SOCIOLOGIE ET PÉDAGOGIE
ALHAIZA (A.). — Historique de lEcole sociétaire suivi d'un résumé de la doctrine fouriériste i,iii-12, Paris, bureau de la Rénovation, 39, rue de Cliàteaudun ; 152 p.).
Ce petit livre est divisé en trois parties ; I. Aperçu historique: 11. Aperçu théorique; III. Aperçu pratique. Dans la première, nous avons une brève histoire de l'Ecole Sociétaire, depuis la mort de son fondateur, Charles Fourier (1837 jusqu'à l'année 1894). M. Alhaiza y parle de la fondation des journaux phalanstériens la Reforme industrielle , la Phalange, la Démocratie pacifique, des essais de colonie sociétaire tentés successivement à Condé-sur-Yesgre, à Château-lez-Cîteaux, au Texas, et qui ont tous échoué. En constatant cet insuccès, il soutient qu'on n'en peut rien conclure contre la vérité de la théorie sociétaire ; mais il juge que Fourier et ses premiers disciples n'ont pas assez vu les difficultés pratiques que présentaient ces entreprises, qu'ils ont trop présumé « des égoïsmes, des préventions, des faiblesses, des imperfections de toute nature des hommes tels que nous les voyons, et que la force et la nécessité seule ont pu jusqu'ici organiser et discipliner (p. 30) ».
On sait que, d'après la doctrine fouriériste, la marche de l'humanité suit une loi de développement dont les principales phases sont : VEdénisme, la Sauvagerie, la Patriarcat, la Barbarie, la Civilisation, (état actuel), le Garantisme, le Sociantisme, enfin l'Harmonie (état Futur). « Fourier, dit notre auteur, a presque oublié le Garantisme, et s'est complu surtout à approfondir la période harmonieuse et l'organisation parfaite des sociétés solidarisées au plus haut degré [)0ssible. De là la conception du phalanstère, premier degré d'association, première phalange d'essai sociantisle qu'il a cru déjà réalisable, en attendant les phalanges supérieures du pur harmonienne (p. 16). » Était-il, pratiquement, possible de passer directenifiit par la création de phalanstères, des misères de la Civilisation à la
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période du Sociantisme par-dessus celle du Garantisme ? Fourier le pensait; en quoi, selon M. Alhaiza, il se faisait illusion; car « le ré<^ime de Garantisme qui doit suivre immédiatement celui de Civilisation ne saurait être plus éludé ni jilus enjambé que ne peut l'être aucune des phrases de développement des existences oreaniques, soit individuelles, soit collectives (p. 99) *. C'est à l'avènement du Garantisme que l'on doit s'efîorcer de travailler, « car les éléments actuels de nos sociétés européennes sont déjà suffisants pour permettre de réaliser, en moyenne partie du moins, des conditions d'oixlre et de bonheur très supérieures à ce que donne l'état subversif de civilisation auquel appartient encore notre époque (p. 16) ». C'est pourquoi, après avoir résumé, dans lu deuxième partie de son livre, la doctrine fouriériste, Fauteuiindique, dans la troisième partie, les réformes sociales où il voit la réalisation du régime garantiste.
Nous remarquons que M. Alhaiza s'élève avec force contre les théories collectivistes. Mais le garantisme dont il expose le programme, est un socialisme d'Etat qui, lui-même en quelques points, soulève de graves objections, et auquel on peut, certes, préférer les libres expériences d'association phalanstérienne ou familistérienne, lesquelles ne sont pas faites aux risques et périls de la société entière, comme celles que l'on demande à la loi et à l'impôt, c'est-à-dire à la force.
AUBRY (le D"" Paul). — La contagion du meurtre, étude d'anthropologie criminelle, avec une préface île M. le iV Corre (2« édition entièrement refondue, in-8", Bildiothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan; xxiV-308 p.).
L'auteur commence par définir la contagion du meurtre. C'esl l'acte par lequel l'idée du meurtre s'impose ou se transmet à un individu le plus souvent prédisposé. Ce phénomène de psychologie morbide « n'est pas, dit-il, simplement de l'imitation, ce n'est pas non plus de la suggestion, quoique, sans aucun doute, cet élément y entre pour une certaine part ; c'est un mélange, une combinaison de ces quatre termes : suggestion, imitation, hérédité et contagion (p, i) ». Il ne prétend pas d'ailleurs « ranger le crime parmi les maladies infectieuses (p. 2) », ni affirmer « que tout meurtre soit dû à la contagion (p. 3) ». Tout cela est assez vague et ne nous apprend pas ce que le mot contagion exprime qui s'ajoute et se mêle à l'imitation et à la suggestion dans le phénomène dont il s'agit.
L'ouvrage est divisé en trois parties. Dans la première, M. le D"" Aubry étudie la contagion du meurtre dans ses modes généraux ; il cherche quels en sont les grands facteurs : la famille, la prison, le spectacle des exécutions, la lecture. Dans la seconde partie, iJ étudie la contagion du meurtre dans quelques-uns de ses modes
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spéciaux, lo vitriol, le revolver, les empoisonnements, le dépeçage criminel, le duel, le suicide. Dans la troisième partie, il traite des iniluences politiques et sociales qui rendent le meurtre épidémique et endémique.
Les faits abondent en ce livre, et ils sont trrs intéressants. Mais l'interprétation qu'eu donnent les mots contagion, imitation nous semble trop générale. Il y a une grande différence psychologique entre la contagion qui se produit dans une foule, que l'on rapporte à la vue de tel ou tel acte de violence, et la contagion résultant de l'iulluence prolongée qu'exercent, dans la famille, dans la prison, au collège, etc., les idées, les sentiments et les actes des uns sur les idées, les sentiments et les actes des autres. Ce dernier phénomène est évidemment bien plus complexe que le premier. Il rentre, à vrai dire, dans l'éducalion prise en un sens général. C'est un facteur constant qu'il faut distinguer du facteur occasionnel. Il crée la prédisposition ; l'imitation impulsive, due à la transmission d'une image, est l'occasion qui détermine l'acte et lui donne sa forme. Nécessaire au point de vue théorique, la distinction des deux facteurs de la contagion du meurtre nous paraît très importante au point de vue pratique. C'est surtout du facteur constant et éducationnel que l'on doit se préoccuper en sociologie.
De ses études sur la contagion du meurtre, l'auteur tire des conséquences qui méritent l'attention. Il se prononce contre la publicité des exécutions (p. 11). Il soutient que l'inlluence de la presse dans la genèse des crimes se fait sentir, non seulement chez les dégénérés, mais sur des individus normaux et parfaitement responsables (p. 97). Il déplore et condamne l'indulgence des jurés pour les crimes passionnels (p. 130).
DIRKHEIM (Emile). — Les règles de la méthode sociologique (in-18, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan; vill- 186 p.).
Ce livre se résume dans les propositions générales suivantes, formulées par l'auteur lui-même :
Tout fait social se reconnaît au pouvoir de coercition externe qu'il exerce ou qu'il est susceptible d'exercer sur les individus (p. 13;.
Quand le sociologue entreprend d'explorer un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s'efforcer de les considérer par un côté oii ils se présentent isolés de leiu's manifestations individuelles (p. 57).
Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution (p. 80).
Le crime appartient à 1^ sociologie normale ; il ue doit être con-
sidéré comme une maladie sociale que lorsqu'il dépasse, pour chaque type social, un certain niveau (p. 82).
" Il y a plusieurs espèces sociales. On doit les classer d'après le decré de composition qu'elles présentent, en prenant pour base la société parfaitement simple, c'est-à-dire qui ne se résout en aucun autre agrégat social, plus restreint (p. 106).
La cause déterminante d'un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle (p. 135).
L'origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social interne, c'est-à-dire dans le mode de groupement des parties constituantes de la société (p. 138).
La vie sociale est naturelle, non parce qu'elle a sa source dans la nature de l'individu, mais parce qu'elle dérive directement de l'être collectif, qui est, par lui-même, une nature sui generis (p. loi).
