimie et la biologie.

BINET (Alfred). — Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (in-12, Hachette; vm-364 p.).

Ce livre contient deux études très intéressantes : la première sur

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la iiii'iiiniic (les calriil.iliiii - piotlities ; la seconde sur la mémoire des joueurs d'échecs qui Jounil à ravcuulc.

Ce ([ui fait le calculateur piiidiue, c'est l'exlranidinaii-e un'moii'p des cliiflres. Des observai ions et des expériences f|ii(' ^1. Uiiict a laites sur deux de ces calculateurs, Inaudi et Dianiaiidi, il n'sulte ([Mc la nithnoire des cliilTres n'est pas chez lous de la même espèce, (Ml d'autres termes, qu'ils ne calculent pas tous avec les mêmes images mentales. Chez Diamandi et chez le plus i,'rand nombre, c'est la méniuire visuelle qui a, [iris un développeuK.'nt considérable. (^liez Inaudi, c'est la mémoii-e auditive. « J'entends les nombres, dit-il, nettement, et c'est l'iuiille ijni les retient ; Ji; les entends résonner à mon oreille, lelle (jne je les ai prononcés, avec mon propre timbre de voix, et cette audition intérieure persiste chez moi une bonne partie de la journée (p. 64). » « On me demande, dit-il encore, si je vois les chiffres : comment iiourrais-jc les voir, puisqu'il y a (piaire ans à peim^ que je les connais (il n'a appris à lire et à écrire que depuis quatre ans), et que l)ien avant cette époque j'ai calculé mentalement (p. 65). » Le témoignage d'Inaudi sur cette question importante est| d'ailleurs confirmé par l'attitude ([u'il prend dans ses exercices. « Si on veut lui présenter les nombres par écrit, dit M. Binel, il prend le papier et, revenant parmi artifice 1res simple au procédé qui lui est le plus naturel, il prononce à haute voix les nombres écrits, de sorte qu'il se place à peu près dans les mêmes conditions que si les nombres lui avaient été communiqués par l'audilidu; puis, lorsqu'il commence les opérations de calcul, il détourne les yeux des chiffres écrits, dont la vue, loin de servir à sa mémoire, ne ferait qu'embarrasser ses opérations (p. 65)

Ainsi les observations et les expériences faites sur les calculateurs prodiges nous offrent une démonstration remarquable de la différence des mémoires et des types psychologiques. Inaudi appartient a\i type auditif. M. Binet remarque, à ce sujet, que l'exislence d'un auditif pur doit èlre assez rare, le type auditif ayant les plus étroites connexions avec le type moteur. Inaudi ])rononce des chiffres et marmotte sans cesse pendant ses calculs ; il doit donc employer concurremment des images audilives et des images motrices d'arliculalion. Lequel de ces deux éléments prédomine? D'après le fémoiiinaue d'Inaudi, c'est l'imaue auditive; le mouvement d'articulation n'intervient que pour la renfnrcer.

Par ses observations sur les joueurs d'échecs, M. Binet est amené à distinguer ime mt'moire visuelle spéciale qu'il a|ipelle abstraite ou géométrique. C'est de cette mémoire visuelle, liien différente de celle des peintres, que se servent les joueurs d'échecs pour jouer à l'aveugle. « Elle es(, dil noire auteur, le pioduil d'un liavail d'abs- Iraction; elle résulte de la direction que le joueur donne à son attention ; si le joueur arrive à négliger forme et couleur, c'est

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iiarce qu'il veut faire Fécoiiomie de ces représenlalious qui ne sont pas indispensables aux combinaisons (p. 311). » Et plus loin : « Le joueui' i^egarde mentalement récbiquier comme il a riuibilude de le regarder avec ses yeux ouverts, c'est-à-dire en négligeant tous les élémenls qui ne sont pas nécessaires aux combinaisons de la pièce (p. 312). »

Les espèces réelles de mémoire se rapportent aux espèces réelles de sensalions. M. Biuet, qui se rend très bien compte du rôle de l'abstraction dans la iierception sensible et dans l'imagination n'aurait pas du, semble-t-il, considérer comme une mémoire particulière ce qui n'est qu'une application variable de la mémoire visuelle. Cette application ne laisse pas d'être fort curieuse. La mémoire ou imagination visuelle peut être, cliez certains joueurs et sans doute aussi chez des malhématiciens et chez des philosophes, dépouillée de tout caractère sensible à ce point (jue les sujets ont peine à la considérer comme une vision mentale.

BOIRAC (Emile). — L'idée du phénomène (in-8°, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Ft'lix Alcan ; 350 p.).

Notre collaborateur M. L. Dauriac rend compte de ce livre dans son étude sur le Phénoménisme neutre. Nous renvoyons à cette étude. Nous nous bornerons à dire quelques mots de la conclusion. Après avoir réduit l'espace, le temps et les rapports à des idées, et la substance à la conscience, M. Boirac voit la question de l'unité de conscience remplacer celle de l'unité de substance. Ce sera, dit-il, le problème du xx^ siècle. Voici comment il le pose :

« A priori, il ne devrait exister qu'une Pensée unique, universelle, identique à la réalité totale, dans laquelle tous les ishénomènes seraient sentis, tous les rapports seraient aperçus, et qui par cela même serait tout à la fois le Phénomène universel et la Substance universelle. Cette hypothèse nous semble doublement nécessaire, d'abord pour assurer la réalité des phénomènes et surtout des rapports élrangers à toute conscience humaine, ensuite pour empêcher que la nature ne s'en aille en poussière, pour faire que l'univers soit vraiment un.

« Or, tout au contraire, nous constatons que la réalité semble divisée et concentrée en une multitude de sphères distinctes et réciproquement impénétrables ; ces sphères, ce sont les différents esprits à l'image desquels nous concevons les autres substances,; atomes ou monades. Cette multiplicité des Pensées partielles estelle apparente, illusoire ? Ou est-ce, au contraire, l'unité de la Pensée tolale qui est une fiction ? Ou, enfin, est-il possible de concilier cetif multiplicité des sujets individuels avec l'unité du sujet universel (p. 346) ? »

II nous l'aïaît que le problème est posé depuis longtemps par les

jiliilosophes idéalislos, o(, qu'ils n'oiil pas allendu le .W^ sii'cli; pour essayei' de le résoudre. M. Hoiiac indique trois solutions j)0ssibl(;s. I.a première est le panlliéisme idéaliste. La seconde est le multiludinisint' idi'aliste, ou le monadisme sans la monade divine J\-ir la troisième serait conciliée la multiplicité des sujets individuels avec l'unité du sujet universel. Mais l'expression «uje/ universel, employée ici plutôt que sujet créateur ou esprit suprême, implique, semblet-il, ({ue les sujets individuels fout partie de l'unité divine, y sont renfermés, en sont les éléments. Cette troisième solution est-elle, au fond, hien diflerente de la première? Il y eii a une quatrième, celle de Berkeley, le théisme idéaliste. Elle ne peut, il est vrai, satisfaire les philosophes qui sont iufiuitistes et déterministes; mais ceux qui ne le sont pas s'y portent naturellement, nécessairement. Ainsi le problème dont il s'agit se trouve lié à ceux de la liberté et de l'infini. De la solution de ces derniers dépend l'idée que l'on peut et que l'on doit se faire des rapports de la conscience divine avec les consciences dont se compose le monde. Et cette solution devient, selon nous, psychologiquement plus facile après que la critique idéaliste a éliminé la matière, l'espace en soi et la substance. .Nous ne voyons aucune r;iison de la subordonner aux efforts et aux progrès que doit faire la science au siècle prochain.

CONTA (Basile). — Théorie de l'ondulation universelle, traduction et notice biographique par D. Rosetti Tescanu, avec une lettrepréface par L. Bue/mer (in-8°, Bibliothèque de philosophie contemporaine ; xxii-216 p.).

Cet ouvrage posthume est consacré à l'étude de ce que l'auteur appelle loi de l'ondulation universelle, et qui n'est autre chose, ditil, « que la loi de l'évolution un peu autrement comprise qu'elle ne l'a été jusqu'ici {Préface, p. xxi) ». Résumons cette théorie :

La métamorphose, selon Conta, est de l'essence de la matière. Elle résulte de la lutte des forces. Toutes les formes sont passagères : toutes naissent, durent un certain temps, puis disparaissent. Les formes naissent d'un certain équilibre des forces ; elles disparaissent par la rupture de cet équilibre. Les formes se divisent en deux catégories : les formes évolutives et les formes non évolutives. Les premières croissent insensiblement et gradueHement, depuis leur naissance jusqu'à un point cnlminanl, puis décroissent de la môme manière jusqu'à complète extinction. Les animaux, les végétaux, les planètes, etc., sont des formes évolutives. Les montagnes brusquement formées par des éruptions volcaniques sont des formes non évolutives. Les premières sont universelles ; les secondes ne sont qu'accessoires. Toute forme évolutive suit, de sa naissance à sa mort, une certaine voie que l'on peut comparer à un demi-cercle : la courbe ascendante représente sa croissance, et la courbe desceu-

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danle sa décroissance. D'après cette comparaison, le mot onde peut servir h la désigner. Toute onde contient en soi d'autres ondes, et est renfermée elle-même dans une onde supérieure. De là l'expression ondulation universelle. Les ondes sont de deux sortes : individuelles et partitives. L'onde individuelle est celle qui représente l'évolution d'un être distinct et bien défini ; l'onde partitive, celle qui représente l'évolution d'une partie, d'un organe de l'être individuel. Conta voit des ondes individuelles dans les astres, les espèces végétales et animales, l'humanité, les races, les nations, les familles ; des ondes partitives dans les religions, les systèmes philosophiques, les systèmes scientifiques, les institutions politiques et

sociales.

Tels sont les principes généraux de la théorie de l'ondulation universelle. L'auteur montre comment ils s'appliquent à la vie, à la génération spontanée, à l'adaptation, cà l'hérédité, à l'origine des espèces. Pour lui, toutes les ondes individuelles sont des êtres vivants, et toutes les ondes partitives des mouvements vitaux. De là cette définition : « La vie est l'évolution onduliforme de la matière (p. 52). » Il tient, non seulement que la génération spontanée a été le mode primitif de production des organismes, mais « qu'elle a toujours existé et que, de nos jours encore, elle est en pleine activité (p, 57) ».

