SUR L'INDUCTION
On définit correctement Tinduction quand on dit que c'est Topération par laquelle nous passons de la connaissance des faits à celle des lois. Mais, comme cette formule n'est presque jamais prise dans son sens naturel, il faut tâcher de réclaircir. Aidons-nous pour cela d'un remarquable passage du Cours de philosophie positive (vingt-huitième leçon, 1'* édit., t. II, p. 433) : « Il ne peut exister, dit Comte, que deux moyens généraux propres à nous dévoiler, d'une manière directe et entièrement rationnelle, la loi réelle d'un phénomène quelconque, ou l'analyse immédiate de la marche de ce phénomème, ou sa relation exacte et évidente à quelque loi plus étendue, préalablement établie ; en un mot, l'induction, ou la déduction. » On voit tout de suite deux points ressortir de ce passage. D'abord, comme l'avait dit Aristote, l'induction diflère de la déduction en ce que, au lieu de n'avoir qu'à subordonner, par un moyen terme,, une donnée nouvelle à une connaissance antérieure, elle nous suppose placés en face de phénomènes dont nous ignorons complètement les relations intrinsèques, de sorte que nous avons pour base d'opérations des faits seulement, soit ce qui peut être saisi par l'observation scientifique pourvue de ses armes ordinaires et qu'il s'agit, en partant de là, d'apercevoir et de prouver l'existence de rapports plus profonds entre les phénomènes. C'est ensuite le but de l'induction qui nous est indiqué. Pour induire nous avons à analyser la marche du phénomène. Nous n'avons pas à sortir de ce phénomène, à lui chercher une raison hors de lui, à imaginer, par exemple, pour l'y subsumer, un titre de classe : c'est en lui-même, dans son contenu
bien examiné, que nous trouverons sa loi. Et, par conséquent, cette loi ne pourra être qu'un rapport entre les éléments du phénomène, ce dernier mot signifiant, bien entendu, une série ou un ensemble défini défaits.
Le second point est important et il faut y insister. Il y a dans les phénomènes des circonstances très apparentes, très aisées à noter et à mesurer ; en dernière analyse, ce sont ordinairement des positions dans l'espace et dans le temps, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que la position dans l'espace et dans le temps, soit toujours et dans tous les sens, objet de constatation et ne soit jamais objet de conclusion. Quoi qu'il en soit, il y a des faits qui se constatent plus aisément et plus exactement que d'autres. En revanche, de tels faits sont, la plupart du temps, très extérieurs et, tels quels, ils ne nous instruisent pas sur la constitution et le jeu des phénomènes. Or la la constitution et le jeu des phénomènes, c'est précisément ce qu'on appelle la loi par opposition aux faits, et l'induction a pour but de trouver et de prouver, derrière les faits et par eux, des circonstances, des caractères, des rapports plus internes. En un mot, nous induisons pour pénétrer dans la connaissance des phénomènes. Il est vrai que, généralement, nous sommes loin de viser dans cette voie à une connaissance adéquate et peut-être même serait-ce là une entreprise impossible. Mais il reste, et c'est l'important, que l'induction est le passage d'une connaissance tout extérieure et toute superficielle à une connaissance plus profonde. Sa fonction est suffisamment spécifiée par là. Elle cherche non pas à atteindre telle sorte de rapports exclusivement, savoir des rapports de causalité comme on le dit trop, mais toute sorte de rapports plus intimes et plus instructifs que ceux qui se voient immédiatement. La seconde loi de Kepler est l'exemple fameux d'une induction aboutissant à une figure. Tycho pendant trente-cinq ans d'observation avait noté un grand nombre de positions de Mars ; Kepler, cherchant la courbe qui unit ces points séparés, trouve et prouve que c'est une ellipse. D'autres fois l'induction peut porter sur l'espèce, comme il arriverait dans le cas où Ton établirait par le fait d'une fécondité parfaite qu'un mâle et une femelle, différant par des caractères susceptibles de passer pour génériques et plus que génériques, sont bien de la môme espèce. Enfin, oninduit parfois des rapports de finalité. Ainsi fait, par exemple, un anthropologiste pour qui les faits immédiats laissent douteux si tel ou tel
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caractère des œuvres d'iiae industrie disparue (par exemple des silex éclatés), a été volontairement produit ou doit être attribué soit au hasard soit à quelque nécessité de la matière employée. En somme donc, Tinduction pénétrant du dehors dans un phéaomène donné révèle entre les parties de ce phénomène des rapports que les faits immédiats ne contiennent pas. Voilà ce qu'il faut entendre par l'expression de passage des faits à la loi.