On voit par ces propositions, qui sont parfaitement liées les unes aux autres, quelle idée M. Durkheimse fait delà société et, par suite, de la sociologie. Une société est, jtour lui, un organisme vivant qui a son état normal et son état pathologique, tout relatifs et à son espèce et à la phase de son développement. La différence de l'état normal et de l'état pathologique en sociologie ne peut être appréciée d'après des idées morales et des sentiments moraux. La sociologie est indépendante de la morale. C'est la société qui produit la morale par les contraintes extérieures qu'elle exerce sur les individus. La sociologie ne procède pas de la morale parce qu'elle n'est pas un corollaire de la psychologie. Ce point est fondamental dans la conception de M. Durkheim. Ce qui prouve, dit-il, que les faits sociaux ne dérivent pas des consciences individuelles, c'est la pression qu'ils exercent, du dehors, sur les consciences individuelles. « Car cette puissance contraignante témoigne qu'ils expriment une nature différente de la nôtre puisqu'ils ne pénètrent en nous que de force ou, tout au moins, en pesant sur nous d'un poids plus ou moins lourd. Ce n'est pas de l'individu que peut venir cette poussée extérieure qu'il subit; ce n'est donc pas ce qui se passe en lui qui la peut expliquer (p. 123). »
M. Durkheim a bien vu, nous semble-t-il, que la puissance contraignante, qui caractérise les faits sociaux, ne peut résulter de la simple tendance à l'imitation, et qu'on ne peut, d'autre part, la supposer créée artificiellement par la volonté des individus. Mais il a tort de conclure, ces deux explications écartées comme insuftîsantes, qu'elle n'a pas d'origine psychologique. Il aurait fallu établir qu'on ne saurait lui assigner aucune autre source dans la constitution mentale de l'individu. Il y en a une autre, qu'il est difticile de ne pas voir, c'est la tendance que l'on pourrait dire esthétique à l'approbation et au blâme, d'où naissent des jugements généraux sur la
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valeur des actes, des maximes impératives que chacun applique à tous, à soi-même comme aux autres. Cette pression, cette contrainte extérieure dont parle M. Durkheim, n'est pas réellement étrangère aux consciences sur lesquelles elle pèse. C'est bien notre nature qu'elle exprime, en l'un de ses éléments essentiels. Tous la subissent, mais tous concourent spontanémentà la produire et à l'exercer. Elle vient, au fond, du législateur moral qui est en chaque esprit.
GIRAUD-TEULOX (A.). — Double péril social. L Église et le socialisme (in-12, Guillaumin et C'^; 255 p.).
M. Giraud-Teulon nous montre, en ce volume, l'Église catholique s'unissant à la démocratie socialiste contre l'État libéral moderne : c'est ce qu'il appelle le double péril social. Cette alliance des deux ennemis de la société n'a, selon lui, rien qui doive surprendre. Sur la question du droit de propriété, l'Église catholique ne nous offre pas de doctrine qui soit rassurante. « Le droit de propriété individuelle est plutôt toléré en fait par elle que présenté comme une base nécessaire de la société civile. Il est même maudit dans son principe par les Pères de l'Église (p. 17). » Absolument indifférente à toutes les foi'mes politiques, l'Eglise catholique « n'éprouve de préférence passagère que pour le régime se prêtant le mieux à l'esclavage intellectuel sur lequel elle assied sa puissance (p. 37) ». N'ayant plus « le prince du moyen âge » à son service, ne pouvant plus compter sur la monarchie « pour opprimer la liberté », elle se retourne « vers un autre tyran, le bas peuple (p. 38j », elle « se fait la complice de la démagogie, et, comme elle, jette le même cri de défi à la civilisation (p. 56) ». D'autre part, les socialistes, quoiqu'ils se réclament bruyamment de la libre-pensée et de l'esprit scientifique, sont plus révoltés contre la science que contre la religion. « Ce sont de simples déserteurs du Labarum, des schismatiques, qui cherchent à créer une religion sans Dieu, mais non sans prêtres, et qui de leur credo antérieur ont gardé la foi au miracle. Il faut en effet une disposition d'àme mystique pour rêver la transformation d'une société par une révolution soudaine qui changerait la face des choses comme le ferait un miracle (p. 51). »
L'ouvrage de M. Giraud-Teulon est divisé en deux parties : la première sur V Eglise; la seconde sur le socialisme. Contre le socialisme et contre l'Église la société est obligée de se défendre ; mais il y a, dit l'auteur, une dilTéreuce entre les deux genres de danger : « le socialisme menace la société d'une mort violente ; l'Église, d'une mort lente (p. 68). » Une difi'érence s'impose donc dans les modes de défense. Il faut maintenir le Concordat et écarter la séparation de l'Église et de l'État, tant que « les Jacobins et leurs amis les socialistes nous empêchent de garantir la vie de l'Etat par une législation efficace contreMe droit d'association (p. 78) ».
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Eu trois chapitres de la seconde partie (iv, v et ix), M. Giraud- Teulon fait une excellente critique du socialisme. Il montre très bien que la civilisation repose sur le principe de la propriété (p. 131) ; qu'il n'est aucun autre encouragement connu propre à stimuler l'esprit d'industrie (p. 132) ; que les socialistes, par une lamentable aberration, prennent la cause du mal social pour le remède, et vice versa ; que l'histoire se ramène à la lutte des deux principes : communisme et droit de propriété privée, et triomphe progressif du dernier (p. 134) ; qu'il n'y a pas antagonisme nécessaire, mais harmonie essentielle entre les intérêts des classes (p. 139) ; que même ce mot classes, exploité par les socialistes, n'a plus de sens aujourd'hui, attendu qu'on ne peut dire où commence et où finit l'une de ces prétendues classes, chacun, dans la plaine démocratique, découvrant un voisin plus bourgeois ou plus ouvrier que lui-même (p. 140).
Nous repoussons, comme l'auteur, le socialisme catholique et le socialisme antichrétien, mais au nom de principes philosophiques très différents de ceux qu'il invoque. Nous ne saurions partager ses idées, ni sur le christianisme qu'il confond avec le catholicisme, et dont il ne semble pas comprendre la valeur et la fécondité morales, parce qu'il le considère, en son cours troublé, non à sa vraie et pure source; ni sur les droits de l'homme, dont la philosophie de l'expérience lui fait méconnaître le caractère apriorique ; ni sur les droits du citoyen, qu'il envisage uniquement comme positifs, sans voir que la société, qui les établit, a son principe dans la nature morale de l'homme, suppose des idées de devoir et de droit inhérentes à la mentalité humaine ; ni sur le spiritualisme, auquel il reproche d'avoir donné naissance aux idées d'égalité qui menacent la civilisation, comme si toutes les idées d'égalité devaient être condamnées au même titre, comme s'il ne fallait pas distinguer entre l'égalité des conditions et l'égalité des droits , comme si le spiritualisme n'avait pas toujours admis la nécessité de cette distinction.
GUYOT (Yves). — Les principes de 89 et le socialisme (in-12, Delàgrave ; xxii-281 p.).
Montrer que le socialisme est en contradiction absolue avec le progrès de l'humanité et avec les principes de 80 : tel est l'objet de cet excellent petit livre.
En quoi consiste le progrès scientifique ? A dégager de nouvelles lois naturelles. Une loi naturelle est un rapport constaté entre des phénomènes déterminés. La science économique constate des lois naturelles, comme la physique et la chimie. La loi économique fondamentale est la loi d'offre et de demande, qui ne peut être abrogée par les économistes, pas plus que la loi de la pesanteur ne peut l'être par les physiciens (p. 20). Qu'est-ce que la loi d'offre et de
ilemande ? « C'est une formule d'après laquelle on est certain que si, sur un marché, il y a plus de marchandises oflertes que de marchandises demandées, leur prix baissera, et que, si le contraire se produit, leur prix haussera (p. 23). » Les socialistes ne veulent pas tenir compte de cette loi, ce qui est aussi absurde que de prétendre se soustraire à la loi de la pesanteur.
C'est la loi d'offre et de demande qui fixe les salaires, par cela même qu'elle fixe le prix des marchandises. « Ce sont les clients, dit très bien M. Yves Guyot, qui paient les ouvriers : le rôle du patron est de trouver des gens qui veuillent bien consentir à les payer, en échange d'un produit ou d'un service, puis d'opérer le recouvrement et le service de caisse entre les clients et les ouvriers. Les patrons font l'avance des salaires, les rentrées étant habituellement en retard sur la paie des ouvriers : ils reçoivent d'une main et reversent de l'autre (p. 125). » L'ouvrier, imbu de doctrines socialistes, réclame un minimum de salaire, un maximum d'heures de travail. Il croit que le patron peut fixer les salaires à son gré. Il méconnaît la nature des choses. Il ne voit pas que celui dont il dépend exclusivement, comme en dépend son patron, c'est le consommateur. « Cependant, du moment que ce sont les clients qui paient le salaire, ce sont eux qui en déterminent le taux. Le produit est-il trop cher? ils en consomment inoins ; n'est.-il plus à leur goût ? ils y renoncent ; est-il plus cher qu'un équivalent ou un concurrent ? ils l'abandonnent ; n'est-il pas en rapport avec leurs ressources? ils s'en abstiennent ; et les socialistes pourront récriminer, s'indigner, menacer de la grève, faire grève, ils ne ramèneront pas le client dont la grève silencieuse est d'une efficacité implacable (p. 128). r,
Rien de plus clair, de plus décisif que cette analyse du salaire. — Mais il est juste, disent les socialistes, que l'Etat intervienne dans le contrat de prestation de travail, car le patron et l'ouvrier ne contractent pas dans des conditions d'égale liberté. — Il n'est pas de contrats économiques, répond M. Guyot, où les conditions des contractants soient égales. Pour égaliser ces conditions, il faudrait « donner à tous même intelligence, même prévoyance et mêmes convenances : jamais un vendeur plus pressé de vendre que son acheteur d'acheter ; jamais un acheteur plus pressé que le vendeur... Je suis obligé d'avoir un domicile sous peine d'être envoyé en prison comme vagabond. Le propriétaire a donc un avantage considérable sur moi... Un industriel, établi depuis longtenqis, ayant la vitesse acquise, est dans de meilleures conditions pour contracter que celui qui débute (p. 181). » Donc il n'y a qu'un moyen de supprimer l'inégalité des contractants, c'est de supprimer tout contrat. « Ou la propriété individuelle pour tous, avec le droit, pour chacun, d'user des choses en sa possession au mieux de ses intérêts, nppréci('s par lui en foute libeité' ; ou bien la pro2)riété collective, l'exploilalion en commun.