Le chapitre qui nous paraît le plus intéressant du volume est celui qui est consacré à l'origine des espèces. Conta est transformiste ; mais il ne croit pas que la sélection naturelle joue dans les modifications organiques le rôle que lui attribue Darwin. Elle n'explique pas les directions déterminées dans lesquelles ont toujours lieu les variations. Cette persistance de direction suppose une cause permanente, laquelle ne peut être que l'action du milieu. C'est le milieu qui produit et dirige les difîérenciations (p. 133). Il faut renverser la série des facteurs de l'évolution telle qu'elle est établie dans la théorie darwinienne : « L'action du milieu est la plus importante des causes de transformations organiques ; l'usage et le nonusage des organes viennent ensuite ; quant à la sélection naturelle, elle joue un rôle presque nul (p. 143). »

Nous croyons, comme l'auteur, qu'on se fait illusion en prenant la sélection naturelle pour un pouvoir actif ; que des causes accidentelles suscitant des modifications dans tous les sens, lesquelles sont ensuite triées par la sélection, ne suffisent pas pour expliquer l'origine des espèces. Cette critique du darwinisme, qui n'est pas nouvelle, est, à nos yeux, très juste. Mais nous ne comprenons pas que l'on donne au milieu le pouvoir de diriger les difîérenciations. Ce I»ouvoir est inhérent à l'organisme, sur lequel l'action du milieu est indirecte, comme l'avait bien vu Lamarck. La sélection naturelle le su[)primait, mais en expliquant par les résultats nécessaires de la concurrence vitale le caractère téléologique apparent qu'il est

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ini[)0S6ible de lui refuser. Et rexplicuLion, ([uoi(iue iusunisauie, ét;iil ini,'t'uieuse. La simple action causale du milieu, i^u'ou peut invoquer pour tout, n'explique rien.

BANVILLE (Gaston). — La psychologie de l'amour (in-18'^', Biblio-' tlièque de philosophie conleniporaiuf, Félix Alcan ; ni-171 \^.).

« L"aniour est une entité émotive spécifique consistant dans une variation plus ou moins permanente de l'état affectif et mental duii .sujet à Toccasion de la réalisation — par la mise en œuvre fortuite d'un processus mental spécialisé — d'une systématisation exclusive et consciente de son instinct sexuel, sur un individu de l'autre sexe. » Telle est, selon M. G. Banville, la vi^aie définition de l'amour. On a ri de ces termes ])ar])ares, dont l'utilité scientifique était peut-être contestable. Cependant il faut dire que l'auteur, en les employant, n'a fait que parler le langage de la plupart des psycho-physiologistes français et étrangers. Ils sont d'ailleurs faciles à traduire dans la langue ordinaire, et les idées qu'ils expriment ne manquent pas de clarti'.

Entité émotive spécifique veut dire sentiment irréductible à tout autre. — M. Banville soutient que l'amour est un sentiment sui generis, contre les psychologues qui, comme Bain et Spencer, le considèrent comme un agrégat plus ou moins complexe de sentiments hétérogènes. 11 croit le prouver en alléguant le témoignage de la conscience. « L'individu, dit-il, a conscience qu'il est ou non amoureux, c'est-à-dire qu'il éprouve une nouvelle sensation spéciale, qu'il n'a jamais ressentie. Il lui est fort malaisé de la définir, sinon par des comparaisons dont il reconnaît lui-même qu'elles sont fort imparfaites (p. 65). »

Systématisation exclusive et consciente de Vinstinct sexuel veut dire choix exclusif d'une jtersonne entre toutes celles du même sexe comme objet du désir sexuel. — Selon notre auteur, l'exclusivisme absolu caractérise l'amour et le distingue [de tout autre mode de manifestation de l'instinct sexuel. Paiini les formes que revêtent ces manifestations, il en est où le choix existe et que l'on confond avec l'amour. Mais elles en difierent en ce que la systématisation n'y est que relative, c'est-à-dire en ce que le choix n'y est pas absolument exclusif, et qu'il est déterminé, conditionné « par des causes banales, telles que les qualités de l'objet, et certaines dispositions normales, transitoires, ou anormales, permanentes, du sujet (p. 83) ». Bautre part, il s'agit, pour M. Banville, d'un choix conscient. Il o|)pose de sérieuses objections tirées des faits aux théories qui exidiquent l'amour par « l'ingérence occulte d'une puissance inconsciente, poussant les êtres vers la procréation (p. 46) ».

Mise en œuvre fortuite d'un processus mental spécialisé veut dire que l'amour éclate tout à coup par la rencontre de la personne

réelle qui réalise l'idéal paiiiculier de rindividu au poiuL de vue sexuel. Cet idéal est une image synthétique qui se forme en l'esprit quand se développe l'instinct sexuel et qui y « demeure latente,, ignorée de nous-mêmes, en raison de la non-conscience originelle de ses éléments (p. 162) ». Eu présence de la personne dont lesattiùbuts correspondent à cette image inconsciente, jaillit la conscience, la perception personnelle qui « constitue la révélation intense et subite de l'amour (p. 164) ». M. Banville ne voit rien que de normal en ce processus. Il combat l'opinion de ceux qui comme M. Pierre Janet, considèrent l'amour comme pathologique. Contre cette hypothèse il allègue deux arguments. Ce qui caractérise les perversions mentales, c'est leur inutilité. L'amour est utile, donc normal. Il est conforme aux lois du développement humain, donc il n'est pas une dégénérescence mentale.

Le livre de M. Banville est curieux ; mais aucune de ses thèses sur l'amour ne nous paraît établie d'une manière décisive. Nous doutons que l'amour soit un sentiment simple et izTéductible, et, par suite, qu'il présente toujours le même mode de naissance et les mêmes caractères. Nous demandons si la biologie met une ligne de démarcation tranchée entre le normal et le pathologique ; si l'on peut vraiment trouver de l'utilité à ce phénomène rare, qui est ici séparé avec tant de soins des autres manifestations du désir sexuel ; si le progrès dans les relations de l'homme et de la femme n'est pas dû plutôt à l'évolution des sentiments moraux qu'au luxe dangereux de celte entité émotive.

BUMAS (Georges). — Les états intellectuels dans la mélancolie

(in-18. Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; 143 p.).

Ce livre, consacré à l'étude des associations d'idées des mélancoliques, est divisé en deux parties. Bans la première, l'auteur décrit les caractères de la mélancolie. Il y en a trois principaux. 1° Les états intellectuels sont subordonnés à l'état affectif: « le malade pense tristement parce qu'il est triste ; la mélancolie est le fait primitif, l'état général qui donne à toutes ses pensées le même caractère (p. 13). » Les états intellectuels qui se produisent résullent du besoin qu'éprouve le malade de s'expliquer son état affectif, de lui assigner une cause. 2° Le sentiment de ne pouvoir se décider, l'aboulie, est .le second caractère principal de la mélancolie. Le malade conçoit un acte ; il essaye de l'exécuter; mais il n'en a pas la force. Pour s'expliquer cette impuissance de sa volonté, il fait « des prodiges de logique puérile ou d'interprétation fantaisiste (p. 52) ». Si l'automatisme l'envahit au point que l'esprit ne peut coordonner autour d'un même centre ses éléments dissociés, il arrive, par le besoin de logique, au dédoublement : « il parle d'un

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autre esprit qui li^ (loniinc, i|iii le pousse, et c'est à celui-là qu'il attribue les actes absurdes qu"il ne peut revendiquer (p. 53) ». 3" Enfin, dans la mélancolie, il y a ralentissement de toutes les fonctions psychiques ; de là « la raréfaction des états intellectuels, la monotonie qui caractérise les dépressions mélancoliques (p. 7.6) » ; de là, par suite, « l'invasion lenle du moi par l'état affectif, l'impossibilité oii se trouve le malade de s'occuper d'autre chose que de lui-même et de sa douleur (p. 79) ».

Dans la seconde partie, M. G. Dumas traite de la nature et de l'origine de la mélancolie. Il en explique tous les phénomènes par la théorie de William James et de Lange, d'après laquelle l'émotion n'est que « la répercussion dans la conscience des mouvements organiques qui l'accompagnent (p. 85) ». « La mélancolie, dit-il, n'est jamais que la conscience de l'état organique (p. 110). » Et plus loin : « La mélancolie se résout en un complexus d'états purement intellectuels et non affectifs (p. 129). » Il a très bien vu que cette théorie paradoxale, qu'il adopte, exclut l'appétition comme plu-nomène mental spécifique ; ce qui doit suffire, croyons-nous, pour la faire écarter. Il convient d'ailleurs lui-même (pi'elle n'est pas encore démontrée, et même qu'elle n'est pas démontrable. Autre chose est dire que des phénomènes moteurs, connus ou inconnus, correspondent à tous les phénomènes psychiques, autre chose faire <Ie l'émotion une idée de phénomène moteur. Cette dernière opinion <'st d'esprit spinoziste. M. Dumas croit la trouver chez Descartes, qui, dit-il, « avait raison d'expli({uer tous les états de l'âme par des moditîcations de la pensée (p. 129) ». Mais, pour Descartes, le mot pensée était un terme général oîi il comprenait non seulement les idées, mais encore les affections ; et il disait que, dans l'affection, l'àme ajoute quelque chose à l'idée, quelque chose qui n'est donc pas l'idée. Nous ne voyons pas qu'il ait considéré, comme le fait M. Dumas, les sensations, les images et les idées comme « les seuls éléments psychiques qui entrent dans la composition de l'esprit ». Ajoutons qu'un phénomène moteur ne saurait, à parler philosophiquement, être la cause non psychique d'un état psychique quelconque, parce qu'un phénomène moteur n'est pas une réalité existant en soi, indépendamment de la sensibilité et de la pensée. M. Dumas, qui, sans tenir compte de la critique idéaliste de l'étendue, semble revenir, p.ir ild.i Kant, Hume, Berkeley, Leibniz, aux deux séries motrice et psycbique de Spinoza, gouvernées, l'u leurs développements parallèles, par un déterminisme absolu, M. Dimias tire d'observations pathologiques très intéressantes une •conclusion philosophique illégitime.

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DUNAN (Charles). — Théorie psychologique de l'espace (in-18.

Bibliothèque de philosoi)hie conteniporaiiu', Félix Alcaii ; 167 p.).