Mais il y a une autre définition de Tinduction : on dit que rinduction consiste à passer du particulier 4u général. Il faut voir si cette seconde conception est identique à la première et, plus généralement, quel rapport elles soutiennent l'une avec l'autre.
Aristote a donné de Tuniversel une double définition : Tuniversel, c'est ce qui est dit de tous, mais c'est aussi ce qu'un sujet possède par soi, c'est-à-dire le nécessaire. Corrélativement, le particulier est ce qui ne se dit que de quelques-uns et aussi ce qui arrive à une chose en dehors de son essence, ou l'accident. C'est que, en effet, il y a une sorte d'équivalence de l'universalité à la nécessité et du particulier à l'accidentel. Car, supposé qu'une même chose ait lieu plusieurs fois dans le monde, «lie portera toujours avec elle ce qui tient nécessairement à elle, tandis qu'au contraire ce qui s'est rencontré avec elle un jour ou l'autre par accident, comme dit Aristote, ne continuera pas de le faire, de sorte que l'accidentel se présentera dans un seul cas ou, tout au plus, dans quelques cas seulement. Or l'induction a pour point de départ des faits qui, par eux-mêmes et en tant que donnés, doivent être réputés pour des accidents, puisqu'on ne possède pas de prime abord mais qu'on cherche un rapport nécessaire qui les lie et les fasse comprendre. Si donc l'induction s'exerce sur un ordre de choses qui comporte la répétition, on pourra dire, par équivalence et métaphore, qu'elle consiste à passer du particulier au général.
Cette équivalence, qui est tout ce que nous pouvons accorder, n'a pas suffi au plus grand nombre des logiciens : ils ont admis que les deux définitions de l'induction étaient identiques, ou, plutôt encore, à l'inverse de ce que nous faisons, c'est la seconde qu'ils ont regardée comme fondamentale. Tandis que, pour nous, le processus inductif consiste à aller de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas, ou, comme le disent Whewell et Cl. Bernard, à superposer aux faits une idée, qui,
en exprimant le secret de la nature, les lie et les explique, pour la plupart des logiciens l'induction n'est une opération discursive et progressive qu'en ce qu'elle va d'un cas à d'autres cas semblables et, pour la prendre dans sa perfection, d'un cas, ou de quelques-uns, à tous. Ceux-là sont les logiciens de l'extension et ils interprètent l'induction du seul point de vue de la quantité logique. Aristote prétend que si nous étions dans la lune et voyions la terre s'interposer entre elle et le soleil nous ne saurions pas, au sens propre du mot savoir, la cause de l'éclipsé de lune qui se produirait alors sur la terre et cela non parce que la perception en nous découvrant tout le phénomène nous dispenserait de recourir à une idée pour l'expliquer, mais parce que nous serions en présence d'un cas particulier et que ce qui explique c'est le général comme tel. C'est dire que la loi consiste exclusivement dans la généralité et que, conformément au dictiim de omni et nullo, ce qui explique la mortalité d'un homme c'est la mortalité de tous. Telle est précisément, qu'ils l'aperçoivent ou non, l'opinion des logiciens à qui nous avons affaire. Mais une pareille conception de la loi est ce qu'on peut imaginer de plus antiscientifique. — Il ne faut pas en effet nous laisser tromper par une apparence. Comte et beaucoup de peaseurs à sa suite définissent la loi : un rapport constant. Est-ce à dire que, pour eux, la force de la loi réside dans l'universalité ? En aucune façon. Ils usent seulement d'une expression équivoque. Le mot rapport est ici ambigu. Par lui-même il signifie aussi bien une relation accidentelle et extrinsèque (la mort de César à l'apparition d'une comète) qu'une relation intrinsèque (la mort suivant l'ingestion d'un poison) qu'il s'agit précisément, dans l'induction, de ne pas prendre l'une pour l'autre. Au fond, en parlant d'un rapport constant, les savants font la distinction et des circonstances qui n'ont entre elles que des rapports extrinsèques, dus seulement à la manière dont elles tombent sous la perception, n'ont à leurs yeux aucun rapport, si bien que, dans leur langage, rapport signifie rapport intriasèque. En disant que les lois ne sont que des rapports constants ils ve-ulent simplement indiquer que nous ne pouvons pas savoir en quoi consiste le rapport constitutif de la loi, que nous ne pouvons pas pénétrer l'essence de cette nécessité (ce qui est vrai très souvent) et que nous sommes réduits, si nous vouions parler de ce qui peut s'exprimer sensiblement, à l'universalité comme équivalent de la nécessité. Il en est d'eux
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comme des philosophes qui admettant l'harmonie prétablie disent qu'il n'y a que succession constante et non action matérielle entre les phénomènes. Deux phénomènes entre lesquels on dit, dans cette hypothèse, qu'il n'y^a que succession constante, ne laissent pas d'être disposés de façon à se succéder et pour se succéder, et on le sait bien ; on n'a garde dç confondre la relation qu'ils soutiennent entre eux avec une succession accidentelle, quand celle-ci, par impossible, se répéterait constamment. Donc les logiciens de l'extension auraient tort de croire leur conception de la loi et de l'induction conforme à l'esprit des sciences.