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selon une règle imposée, sous des ordres indiscutables. Entre ces deux alternatives, il faut prendre parti. Elles s'excluent réciproquement (p. 182). »
Ainsi le socialisme nous ramène au droit divin, à l'infaillibilité et à l'omnipotence du pouvoir social. Il est la négation radicale des constitutions et des déclarations de droits qui ont limité ce pouvoir. Il porte au maximum l'action oppressive de l'État ; il réduit au minimum l'action productive de l'individu. Il est donc l'antipode du progrès ; car « le progrès est en raison inverse de l'action coercitive de l'homme sur l'homme et en raison directe de l'action de l'homme sur les choses (p. 259) ».
HERBART. — Principales œuvres pédagogiques traduites et fondues en un seul volume par A. Pinloche (grand in-8'^, Félix Alcan ; xiii-400 p.).
M. Pinloche explique, dans une courte préface, comment il a compris sa tâche de traducteur. Des quinze écrits pédagogiques de Herbart, sept seulement ont trouvé place dans sa traduction en totalité ou en partie, principalement la Pédagogie générale et V Esquisse de leçons pédagogiques, suivies à' Aphorismes et d'extraits divers. Et ces traités ou extraits, il lui a paru impossible de songer à les reproduire en frani;ais, en conservant l'ordre et la forme que l'auteur leur a donnés : « c'eût été, dit-il, rebuter à plaisir un lecteur qui aime avant tout la clarté et un ordre facile à saisir (p. xiii). » Il a donc pris le parti de « créer un plan qui n'existait pas », ou plutôt d'adopter « le plan même indiqué, mais non toujours suivi par Herbart », et de « réunir sous une môme rubrique toutes les parties d'un môme sujet qui se trouvent disséminées dans les différents traités originaux ».
L'œuvre pédagogique de Herbart est, par suite de ce remaniement, divisée en trois parties : Pédagogie générale ; Pédagogie spéciale ; Extraits divers. La Pédagogie générale se compose de cinq livres: I. Considérations générales sur la pédagogie ; II. Du gouvernement des enfants; III. De V instruction ; IV. De la culture morale; V. Résumé de pédagogie générale adaptée aux différents âges. La Pédagogie spéciale comprend trois livres : I. Remarques pédagogiques relatives aux matières spéciales d'enseignement ; II. Des défauts des élèves et de la manière de les traiter ; III. L'Etat et la famille. Ces sept livres sont très riches en considérations intéressantes. Nous citerons quelques passages qui nous paraissent caractéristiques :
« Je ne puis concevoir l'éducation sans l'instruction, de mêmequ'inversement, du moins dans ce livre, je ne reconnais point d'instruction qui ne soit éducative (p. 9). »
« Les systèmes philosophiques qui admettent soit le fatalisme soit la liberté transcendantale s'excluent eux-mêmes de la pédagogie.
<^ar ils ne peuvent admettre, sans être inconséquents avec euxmêmes, le principe de Féducabilité, qui indique le passage d'un état indéterminé à un état fixe (p. 34). »
« Les groupes d'idées existants ont deux sources principales : l'expérience et le commerce des hommes. L'expérience fournit les iiolions de la nature, mais d'une façon incomplète et grossière; c'est dans le commerce des hommes que naissent les sentiments envers nos semblables... De là deux divisions principales de l'instruction : celle des sciences historiques et celles des sciences naturelles... Ne serait-ce que pour prévenir l'égoïsme, les choses humaines doivent nécessairement faire l'objet principal de l'ensemble de l'enseignement dans toute école qui a pour tâche de l'aire l'homme complet (p. 42). »
« Vne fois que l'instruction a étendu les notions de l'expérience jusqu'à la connaissance de la nature, qu'elle a élevé celles que fournit la conscience des hommes jusqu'à l'assimilation des intérêts généraux de l'humanité, et qu'elle a réuni l'une et l'autre chose dans la religion : alors, et seulement alors, elle a satisfait aux exigences du but pédagogique (p. iOl). »
« Les principaux moyens de l'éducation positive résident dans l'instruction, prise dans son sens le plus étendu. L'instruction donne à l'élève des masses entières d'idées, qu'il ne pourrait acquérir de lui-même... C'est en grande partie, dans l'Église comme dans l'école, par une tradition que les biens d'ordre supérieur sont mis à la portée de l'homme le plus inférieur, parce qu'il ne pourrait y atteindre autrement (p. 106). »
Nous n'avons aucune objection à faire à ces vues générales sur la pédagogie. Nous ferons simplement remarquer que le principe d'éducabililé n'est incompatible avec le concept du libre arbitre que dans un système qui, comme celui de Kant, supprime tout lien réel entre la philosophie pratique et la psychologie par le rôle qu'il fait jouer au noumène dans la première. Il ne l'est nullement si l'on admet que la liberté est une catégorie mentale spécifique ; qu'elle se manifeste, comme lés autres catégories, dans l'ordre des phénomènes ; qu'elle modifie, par ses décisions mêmes, son propre champ d'action; qu'elle se lie, pour ainsi dire, par les actes qu'elle produit ; eu un mot, qu'elle donne naissance à ce déterminisme •spécial qui s'appelle l'habitude.
LACOMBE (P.). — De l'histoire considérée comme science
(in-8o. Hachette ; xiv-415 p.).
Nous tenons ce livre pour le plus important qui ait paru, en France, ■dans l'année 1894, et même depuis plusieurs années, sur la philosophie de l'histoire. Il méditerait une étude critique développée : nous regrettons de ne pouvoir lui consacrer qu'une brève notice.
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L'histoire peul-olle êlie constituée comme science ? Comment peut-elle l'être ? Telles sont les questions traitées par Fauteur. L'histoire se compose d'actes accomplis par des individus. En tout individu, il y a l'homme général, Tliomme singulier et, entre l'un et l'autre, l'homme d'une époque et d'un lieu. Par réaction contre le siècle précédent, qui avait beaucoup spéculé sur l'homme général, on n'a voulu, dans le nôtre, admettre que l'homme temporaire et local. On a eu tort. L'homme général n'est pas contestable en biologie ; il ne l'est pas davantage en psychologie et en morale. Tout acte humain porte, comme l'individu même qui le produit, le triple sceau du général, du temporaire et du singulier. L'acte peut être vu comme unique, et peut être vu dans sa similarité avec d'autres. De là la distinction de l'Événement et de l'Institution. Les événements et les institutions sont toujours actifs à l'égard les uns des autres. Les événements engendrent des institutions ; les institutions amènent des événements. Toute science étant d'abord constatation de choses similaires, l'événement vu par l'aspect qui le rend singulier est réfractaire à la science ; il est matière de pure érudition. Les institutions constituent le principal objet de l'histoire science; mais les événements ont le droit d'y entrer dans la mesure où ils ont produit des institutions nouvelles, dans la mesure encore où, comme eiïets de l'homme temporaire, ils révèlent le pouvoir des institutions régnantes.