M. Dunan examine et discute, en ce volume, les diverses lliéories de Fespace. Les deux premiers chapitres sont consacrés à celles qui ont rei;u les noms A' empirisme et de nativisme. Deux idées fondamentales caractérisent la théorie nativiste: la i)remière, que nous percevons Fespace directement, et non par signes ; la seconde, que nous en percevons les parties, non pas successivement, mais simultanémenl, dans les limites du champ de la perception visuelle ou tactile. y\. Dunan a adoph' ces deux idées et produit, pour les défendre, des arguments qui nous semblent décisifs. Mais il distingue, avec toute raison, la question de Finluilion sensible de Fespace et la question de Finlnprt'lalion des images spatiales directement fournies par les sens. Il croit ainsi faire sa part à la théorie empiriste. En réalité, il prend, dans le débat, parti pour le nativisme ; car nous ne croyons pas que les nalivistes méconnaissenl et lejioussent la dislinclion de l'intuition ou représentation de l'i'hMiilue, roiisi(l(''rée en gé'n(''ral, et des notions d'étendues détermini-es. Cette dislinclion est très simple, et elle est nécessaire. Les noiions d'étendues déterminées, comparées, mesurées résultent du travail de Fexjjérience qui les produit, les moditie, les corrige. Mais ce travail implique une intuiliou spatiale préalable ; il est impossible sans celte intuition. Comment pourrait-on s'en passer dans l'iuter[)rétalion des signes fournis par les sens, si c'est précisément cetle intuition, elle seule, qui donne l'espèce d'interprétation, de signihcation, qu'ils peuvent recevoir, la langue dans laquelle il faut les traduire?

Quel est le sens qui perçoit originairement Fespace, chez un homme qui possède tous ses sens, avec un fonclionnement normal, c'est-à-dire chez un clairvoyant? Cette question peut recevoir trois solnlions difierentes. Selon Berkeley, le sens originairement percrpicur de l'espace est le lact. L'école empiriste anglaise attribue (l'Ile (jualil/' au sens musculaire, mais eu joignant aux sensations lirovcnant de la locomolion du corps des sensations tactiles et même des sensations visuelles, lorsqu'il s'agit d'expliquer l'étendue solide cl ([('dimilée ]iar des cont(uirs, M. Dunan soutient que c'est la vue ([iii n''vèle l'espace à la conscience d'un clairvoyant. Il fait nue vigoureuse criti([ue des deux ]iremières solutions. Xous citerons ce i)assage sur la théorie de Beikeley : « Elle nuplique qu'un adulte dont les yeux ont un fonctionnement normal ne voit point les conlours les unes en deh<iis des aulres, puisque les voir ainsi, c'esl les voir dans Fespace; qu'il ne les voit dans aucune direction, luiisque la direction encore suppose res[tace ; (pFil ne les voit point étendues, (ju'il ne voit aucun coi[is, iiuis(]ue les corps sont néces-

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saircmeut étendus (p. 53). » Il t'Iahlil, coiilre l'école anglaise contfunporaine, que, « si l'on n'adiiiel pas que Fœil perçoive l'espace directement el par lui-même, il n'existe aucune hypothèse par oîi l'on puisse expliquer intellitcihlement comment il le perçoit, fût-ce même d'une façon purement symbolirpie et purement illusoire (p. 83) ». 11 montre, par des observalions qui semblent concluantes (jne, chez le clairvoyant, « il y a réellement, comme le veulent les psychologues anglais, entre les sensations visuelles et les sensations tactiles un rapport de signe à chose signifiée » ; mais que « ce rapport est précisément l'inverse de ce que prétendent ces psychologues » ; c'est-à-dire que « ce ne sont pas les sensations visuelles (jui rappellent les sensations tactiles ou musculaires, mais au contraire les sensations tactiles ou musculaires qui rappellent les sensations visuelles (p. 86) ».

Sur quelques points importants de la théorie de M. Dunan, nous aurions à faire de sérieuses réserves, notamment sur la manière dont il conçoil l'irréductibilité des espaces visuel et tactile. Il faut bien (ju'il y ait quelque chose de commun à ces deux espaces, {luisqu'il n'y a pour les aveugles-nés et les clairvoyants qu'une seule géométrie. M. Dunan le reconnaît ; mais ce quelque chose de commun se borne, dit-il, à des rapports, seul objet de la géométrie. Il devrait, peut-être, considérer que ces rapports communs aux deux perceptions spatiales supposent, comme l'a très bien vu Leibniz, l'analogie des termes qu'ils unissent, la correspondance des éléments de l'une (angles, lignes, etc.) aux éléments de l'autre, en un mot une similitude rationnelle des figures géométriques visuelles et des figures géométriques tactiles. C'est précisément cette simililiule rationnelle qui, selon nous, constitue la forme apriorique des deux espèces de sensations.

DL'PUY (Paul). — De l'automatisme psychologique (brochure in-S^, Bordeaux, imprimerie v° Cadoret ; 94 p.).

M. Dupuy ne veut traiter, en celte brochure, de l'aufomalisme [isychologique qu'au point de vue de la science expérimentale. Il commence donc par écarter, comme métaphysiques el invérifiables : d'abord, l'hypothèse matérialiste, d'après laquelle la sensibilité' ne serait qu'une simple modification ou transformation du mouvement, l'ensemble des choses étant régi par un seul et même dynamisme, l'énergie motrice et ses multiples métamorphoses (|). 8) ; ensuite, l'hypothèse idéaliste, d'après laquidlr il n'existerait, à viai dire, que des modes de la sensibilité, des impressions, des phénomènes intellectuels saisis par la conscience, la seule notion que nous puissions avoir du mouvement consistant dans nos propres représentations (p. 9) ; enfin, l'hypothèse de M. Fcuiillée, qui consent à reconnaître l'existence du mouvement, mais ipii « ne voit dans les

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phénomènes variés d'altraclion entre les atomes, les molécules et les masses d'importance si diverse de la matière pondérable, que Teffet des ap|n''tits ou modes sensitifs qui ne se satisfont que l^ar le contact, l'union mutuelle et plus ou moins intime de tous ces éléments (p. 11) ». Il estime sage d'accepter les distinctions cjue le témoignage de la conscience nous porte à faire. « Je supposerai, dit-il, que le mouvement, simple déplacement dans l'espace, est une chose, et que la sensibilité, d'où procède le psychisme, en est une autre. Je verrai dans le premier des manifeslations multiples de l'énergie : actions chimiques, chaleur, électricité ; j'admettrai que la seconde n'en dérive en aucune manière, malgré son étroite connexité avec les }iliénomènes moteurs, depuis l'irritabilité originelle, et l'acte réflexe le plus élémentaire, jusqu'aux conceptions rationnelles de l'ordre le plus élevé (p. 12). »

Ainsi l'hypothèse dualiste est celle qu'adopte notre auteur ; à quoi nous n'avons rien à dire au point de vue de la science proprement dite, nous bornant à faire remarquer d'une ]iart, que la philosophie ne peut s'y arrêter, et, d'autre part, qu'elle est obligée de prendre parti contre la première et la troisième hypothèse, oîi le mouvement est considéré comme quelque chose qui existe en soi, indépendamment de la sensibilité et de 'la pensée.

Selon M. P. Dupuy, la personnalité résulte « d'une cause d'évolution, à l'état latent dans le germe primitif, cause qui est la raison d'être du fonctionnement général (p. 6) ». Si l'unité est sentie, consciente, au point d'arrivée, c'est qu'elle existe au point de départ, à la base de l'édifice biologique. Aussi arrive-t-on, lorsqu'on suit le courant de la métamorphose évolutive, « à reconnaître et à constater l'identité de la personne, malgré les apparences contraires observées dans le moi conscient (p. 94) ». D'où cette conclusion, qu'en pathologie, les altérations de la personnalité n'ont qu'une valeur relative.

FERRERO (Guillaume). — Les lois psychologiques du symbolisme

(in- 8", Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; x-251 p.).

Ce livre nous présente une théorie des symboles fondée sur deux lois psychologiques : la loi de l'inertie mentale et la loi du moindre eflort. Par inertie mentale, M. Ferrero ententf qu'une sensation actindle, impulsion reçue du dehors, est la condition de toute vie psychique, « le point de départ de la reviviscence des images, émotions et idées de toute espèce (p. 12) ». Par loi du moindre effort, il expiime le penchant de l'homme à employer les processus mentaux qui lui coulent la moindre fatigue. « L'Iiomme, dit-il, cherche à épargner le plus ([u'il p(Hit ce douloureux effort mental (jui s'appelle atteiiliiui. i-;ii n'';i|il('', un pclil luimbre seulement de ses idées est

riLLON. — REVUE BIBLIOGRAPUIQUE 217

roffef, de la n'floxioii vol-nidnic ri de raflciiliim concciiln'c ; loules les iuilres soiil li- piddiiil d'.-issoeiiilioiis ([iii se suiil (■l.ililies iiiroiiscieniment peu à peu dans imlre cerveau iiar l'cllcl des sensations (jiie les ijhénonièucs ualurels pioduiseul en nous (p. 16) ». Celle loi du moindre elTorl lui parait rendre coniple de la production et de la transmission de ces moyens de communication psychologique qui s'appellent symboles. Ouel est Tobjet du symbole ? C'est d'établir « entre certaines images vl idées et certaines sensations un système d'associations mentales, par lequel on puisse, en provoquant la sensation, déterminer le retour de l'image ou de l'idée (p. 26) ». Eh bien, l'histoire monire que [lour trouver les symboles d(Uil il avait besoin, « l'homme a toujours employé les processus psychologiques qui lui coulaient le travail le plus petit, même si la solulion ir('lait que provisoire et 1res peu satisfaisante (p. 27) ».

L'auteur suit, dans les quatre premiers chapitres de son ouvrage, l'évolution des symboles intellectuels. Elle commence par les symboles mnémoniques qui sont les plus simples. Viennent ensuite les symboles piclograjdiiques, les symboles métaphoriques et les symboles phonologiques. Les ciiapilres v, vi, vu. Vin et ix sont consacrés aux symboles émotifs, aux symboles de réduction, aux symboles mystiques, aux symboles de survivance, à l'atavisme et à la i)athologie du symbole. Tous ces chapitres sont riches en exemples curieux etfrappanis qui permettent de saisir sans peine les caractères de ces dilTérenles espèces de symboles. Le plus intéressant, selon nous, est celui qui Iraite des symboles mystiques. C'est le nom que donne M. Ferrero à ceux qui [lerdent leur valeur nalurellc désignes pour prendre une autre valeur entièrement chiméri(iut'. Il les explique fort ingénieusement par les phénomènes psychulogiiiues d'arrêt mental, d'arrêt émolionnel et d'arrêt idéo-émotionnel.