C'est en réalité une conception tout empiriste. La preuve en est que si nous cherchons à quelle doctrine l'empirisme peut aboutir sur l'induction, c'est celle-là même qui se présente. Suivons par exemple la marche de la pensée intime de Stuart Mill. L'inférence ou l'induction consiste exclusivement pour lui à passer d'un fait à un autre, du fait de la mort de Jean et de Pierre à celle de Paul. loduire, ce n'est pas ajouter une idée à un fait pour en rendre compte et Mill a grand soin de déclarer que la seconde loi de Kepler, en tant qu'énoncée pour la seule planète Mars, n'est pas une induction, mais une description. Kepler, en reliant par une courbe continue les points marqués, n'a fait que compléter les indications données par Tycho. L'induction prend le contenu de la perception tel qu'il est et dit que ce contenu se retrouve tel quel dans tel autre cas qui ne tombe pas sous les sens. Et au fond elle n'est jamais que cela. M-ais on comprend que le chef-d'œuvre d'une telle opération serait de passer en bloc d'Un cas ou de quelques cas à tous ceux du même ordre, de sorte que, sous sa forme la plus parfaite, l'induction est le passage du particulier au général. Maintenant, comment le passage peut-il s'expliquer? Est-ce parce qu'il y a des causes, des nécessités, qui, dans un monde où les phénomènes se répètent, garantiraient que ce qui a lieu dans un cas aura lieu dans tous? En aucune façon. C'est le contre-pied de cette proposition qu'il faut prendre, selon Mill. La causalité en effet n'est rien de plus qu'une uniformité de succession, bien loin de pouvoir servir de fondement à la succession uniforme. Le problème n'est pas de démêler des causes, au sens du mot cause dans les écoles aprioristes ou même au sens que Mill lui a donné par mégarde en parlant d'un antécédent inconditionnel. Le problème est de mettre
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la main sur une saccession constante, c'est-à-dire sur une collection de couples, tous semblables entre eux, d'antécédents et de conséquents. Telle est l'induction dans Tempirisme et Ton voit que c'est l'induction exactement ramenée à n'être que le passage de quelques-uns à tous. Que si, s'arrêtant sur ce dernier mot, on s'avise, et avec raison, que l'universalité n'a pas de garantie dans l'empirisme, cela prouve seulement qu'il iaut chercher cette garantie hors de la logique de Textension. Mais il n'en est pas moins vrai que, par elle-même, la conception extensive de l'induction conduit à l'empirisme et, réciproquement, en résulte. Il s'ensuit que cette conception est antiscientifique, qu'elle n'est pas identique à l'autre et ne saurait la remplacer, enfin, que l'induction, adéquatement définie, est le passage du fait à la loi, c'est-à-dire de données superficielles à un rapport profond, ou, si Ton veut, du contingent au nécessaire.
