RENOUVIER, — LA JUSTICE, L.\ LOI ET LE PÉCHÉ
l'exposition des vues de Dieu pour léducation de riiumanité, et pour la séparation des élus, du sein dune masse de perdition.
La notion du Juste est le fondement de la loi mosaïque. Il est de toute évidence, pour le lecteur de la Bible, que si les commandements de Dieu doivent être obéis, ce n'est pas simpli'mcHt parce qu'ils sont ses commandements, encore bien que la religion et la foi renferment substantiellement l'obéissance et non l'examen ; mais la foi elle-même implique la justice de Dieu, qui, sous ce rapport, devient l'idée fondamentale. Le canliqae de Mo'ise, quoique d'une époque relativement récente, exprime la pensée traditionnelle du peuple de Jébovah sur son Dieu, puisque les traces s'en retrouvent partout sans distinction dépoque. C'est le Dieu Rocher, inébranlable et sur :
« Le Rocher ! parfaite est son œuvre; Car, clans toutes ses voies, juste, Dieu de vérité, sans iniquité, Il est droit, droit, il est intégre*. >
Ce Dieu juste commande l'observation de la justice. Le précepte de marcher droit devant Dieu, la distinction essentielle entre les hommes, entre les princes, selon qu'ils suivent cette voie droite, ou qu'ils s'en écartent, sont l'idée dominante dans les Ecritures. Un second point s'y rattache, qui est aussi dans la dépendance de la notion du Juste, c'est l'idée de rétribution ; elle est le principe de la maxime sur laquelle roule tout le drame de l'existence morale d'Israël : la justice est la source du bonheur, Jébovah punit ceux qui violent ses commandements. 11 est vrai (jue la loi morale renfermée dans le commandement divin avait été, comme il arrive toujours, surchargée, altérée, corrompue dans ses applications et interprétations, mais ou ne peut pas dire qu'elle eiit perdu son rang ni sa force dans les aspirations populaires.
L'Apùtre, pénétré de l'esprit de l'Écriture, et d'ailleurs ins-
(1) Deuléronome, .\.\.xii, 4 (Irad. de Cahen).
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truit par ce qu'il savait certainement de la lutte de Jésus contre les prêtres et les docteurs attachés à la lettre de la loi mosaïque du second Temple et oublieux du souverain commandement, reconnut à merveille, dans cette loi, le principe qu'elle a en commun avec la morale des nations. En d'autres termes, il admit la donnée de conscience d'une loi naturelle, indépendante de toute révélation formelle de la volonté divine. Sa déclaration est parfaitement claire : « La colère de Dieu, écrit-il, se révèle du ciel contre l'impiété et l'injustice des hommes qui étoulïent la vérité sous l'iniquité. En effet, ce que l'on connaît de Dieu est manifeste parmi eux. Dieu le leur ayant manifesté, et ce qui de lui est invisible depuis la création du monde devient visible à l'intelligence par les œuvres (toî? -rroî.Tjt/.aT'.v voojacv-/ xaOopâ-rai), à savoir sa puissaucB éternelle et sa divinité, en sorte qu'ils sont inexcusables. Au lieu de bénir et de glorifier ce Dieu qu'ils connaissaient, ils se sont perdus dans la vanité de leurs raisonnements, et l'obscurcissement a gagné leurs cœurs inconscients. » Après s'être étendu sur les égarements de l'esprit et des mœurs de ces hommes qui n'ont pas eu la loi révélée, Paul les assimile à ceux qui l'ont eue et qui l'ont violée constamment. Tous sont également coupables et condamnés à périr, les uns par cette Loi môme, et les autres parce qu'ils en possédaient l'équivalent : « Il n'y a point acception de personnes. Ceux qui auront péché sans la Loi (àvô;;.w^) périront sans la Loi, et ceux qui ont péché sous la Loi {h vr'.aw) seront condamnés par la Loi... Ceux des nations qui n'ont point la Loi, s'ils font naturellement ce que la Loi demande, ils sont Loi pour euxmêmes (ix'jToi; eItIv vo;j.oç). Ceux qui dans leurs pensées s'accusent et s'excusent tour à tour selon que leur conscience leur rend témoignage (-jJiJ.aapT'jpoûcr,; ajTwv -r,; a-rjv.or'.'jn^:) montrent par là que l'œuvre de la Loi est écrite dans leurs cœurs, — au jour où Dieu jugera ce qui est caché dans le cœur des hommes, selon mon Evangile que je vous annonce par Jésus le Christ'. »
Il résulte de la comparaison du peuple de la Loi et des nations sans la Loi, quelques reproches qu'il y ait à faire à ces derniers, que la Loi n'a ])oiut servi à rendre les hommes justes. C'est qu'il n'y a point d'homme juste. Le Juif est pris dans les mailles de la Loi, et l'homme des nations pèche contre
(I) Epîlre aux Romai7is, i, 18-21 ; ii, 11-16.