Voilà le domaine de l'histoire science bien circonscrit : elle n'est science qu'à la condition de recueillir des similitudes et d'éliminer des particularités. En toute science, il y a une seconde opération, la recherche des causes. Quelles sont les causes scientifiques de l'histoire? C'est, d'abord, l'action générale des institutions; c'est, ensuite, l'action de l'homme général et de l'homme temporaire dans les événements. Quand il agit par son côté individuel, l'acteur historique est un antécédent qui n'apparaît qu'une fois; il n'est donc pas cause scientifique ; mais parmi les causes scientifiques de l'histoire se trouve toujours mêlé l'accident produit par le principe individuel. Quelle est la nature des causes scientifiques de l'histoire? Elle ne peut être que psychologique. M. Spencer, qui assimile les sociétés à des organismes, s'est trompé en allant demander à la biologie les lois explicatives de l'histoire. Elles ne peuvent se rencontrer que dans la psychologie. Les principes de l'histoire science sont les mobiles généraux qui sollicitent l'activité humaine et d'où naissent les événements et, par les événements, les institutions. Ces mobiles ou besoins psychologiques sont au nombre de six : l'économique, le génésique, le sympathique, l'honorifique, l'artistique et le scientifique. Ces six besoins sont plus ou moins urgents, et leur énergie est en raison de leur urgence naturelle. Ils donnent naissance aux institutions économiques, morales, politiques, artistiques et littéraires, scientifiques et religieuses.
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Après avoir exposé sa conception de Tliisloire science, M. Lacombe passe à examiner, clans une suif(; de chapitres du plus grand intérêt le rôle de la richesse, les effets des gran'des inventions, la question du progrès, celle de la contingence en histoire, celle de la race et de l'hérédité. Nous remarquons qu'il attache une grande importance aux hypothèses uchroniques (p. 64) ; — que, selon lui, l'homme n'a jamais été un utilitaire pur, et qu'il n'entend donc pas faire dériver la morale uniquement de l'intérêt économique (p. "79) ; — qu'il admet nettement la contingence dans l'histoire, d'après cette considération, que, « si l'homme agit en partie par son côté général et temporaire, il ne peut pas manquer d'agir en partie par son côté individuel (p. 258) ; » — qu'il lui paraît « illégitime de considérer le progrès comme une loi constante », attendu qu'il y a eu, « au moyen âge, régression certaine au moins sur quelques points », et que, « si la régression a eu lieu sur certains points, elle pourrait, moyennant des circonstances inconnues, porter un jour sur d'autres points et même sur tous (p. 291) » ; — qu'il oppose les plus fortes objections à la thèse spencériste du progrès organique (p. 294 et suiv.) ; — qu'il repousse la théorie du génie de race soutenue par llenan et par Taine (p. 307 et suiv.).
11 nous est agréable de constater que les doctrines historiques de M. Lacombe se rapprochent beaucoup, en ce qu'elles ont de fondamental, de la philosophie néo-criticiste de l'histoire '. Nous n'aurions de réserves à faire que sur quelques points de psychologie et de morale. Ainsi, nous ne croyons pas que l'homme « soit passé du cri animal au langage articulé simplement sous la pression des besoins et des nécessités de l'existence (p. 179) » ; ni que les idées morales soient nées, en partie de la nécessité sociale, en partie du besoin honorifique. Cet étrange besoin honorifique, frappant chez les sauvages, et dont un biologiste, dit très bien notre ingénieux auteur, « ne devinerait pas la force (p. 48) », est, en réalité, l'effet, non la cause du sentiment moral. On n'en peut douter, si l'on considère que le sentiment moral et le sentiment esthétique, en raison de leurs rapports naturels, ont pu et dû se confondre aisément dans la conscience des peuples primitifs.
LE BON (Gustave). — Les lois psychologiques de l'évolution des peuples (in-18. Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; 176 p.).
Ce livre contient une philosophie de l'histoire que l'auteur résume lui-même en un certain nombre de propositions. Nous citerons les plus importantes :
« Une race possède des caractères psychologiques presque aussi fixes que ses caractères physiques...
Voyez Xdi Critique philosophique (1" série), t. XX, p. 208,244, 245.
« Aux caractères psychologiques fixes et héréditaires, dout l'association forme la constitution mentale d'une race, s'ajoutent des éléments accessoires créés par diverses modificalions des milieux... « La constitution mentale d'une race représente non seulement la synthèse des êtres vivants qui la composent, mais surtout celle de tous les ancêtres qui ont contiibué à la former...
« Ce n'est pas le hasard, ni les circonstances extérieures, ni surtout les institutions politiques qui jouent le rôle fondamental dans l'histoire d'un peuple. C'est surtout son caractère qui crée sa destinée...
Une agglomération d'hommes d'origines différentes n'arrive à former une race, c'est-à-dire à posséder une àme collective, que lorsque, par des croisements répétés pendant des siècles et une existence semblable dans des milieux identiques, elle a acquis des sentiments communs, des intérêts communs, des croyances communes...
« Les milieux nouveaux, moraux ou physiques, n'agissent profondément que sur les races nouvelles, c'est-à-dire sur les mélanges d'anciennes races dont les croisements ont dissocié les caractères ancestraux...
« L'acquisition d'une âme collective solidement constituée marque pour un peuple l'apogée de sa grandeur. La dissociation de cette àme marque toujours l'heure de sa décadence...
« A côté du caractère, on doit placer les idées comme un des facteurs principaux de l'évolution d'une civilisalion. Elles n'agissent que lorsque, après une évolution très lente, elles se sont transformées en sentiments...
« Parmi les plus importantes des idées directrices d'une civilisation se trouvent les idées religieuses. C'est de la variation des croyances religieuses que sont indirectement sortis la plupart des événements historiques (p. 166 et suiv.). »
Ce qui nous frappe en cette jihilosophie de l'histoire, c'est qu'elle s'attache uniquement à la diversité des races et ne paraît tenir <aucun compte de ce qu'elles ont commun, de ce qui fait l'unité intellectuelle et morale de l'espèce humaine, en un mot, c'est qu'elle ignore systématiquement l'humanité. Cependant M. Le Bon admet des races artificielles, c'est-à-dire formées du mélange d'individus d'origines différentes et créées par des conditions historiques. Il reconnaît même qu'il n'y en a pas d'autres chez les peuples civilisés. Voilà qui prouve que l'invariabilité des caractères des races psychologiques n'a rien d'absolu. Il est vrai que, dans la formation des races historiques, il fait jouer un très grand rôle aux croisements. 11 accorde toutefois que ce rôle n'est pas exclusif, puisque, selon lui, les idées agissent sur l'évolution sociale en se transformant en sentiments. Si lente que soit cette action des idées, elle peut et doit s'exercer sur toutes les races auxquelles elles sont communiquées ;
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et elles peuvent se communifjuer d'una race à l'autre. Il y a donc là une force modiiicatrice, à la fois constante et universelle par sa nature. Si les idées ne restent pas à la surface de l'esprit, si elles peuvent si^ Iransformer en sentiments, il est clair qu'elles ne sont pas sans rapport avec le caractère, sans influence sui' le caractère. Il faut donc mettre les idées au premier rang des fadeurs de l'évolution sociale, et, parmi les idées, celles qui se rapportent à la conduite, les idées morales et religieuses. C'est précisément ce que démontre l'histoire des religions prosélytiques et universalistes, bouddhisme, christianisme, mahométisme. Ce ne sont plus des religions ethniques; elles se présentent elles-mêmes comme humanitaires. Au moins ne peut-on nier qu'elles ne tendent et ne réussissent jusqu'à un certain point à créer, des âmes collectives de plusieurs races, une âme collective de plus en plus générale.
NAUDIER (Fernand). — Le socialisme et la révolution sociale (in-12,
Félix Alcan; 320 p.).
Ce livre est divisé en quatre parties : I. La loi de l'évolution et le progrès social ; II. Le socialisme depuis Vantiquité; III. La révolution sociale; IV. Le socialisme contemporain. Il ne contient pas de vues originales sur les questions traitées, mais il est riche en citations intéressantes. Il se présente avec ce sous-titre : étude historique et philosophique. Mais le mot philosophique ne peut lui être appliqué qu'en un sens très général. Ce que nous y trouvons de philosophique se réduit à l'affirmation de la loi de l'évolution, dont « la force invisible, dit l'auteur, a produit le monde physique et le monde moral, tels qu'ils existent aujourd'hui. Nous disons Vaffirmation, car M. Xaudier ne démontre pas et n'essaye pas d'en préciser les caractèi'es. La Bible et la science lui ont appris que la création de l'univers s'est faite « par évolutions successives, tantôt lentes, tantôt brusques >, €t il tient e^ue « l'humanité est destinée à continuer celte série d'évolutions, comme les astres continuent les leurs (p. 29) ». Il invoque cette comparaison plus littéraire que scientifique contre ceux qui voudraient brusquer « l'évolulion de l'espèce humaine et de ses institutions sociales », et il vient de dire que les évolutions étaient tantôt lentes, tantôt brusques! Mais si l'on peut agir sur une évolution pour la rendre plus rapide, pourquoi la laisserait-on se continuer lentement? Et si cette évolution ressemble au cours des astres, c'est-à-dire si elle est falale, soustraite à notre action, que parle-t-on de la brusquer ?