Cependant, dirat-on, l'induction a bien aussi pour fonction d'atteindre tous les cas donnés simultanément et, plus encore, de prévoir. Rien de plus voisin d'une vérité. Dans notre monde tel qu'il est, il faut que le savoir prévoie, il faut même que ses formules résument et concentrent la multiplicité des cas. Mais la généralisation et la prévision sont une tâche tout à fait distincte de celle d'induire. On trouverait sûrement dans les sciences, et notamment peut-être dans l'astronomie physique, des propositions singulières découvertes par l'induction. Quoiqu'il en soit d'ailleurs, on conçoit bien théoriquement un phénomène unique dont la loi ne puisse être trouvée qu'en induisant. On conçoit même un monde entièrement formé de phénomènes qui ne se répéteraient jamais. Il se trouve seulement que, pour telle ou telle raison, notre monde, ou même si l'on veut l'univers concret, n'est pas de ce type. C'est un monde de genres et d'espèces au sens extensif et par conséquent les lois y sont générales. Mais ce n'est pas à dire pour cela que l'induction ait pour objet le général, même dans notre monde. Sa fonction est accomplie quand elle a atteint un rapport nécessaire. Etant donné d'autre part que les mêmes circonstances se reproduisent, il en résulte analytiquement, comme on Ta dit, que les mêmes suites se reproduisent aussi. Reste à se demander si la répétition des mêmes circonstances, possible en principe, aura lieu effectivement dans tel ou tel ordre de faits. C'est là une question qui ne se résout pas comme la précédente par une simple analyse et
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que M. Lachelier a eu raison d'en distinguer profondément. Avec non moins de raison Cournot estime qu'il faut faire appel à rinduction pour y répondre. Mais il est bien entendu qu'il s'agit d'un acte inductif distinct, de même nature que celui qui dégage la loi, mais qui fait deux avec lui. Après cela il est vrai que la plupart du temps la répétition effective des mêmes circonstances va comme de soi et qu'on l'affirme sans y songer, ce qui n'a pas peu contribué à la confusion des idées.
De la fonction de .l'induction en découle le mécanisme. Puisqu'elle consiste à passer de données observables à quelque chose de plus essentiel qu'on n'observe pas, elle est donc une opération discursive ou médiate et la conclusion qu'elle tire a pour base et pour preuve ce qui peut se constater scientifiquement. Si l'on prenait au pied de la lettre la proposition fameuse des Seconds Analytiques, on pourrait croire que l'homme est saisi dans Callias sans aucune discursion et, par conséquent, que l'induction est, au sens le plus exclusif du mot, une pure intuition. Mais il n'en est rien car, si cela était, comme, en dépit d'Aristote, une raison en tant que telle ne se perçoit pas, autant vaudrait dire avec l'empirisme qu'une loi ne contient rien de plus que la sensation telle qu'il l'entend. La vérité est que l'induction est toujours médiate et que peutêtre la perception même n'est qu'une inférence concentrée. Il faut seulement voir que le moyen terme de l'induction n'est pas intrinsèque, mais extrinsèque, est pour nous proprement, au lieu d'être dans les choses ; de sorte que l'induction, en tant qu'on la compare à la déduction, s'en distingue bien, en un sens, comme nous l'avons admis avec Aristote, par l'absence de moyen terme. En somme, il y a dans l'induction, quoique assurément sous une forme à elle propre, une part de raisonment. Voyons en quoi cette part de raisonnement consiste.
Cournot a bien compris que le nerf, la raison, le moyen terme de l'induction, est dans certaines considérations de probabilité, dans l'impossibilité morale de mettre au compte du hasard des concordances significatives. Mais, tout en reconnaissant que sa théorie est suggestive et qu'il faut conserver quelque chose de l'esprit qui l'anime, nous avons beaucoup de réserves à faire. Selon Cournot lorsque, par exemple, du fait que B succède constamment à A ou que les variations de ces deux termes concordent, on conclut queB est fonction de A, on s'appuie sur l'idée que si les deux
phénomènes relevaient chacun d'une série causale indépendante, les concordances que nous pouvons observer entre eux ne se produiraient probablement pas. Car quelle apparence y a-t-il que le hasard simule précisément tous les signes par lesquels deux phénomènes liés ne peuvent manquer de manifester leur liaison ? Lors donc que l'on constate entre A et B les concordances que nous avons dites, on n'a point devant soi, vraisemblablement, des apparences trompeuses et il s'ensuit avec une haute probabilité qu'il y a entre eux un rapport réel.