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sa conscience. Tous deux meurent par le péché. L'apôtre se place tantôt au point de vue de l'un, tantôt au point de vue de l'autre, dans le passage éloquent où il maudit les assujettissements de l'esprit à la concupiscence, à la chair (iTT'.OjaCa, niol), sources du péché. Il parle comme Juif, (luand il accuse la Loi elle-même d'être la cause de ce mal, en cela (jue, sans elle, on serait irresponsable et tranquille : « Je n'ai connu le péché que par la Loi. J'ignorais ce que c'est que concupiscence, si la Loi n'avait pas dit : « Tu ne convoiteras point. » Le péché prit occasion du commandement pour produire en moi toute convoitise; car sans la Loi le péché était mort; et alors, moi, sans Loi, je vivais; mais quand le commandement est venu, le péché de nouveau a vécu, et c'est moi (jui suis mort. Le commandement, chemin de la vie, s'est trouvé pour moi le chemin de la mort. » C'est d'un bien que le péché s'est ainsi servi pour causer ma mort. Il n'en est que plus damnable. « Car nous savons que la Loi est esprit (-vcj;j.xt'./.ô;), mais moi je suis chair (Èyco ôà axpx'.v»^;), vendu au péché. »
Le langage n'est plus celui du Juif en présence des commandements de Jéhovah, mais de rhomme et du philosophe devant sa conscience, quand l'apôtre continue en ces termes : « Car ce que jopère, je ne le comprends pas ; je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais, voilà ce que je fais. » Il revient ensuite au point de vue de la Loi, pour se rendre compte de ce qui est en nous l'empêchement à notre obéissance. « Si ce que je ne veux pas, c'est cela que je fais, jaccorde à la Loi qu'elle est belle. Alors ce n'est donc pas moi qui opère, mais ce qui est en moi, le péché. Je sais qu'en moi, c'est-à-dire dans ma chair, n'habite pas le bien ; car il m'apparpartieut de vouloir, mais d'opérer le bien non pas... Je me complais dans la loi de Dieu, quant à l'homme intérieur, mais je vois une autre loidans mes membres, qui est en guerre avec la loi de ma raison, et qui me tient dans la servitude du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera du corps de cette mort ' ?»
L'esprit (tô -vîOax) aiïrauchit le disciple de Jésus de cette servitude de la chair, non point en l'y soustrayant complètement : i Moi-même, dit l'Apôtre, je sers la loi de Dieu par la raison, et, par la chair, la Loi du péché « ; mais il l'absout lie la condamnation portée contre le péché. Il n'y a plus
(I) Epitre aux Romains, Ml, 7-2i.
IG l'année philosophique.
coudamnation pour ceux qui sont en Jésus le Christ. La Loi de l'esprit de vie en Jésus le Christ m'a affranchi de la loi du péché, et de la mort. A ce qui pour la loi était impossible, parce que la chair en affaiblit l'action, Dieu y a pourvu en envoyant son fils sous la ressemblance de la chair du péché, et il a vaincu le péché, dans la chair », — en ceci que le Christ a été exempt du péché, — « afin que la justification > — l'acte de devenir juste, — « que la Loi réclame (-ô ôixaCwtjLa ToO vôao'j) fût accompli en nous qui ne marchons pas selon la chair mais selon l'esprit' ».
Ces derniers mots réclament un éclaircissement pour n'être pas en contradiction avec ce qui est dit de l'infirmité humaine et de l'impossibilité de la justice effective. Marcher selon l'esprit, c'est se mettre parla foi en communication avec le Christ, avoir le Christ en soi ; c'est échapper grâce à lui, non sans doute au péché et à la mort, mais à l'effet définitif du péché, et à la mort éternelle : « Vous n'êtes plus dans la chair mais dans l'esprit, si l'esprit de Dieu habite en vous. Mais celui qui n'a pas l'esprit du Christ n'appartient pas à l'esprit de Dieu. Si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, est chose de mort (-ô uiv cj^aa v£-/.p(jv) à cause du péché, mais l'esprit est vie (tô oà 7:v£j;j.a !^ùjt;) à cause de la justice s, — de la justice du Christ. — « Et si l'esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité le Christ d'entre les morts fera revivre aussi vos corps mortels par son esprit qui habite en vous -. »
Le salut ne pouvant, n'ayant jamais pu s'obtenir par la Loi, l'apùtre s'est nécessairement posé cette question : A quoi donc la Loi a-t-elle servi ? Ceci nous ramène à sa philosophie de l'histoire. La Loi, impuissante à moraliser l'homme, et souvent plus qu'inutile, car elle est également obligatoire dans toutes ses parties, et il eu est de minutieuses et vaines, — on ne distingue pas entre le moral et le rituel, — la Loi non seulement ne rend pas juste, elle rend coupable. Encore une fois, quel en fut rol)jet, dans la pensée de Jéhovali qui l'institua par sa révélation faite à Moïse ? Son premier but est de mettre le péché eu évidence, de le constater, en un sens, de l'accomplir ('.'vx TT/.Eovicrr,) ; c'est un ministère de condamnation et de mort (o'.axovîa toj OxviToj) , de gloire pour Dieu, de terreur
(1) Epllre aux Romains, vu, 2ô; viii, 1-4.