Nous n'avons rien à objecter à celte thèse générale que lliomme travaille el iuvcnle le moins possible, qu'il réduit au minimum ses efforts psychiques. Encore est-il ([u'il travaille et invente, et qut; ses efforts ne sont pas nuls, puisipie de ses inventions successives, ajoutées les unes aux autres, — si petites qu'elles soient, chacune prise à part, — est scrii loul le progrès de la civilisalion nuuale et matérielle. Il faut donc ipi'il y ail, en l'esprit liumain, une l'arullé de rompre les habituelles associations et d'en créer de nouvelles, qui lutte contre la tendance conservatrice et luisonéisle. Et c'est précisément cette faculté d'invenlion, d'innovation, (pii, en permettant de varier et de com]iliipier les processus associatifs, a donné naissance aux symboles divers et qui a délermint' l'évolulion du symbolisme. Sans cette faculté, la sensation actuelle aurait beau communiquer du mouveuu'ut moléculaire au cerveau, la vi(^ psychique, born(''e aux associa lions spontanées d'images et d'é'uiotions, resterait très pauvie et très simple. On ne peul donc parler d'inertie mentale qu'eu un sens relatif.

GODFERNAFX i André-. — Le sentiment et la pensée, et leurs principaux aspects physiologiques iiii-8'% BibliotliiM|ue de philosophie conicmporaine, Félix Alcan ; xi-224 p.).

Rechercher et déLerniiuer les ivipports principaux qui existent entre le sentiment et la pensée, c'est-à-dire entre les phénomènes de la vie afTective et ceux de la vie représentative : tel est l'objet de cet ouvrage. L"auteur suit, en cette étude, la méthode psycho-physiologique. Il examine d'abord s'il est possible de rencontrer soit le sentimeni, soit la pensée à l'état isolé, s'il y a un moyen de dissocier ces deux ordres de phénomènes. Il croit trouver ce moyen dans la pathologie mentale. Quatre psychoses, la manie, la mélancolie, riiypochondrie et l'extase lui paraissent réaliser « des dissociations graduelles du sentiment et de la pensée, en sorte que la diminution ou l'exagération de l'un de ces deux éléments de la vie consciente s'accompagne toujours chez l'autre de troubles correspondants et proportionnels (Introduction, p. vn) ». Dans la manie et dans Ihypochondrie, les éléments de la pensée défilent sans ordre dans la conscience. Dans la mélancolie et dans l'extase, c'est le sentiment qui subsiste seul. La pensée devient incohérente, quand le sentiment est en défaut; elle tend à disi)araître, quand le sentiment est en excès. « Il est ainsi permis d'estimer que le sentiment et la pensée se font équilibre dans la vie consciente normale, en sorle que sitôt que l'un s'exagère, l'autre diminue; en d'autres termes, ils semblent être en raison inverse (p. 19o). » M. Godfernaux a soin d'ajouler, — ce (pii est sage, — « qu'il n'y a rien dans cette supposition qui ressemble à une loi ».

Après avoir montn- le sentiment et la pensée dissociés, la pathologie mentale établit la relalion causale qui existe entre l'un et l'autre. C'est dans le sentiment cpi'il faut chercher la cause profonde de l'associai ion des idées. En étudiant le délire chronique à évolution systéraaiique, on voit « une succession toujours identique d'états affectifs différents se transcrire dans la pensée par des changements corrélatifs dans le mode de groupement des éléments de conscience (p. 60) ». Et celle relation s'explique et se précise par les phénomènes moteurs qui correspondent et aiix états afTectifs et à l'association des idi-es. « En remiilai;anl, dans les psychoses, l'état afieclif par son équivalent moleur (exagération ou affaiblissement des inhiiiilions), nous nous Irouvons sur la voie de l'interprétation des lr(nil)les de la pensée, riiuoht'rence dans l'association d'idées s'accompagnant d'une incohérence dans les actes (p. 200). » En outre, ou remarcjne, dans le délire chronique, que le trouble moteur interne paraît agir « en cherchant à s'adapter, à produire des systématisations a]i|iinjii i('es de mouvement », et que « ces phénomènes matériels correspondent assez exactement aux plnhiomènes psycbi([iu's ».

PILLON. — REVUE niRLTOGRAPIITQUE

La conclnsiou philosophiqur ijui, st'loii M. (icHlfornaux, se dt'gagc (les faits psycho-physiologiques esl iiii dualisnie rigmiroux de ha conscifiirc (sentiniPiil et pensiM'' t't du niouvciiR'iit. Il liont que le maLériaiisnio el ridéalismo sont des solutions égalemeiil iusuflisantes et criti(iuaMes. « Le matérialisme, en considérant la conscience comme un produit du inouviiiiciil , ahoutit à un non-sens, son eflort esl illusoire et laisse le problème inlact. L'idéalisme, en faisant du mouvement un produit <le la conscience, ne résout pas davantage la question. Il lui reste à expliquer comment s'opère cette transformation, à la saisir sur le fait et à la rendre inlelligihlc, et c'est ce qu'il n'a ]ias encore l'ait jus(pi'ici (p. 204). «

Sur le matérialisme, nous sommes parfaitement d'accord avec l'auleur. Mais nous disons: 1° que la solution dualiste, qui était celle de Descartes et de ses disciples, peut suffire à la science positive et expérimentale, mais ne saurait être considérée comme réellement philosophique, parce quelle ne peut résister à la critique des qualités primaires; 2° que l'idéalisme ne fait pas du mouvement un produit de la conscience et n'a donc pas à expliquer la transformai ion de la conscience en mouvement, par la raison toute simple que le mouvement n'est pas, dans la doctrine idéaliste, une réalité qui existe en soi et indépendamment de la conscience.

Ce qui fait, selon nous, l'intérêt de l'ouvrage de M. Godfernaux, ce sont les faits pathologiques d'oii l'on peut induire que le sentiment est le fond de la mentalité. Cette vue de Schopenhauer se trouve ainsi confirmée par la psycho-physiologie. Elle nous éloigne de Descartes, de Spinoza, de Leihniz, pour qui le sentiment se ramenait à des idées obscures et confuses. Malheureusement notre auteur ne l'estime vraie que pour l'individu. « Dans res[)èce, dit-il, c'est la pensée qui est devenue peu à peu sentiment. Les apports du UKUule extérieur ont été le premier dépôt ([ui a peu à lieu constitué l'état afleclif et l'émotion (p. 202^. » Dans l'individu, le primat du seniiment viendrait uniquement de l'hérédité. En celle aftirniali(in d'un monde extérieur qui apjjorte à l'espèce, c'est-à-dire aux individus primitifs, les excitations d'où naîtront d'abord des idées, puis peu à lieu des tendances et des émotions, se montre l'esprit de l'évolulionnisme matérialiste. Ici M. Godfernaux abandonne le dualisme et suit Spencer. Mais comment ne voit-il rien de contradictoire à admet Ire que tout, tlans les tendances et les sentiments du sujet, procède d"ac([ui>itions ?

(iRASSERIE (Raoul de la^. — De la classification objective et subjective des arts, de la littérature et des sciences iu-8°, ITlix Ale;in ; 304 p.).

La classificaliiui que M. di' la Crasserie appelle subjective range les connaissances d.iii'^ l'ordre où elles deviennent applicables à

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l'esprit et où elles doivent être enseignées ; « elle se confond donc jusqu'à un certain point avec Téducation elle-même (p. 3) j>. La classification objective « indique les rapports réels qui existent entre telle et telle science, tel et tel art, alistraction faite de la personne qui les apprend, les exerce ou les produit (p. 2) » ; si elle était parfaite, 8 on aurait une idée exacte de Tordre du monde ». La partie la plus intéressante et la plus importante de l'ouvrage est consacrée à la classification objective, oîi l'auteur fait entrer non seulement les sciences, mais encore les arts et les lettres, en un mot tous les produits de l'activité de l'espèce humaine.

M. de la Grasserie expose et discute les divers systèmes de classification des sciences : celui d'Ampère, celui d'Auguste Comte, celui de Spencer, celui de Wundt, etc. Dans la classification d'Ampère, il trouve « une idée précieuse : la distinction entre les sciences de la nature et les sciences de V esprit (p. 43) ». De celle de Spencer il retient la « lumineuse division en concret comprenant la matière, abstrait-concret comprenant le mouvement ou force, et abstrait comprenant les lois ou relations (p. 54) ». A celle de Wundt il emprunte « la distinction heureuse des sciences générales et des sciences spéciales (p. 77) ». Il y a une autre distinction importante, établie par Wundt, que notre auteur, bien à tort selon nous, croit devoir contester : celle des sciences formelles (comprenant les mathématiques) et des sciences réelles. 11 reproche au psychologue allemand de mettre ses sciences formelles « à la même distance des sciences de la nature ([ue de celles de l'esprit », de dire que « les mathématiques servent aussi bien d'instrument pour les unes que pour les autres (p. 77) ». « Cela n'est pas, remarque-t-il ; il y a une grande connexion entre les sciences mathématiques, d'une part, et les chimiques, physiques et naturelles de l'autre ; aucune entre les sciences mathématiques et celle de l'homme. » Le reproche n'est vraiment pas sérieux. La science générale de la quantité s'applique à tous les phénomènes réels ; personne n'accordera qu'elle n'a aucune connexion avec les sciences de l'homme. M. de la Grasserie méconnaît complètement les rapports de la psychologie et do la physiologie. En distinguant les sciences formelles des sciences réelles, Wundt a montré qu'il comprenait mieux qu'Auguste Comte et que Spencer la nature des matliématicpies : c'est, à nos yeux, le principal mérite de sa classification.

HIRTH (Georges). — Les localisations cérébrales en psychologie : Pourquoi sommes-nous distraits? Irad. de l'allemand irdi- L. Arréat

i^iu-12, Félix Alcan ; vni-i:J3p.).