Une première remarque c'est que l'appela la probabilité que fait ici Cournot manque d'à-propos. Il y a certainement dans la nature des coïncidences qui deviennent pour nous de faux signes de rapports entre les phénomènes et sont le fléau de l'induction. Mais tout le monde avouera que ce n'est pourtant pas la nature qui fait, à notre lieu et place, les inductions erronées et Qe n'est point sur des probabilités seulement que devrait reposer une justification de la nature en ce point. Les apparences que présentent d'une part deux phénomènes liés et de l'autre deux phénomènes qui ne le sont pas, ne sauraient être absolument indiscernables : car les apparences dépendent de ce qui n'apparaît pas et l'expriment. La nature est donc hors de cause et ce qu'il aurait fallu montrer c'est que nons avons chance, quand nous induisqns, de tomber, moyennant certaines précautions, sur les apparences vraiment significatives et concluantes qui ne peuvent manquer d'être offertes par la réalité à qui sait voir. N'est-ce pas, dira-t-on,cequ'a fait Cournot puisqu'il remarque que si nous avons expérimenté l'application de la loi de Mariotte à des pressions de 2, 2 V2 et 3 72 atmosphères, par exemple, il n'y a pas probabilité pour que le cas de 3 atmosphères, négligé par nous au hasard, offre justement une dérogation à la loi ? Sans doute Cournot a parlé de cette probabilité que nous regardons comme appartenant en propre au domaine de l'induction ; reste qu'il a eu le tort de n'en pas parler exclusivement. Et ses principes lui interdisaient de faire mieux ; puisqu'il se représente le hasard d'une manière réalistique, il ne pouvait pas ne pas identifier (nous dirions de notre point de vue : confondre) avec le hasard qu'il mettait dans la nature celui qui est impliqué par la contingence de nos actes.
Qu'est-ce donc que le hasard selon Cournot ? Il se définit, selon lui, par la rencontre de séries de phénomènes indépen-
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dantes, chacune de ces séries étant d'ailleurs rigoureusement soumise au déterminisme delà causalité. C'est leur rencontre seule qui est sans raison, et rien n'empêche d'installer dans la nature même ce hasard parfaitement avouable. — Il n'est que trop avouable sans doute, car ce n'est plus un hasard que de nom *. Le hasard; c'est l'égale possibilité d'un fait et de son absence, également imprévisibles Tun et l'autre. Laplaee ne l'entend pas autrement (et il le faut bien pour donner un sens net au calcul des probabilités) sauf, dans une pensée de derrière la tête, à réduire le tout à une illusion. Qu'un astre vienne du dehors se jeter au travers de notre système solaire, ce sera là pour Cournot le type même du fait de hasard. Or si les forces qui pousseraient cet astre étaient, ainsi que sa masse, parfaitement déterminées comme le veut Cournot, la rencontre de l'astre et du système solaire, avec tous les effets à en provenir, serait prédéterminée et prévisible ; en tout cela il n'y aurait aucun hasard. Cependant, dira-t-on, rien ne nécessite la rencontre ni dans le mouvement de l'astre pris à part, ni dans le système solaire pris à part et, d'une manière générale, si l'on considère les atomes de Démocrite ou, mieux encore, de petites masses indéfiniment divisibles, on ne trouvera jamais aucune raison pour une rencontre dans l'une quelconque des causes de mouvement qu'on poursuivra par une régression indéfinie selon l'espace et le temps. Sans doute; mais, une fois données les trajectoires de deux masses, leur rencontre, s'il doit y en avoir une, est, encore un coup, prédéterminée. Que s'il faut faire l'unité des deux trajectoires, cette unité résulte de la pensée réduite à la causalité et à ce que la causalité présuppose ; disons, pour satisfaire les exigences réalistes de Cournot, que cette unité résulte de la présence des deux mobiles dans le même espace. Ce n'est pas qu'Aristote, qui s'était déjà fait du hasard la même idée que Cournot, ait avancé contre Démocrite une accusation dénuée de sens quand il lui reproche d'expliquer le monde par le hasard. Car il est vrai que la causalité n'est pas la finalité et qu'il y a quelque chose que l'explication causale laisse sans raison, savoir non pas précisément l'apparition de tout sans épithète, comme on le dit peut-être quelquefois, mais celle de touts organiques, ou, si Ton peut se permettre d'appliquer
(1) Nous nous inspirons librement de M. Renouvier, l»' Ess. de Cril. f/én.y 2« édit., p. 421 et suiv.