M. Naudier a écrit son livre pour combattre les théories socialistes. L'intention est excellente. Mais ce n'est pas l'idée de l'évolution qui ]ieut fournir des arguments solides contre le socialisme révolutionnaire. Que de choses ne peut-on pas mettre en cette idée ! N'y a-t-il pas un socialisme qui s'y appuie et qui se dit scientifique? Ce qu'il
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faut opposer aux sectaires qui travaillent aujourd'hui, de divers côtés, à détruire l'œuvre de la Révolution française, c'est la morale de la raison et du droit, et c'est aussi l'économie politique, la seule partie de la sociologie qui mérite le nom de science.
NITTI. — Le socialisme catholique, traduit de l'italien (in-8°, Guil-
laumin et C"; x-410 p.).
L'objet de cet ouvrage est de faire connaître le mouvement socialiste catholique. L'auteur étudie ce mouvement en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en France et en Belgique, en Angleterre, en Amérique, en Espagne, en Italie. Il expose les théories sociales de l'évèque Ketteler, du chanoine Moufang, du chanoine Hitze (Allemagne), de Rudolf Meyer, du prince de Lichtenstein, du baron de Vogelsang (Autriche), de Gaspard Decurtins (Suisse), du comte de Mun, du marquis de la Tour du Pin, du vicomte de Ségur-Lamoignon, du P. Pascal (France), du cardinal Manning, de l'évoque Bagshawe (Angleterre), etc.
Le socialisme catholique est d'origine allemande. Ketteler, évêque de Mayence, peut en être considéré comme le fondateur. La critique qu'il fait de l'ordre économique libéral, dans son livre : La question ouvrière et le christianisme (1864), ne diffère en rien de celle de Lassalle. Il ne met pas en doute la loi dite d'airain: elle est, dit-il, tellement évidente qu'il est impossible de la nier sans tromper le peuple (p. 125). Il ne peut admettre que le travail soit une marchandise soumise à la loi d'offre et de demande. Il ridiculise le self-help de Schultze-Delitzsch. Il s'élève contre l'impiété du ca[)ital qui exploite le travailleur comme force productive (p. 131). Il allègue contre la liberté des contrats les trop grandes inégalités des contractants : cette liberté, dit-il, consiste, pour l'ouvrier, à offrir son travail au rabais et à mourir de faim, si personne n'a besoin de ses services (p. 127).
Lassalle avait dit tout cela ; et les socialistes fran<;ais de 18 i8 l'avaient dit avant Lassalle.
■ C'est encore Lassalle que suit Ketteler dans ses vues de réformes. Lassalle ne voyait qu'un moyen efficace de changer la condition des ouvriers: c'était de constituer des sociétés coopératives de production dont l'État fournirait le capital, les ouvriers ne pouvant, d'après la loi d'airain, former ce capital au moyen de leurs épargnes. Ketteler adopte la même solution simpliste. Il croit, comme Lassalle, que, pour assurer le succès des sociétés coopératives, il suffit de leur avancer des fonds. Mais il aurait voulu que ces sociétés fussent créées, sous l'impulsion et le patronage de l'Église, par un grand mouvement de charité chrétienne. Il put, d'ailleurs, s'apercevoir qu'il n'y avait pas à compter sur ce mouvement, et qu'il fallait donc, si l'on voulait atteindre le but, recourir à rinterveation de l'Etat ; et
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il ne songea nullement à Màmer son ami, le chanoine Moufang, qui, comme Lassalle, Jugeail celle intervention légitime et nécessaire.
En lisant l'ouvrage très documenté de M. Nitli, on s'assure que les théories des autres promoteuis du socialisme catholique (allemands, autrichiens, français, anglais, etc.), n'ont pas plus d'originalité ni de valeur scientifique. que celles de révè([ue Ketteler. En toutes, on remarque le même défaut d'analyse économique, les mêmes arguments imprécis contre la liberté du travail, les mêmes sentiments sans cesse invoqués et la même incapacité de s'en abstraire pour étudier les faits et leurs rapports et leurs conséquences. Leur partie critique n'est qu'une rhétorique passionnée. I.eiir partie positive se résume en la reslauralioii du régime corporatif du moyen âge. Le socialisme catholique est, en sociologie, ce que le néo-thomisme est en philosophie.
NOVICOW (.T.). — Les gaspillages des sociétés modernes (in-S^, bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcau ; X-344 p.).
En ce livre, plein de vues originales, M. Novicow montre que le mal économique a sa source dans l'insuffisance de la production, et non dans une ré[»arlilion injuste, résultant de l'ordre économique libéral ; et tjue, par suite, le remède, tout négatif, consiste à détruire les obstacles qui s'opposent à l'accroissement de la richesse.
Les chapitres qui nous ont particulièrement, intéressé sont le ch. XXIV {Le salaire et les grèves) ; le ch. xxii ( Vérités et erreurs du socialisme ; le ch. xiii {La production capitalistique) ; le ch. xxiv {La répartition de la richesse et la diminution de la misère). Nous citerons les passages suivants, où l'auteur met en vive lumière les erreurs que font naître en l'esprit des ouvriers le défaut d'analyse économique et les théories socialistes.
a L'efficacité du travail, ou, en d'autres termes, la diminution du temps nécessaire pour produire un nombre donné d'objets, provient de deux causes : 1" l'habileté de l'ouvrier ; 2° l'outillage.
« Mais, si grande que soit l'habileté individuelle, elle varie dans des limites assez faibles. Elle ne joue pas le rôle principal dans l'économie du temps. Le facteur principal est l'outillage... Les perfectionnements de l'outillage dépendent, à leur tour,(li' diux facteurs: l'idée et le capital... Quand une invention est faite, le rôle du capitaliste commence. Sans lui, elle ne peut pns entrer dans le domaine des réalités. L'inventeur et le capitaliste, voilà les deux principaux bienfaiteurs des ouvriers...
« Les ouvriers ne voient pas que le seul moyen d'augmenter leur bien-être est l'accroissement des capitaux. Plus ils seront abondants, plus le taux de l'intért-t sera bas et plus les entreprises nouvelles seront nombreuses (ch. viii, p. 68 et suiv.).
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<t Pour que rantagonisme du capital et du travail fût une réalité concrète et non pas seulement une phrase à cfîet, il faudrait nous dire d'abord où commence le capitaliste. Quand un paysan a dix quintaux de Mé dans sa grange, qu'il se réserve de vendre à la première occasion favorable, est-il capitaliste ? Quand un ouvrier a un livret à la caisse d'épargne, quiind il a acheté une obligation de chemin de fer, ou une action de mine, est-il capitaliste ? Comment établir une division qui n'existe pas en réalité ? A chaque moment, on peut devenir capitaliste ou cesser de l'être (ch. xxii, p. 270). »
« Le prétendu antagonisme entre le capital et le travail est une phrase à elîet dont les socialistes usent le jilus en ce moment. Il ira rejoindre un jour, au pays des vieilles lunes, la fameuse loi d'airain dont on a fait tant de bruit depuis Lassalle. Des faits innombrables en ont démontré la fausseté. Alors les socialistes ont bien été obligés de la jeter par-dessus bord, parce qu'elle devenait compromettante,
« Il en sera de même de l'antagonisme entre le capital et le travail. C'est un pur fantôme sans aucune réalité. Au contraire, s'il est au monde deux choses solidaires, ce sont bien le capital et le travail (ch. XXIV, p. 303). »
M. Novicow défend contre l'aveugle utopie les principes de la science économique par les plus clairs et les plus solides arguments, quelquefois par des rapprochements ingénieux que lui suggèrent ses connaissances variées. Ainsi fait-il observer que la capitalisation est un fait non seulement économique, mais biologique ; ce qui est très vrai. Son ouvrage est une intéressante et importante contribution à l'étude de la question sociale. Disons cependant que nous aurions des réserves à faire, si nous examinions ses vues sur le protectionnisme, qui lui paraît s'expliquer uniquement par l'erreur chrysohédonique (confusion de la richesse avec l'or) ; sur la fédéi'ation européenne, dont il envisage la réalisation comme le simple résultat de l'intérêt bien compris des classes dirigeantes et des masses populaires ; sur le programme politique des socialistes, qu'il approuve fort, surtout en ce qui concerne l'internationalisme, les droits de la femme et la séparation de l'Église et de l'État.
FIOGER (Le D'' Julien). — La vie sociale, la morale et le progrès (in-8°. Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; 256 p.).