M. Hirth s'est proposé, en cette ('Inde, de montrer comment la question delà distractimi est liée à celle des localisations cérébrales. La psychologie i)hysiologique n'admet plus l'homogénéité fonction-

iicllt' (lu cci'veau. « Les excitai ions électriques, les observations cliiii([ues, l'anafomie comparalivo, et surtout TanatoiTiie patholot.'i(Hic, avec le concours de l'expérience sur les animaux, si précieuse en raison de l'analogie, ont conduit à cette conviclion que ce qu'on apiit'llc les cinq sens, comme toutes les ;iutres espèces de sensations el innervations qui constituent ou influencent notre vie psychique, ont leur siège fonctionnel en des régions plus ou moins nettement circonscrites du système nerveux central. ]Nous avons donc toute une série de centres, leur vie propre relative est en partie très indépendante, à ce point que plusieurs d'entre eux sont à peine atteints dans leur fonctionnement normal, alors que d'importants foyers de maladie et des lésions graves se sont déjà développés en d'autres p. 6). »

l.f phénomène de la distraction confirme, selon notre auteur,. celle théorie de la pluralité et de l'indépendance fonctionnelle des centres cérébraux où elle trouve une expjlicalion aussi simple que salisfaisante. Pourquoi sommes-nous distraits? «Parce que nous ne sommes, répond-il, ni tout-puissanis ni présents partout, même dans notre domaine psychique, parce que la synthèse du moi ne ligure point un tout physiologique achevé et définitif, mais se com- ])Ose de nombreuses parties, assemblées en manière de mosa'ique. De même que nous ne saurions exécuter à la fois, avec nos muscles et nos membres, tous les mouvements naturels et appris, de même notre esprit n'est pas capable de faire jouer en même temps le nombre presque infini des reproductions et associations dynamiques possibles (p. 63). » La distraction vient de la limitation de notre empire psychique. Dans le sommeil, cet empire n'existe pas, aussi pourrait-on dire que « le sommeil, c'est la distraction même ». Pendant la veille, nous ne gardons notre équilibre psychique qu'à la condition de lutter contre « les nombreuses diversions actuelles qu'apporte avec soi l'activité des organes de la périphérie (p. 72) ». Il ne faut pas croire que la distraction soit toujours un signe d'anomalie ou de faiblesse d'esprit. « C'est un fait bien connu que chez les poètes et les savants initiateurs, chez les artistes et les inventeurs industriels, les meilleures pensées ne germent souvent que du hasard. Si l'on voulait aller jusqu'au paradoxe, on pourrait dire : sans distraction, point de grande existence intellectuelle (p. 86) ! »

JANET (Pierre). — Etat mental des hystériques (2 vol. in-12, Bibl. méd! Charcot-Debove ; Ruefl" et Ù" ; t. I, 233 p. ; t. Il, 301 p.).

Comme Charcot, dont il a été l'élève, ^1. Pierre Janet lient que l'hystérie est en grande partie une maladie mentale. Son ouvrage est une très remarquable et très belle étude de la psychologitj des hystériques. Il est divisé en deux parties. La jnemière, formant le tome I, est consacrée à l'analyse des stigmates mentaux de l'hystérie :

c'est le nom qu'on donne aux symptômes hystériques essentiels, permanents, constitutifs de la maladie, lesquels sont jusqu'à un certain point indifférents au malade. La seconde (t. II) traite des accidents mentaux de ThystOrie, c'est-à-dire des symptômes qui sont surajoutés en quelque sorte à la maladie, passagers ou tout au plus périodiques et joenîô/es pour le malade. Les stigmates mentaux, que l'auteur analyse dans le second volume, sont les anestliésies, les amnésies, les aboulies, les troubles du mouvement, les moditications du caractère. Les accidents mentaux, qu'il examine dans le second volume, sont les idées fixes, les attaques, les somnambulismes, les délires.

Il résulte des observations de M. Pierre Janet que Thystérie est essentiellement caractérisée par la faiblesse de la synthèse psychologique, par Timpuissance où est le sujet de réunir, de condenser ses phénomènes psychologiques, de les assimiler à sa personnalité. L'anesthésie et l'amnésie hystériques sont des espèces de distractions. Dans la première, le moi laisse échapper des sensations, qui restent hors du cliamp de la conscience devenu trop étroit. Dans la seconde, ce sont des images qu'il ne peut s'assimiler, parce qu'il ne peut les rattacher aux autres souvenirs. « L'anesthésie hystérique, dit notre auteur, est une distraction très grande et perpétuelle qui rend les sujets incapables de rattacher certaines sensations à leur personnalité (t. I, i». 44). » Plus loin il montre que l'amnésie hystérique peut et doit être considérée comme une distraction de mémoire. « Il ne suffit pas, dit-il, pour que nous ayons conscience d'un souvenir, que telle ou telle image soit reproduite, par le jeu automatique de l'association des idées, il faut encore que la perception personnelle saisisse cette image et la rattache aux autres souvenirs, aux sensations nettes ou confuses, extérieures ou intérieures, dont l'ensemble constitue notre personnalité... Cette opération est si simple et si facile chez nous que l'on ne soupçonne même pas son rôle. Mais elle peut être altérée et supprimée, tandis que les autres phénomènes du souvenir, conservation et reproduction des images, subsistent intégralement. Son absence suffira pour produire chez les malades un trouble de la mémoire qui sera, pour eux, une véritable amnésie. Et je pense que, dans la plupart des cas, l'amnésie hystérique n'est pas autre chose qu'une amnésie d'assimilation (p. 108). »

A la faiblesse de la synthèse psychologique se joint, dans l'hystérie, la faiblesse de la volonté. On peut même dire qu'elle s'y i-amène. « Il y a un rétrécissement de l'esprit pour les actes, comme pour les sensations et les images, la diminution de la puissance de synthèse intervient pour modifier les actions comme pour transformer la sensibilité et la mémoire. Les actes nouveaux, adaptés à des circonstances variables et complexes, exigent une synthèse plus délicate et plus actuelle, ils sont les premiers atteints. Les actes anciens

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qui sont dus à crancicnnes synllic-ses et qui se répMent aujourd'hui presque sans modilication ne sont presque pas altérés. Mais qu'il s'agisse des uns ou des autres, l'alti-raliou jjorte surtout sur un phénomène qui est toujours néccssairenicnl, une synthèse actuelle, puis(ju"il doit se former de nouveau à chaque moment de la vie, c'est la perception personnelle des actes, l'assimilation des actions nouvelles à la grande notion de la personnalité ancienne (p. 155). » 11 se comprend d'ailleurs que l'aboulie hystérique soit liée aux autres troubles mentaux portant sur l'assimilation. L'aboulie peut être intellectuelle : c'est un caractère important dont on ne peut douter quand on étudie les maladies mentales. « La volonté n'a pas seulement une action motrice ; elle joue un rôle essentiel dans Tinfelligence, et je suis disposé à croire que cette fonction intellectuelle est la première, et que les actes en sont seulement la manifestation extérieure (p. 133). »

L'analyse que fait M. Pierre Janet des phénomènes mentaux de l'hystérie et l'interprétation qu'il en donne sont du plus grand intérêt. Son ouvrage montre ce qu'on peut attendre de l'union de la philosophie et de la médecine, de la psychologie et de la physiologie. On nous permettra de faire remarquer que les vues générales auxquelles il est conduit sur la notion de la personnalité et sur le rôle de la volonté dans l'intelligence s'accordent très Lien avec la doctrine néo-criticiste.

KLEFFER (Henri), — Science et conscience, ou théorie de la force progressive (2 vol. in-S», Félix Alcan ; t. I, xviii-377 p.; t. II, 410 p.).

Le premier volume de cet ouvrage posthume est consacré à la méthode ; le second, à des généralités philosophiques sur la réalité et l'existence, l'absolu, la loi collective, la loi subjective, la force et la matière, etc. L'auteur était spiritualiste et théiste. Selon lui, l'àme est prouvée par la nécessité oîi est la raison de « défendre le fait de l'existence réelle et absolue de l'esprit, sous peine de ne plus pouvoir diriger fructueusement ses idées dans l'investigation des lois naturelles (t. Il, p. 83) ». Dieu est prouvé par les causes finales, par l'impossibilité de concevoir « que tant de détails et d'agencements aient pu se créer par propre impulsion fonctionnelle et sans direction intentionnée (p. 412) ». On le voit, à chaque page, s'attaquer au matérialisme et au positivisme. Malheureusement, son instruction et sa compétence philoso])hiques n'étaient pas égales à la force de sa conviction. Ses idées métai)Iiysiques, fort obscures, sont exprimées en un bien mauvais français. Voici quelques-unes de ses définitions :

ï L'espace ou l'étendue illimitée est le fait de la consistance des rapports quantitatifs qui sont un effet de l'association absolue des

forces. Et le mouvement dans l'espace est TefTel général de la successivité de leurs différenciations qualitatives que chacune d'elles perçoit en raison de son degré d'élévation.

« Le temps est une appréciation relative de la loi des choses ou une convention créée par la raison s'inspirant de la successivité des phénomènes naturels pour instituer une mesure des rapports qui s'établissent entre les deux formes expérimentales de la quanlit(', l'une active et l'autre passive, qui sont le mouvement et l'étendue. Il est un rapport conceptif ou un point de la loi n'ayant de ri'alité que dans la mesure oîi il nous aide à déterminer ses rap- |iorls secondaires, mais il peut s'étendre à la loi absolue dont il est l'effet (p. 114). »

« La liberté est la qualification d"une sensatio)f qn éprouve l'esprit comme lorsqu'il appelle les choses belles, bonnes ou vraies, sans point de repère pour la pensée et sur la seule impression qu'il en reçoit. La liberté est une sensation transformée en besoin et intellectualisée plus tard par la force (p. 360). »

MARTIN (Francelin). — La perception extérieure et la science positive (in-8°. Bibliothèque de philosophie contempoi^aine, Félix Alcan ; 305 p.).

L'idée maîtresse de cet ouvrage est que la marche de la science, son évolution nécessaire, reproduit exactement, mais en sens inverse, celle de la perception extéiùeure. La science positive et la perception extérieure forment deux systèmes de représentation de la nature. La perception en est une représentation concrète, spontanée, sensible ; la science, une représentation abstraite, conventionnelle, intelligible. Ce sont deux sortes de notations : l'une, qualitative spontanée ; l'autre, quantitative réfléchie . « Dans la perception, l'expérience (quelle que soit l'expérience) présente un ensemble d'individus réels, dont chacun occupe sa place dans l'espace et dans le temps, qui se suivent et s'engendrent, qui vivent en communauté : l'esprit les soumet aux lois du temps et l'espace, de la causalité et de la finalité, de la substance et de l'individualité. La science est faite de formules dans lesquelles sont exprimés des rapports d'égalité, formules générales, qui valent pour tous les temps et pour tous les lieux ; la seule loi de l'esprit qui préside à cette notation est la loi de non-contradiction (p. 4). » La perception est, comme la science, le résultat d'un développement ; mais la loi du développement de l'une est nécessairement opposée à celle du développement de l'autre, parce que la perception se constitue par des synthèses successives, et la science par des analyses successives.