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de pareils mots en dehors du domaine psychologique, d'un ordre du bien et du mal. Seulement tant qu'on reste dans la nature au sens étroit sans s'occuper de la vie psychique, la finalité constitue moins un ensemble de faits nouveaux, qu'un certain caractère, une certaine tournure des faits, puisque, par exemple, il est clair que, comme le disait Cl. Bernard, la vie ne fait rien, au sens causal du mot faire. Or, puisque ce n'est pas cette tournure des faits mais leur existence môme qui, dans la pensée de Cournot, dériverait parfois du hasard tel qu'il le définit, force est de maintenir que ce prétendu hasard qui ne suppose aucune indétermination dans l'existence des faits, est une chimère. Ajoutons que d'ailleurs il ne saurait être permis de réaliser au sein de la nature un hasard véritable. Si, par impossible, Aristote, allant plus loin que sa conception ne l'y autorisait, a voulu installer dans les dessous du monde un tel pouvoir de défi à la raison, c'est là une aberration excusable peut-être en son temps, mais qui ne le serait plus aujourd'hui. S'il y a du hasard, et nous croyons, quant à nous, qu'il y en a, il n'est que la doublure d'actes contingents, accomplis par les êtres doués de conscience en tant qu'ils en sont doués ; et la contingence vient à son heure au-dessus de la causalité et comme moyen de la liberté.
On voit par là où peuvent être le hasard et la probabilité dont la théorie de l'induction a besoin. Si nous sommes libres, nous sommes, non plus au sens admis par Cournot, mais réellement, indépendants du monde. La suite de nos pensées, même lorsqu'elle veut être une représentation des choses, est à part des choses, de sorte que l'accord de notre pensée avec les choses serait un pur hasard dans le cas où cet accord ne s'expliquerait pas parce que notre raison de son côté et, du sien, la nature auraient pris pour point de départ dans leur marche le même principe. Or c'est ce qui a lieu dans l'induction.
Comment en effet se prouve l'hypothèse que l'induction travaille à transformer en loi? Toutes les méthodes, sauf une exception peut-être, se ramènent à déduire de l'hypothèse des conséquences choisies et, toutes choses égales d'ailleurs, aussi nombreuses que possible quand une seule ne suffit pas ; à constater par l'observation ou Texpérience que des faits correspondent à ces conséquences, qu'on regarde alors comme vraies en elles-mêmes ; à conclure, enfin, de cet accord entre
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la pensée du chercheur et les faits, que Thypothèse est bien Texpiication véritable de ce qui se passe dans la nature. Les méthodes de Mill, beaucoup trop étroites d'ailleurs puisqu'elles sont conçues en vue de la recherche d'un seul type de lois, n'ont pas d'autre principe. La présence du conséquent après l'antécédent, l'absence du conséquent lorsque l'antécédent fait lui-même défaut, la variation correspondante de ces deux termes en ajoutant, quand il y a lieu, la constance de tels rapports, tout cela constitue autant de conséquences qui se déduisent de l'hypothèse selon laquelle l'antécédent serait cause, conséquences particulièrement significatives d'ailleurs et prises entre toutes pour cela môme, telles enfin que, de leur réalisation dans les faits, on soit autorisée conclure que l'hypothèse est une loi. Bacon \ il est vrai et, à sa suite, M. Rabier pensent qu'il y aurait, en dehors de ces méthodes de coïncidence, comme M. Rabier les appelle (la méthode d'absence, n'étant que l'inverse de la méthode de présence, s'appuie ellemême sur une coïncidence négative), une méthode d'élimination qui permettrait d'induire avec une parfaite rigueur et sans faire appel à aucune hypothèse, à aucune idée, sans invoquer surtout un accord de la pensée et des choses tel qu'il ne conduise qu'à la probabilité. On se procurerait une coïncidence solitaire entre un antécédent et ua conséquent par l'élimination de tous les autres antécédents, de sorte que l'antécédent restant serait nécessairement la cause du conséquent. Remarquons d'abord que cette méthode n'exclurait pas l'intervention de l'idée. Réduite sans doute à l'état de schème aussi simple et, par suite, aussi général que possible, l'idée jouerait encore son rôle, car, prenant comme principe que le fait dont on s'occupe a une cause, on déduirait de là qu'il doit être précédé d'un antécédent, on constaterait que cette conséquence se vérifie par l'expérience et enfin on conclurait de cet accord entre la pensée et la nature que l'antécédent unique est la cause cherchée. Mais ce qui ferait la grande différence entre cette méthode et les autres, comme on le dit avec raison, c'est qu'ici l'accord de l'esprit avec les faits emporterait une conclusion plus que probable parce que cet accord n'admettant qu'une seule interprétation, il n'y aurait plus pour nous aucun risque d'être tombés sur une de ces apparences trompeuses que parfois, dans les autres méthodes, nous prenons mala-
(1) Cf. F. PiWon, Antiée philosophique, 1890, p. 343-34i. PiLLON. — Année philos. 181)9. 4
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droitement pour des preuves à Tappui de nos hypothèses. Une question grave se présente malheureusement : comment peut on être sûr d'avoir réalisé une coïncidence solitaire ? Se passera-t-on pour s*en assurer des autres méthodes inductives 1 La « dissolution de la nature » par Tanalyse expérimentale peut-elle aller jusqu'à cet isolement parfait d'un antécédent et au lieu d'être un point de départ n'est-il pas plutôt une conclusion, à laquelle on arrive en s'appuyant sur des variations liées qu'on observe entre une partie d'un agrégat d'antécédents et une partie d'un agrégat de conséquents, parties qui ressortent comme telles, qui se mettent à part, précisément par cette concomitance de variations ? La méthode des coïncidences solitaires est rarement applicable, nous en avons peur. Dans la pratique l'induction continuera de se faire par d'autres; procédés. Or tous ces procédés, dont ceux qui ont pour but d'établir qu'un fait est fonction d'un autre se ramènent, suivant la remarque de M. Renouvier, à cette considération des variations liées que nous indiquions tout à l'heure, font appel à une concordance plus ou moins circonstanciée des conséquences déduites d'une hypothèse avec les faits observés ou provoqués.