(2) Epilre aux Romains, viii, 9-11.
RENOUVIER. — L.V DOCTRINE DES DEUX ADAM il
pour riiomnie, un organe de dénonciation du péché, afin que ressorte lélat miséral)le du pécheur*. Ensuite, hi Loi assume une fonction pédagogi(iuc et prépare une seconde révéhition, la révéhition de Celui qui doit substituer la grâce à la justice, Taniourà larègle età la correction. Promulguée pour les temps d'attente de la promesse autrefois faite à Al)raliam pour sa postérité reculée ; introduite par voie de médiation et d'alliauce — Moïse et les Auges qui lui représentèrent Jéhovah — elle n'a dû régner que jusqu'à la venue du fils de Dieu luimême, objet véritable de cette promesse dont la foi était la condition de réalisation. « Abraham end Dieu, et cela lui fat imputé à jatitice. Sachez donc que ceux qui relèvent de la foi (o!. èx -''.-z-im;), ceux-là sont les fils d'Abraham. L'Ecriture, prévoyant que Dieu doit justifier les nations par la foi, a prédit à Abraham : Toutes les nations seront bénies en loi. Ceux donc qui relèvent de la foi sont bénis avec Abraham, l'homme de la foi, et ceux qui relèvent des œuvres de la Loi (ocoi èl i'pycov vdao'j elcjîv) sont SOUS la malédiction ; car il est écrit : Maudit soit quiconque ne s'attache pas d tout ce qui est écrit dans le licre de la Loi pour le pratiquer ; or, sous la Loi, pas un n'est justifié auprès de Dieu... L'Ecriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fût réalisée par la foi en Jésus le Christ, pour les croyants. Avant que vînt la foi, nous étions enfermés sous la garde de la Loi, dans l'expectative de la foi qui devait être révélée. La Loi fut pour nous un pédagogue, jusqu'au temps du Christ, où la foi viendrait nous justifier. La foi étant venue, nous ne sommes plus sous le pédagogue. Vous êtes tous des fils de Dieu par la foi en Jésus le Christ. Baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n'y a plus lieu à la distinction de Juif et de Grec, d'esclave et de libre, de mâle et de femelle ; car tous vous êtes un dans le Christ. Et, si vous êtes du Christ, vous êtes la postérité d'Abraham et ses héritiers, selon la promesse ^ »
L'unique distinction qui reste entre les personnes est celle des simples pécheurs, formant le corps de l'humanité hors
(1) Epilrcaux Romains, v, 20, et 2 Cor., m, 7.
(2) Epitrc aux Galates, m, 6-29.
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du Christ, avant sa venue, et celle des croyants qui s'unissent au Christ par la foi et s'élèvent ainsi selon la volonté de Dieu, à la justice et au salut. La considération de ces deux classes d'hommes a suggéré à l'apôtre la théorie profondément originale des deux Adam, de laquelle a découlé plus tard, par une interprétation vicieuse, la théorie odieuse et perverse dite du péché originel. Expliquous-nous d'abord sur le sens, ou plutôt les sens, car il y en a deux, qu'on attache à ce dernier terme. Celui des deux que nous ne craignons pas d'appeler indigne et abominable consiste à entendre que le premier homme ayant péché par sa désobéissance à Dieu, Dieu a imputé la faute comme telle à ses descendants, et les a condamnés d'avance comme personnellement responsables et méritant punition; ou encore, autre face de cette doctrine, que, par l'effet d'une disposition divine, la nature humaine a été non seulement corrompue chez le premier homme, et en tout cas chez ses descendants, mais que ceux-ci naissent tous en l'état actuel de péché, avec des âmes coupables et condamnées. Il n'y a pas un mot sur l'une ni sur l'autre de ces manières de voir touchant le premier péché, dans les Epitres de Paul. On peut les y glisser à certains endroits, mais c'est seulement par suite des habitudes et des préventions du lecteur, imbu ou trop préoccupé de la doctriue de l'êvèque d'IIii)pone. Un second sens à donner à l'expression de péché originel, sens légitime, celui-ci, est relatif aux lois d'hérédité et de solidarité physique et morale, et à la loi de l'habitude, qui, diins la société humaine, font en grande partie dépendre les qualités et les actes, les vices, les vertus, et, par suite, la destinée des descendants, de ceux des ancêtres, et rendent ainsi le mal en tout genre plus facile ou même inévitable, à ces derniers, en conséquence des déterminations des premiers. Si ces antiques déterminations mauvaises ont été du ressort de la volonté des agents, et non pas déjà héritées par eux, ou fruits d'innéité, leurs successeurs ne laissent pas d'en porter matériellement la peine, mais ils n'en sont pas moralement responsables. Loin de là, le péché commis par l'aucètre viendrait plutôt, moralement, à la décharge du descendant, pour toute la partie des pensées et des actes qui ne sont pas réfléchis et proprcmentiVoulus par celui-ci. Quoi qu'il en soit, l'Apôlio n"a point eu en vue ce sens philosophique du péché originel, non plus que la fiction des théologiens, suivant lesquels chacun des membres de la postérité du premier Père