Quelle est la marche de la science ? M. F. Martin dislingue en son évolution historique trois périodes : 1° période subslantialiste ou recherche de l'être ; 2° période finaliste ou recherche de l'attri-

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bul ; 3'' période mécaniste ou n-rlierche de la relation. Elle a été subslanlialislc, de Tlialrs à Socrate ; finaliste, de Socrate à Descaites ; elle est mécaniste, depuis Descartes. Lu critique de Têtre, comme objet de la science, a mis fin à la première i)ériode ; la crili(pi(' des qualités occultes et des causes finales a clos la seconde. « La science est pour nous l'étude des phénomènes et de leurs relations ; mais elle a été tout d'aboi'd la recherche du sujet des choses et ensuite la détermination de Tallribut. L'induction, de nos jours, reiiose sur la loi de causalité universelle ; mais elle a re])0sé, dans le principe, sur celle de substance, puis sur celle de finalité. Il y eut une triple conception de la science : voilà ce que nous apprend la critique de l'histoire (p. 50). »

Quel est le développement de la perception ? Percevoir le monde, c'est le construire. Si la conscience réfléchie nous montre les choses comme extérieures à l'esprit, c'est que l'esprit les a primitivement, et, avant toute réflexion, extériorisées. Ce qui est l'objet de la conscience réfléchie a d'abord été le produit de l'espiit. M. Martin expli(jue cette action créatrice de l'esprit, d'oîi sort le monde extérieur. Elle est successive. Elle s'applique à une matière qui, quelle qu'en soit l'origine, se présente d'abord dans un état d'indétermination absolue. En cette action, l'esprit est soumis à une loi — mais à une seule — à la loi de non-contradiction. « Son acte, en effet, est la pensée, la volonté d'être, et une pensée, une volonté d'être, qui serait contradictoire, s'anéantirait elle-même (p. 74). » La loi de non-contradiction le force à créer successivement les diverses catégories pour ordonner les impressions multiples et incohérentes qui sont la matière première de la connaissance : d'abord, les catégories de distinction (temps, espace) ; puis, les catégories de logicité (causalité, finalité) ; enfin les catégories de stabilité et de réalité (substance, individualité). Il crée « le temps et l'espace pour échapper à la confusion, à la contradiction des sensations primitives ; la causalité et la finalité pour échapper au décousu des phénomènes épars dans le temps et l'espace ; la substance et l'individualité pour échapi)er à l'instabilité des phénomènes et de leurs associations (p. 290) ». 11 arrive ainsi, sous la pression de la nécessité logique, au dernier terme du développement de la perception. Alors commence le mouvement de la science, dont les dernières catégories créées sont le point de départ. Dans ce mouvement, l'esprit revient sur ses pas, reprenant le chemin antérieurement suivi, mais dans une direction inverse, faisant effort pour retirer, en quelque sorte, les concessions successives qu'il a faites à la nécessité de la perception, pour s'affranchir des lois qu'il a dû s'imposer à lui-même, et pour retrouver, par la réflexion même, ce premier état dt; la pensée, antérieur aux catégories, où elle n'était soumise qu'à la loi de noncontradiction.

Cette théorie des deux mouvements parallèles et opposés de la

piLLON. — Année philos. 1894. 15

perceplion et de la science est fort ingénieuse, mais, selon nous, plus ingénieuse cjue solide. Nous regi^eltons de ne pouvoir exposer ici les diverses ohjeclions qu'elle soulève. Nous nous bornerons à dire qu'il nous est impossible de voir autre cliose qu'une chimère métaphysique dans cet Esprit, qui pense et veut et agit sans catégories, avant la naissance des catégories ; qui reçoit on ne sait comment, on ne sait d'où, on ne sait quelle matière, ou qui s'en crée une en se limitant lui-même, en opposant quelque chose de luimême à lui-même ; qui, conséquent à sa pensée, à sa volonté d'être, se donne des formes pour les imprimer à cette matière et en faiie un objet de connaissance ; qui imagine (le mot est de M. Martin), l'une après l'aulre, selon ses besoins logiques, les lois du temps, de l'espace, de la causalité, de la linalilé, de la substance et de l'individualité ; qui aurait imaginé d'autres catégories, par exemple un espace à plus de trois dimensions, « s'il n'avait jiu échapper autrement à la confusion et à la contradiction des sensations ».

MILHAUD (G.). — Essai sur les conditions et les limites de la certitude logique (in-8°, Félix Alcan, 237 p.).

Ce livre d'un philosophe mathématicien a pour objet de montrer que l'esprit doit renoncer à toute certitude logique dans le domaine du réel. Il est divisé en trois parties. Dans la première, M. Milhaud établit directement sa thèse. Dans la seconde, il la confirme par un appel au témoignage des mathématiques. Dans la troisième, il l'aplîlique aux solutions qui ont été données, en notre temps, à certains problèmes philosophiques, et dont elle lui paraît atteindre la certitude : au déterminisme que l'on ci^oit, à l'ordinaire, pouvoir conclure du principe de la conservation de la force, aux conséquences tirées de la géométrie non-euclidienne, à la solution néo-criticiste des antinomies de Kant.

Selon M. Milhaud, la certitude logique, c'est-cà-dire la certitude qui se place sous le contrôle du principe de contradiction, « exigerait, pour se reconnaître, la réalisation d'une condition idéale, dont on peut approcher sans jamais l'atteindre rigoureusement, à savoir l'exclusion de toute matière imposée à l'esprit dans la construction des éléments sur lesquels il raisonne (p. 233) ». On croit, mais à tort, la trouver dans les mathématiques. « La rigueur absolue dont ces sciences nous donnent l'impression appartient à une mathématique idéale dont elles participent plus ou moins, à une sorte de logique pure, qui se trouve au fond de tous leurs raisonnements, tout en étant distincte de ce qui fait leur objet. Ce qui la caractérise avant tout, c'est de n'admettre, dans le champ où elle s'exerce, que des créations de l'esprit ; de sorte que, pour s'en rapprocher, les mathématiques perdent en objectivité ce qu'elles gagnent en rigueur (p. 41). »

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Ce (jue Fauleur putciul |>nr ceililiidc louiipK', c'csl la cci'lilude de dt'moiislialioii ; ci il est bien vrai (jiic ia crililudc de démonslration est condillonnelle et dépendante. Elle dépend de la vérité des pré" misses. Or, les prémisses ne. penvent pas »''lie toutes démonirées. Pascal nous parle d'une méthode « absolument exacte et accomplie » qui consistei'ait à prouver toutes les propositions. La certitude logique, que M. Milliaud « relrgue au rang des chimères de l'humanité (p. 437) », n'est pas autre chose que cette méthode, qui « certainement, dit Pascal, serait belle », mais qui est « impossible », attendu que toutes les propositions qu'on voudrait prouver « en supposeraient d'autres qui les précédasseut, et qu'on n'arriverait jamais aux premières ». Cela veut dire que la logique, comme la cosmologie, veut un point de départ et repousse l'infini. De preuve en preuve, on remonte forcément à la proposition sans preuve, connue par l'observation ou l'intuition, comme de cause en cause, au fait sans catise, à la cause première. Même en mathématique, la certitude logique dépend d'une certitude qui ne l'est pas. Les mathématiques ont un contenu réel, objectif, qui n'est pas logiquement connu, c'est-à-dire que le principe d'identité ne donne pas. En toute science, il faut au principe d'identité une matière, c'est-à-dire des jugements synthétiques, soit des jugements synthétiques a posteriori, fournis par l'observation externe ou interne, soit des jugements synthétiques a priori, imposés par notre constitution mentale.

D'après ses vues sur ks conditions et les limites de la certitude logique, M. ^lilhaud croit pouvoir soutenir que le principe de contradiction ne résout pas les antinomies de Kant. Il accorde que tout nombre est nécessairement fini et que le nombre infini est contradictoire ; que, par conséquent, le passé ne saurait être la somme d'un nombre infini d'événements, l'univers la somme d'un nombre iufini de corps distincts, la matière la somme d'un nombre infini de parties. Mais il ne suit pas de là, dit-il, que le monde ait commencé, que l'univers soit borné, que la matière soit foi^mée d'éléments indivisil)les. De ce que A n'a pas un nombre infini, on ne peut logiquement tirer cette conséquence que A a un nombre infini. Nul doute que, si A avait un nombre, ce nombre ne dût être fini. Mais est-il contradictoire que A n'ait pas de nombre ? Ne peut-on échapper à ce dilemme ni'O-criticiste : ou un nombre infini, ou un nombre fini, en ajoutant : ou pas de nombre (p. 200 et suiv.)?

Notre réponse sera très brève. Si A n'est pas unité ou pluralité, il n'est pas pensable ; il n'existe pas pour nous ; il n'y a pas à en parler. Si k est pensable, il l'est comme unité ou pluralité ; et s'il est unité ou pluralité, il est nombre. Dire que A n'est ni unité ni pluralité, c'est supprimer A ; dire qu'il a des unités et cependant n'a pas de nombre, c'est se contredire. Il est certain (jue nous pensons A et que nous le pensons comme pluralité, car nous disons qu'il y a des

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événements dans le passé, des corps distincts dans l'univers, des hommes dans l'espace. Chaque homme est une unité réelle ; la pluralité des hommes est donc réelle et ne peut élre assimilée à celle de fictions, telles que les points d'une ligne. Dire qu'il y a une pluralité d'hommes ou un nomhrt; d'hommes, c'est tout un. Le nombre est, par la nature de la synthèse numérique, identique à la pluralité qu'il exprime. Nombre signifie pluralité spécifiée (2 = 1 -)- 1) ; pluralité considérée en général signifie nombre inconnu (1 + 1 + 1 + !••. etc. := x). Nombre inconnu ne veut pas dire absence de nombre. La réalité du nombre est indépendante de la connaissance que nous en avons, comme celle de la pluralité considérée en général, comme celle de chaque unité. Ce n'est pas l'opération numératrice cjui le crée ; elle le constale, parce qu'il existe. On ne peut mettre entre la pluralité et le nombre la différence de l'acte à la puissance. Ce n'est pas le nombre qui est en puissance, c'est la connaissance de tel nombre en notre esprit ; et rien n'empêche qu'elle soit en acte dans d'autres esprits ; et elle est, dirons-nous, nécessairement en acte dans la conscience divine, dans l'Esprit tout-connaissant. La séparation logique des idées de pluralité et de nombre ou de totalité se comprend lorsqu'il s'agit d'une pluralité que l'esprit introduit lui-même dans un continu, qu'il y prolonge et limite à son gré. Elle ne se comprend pas quand on a en vue une pluratité réelle ou d'objets donnés. Il nous est impossible de voir en quoi cette pluralité diffère d'une totalité connue ou connaissable.