C'est donc toujours un accord entre la pensée du chercheur et la nature qui est la raison, le moyen terme de l'induction . Le raisonnement qu'elle implique soutient d'étroites analogies avec celui que les géomètres appellent l'analyse. De part et d'autre, en effet, on conclut de la vérité des conséquences à celle du principe ; seulement, dans la déduction qui prépare la conclusion de l'analyse, on remonte ; dans la déduction qui part de l'hypothèse inductive on descend. Peu importe : on conclut finalement ici et là en vertu de cette conviction que le vrai ne se déduit guère que du vrai. Or cette conviction comporte des réserves, puisque, depuis Aristote on sait (sans savoir assez bien encore peut-être comment cela se fait) que le vrai peut quelquefois se déduire du faux. Tel est le cas, qu'on peut dire classique, de la conclusion d'un syllogisme comme le suivant : Les Grecs sant africains, les Africains sont hommes, les Grecs sont hommes. Ici, pour le remarquer en passant, la conclusion ge trouve vraie parce qu'on a pris comme moyen un caractère faussement attribué au sujet « les Grecs» mais coordonné à un caractère véritable (Européens), tous les deux se subordonnant au même terme (hommes). Des arrangements de faits analogues à cet arrangement de pré-
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misses, sont nécessairement rares dans la nature. Or, puisque Tesprit du chercheur est indépendant de la nature, il n'est pas très probable qu'il ira tomber précisément sur un de ces cas-là. Il reste vrai que le danger n'est encore que trop réel. Aussi multiplie-ton les conséquences qu'on de'duit de l'hypothèse à ériger en loi afin d'avoir chance d'y rencontrer un démenti dans l'observation ou l'expérience. Il est impossible de les déduire toutes ; mais comment dans l'indépendance de son esprit, irait-on se jeter, entre toutes, sur les apparences trompeuses que peut déployer la nature? Cette rencontre fortuite est improbable. L'accord de notre pensée avec la nature constitue donc une raison probable de croire à la vérité de l'hypothèse dont nous voulons faire une loi. Au fond de toute induction il y a en somme un raisonnement à peu près tel que le suivant, dont la marche, répondant au caractère extérieur et indirect de l'opération inductive, se rapproche de la démonstration apagogique : si notre hypothèse n'est pas vraie alors notre accord avec la nature touchant les conséquences JF, 1/, z doit être mis au compte du hasard ; mais cela est moralement impossible, donc, etc. Par conséquent l'induction, toute différente qu'elle soit du syllogisme proprement dit, comporte un moyen terme. Mais ce n'est pas de la nature même de l'objet, on le voit maintenant, que ce moyen terme est pris. 11 est tiré d'ailleurs, savoir, des relations de notre esprit avec la nature ; il n'est pas, comme aurait dit Aristote, quelque chose qui appartienne à l'ordre de l'en-soi, il est relatif à nous. Voilà comment l'induction est bien un raisonnement, mais qui porte sa marque spécifique ; voilà comment, et, par suite, à quel point, le fait prouve la loi.