Les divers systèmes positivistes comparent la société à un organisme et font de la sociologie une physiologie sociale. Dans l'organisme social, comme dans l'organisme individuel, les partisans de ces systèmes voient des éléments anatomiques, des tissus, des organes. M. le D'' l'ioger admet cette analogie et lui accorde un caractère scienlilique. Il expose, en son livre, l'idée qu'il s'en est faite.
riLLON. — REVUE BIBLIOGRAPIIIQL'E 283
Contre celte assimilalioii posiliviste des sociéU^s aux oii^anismes biologiques, ou allt'itue les dillV-reuces cousidérablos (jui existent entre les unes et les autres. M. Pioger ne conteste pas ces dillérences. Il en donne une explication ingénieuse fondée sur la théorie générale de l'évolution organique. « Ce n'est pas, dit-il, parce qu'elles ne conslitueut i)oint des organismes vivants que les sociétés nous ofTreut des dissemblances si importantes avec ces organismes, mais c'est parce que nos sociétés actuelles ne sont encore qu'à une période inférieure de Iciu- di^veloppcment et que si nous voidoiis les comparer à des organismes vivants, ce n'est pas avec les animaux supérieurs que nous devons le faire, mais avec les organismes inférieurs dits polyzoïstes, chez lesquels l'individualisation physiologique est encore imparfaite (p. 54). »
Selon M. Pioger, la perfection d'un organisme social se mesurecomme celle d'un organisme physiologique, à son degré d'individualisation. Les sociétés progi'essent en s'individualisant de plus en plus. « 11 paraît bien établi ({ue l'évolution sociale se manifeste, comme l'évolution oganique, par une tendance à une organisation de plus en plus complexe et à une unification croissante de l'individuilé physiologique ou sociale, grâce au développement des correspondances de mieux en mieux adaptées entre les parties composantes... Nous trouvons dans les deux règnes (règne social et règne animal) la même tendance commune à passer de l'état segmentaire ou colonial à l'état unifié (p. 24o). »
Il est facile de voir que cette théorie de l'évolution sociale mène à reconnaître la légitimité scientifique du mouvement socialiste contemporain. M. Pioger en tire ces deux conséquences : l^ que les nations modernes doivent nationaliser» les instruments de l'activité sociale commune ; 2° que la propriété doit cesser d'être héréditaire, c'est-à-dire « demeurer exclusivement attachée à celui qui l'a produite, et faire retour, à sa mort, à la collectivité, attendu que, en bonne justice, elle est tout aussi bien le fruit de la plus-value due à l'état social que le produit du travail individuel (p. '248). »
Nous avons souvent dit, dans la Critique philosophique, et nous devons répéter ici que l'analogie des sociétés et des organismes physiologiques ne saurait avoir qu'une valeur littéraire. Ce qui le prouve, c'est que les philosophes qui lui donnent une portée scientifique l'entendent et l'expliciuent de manières diflerentes. Auguste Comte, qui était matlu''malicien, sentait bien qu'elle manijuait de précision : il conseille de « la restreindre sagement pour qu'elle ne suscite pas de rapi)rocliements vicieux ». On a dit que « l'obscurité d'une idée se répand sur celles qui l'environnent ». La conception dont il s'agit n'a servi et ne peut servir qu'à fausser et à faire reculer la science sociale, en jetant des ténèbres sur les vérités morales, politiques et économiques les mieux établies.
PROAL (Louis). — La criminalité politique (in-8^ Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; vm-307 p.).
M. Proal étudie successivement, en ce livre, le machiavélisme (ch. i), l'assassinat politique (ii), l'anarchie (m), les haines politiques (iv), l'hypocrisie politique (v), les spoliations politiques (vi), la corruption des hommes politiques (vu), la corruption électorale (vni), la corruption des lois et de la justice par la politique (ix), la corruption des mœurs publiques par la politique (x). Ces dix chapitres contiennent sur la criminalité et l'immoralité politique un grand nombre de faits empruntés à l'histoire ancienne, moderne et contemporaine. La lecture en est intéressante et instructive. Mais il ne faut pas y chercher une étude vraiment philosophique du sujet.
Nous n'avons aucune objection à faire à la morale spiritualiste de l'auteur. Tout le monde doit, il nous semble, approuver les vues générales qu'il exprime, en conclusion, sur les rapports de la morale et de la politique. Mais elles manquent de précision en raison de leur généralité. Il y a des vérités qui ont besoin d'être approfondies pour prendre une vie nouvelle et perdre leur goût un peu fade de lieux communs. Nous citons :
« La politique de l'immoralité est luie vieillerie indigne de la société moderne ; elle suppose le mépris de l'humanité et un antagonisme qui ne doit plus exister entre les gouvernants et les gouvernés (p. 294). »
« La politique n'a pas seulement pour but le maintien de l'ordre et la protection des intérêts matéiùels, elle a aussi un but d'éducation (p. 295). »
« Le retour aux principes et aux croyances morales, la substitution des idées aux appétits, est le vrai remède contre la hideuse corruption politique (p. 297). »
« Il faut rétablir dans l'esprit public et dans l'éducation de la jeunesse le sentiment du devoir et de la responsabilité personnelle (p. 299). »
STRADA (J.). —La loi de l'histoire, constitution scientifique de l'histoire (in-8':', Félix Alcan; Viii-246 p.).
Cette loi qui, selon M. Strada, fonde la science de l'histoire, est, comme celle d'Auguste Comte, une loi des trois états. Les trois états de Comte sont l'état théologique, l'état métaphysique et l'état positif. Ceux de M. Strada sont le fidéisme, le rationalisme et l'impersonnalisme. Il nous paraît que le fidéisme ressemble fort à l'état théologique, le rationalisme à l'état métaphysique, l'impersonnalisme à l'état positif. Notons que M. Strada accorde, tout comme Auguste Comte, une valeur provisoire au fidéisme et au ralionalisme. « Qiu'lle
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valeur réelle, dit-il, ont au point de vue tout scientifique auquel doit se placer riiistorien pliilosoiihc les Fois et les ratioualismes? Celle même qu'ont dans les sciences en marche les théories provisoires... Elles sont provisoires parce qu'elles sont incomplètes... De même les Fois, les ratioualismes et leurs critériums ont été des méthodes provisoires d'ort'anisalion des sociétés (p. 70). »
Pour trouver l'ordre véritable, riiumanité doit rejeter l'autorité des Fois et sortir de l'anarchie des ratioualismes. Comment? Par la substitution du critérium objectif et impersonnel de la science aux critériums tidéistes et rationalistes, qui sont personnels et subjectifs. Ce critérium impersonnel, c'est le fait. Ce n'est pas dans l'homme que l'on peuttrouvi'i' h; critérium infaillible; car rien de l'homme n'a le caractère d'infaillibilité. « Donc il faut, à l'inverse de Descartes, le chercher dans l'extériorité, c'est-à-dire dans les Faits et dans les Lois (p. 134). » Mais ce sont aussi les faits et les lois que le positiviste entend mettre à la place des Fois théologiques et des rêves, intuitions et évidences métaphysiques. C'est précisément dans l'unique certitude des faits et des lois qu'Auguste Comte faisait consister l'état positif. Et l'expérience était, à ses yeux, l'unique méthode par laquelle on pût acquérir cette certitude.
C'est ici que M. Strada se sépare du positivisme. Il n'admet pas que les faits et, par suite, les sciences soient dt- même nature. Il distingue trois espèces de faits : des faits mathématiques, des faits physiques et des faits métaphysiques qu'il appelle, sans expliquer ce mot, antinomiques. Il n'admet pas que l'expérience soit la méthode générale. Elle n'est qu'un instrument méthodique particulier, celui qui s'applique aux sciences physiques; et il y en a deux autres : le calcul, pour les sciences mathématiques, et le syllogisme , pour les sciences métaphysiques. Il n'admet pas qu'on voie dans l'expérience l'universel et infaillible critérium. « Si l'expérience est le critérium infaillible, absolu, les mathématiques sont sans critérium, ce qui est absurde (p. 140). Non seulement l'expérience n'est pas le critérium général ; mais elle n'est pas même un critérium, car elle n'est qu'une opération de l'esprit. « Quel est l'éternel mot que nous répétons sans cesse dans nos études? Il faut multiplier les expéi-iences pour arriver à une réelle certitude ! Que cache méthodiquement ce mot si pratiquement vrai et prudent? Que les expériences ne sont pas le critérium réel, mais simplement le moyen d'aller trouver le critérium vraiment capable de fixer l'esprit (p. 142). »
Ainsi M. Strada « arrache » le critérium à l'esprit, à toutes ses acuités et à tous ses actes, h l'expérience, comme à la raison et à la conscience. Il entend qu'il soit absolument impersonnel, c'est-à-dire ju'il appartienne exclusivement au fait et non à la pensée humaine, i La raison, dit-il, n'est pas le juge, elle est l'esclave, entendez- 'Ous... Le juge, c'est le Fait (|). 145). » De là le nom (Vimpersonnaisme méthodique qu'il donne à sa philosoiihie.