MOSSO (A.). — La fatigue intellectuelle et physique, traduit de l'italien par P. Langlois (in-18, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; xii-191 p.).

Ce livre est une étude de physiologie, non de psychologie. L'auteur y parle des migrations des oiseaux, de la motilité animale, de l'origine de la force des muscles et du cerveau, des caractères généraux et particuliers de la fatigue, de la contracture et de la rigidité des muscles, de la loi de l'épuisement, des conditions physiques de l'attention, des conséquences de la fatigue intellectuelle, des leçons et examens, des méthodes du travail intellectuel, du surmenage. Toutes ces questions sont sans doute intéressantes, mais surtout pour ceux qui s'occupent de physiologie et d'hygiène ; ce n'est que d'un peu loin qu'elles se rattachent à la philosophie. L'ouvrage est d'une lecture agréable ; il peut être goûté du grand public auquel il semble destiné : on y trouve des anecdotes amusantes, des renseignements historiques curieux, des descriptions (avec gravures) d'expériences ingénieuses.

Nous noterons une phrase où apparaît, dans son innocence, le vieux matérialisme physiologique : « Les physiologistes soutiennent que les phénomènes psychiques sont une fonction du cerveau. Ils

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ir.iffnment pas connaître la nature de la pcnsTc, mais ils ne renoncent pas à l'espoir d'y it'-nssir ([). 39). » M. Mosso ne doute pas que Ton n'ait à reihcrclicr (ludlc esl la nature de la pensée, de la conscience; il voil là un pidliit-nie ])liysioI(ii;i(jue à résoudre, et il espère que h's pliYsi(dogistes en liouvcront (luchjue jour la solution. 11 es! clair (jue, selon ce professeur, la nature de la pensée ne peut rire connue (pi'à une condilion, c'est ({u'ou arrive à l'idcnlifler avec quelque chose ([ui se voie et s'observe du dehors, c'e^-l-à-diie avec un mode d(' l'étendue et du mouvement. Plus loin il dil que « tous les iiliénoinriics (|ui se [lasseiit dans la iialurc doivcut avoir une cause », et (pie « la cause doit être étjale à l'efl'et (p. 40) ». Nous lui demanderons C(> qu'il entend par l'éaalilé de la cause et de l'etrel, si le rapport qui existerait entre un mode quelcon([ue de rétendue et du mouvement, envisagé comme cause, et la iicnsée comme etTel, serai!, à son sens, un rapport d'égalité. M. Mosso n''a évidemment Jamais réfléchi aux idées de substance et de cause : •de là la naïveté de sa foi matérialiste.

NAVILLE (Ernest). — La définition de la philosophie (in-8o, Rililiothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; xvi-29i p.).

Dans la préface de ce volume, M. E. Xaville cite cette phrase de Leibniz : « Si on donnait des définitions, les disputes cesseraient. » 11 croit qu'en celte affirmation il y a une forte part de vérit('' et s'attache, en conséquence, à présenter, sous forme de définitions brièvement <l(''Vi']oppi'('S, les résultats auxquels l'ont conduit « des études de philosiqihie poursuivies pendant plus de ciiKpiante années » [Préface, p. v). L'ouvrage est divisé en deux parties. L'objet de la première est de détermine!' la nature, la nuMlioilc, la vah'ur t>t les postulais de la science ; l'objet do la seconde, de déterminer la matière, l'objet, la méthode, k'S postulats, le programme et l'avenir de la philosophie.

Les vues du i)liilosophe de Genève qui nous paiaissenl les plus caractéristiques et les plus intéressantes sont celles qui se iap[iortent au rôb' <lii ti'-moignage, au rôle de Thypotlièse, aux trois éh'-ments (jue l'analyse philosophique distingue et aux trois systèmes qui s'y rattachent.

Selon M. Xaville, le rôle du témoignage dans les ])roci'<b's idalils à la conslalalioii des faits, est (l'iiM.e importance ipii n'a pas été assez <;omprise. Non seulement il fournit un supplément aux ohservalions personnelles, mais encore il donne seul leur valeur aux perceptions lies sens et même aux fonctions rationmdles de l'intelligence. L'hypothèse est le facteur essentiel des progrès de la scieme, parce «lu'i'lle intervient toujours et nécessairement entre la constatation lies faits et la tentative de les ex])liquer par le raisonnement. L'analyse pIiilosoplii(pie discerne, dans les objets auxquids la iiensée

230 l'année pniLosopniQUE. i894

s'applique pour en chercher Texplication, trois éléments distincts : la matière, la vie, Trsprit. C'est contredire les données de l'expérience que de vouloir léduire à Tunilé ces trois ohjels delà pensée. Il n'existe que trois systèmes qui, par leiirs liillcs et par knirs mélanges, consliluenl. luute la Irame de Fliisloirc de la pensée spéculative : le matérialisme, l'idéalisme et le spiritualisme. Chacun de ces trois systèmes met le {trincipe des choses dans l'un des trois éléments de l'univers distingués par l'analyse : le matérialisme, dans la matière ; l'idéalisme, dans un principe inconscient analogue à celui de la vie ; le spiritualisme, dans un esprit, dans une volonté. IVous n'avons rien à objecter à l'idée que se fait M. >'aville de la philosophie et de la méthode de la philosophie. Nous ne croyons pas qu'il exagère l'importance de l'office que remplit l'hypothèse dans la fondation et le progrès des sciences. 11 nous paraît aussi qu'il a bien vu le rôle du témoignage, comme moyen de contrôle des perceptions sensibles et même des jugements rationnels. Mais pourquoi n'ajoute-t-il pas que la foi au témoignage n'est, ellemême, qu'un emploi spécial de la raison, et que le témoignage ne saurait donc être considéré comme une source première, distincte el irréductible, de la connaissance ? Nous n'admettons nullement, — est-il besoin de le dire ? — que l'on doive distinguer dans l'univers trois éléments ultimes : matière, vie, esprit. Les deux premières se réduisent au troisième. Le fond de toute réalité est l'esprit, à des degrés divei^s de conscience. Enfin nous devons faire remarquer, c'est un point qui intéresse l'histoire de la philosophie contemporaine, que l'idée de distinguer, de caractériser ces trois systèmes : matérialisme ou athéisme, idéalisme ou panthéisme (le nom de panthéisme convient beaucoup mieux, car le mot idéalisme est employé à l'ordinaire en un tout, autre sens) et spiritualisme ou théisme, d'après les trois espèces d'êtres que l'on- observe dans la nature et auxquels on peut assimiler le principe des choses : corps bruts (nécessité aveugle), êtres vivants (instinct), hommes (volonté intelligente et libre) ; nous devons, disons-nous, faire remarquer que cette idée ingénieuse a été développée, il y a quelque trente ans, par M. Paul Janet, dans son livre de la Crise 'philosophique.

PIAT (l'abbé C). — La liberté (2 vul. in-12, Lelhielleux ; t. I, 351 p. ; t. II, 306 p.).

Cet ouvrage est divisé en deux parties, dont chacune forme un volume. La ])remière est consacrée à l'historique du problème de la liberté au xi-X^ siècle ; la seconde à l'examen de ce problème.

Dans la |iicniière ])artie, raulfur ex[iose clairement les quatreméthodes qui ont ('li- appliquétis, en ce siècle, à l'élude du problème de la liberté : l;i inriUmlc psycholngiqur, la méthode métaphysique, la méthode scientifique el la niéthude morale. La méthode psycho-

l'ILLON. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 231

loijriquo est représentée par Maine de Biran, Cousin, .IduflVoy, elc, qui voient dans la liberté un l'ail directement saisi pai' la conscience ; la niiMliddc ni(''lapliysi(|U(', par Ficlile, Scliclliiii4, etc., qui font de la liberté le pouvoir absolu i)ar le({uel a connneucé b- diame universel ; la méthode scienlitique, par Auguste Comte, Stuarl Mill, Herbert Spencer, Taine, Uibdl, Fouillée, etc., qui nient la liberté, au nom de la science dont le déterminisme est le postulat ; la méthode morale, par Secrétan, Renouvier, etc., qui parlent de la croyance au devoir, et cjui en d(''duisenl la croyance à la liberté.

Dans la seconde partie, M. Piat fait cdunaître ses idées personnelles sur les preuves de la liberl(% sur les raisons alléguées pour la combattre, sur l'idée qu'il convient de s'en faire, et sur les limites qu'il faut lui reconnaître, d'après les rapports qu'elle a avec les représentations, avec les inclinations et avec les états organiques. Il tient, comme l'école spiritualiste, que la liberté se prouve directement par le témoignage de la conscience ; et même cette preuve psychologique est, à ses yeux, fondamentale. « Il y a, dit-il, deux preuves de la liberté : la conscience du devoir et la conscience de l'effort. Ce sont là comme deux astres qui brillent au ciel de notre pensée et projettent leurs laymis Jusqu'au fond même de notre nature qui est activité libre. Mais de ces deux astres, l'un n'a qu'une lumière dérivée. Tout se ramène à la conscience de l'eflort. Là se trouve le foyer du libre arbitre (l. II, p. 126). »

Il reproche aux néo-criticistes d'abandonner cette position dans la défense du libre arbitre. C'est un point auquel il attache la plus grande importance , car il y revient en la conclusion de chaque volume :

« L'acte initial de la liberté est l'effort. Voilà le vrai ; et c'est pour- (|Uni on ne peut que regretter les concessions qu'on a faites au déterminisme sur le témoignage de la conscience. Les défenseurs les plus fermes et les mieux inspirés du libre arbitre ont lini par croire eux-mêmes, en vertu d'une sorte d'hypnose, que ce témoignage n'a pas grande valeur : ils n'en ont parlé qu'avec une espèce de confusion assez ridicule. C'est là une fausse manœuvre (t. I, p. 345). »

« Les néo-crilicistes, à la suite de Kant, ont essayé de faire de la liberté un corollaire du devoir, et l'argument est bon... Mais cette preuve d'ordre moral n'est pas la seule... A la preuve morale, qui n'est (lu'iniiirecte, il faut ajouter la preuve jjsychologique (pii ne contient plus seulement l'écho, mais bien la réalité du franc arbitre. Maim> de Biran a ciu <lt''Couvrir la liberli- dans l'elfort rétléchi ; et c'est là une vue de gi'nie, une vui' ipii a pris place pour toujours dans le domaine des conquêtes psychologiques (t. II, p. 293). »

Pour M. Piat, comme pour nous, l'acte libre se définit par un caractère iu''galif: il n'est ;jrts le conséqiUMit nécessaire d'un autre

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phénomène ; il n'est pas lié nécessairement aux étals conscients et subconscients antérieurs. Eh bien, il est, selon nous, inconcevable que la conscience, à qui échappent tant de phénomènes psychiques, puisse reconnaître directement ce caractère négatif à un acte de volonté, et témoigner avec compétence de cette exception à la loi de causalité naturelle.

QUEYRAT (Frédéric). — L'abstraction et son rôle dans l'éducation intellectuelle (in-18. Bibliothèque de pliiiosophie contemporaine, Félix Alcan ; 143 p.).

Ce livre forme la suite naturelle et le complément de celui que M. Queyrat a publié précédemment sur Vlmaginalion et ses variétés, et dont nous avons rendu compte dans l'Année philosophique de 1892. C'est une excellente étude psychologique de l'abstraction, excellente au double point de vue théorique et pratique.

11 y a deux sortes d'abstraction, que distingue très bien l'auteur. La première, qu'on peut appeler passive, est constituée par le jeu mécanique des images : images sensibles isolées, c'est-à-dire que les sens mêmes, par leur eeul exercice, en raison de leur difîérence d'action et d'objet, séparent ou abstraient les unes des autres ; images abstraites individuelles, résultant de plusieurs images sensibles difîérentes qui s'unissent pour former un tout, c'est-à-dire pour représenter un objet, mais dans lesquelles cerlaiiis traits s'effacent, tandis que d'autres persistent ; images abstraites générales, foi'mées d'une façon analogue à ce qui a lieu pour les portraits composites ou génériques, obtenus en superposant plusieurs photographies de membres d'une même famille. La seconde espèce d'abstraction est réfléchie, active. C'est Tabstraction proprement dite. Elle suppose l'indépendance de l'esprit à l'égard des images. Elle consiste dans l'action qu'il exerce sur elles, par laquelle il les dissocie spontanément, les amoindrit, les use, pour considérer à part les caractères communs plus ou moins marqués ou les rapports que ces images tendraient à recouvrir et à cacher. « Plus cet effacement des images est complet, et plus élevée est l'abstraction : aussi comporte-t-elle un grand nombre de degrés, depuis les abstractions ébauchées de l'enfant jusqu'aux abstractions les plus ardues du mathématicien ou du idiilosophe (p. 8). »

M. Queyrat montre que cette faculté d'abstraire est antérieure au langage, sans lequel ses effets seraient fort restreints, et avec lequfd elle se développe ; qu'elle dislingue l'homme de l'animal, les peuples de siècles et de pays différents, les individus de la même époque et de la même nnlinn. les âges du même individu; que les causes qui créent primilivcment une semblable diversib' dans Tapiitude à abstraire sont l'hérédité et la cajiacité naturelle d attention ; que l'action de ces causes peut être singulièrement

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aidée ou modifiée par réducalioii ; ([iic ri'ducatfur doit donc s'applirpier à en rendre capables dans la plus large mesure possible les osprifs qui lui sont fiinlit's ; que, jjuur obti-nir ce n'-sultal, û n'a qu'à mctlre à profit les divers exercices scolaires, qui tous, bien compris et bien conduits, lui fournissent roccasion d'instruire les enfants à n't'hf pas esclaves de leurs sens, à savoir découvrir les idées et les lois sous l'îimas des images et des faits, en même temps ({u"à donner loujours une valeur ])iécise aux signes dont ils useront 2»our tiaduire leur pensée.

Nous ne voyons rien dans le livie de M. Queyrat ipii ne soit à approuver et à louer. Mais il nous paraît que, juiur marquer exactement le rapport de Tabslraclion active au langage, il ne suffisait pas de dire qu'elle lui est antérieure, il fallait ajouler qu'elle en est la condition nécessaire, le signe projjrement dit résultant du genre d'association que l'esprit forme entre le caractère préalablement dissocié ou abstrait et une certaine image auditive ou visuelle choisie.

VANDÉREM (F.), RIBOT (Th.), BOUTROUX (E.), JANET (P.), FOUILLÉE (A.), MOXOD (G.), LACAZE (G.), MARION (H.), LYON (G.), MARILLIER (L.), CLAMADIEU (J..A.), BOURDEAU (J.), TAINE (H.). — Pour et contre l'enseignement philosophique (in-12,

Félix Alcan ; 178 p.).

En ce volume sont réunis des articles et des lettres qui traitent de l'enseignement philosophique et qui ont paru dans la Revue bleue de janvier à mai 1894. Les articles sont intitulés : Une classe à supprimer ; c'est un réquisitoire humoiistique contre la philosophie, telle qu'elle est enseignée dans nos collèges et lycées. Les lettres sont des réponses à ce réquisitoii'e. Toutes sont intéressantes, et il en est de fort remarquables. Nous citerons quelques passages de celles de trois maîtres de la Soi'bonne, MM. Boutroux, Janet et Marion :

M. Boutroux. « La classe de philosophie est très vivante et très prospère, surtout dans les grandes villes. J'entends dire par des professeurs de rhétorique que les élèves qui leur reviennent de philosoj)liie, pour se préparer à l'Ecole normale ou à la licence, ont une toute autre manière de lire, de composer et d'écrire, et rendent témoignage, par la nature de leurs progrès, de l'efficacité singulière de l'enseignement philosophique. Qui n'hésiterait à supprimer ou à bouleverser un enseignement dont le i)rincipal crime est de trop bien réussir, de se développer sans relâche, grâce à la haute valeiu' des maîtres et à la complicité des élèves? Convient-il surtout d'en menacer l'existence, alors que l'on ne sait pas au juste ce que l'on veut mettre à la place (p. 31) ? »

« La philosophie exerce une réaction bienfaisante sur les formes

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(faclivilé qu'elle suppose. Elle nous enseigne à rliv difficiles en fait de preuves, et en même temps à chercher une àme de vérité dans toutes les conceptions et croyances dont vit l'esprit humain : par là elle guide et modère en nous l'instinct d'affirmation et le sens critique, le besoin de conservation et le besoin de changement. En toutes choses elle nous fait chercher l'essentiel et le supérieur : par là elle nous aide à introduire dans nos connaissances et dans nos actions les justes rapports et l'harmonie... Il est naturel qu'elle soit enseignée dès le lycée, si les études secondaires ont pour objet de communi(|uer aux jeunes gens tout ce qu'il y a d'essentiel dans le patrimoine intellectuel de l'humanité (p. 34). »

M. Janet. « L'expression la plus vive dont se sert notre jeune critique pour rendre l'ébaliissement des élèves de i)hilosophie est celle-ci : ils sont étonnés. Eh bien, oui! ils sont étonnés; et c'est justement ce qu'il faut : c'est le bien que produit dans leur esprit la philosophie : « L'étonnement est le commencement de la science, «dit Platon : Iris est fille de Thaumas. » Le critique nous dépeint avec esprit le singulier état où doivent être ces jeunes enfants lorsqu'on vient dévoiler les mystères de l'idéalisme. Je crois que cet étonnement est un grand bien. Je ne suis pas idéaliste (et pour le dire en passant, je crois bien que personne ne l'est ; ce qu'on appelle idéalisme n'est qu'un réalisme raffiné), mais je crois très utile d'apprendre aux jeunes gens que l'on peut douter de l'existence des corps aussi bien que de l'existence des esprits, et même que l'existence des corps est plus difficile à prouver que celle des esprits. C'est cet idéalisme qui nous a sauvés depuis trente ans d'un positivisme grossier et d'un matérialisme bête (p. 46). »

M. Marion. « Dans l'état actuel de nos mœurs, on peut dire que, si la classe de philosophie était sacrific'e ou désertée, l'éducation de la bourgeoisie française, déjà insuffisante, subirait un dommage incalculable.... En initiant l'esprit aux questions dernières et aux suprêmes difficultés, en exerçant sur elles le sens critique, la philosophie rend deux services inappréciables : elle vaccine la jeunesse à la fois contre ces deux ib-aux de la vie nuMitale et de la paix publique, la crédulité stupide, l'incrédulité superficielle et tranchante. Imagine-l-on la déchéance de l'esprit français le jour où nos classes éclairées ne sauraient plus comment se posent les grands problèmes, ni peut-être même qu'ils se posent, ou bien, se figuranl (lu'ils sont faciles, seraient prêtes à prendre toutes les vessies pour des lanternes (p. 94) ? »

Un mot sur le passage, cité plus haut, de la lettre de M. Janet. Le savant professeur fait celte jiiste remarque, ({ue l'idéalisme n'est (lu'iiii n'idisnic raffinr. Oui, celles, c'est nu ri'alisme raffiné — nous dirions pliilôl ;i|i|ir(«fondi — par l'analyse de l'idée de substance ou d'elle, il y a deux idi'alismcs : ridéaiisme subjectif, que l'on appelle égo'isle, (pianil il es! poussé à toute ouliance et ([u'il n'admet d autre

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ccrlilude que celle du iiîni pensanl. ; e'I, l'idéalisme objectif, qui no nie pas la ri'alilt'- du iiKuide cxh'iiciir, mais (|ui la l'aiL consister, séparée par l'analyse de ce que le moi connaissant y ajoute etréduite à ce qui seul la constilue, en un ensemMe de consciences plus ou moins obscures. Le pi'emier de ces idéalismes n'est intéressant qu'au pdiiil de vue de la uiélliode. Ouant à l'idéalisme objeclif, il résulte d'un rafiinemenl, d'nn approfondissement, qui est l'objet même de la pliilosopbie, sa raison d'être, la cdudilion de sa vie et de ses progrès, et auquel d'ailleurs sont attachés des noms tels que ceux [de Leibniz et de Kant (pour ne citer que ceux-là). Des esprits incomp(''tents ou rétrogrades peuveni seuls vouloir l'exclure de l'enseignenu'ul philosophique.

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