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Il est facile de voir que le postulat de ce système est chimérique. C'est Texisteace du fait parfaitement objectif, certain en soi, c'està-dire dont la certitude est indépendante des facultés qui le perçoivent, des opérations mentales que le dégagent. L'expression certain en soi n'a pas de sens : il n'est rien de certain que pou7' l'esprit. Chevreul a très bien défini le fait : une abstraction précise. Mais l'abstraction n'est pas sans l'esprit qui abstrait. M. Strada ne prend pas gai-de que l'on ne peut admettre, sans contradiction, une certitude objective et impersonnelle; que la certitude, spontanée ou réfléchie, n'est pas autre chose que l'acte ou l'état de croyance auquel nous attribuons, avant ou après l'avoir mis à l'épreuve du doute, un caractère de nécessité; que la personnalité, qu'on s'en rende ou non compte, n'est pas, ne peut pas être étrangère à l'attribution, spontanée ou réfléchie, de ce caractère. Ce qui est original en cet impersonnalisme, mais ce qui en fait bien paraître la faiblesse logique, c'est qu'il distingue — et certes avec raison, — les faits mathématiques et les faits moraux des faits physiques, tout en les mettant, comme les faits physiques, hors de l'esprit, tandis que la tendance positiviste est d'assimiler tous les faits à ceux que l'on a l'habitude et qu'il semble naturel et nécessaire de considérer comme objectifs, afin que la même objectivité soit reconnue à tous.
TARDE (G.). — La logique sociale (in-8o, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Félix Alcan ; xiv-464 p.).
Cet ouvrage est la suite et le complément de l'essai de sociologie générale intitulé : Les lois de rimitation, que l'auteur a fait paraître il y a quelques années et dont nous avons rendu compte dans VAn7iée philosophique de 1890. On sait que M. Tarde distingue deux grands facteurs sociaux : l'invention et l'imitation. C'est à l'invention, qu'est consacré son nouveau volume. Il indique lui-même les rajiports des deux livres : « L'un montrait comment se forment les tissus sociaux, plutôt que les corps sociaux, comment se fabrique l'étoffe sociale plutôt que le vêtement national ; l'autre va s'occuper de la manière dont ces tissus s'organisent, dont cette étoffe est taillée et cousue, je veux dire se taille et se coud elle-même (Préface, p. v). » D'après ces lignes, on dirait que, selon lui, la société doit être assimilée à un organisme. Mais il n'en est rien : il tient qu'il faut « demander à la psychologie, et non à la biologie avant tout, la clé de la sociologie (p. viii) ». Ce n'est pas à un organisme que la société est « comparable », c'est « à un organe privilégié : le cerveau », c'est-à-dire à l'esprit de l'individu. Ce que la mémoire est à l'esprit de l'individu, l'imitation l'est à cet esprit collectif qui s'appelle société ; et, dans la société, l'invention correspond au jugement et à la volonté, comme l'imitation à la mémoire. « On s'est quelquefois mépris, dit M. Tarde, sur le genre et le degré
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d'importance que j'attribue à l'imitation. Elle n'est à mes yeux que la mémoire sociale, et si la mémoire est le fondement de l'esprit, elle n'en est pas l'édifice. Poursuivons maintenant nos études de psychologie sociale, montrons le jugement et la volonté en œuvre dans les sociétés : c'est là proj)rement le sujet de ce livre (p. vin). »
L'ingénieux auteur découvre, outre l'esprit individuel et l'esprit social, des analogies qu'il pousse fort loin. L'idée de Dieu lui paraît jouer « précisément dans la formation première d'une société le rôle joué dans la formation première du moi par l'idée de la matière (p. 90) ». Dieu est le non-moi de la société, comme le monde extérieur est le non-moi de l'individu. L'esprit individuel a ses catégories logiques, qui sont la Matière et la Force, l'Espace et le Temps; ses catégories téléologiques, qui sont le Plaisir et la Douleur. L'esprit social a aussi ses catégories logiques : la Divinité et la Langue, et ses catégories téléologiques : le Bien et le Mal. M. Tarde explique comment se forment ces catégories :
« Le besoin de ne pas se contredire, et, autant que possible, de se confirmer, oblige le cerveau naissant à imaginer Vautre que soi, k aftirmer cet inconnu et cet inconnaissable pour mettre fin à ses difficultés intérieures (p. 93). »
« Il est clair que la logique oblige l'esprit à concevoir un nombre indéfini de corps ou de corpuscules, c'est-à-dire autant qu'il discerne de sensations différentes de même nature... Mais il reste à coordonner ces matières de telle sorte que leur juxtaposition, confuse dans la même pensée, n'y donne pas lieu à des contradictions aussi choquantes que les absurdités évitées par cette notion. Le cerveau obtient ce résultat par un classement que lui procure l'idée de l'Espace... D'autres contradictions à éluder contraignent l'esprit à compléter le concept de Matière par celui de Force, et le concept d'Espace par celui de Temps (p. 9'4). »
< Poiir développer ces catégories (de l'esprit individuel) et les rendre propres à un emploi social, il fallait que le langage fût conçu et formé. Mais, avant tout, il fallait que la Divinité apparût. Voici pourquoi : outre des perceptions, il y a à accorder, en société, des pensées et des volontés. Or, c'est précisément parce que les divers individus perçoivent semblablement les mêmes objets matériels, que leurs pensées se combattent, ces objets éveillant en eux les associations d'images les plus variées, et, primitivement, les hallucinations les plus originales. Et c'est précisément parce que, dans bien des cas, ils incarnent dans les mêmes objets physiques le plaisir, que leurs volontés se combattent, chacun d'eux voulant posséder seul ces choses en trop petit nombre pour tous. L'accord individuel ici produit donc le désaccord social. Pour remédier à ce désordre, un seul moyen s'ofTrait. Parmi les hallucinations contradictoires que la vue de la nature suscitait en foule chez les premiers hommes, il fallait qu'uile seule ou quelques-unes, propres à un
pii.LON. — Année philos. 19
L ANNÉE PniLOSOPniQUE. 1894
homme marquant, finissent par s'imposer aux autres. 11 en a été ainsi par le prestige personnel de cet homme et la ci'édulilé imitative de ses semblables. L'objet auquel la vision de cet homme a prêté une âme d'un certain genre cesse d'être un objet comme un autre ; il devient un fétiche, une espèce de Dieu, où il est aisé de reconnaître dès l'origine deux aspects : une personne et une puissance surnaturelles (p. 97). »
M. Tarde est un esprit fécond qui sème à pleines mains les idées dans tous ses écrits. Ces idées sont toujours intéressantes. Quelquesunes, cependant, sont plus brillantes que solides : l'imagination en est agréablement surprise ; mais elles ne peuvent satisfaire la raison. Il y en a de ce genre dans la Logique sociale. On nous permettra de ne rien voir de scientifique dans cette comparaison de la société avec le cerveau, substituée à la métaphore de la société-organisme, dans ces deux évolutions semblables de l'esprit social et de l'esprit individuel, inventant, l'un et l'autre, pour sortir de la contradiction et de l'anarchie, un non-moi oîi se projette le moi : celui-ci, les idées de matière et de force, d'espace et de temps ; celui-là, le concept de Dieu et la distinction du bien et du mal.
TARROUX (Ferdinand). — Lettres sur le socialisme (in-12, Fisch-
bacher; ix-390 p.).
L'auteur de ces lettres est socialiste et « veut » une société nouvelle. Il tient qu'il n'y a pas seulement des questions sociales, mais qu'il y a une question sociale; que la question sociale est celle du rappport actuel du capital et du travail; que ce rapport est radicalement injuste et doit être changéj que le capital est une matière inféconde par elle-même et que la production dépend uniquement du travail ; que le travail ne doit pas être assimilé à une marchandise, et que la loi d'offre et de demande ne doit pas s'y appliquer; que la rémunération des fonctions publiques n'est pas soumise à cette loi, ce qui prouve que cette loi n'est pas nécessaire.
Aucune de ces propositions générales ne peut résister à un examen sérieux. Il nous paraît inutile de mettre en lumière les vérités économiques élémentaires qu'elles contredisent. A quoi bon montrer que les idées de devoir et de droit sont étrangères à la loi de la valeur ; que cette loi régit les services aussi bien que les produits, et qu'elle régit les services précisément parce qu'elle régit les produits; que celui qui épargne un capital au lieu de le consommer s'impose une privation; que cette privation est, comme telle, assimilable à l'effort pénible du travail; que celui qui prête le capital épargné rend un service; que ce service concourt à augmenter la production, et que, par conséquent, le cajtital est productif comme la main d'œuvi-e?
Il est à remarquer, d'ailleuis, que M. Tarroux n'est pas bien conséquent aux principes qu'il pose. Il reconnaît que le producteur « a
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le droit de consommer et de réduire ;i lu'ant son produit ou de le mettre à la disposition du travail, moyennant une jtart du nouveau résultat (p. 180) ». Et plus loin il déclare qu'il serait absurde d'espérer la suppression du prêt à intérêt dans la société nouvelle qui doit succéder à la nôtre, «t Ce serait, dit-il, espérer que l'homme renoncera à ce qui fait son oi'gueil : la supériorité de son génie et de sa vertu sur le voisin dissipateur et impuissant... Ce serait espérer (jue, par une sorte de charité surnaturelle, il travaillera nuit et jour à combler, à son détriment et au profit d'autrui, les déficits de l'incouduite, de l'imprudence ou de la fortune contraire (p. 254). »
TAYLOR (ISAAC). — L'origine des Aryens et l'homme préhistorique, trad. de l'anglais par //. de Varigny \in-l2, Bibliothèque évolutioniste, Battaille et C'^; 332 p.).
La question de l'origine des Aryens présente un exemple curieux des variations de la Science moderne. Ces variations n'ont, d'ailleurs, rien d'étonnant pour qui se rend compte de la grande place que tiennent en certaines sciences les croyances iuductives. Il y a quelque trente ans, on considérait comme scientifiquement établi, sur l'autorité des maîtres delà linguistique, Pott, Lassen, Grimm, Schleicher, Max Mûller, que le Plateau central de l'Asie est le berceau de la race aryenne, et que cette race a formé en Europe, par des migrations successives, les colonies grecque, romaine, celtique, teutonique et slave. Les langues aryennes, disait-on, ne sont que les dialectes d'une même langue; et la parenté du langage implique la parenté des races. C'est un fait que, de tous les dialectes aryens, le sanscrit et le zend sont ceux qui ont le moins changé. Il en faut conclure que la région où l'on parle le sanscrit et le zend doit être la plus rapprochée de celle où vivait la race qui parlait la langue aryenne primitive, et que les mouvements de cette race se sont produits d'orient en occident.
Eh bien, l'origine asiatique des Aryens d'Europe est maintenant rejetée. La seule preuve positive qu'on en donnait était le caractère archaïque du sanscrit et du zend. Or il est aujourd'hui reconnu que ce caractère archaïque « est principalement dû à ce fait que nous connaissons ces langues par des documents plus anciens que ceux dans lesquels nous étudions les autres langues avec lesquelles nous les comparons (p. 15) ». C'est maintenant d'Europe que la science fait venir les Aryens d'Asie, Hindous et Iraniens; ce n'est plus en Orient, c'est en Occident qu'elle place le centre, géographique de l'histoire humaine. M. Taylor nous apprend, en son livre, comment cette révolution scientifique s'est opérée, de quels travaux et de quelles recherches elle est sortie, et quel rôle y ont joué l'anthropologie et les sciences préhistoriques. « L'œuvre du demi-siècle précédent, dit-il, a été revue, et des théories ingénieuses, mais sans fon-
dément, ont été démolies en grande partie, et le terrain a été déblayé pour l'érection de constructions plus solides... L'ancienne tyrannie des sanscrilistes est heureusement secouée, et l'on voit que les déductions philologiques hâtives demandent à être vérifiées systématiquement à l'aide des conclusions de l'archéologie, de la craniologie, de l'anthropologie et de la géologie (p. 330). »
ÏHIRION (E.). — L'individu, essai de sociologie (in-i2, Fischbaciier ; 358 p.).
Cet Essai de sociologie est divisé en trois parties : dans la première, l'auteur traite des origines (origine de l'èlre vivant, origine de la société, évolution, etc.). Dans la seconde, il exjijose ses vues sur la monarchie, la centralisation, les monopoles, les religions d'Étal, etc. La troisième, qui est la plus intéressante, se compose de sept chapitres : I. le socialisme ; II. V individualisme ; III. le collectivisme ; IV. Vétatisme; V. le capital ; YI. le mutualisme; VII. la liberté.
Dans le chapitre n (individualisme), M. Thirion exprime cette opinion que, les premieis économistes, les physiocrates, ont « peutptre eu le tort de donner trop d'importance théorique » à ce qu'ils appelaient lois naturelles {p . 226). Voilà un tort que nous ne saurions leur reprocher. L'expression lois naturelles est fort juste ; et rien n'est plus important que la distinction qu'ils établissaient entre les lois économiques, résultant de la nature des choses, et les lois qu'établit la volonté souvent arbitraire du pouvoir social. L'auteur estime, d'ailleurs, que le respect de ces lois naturelles « concorde avec la plus libre expansion de l'individu dans la société », attendu que « nul ne jjeut être meilleur juge que soi-même de ce qui convient le mieux à ses aptitudes et à ses intérêts (p. 228) ». Il remarque, avec raison, que la liberté économique est impliquée par l'idée de démocratie. On ne compi'eud pas que l'homme investi du droit de participer, plus ou moins directement, au gouvernement de son pays ne soit pas considéré « comme apte à se diriger lui-même au point de vue économique ». Supprimer la liberté économique, ce serait « habituer le citoyen à une obéissance passive et le rendre par suite incapable d'exercer sa liberté politique (p. 229) ».
Le chapitre m, le meilleur, selon nous, du volume, contient une réfutation du collectivisme fondée sur l'utilité sociale de la propriété, « stimulant énergique et infaillible », « source de tous les progrès (p. 245). » M. Thirion montre très bien quelles seraient les conséquences de la nationalisation du capital. Il résume dans les termes suivants son jugement sur l'utopie collectiviste : < Elle promet l'affranchissement économique du travailleur et elle le soumet «à la tyrannie d'un État qui réglera, non seulement ses productions, mais encore ses consommations jusque dans le moindre détail, et eu dehors de tout contrôle effectif, sauf les changements de personnes,
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opérés par le vote d'une masse mal éclairée sur ses propres besoins et portée même à les exagérer, par suite des promesses folles qui l'auront abusée (p. 261). >
ZABLET (Maurice). — Le crime social (in-12, Perrin et C'«; vi-226 p.).
M. Zablet est catboliquo et socialiste. Ce qu'il appelle « le crime social », c'est la législation fondée sur le libéralisme économique. Les écrivains qu'il cite volontiers et dont il invoque l'autorité sont Proudhon, saint Tbomas, Balmès, le P. Libératore, le P. Rapbaël Rodriguez Cepeda. Il tient que la misère est un effet de notre mauvaise organisation sociale, de l'exploitation du travail par le capital (p. 102). Le régime des loyers dans les grandes villes lui paraît € révoltant », parce qu'il assure au propriétaire, non seulement l'amortissement, mais encore l'intérêt perpétuel de son capital (p. 175). Il veut qu'on impose à la propriété, au nom de la nécessité sociale, qui est le besoin de tous, des bornes qui l'empêcbent d'être nuisible. Sans ces bornes, elle serait un vol. « Le remède, dit-il, est tout trouvé : brûler le Code civil, l'Évangile des voleurs riches, et supprimer tous les oiseaux de proie qui en sont, par cupidité ou par ambition, les apôtres malfaisants (p. 194). » Il s'élève contre la consécration civile du mariage, qui est, à ses yeux, une violation de la liberté de conscience. « Que sont les lois sur le mariage, sinon une espèce de théologie civile substituée à la théologie de ma religion, un culte légal opposé au culte de ma croyance (p. 206) ?» Il reproche au protestantisme de « détruire pratiquement l'esprit de l'Évangile chez les individus et dans les sociétés (p. 229) ». Il voit, dans la « froide et égoïste Économie politique importée chez nous de la froide et égo'iste Angleterre, une forme du protestantisme, sa forme économique et sociale ».
Le livre de M. Zablet est un symplôme, entre beaucoup d'autres, — de l'anarchie intellectuelle et morale de notre temps. Un nouveau facteur de cette anarchie est entré hardiment en scène depuis l'encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers : le socialisme catholique. Dans le langage que lui fait tenir M. Zablet, il se montre aussi jtassionné et violent, aussi superficiel et simpliste, aussi éloigné de la morale, de la raison et du droit, aussi dénué de valeur logique et scientilique, que le socialisme matérialiste et athée.