On pourrait se demander aussi comment il la suggère et si la découverte de la loi se fait elle-même par une induction. Il peut bien arriver qu'il en soit ainsi dans certains cas, la preuve se trouvant là ne faire qu'un avec le motif de la suggestion. C'est ce qui a chance de se produire quand on observe entre deux faits une coïncidence très riche en détails. On conçoit même qu'un esprit assujetti à induire, mais parfait dans son genre, procéderait toujours de cette manière. Mais, en fait, rien n'est plus mystérieux que les voies et moyens de l'invention. Gergonne dans son Mémoire inédit sur la Synthèse * disait que la plupart des savants rougiraient s'ils
. (l) Archives de l'Académie des Belles-lettres, etc. de Bordeaux.
devaient révéler les subterfuges qui les ont conduits à leurs plus belles découvertes. Quand Galilée, pour se faire une opinion sur le rapport de Taire de la Cycloïde à celle du cercle générateur, pesait deux lames de même épaisseur et de même matière taillées à l'image de Tune et de l'autre surface (Comte Ph. pos., I, p. 361), il se livrait à une de ces opérations extrascientifiques et encore, d'autant qu'il l'a avouée, était-ce là une des plus avouables. L'esprit qui invente fait flèche de tout bois : car il faut qu'il pénètre l'inconnu avec les ressources que lui offrent ses connaissances individuelles, incomplètes, obscures, incertaines. Qu'on songe à la complexité et peutêtre à l'arbitraire de la pensée telle qu'elle tourbillonne dans le concret de la vie psychologique et que c'est de là qu'il faut s'élever à cette pensée scientifique qui veut être la représentation impersonnelle de la vérité. Ce serait donc une tâche bien lourde que celle de décrire le mécanisme de la découverte inductive. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, il est sûr que, quand Mill aurait eu tort de dire que le logicien ne devait s'occuper que de la preuve, cet objet de recherche, plus facile que l'autre, est encore bien digne qu'on s'y arête, et c'est à tort que souvent les savants qui philosophent, paraissenl persuadés qu'il n'y a rien à dire sur la preuve inductive. Il n'est que trop certain, en un sens, qu'on ne sera pas de cet avis après avoir lu la présente étude.
La voilà d'ailleurs à son terme. Nous avons traité à notre manière du fondement de l'induction, car moyen terme ou raison, cela est sans doute synonyme de fondement. Le fondement de l'induction est donc pour nous dans un certain rapport entre la pensée du chercheur et la nature. Quant à la question qu'on traite d'ordinaire sous ce titre et qui est impliquée, nous le reconnaissons, dans celle que nous avons voulu envisager, nous n'avons rien à ajouter aux belles recherches qui y ont été consacrées. Puisque l'induction veut atteindre des rapports intrinsèques et que la preuve inductive revient à dire que les faits tels qu'ils se présentent ne sont intelligibles que s'ils sont gouvernés par de tels rapports, c'est un principe fondamental de l'induction qu'il y des lois, au sens ou nous prenons ce mot. C'est ce qu'a exprimé Cl. Bernard en disant que les conditions d'existence de tout phénomène sont déterminées d'une manière absolue. La loi de causalité est immédiatement une des lois sur lesquelles l'induction se fonde : est-elle médiatement la base des autres lois ? C'est là
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une question ultérieure. Quand elle cherche à relier des points par une figure, à rapporter un animal à une espèce, Tinduction demande qu'il y ait dans la nature des figures et des espèces, de quelque façon que l'existence de ces choses, en elles-mêmes et dans la nature, doive s'expliquer. On a donc dit tout ce qu'il faut pour donner à l'induction la partie objective de son fondement prochain quand on a établi qu'il y a des lois. Comment les lois peuvent avoir de la généralité puisque Tinduction comme telle, ne poursuit point, par essence, des lois générales, ce n'est pas un problème qui rentre dans celui du fondement de l'induction. C'est un problème à part qui veut être résolu tout autrement qu'en invoquant un prétendu.Principe des lois, c'est-à-dire l'existence de lois dans la nature. Il revient à se demander pourquoi il y a en ce monde et comment il s'y conserve des genres et des espèces au sens extensif . Or cela dépend sans doute d'un certain arrangement des causes en vertu duquel cet arrangement se répète lui-même ; et la raison d'un tel arrangement ne peut être, comme l'a montré M. Lachelier, que dans la loi des causes finales. On y peut même trouver une finalité relative à nous, car un monde qui se répète est bien plus facile à embrasser par la pensée qu'un monde de phénomènes uniques et la conjonction constante de deux faits n'aide pas médiocrement à la conception des hypothèses et à la preuve dans les sciences d'observation. Mais tout cela n'empêche pas que l'existence d'universaux dans la pensée et d'uniformités correspondantes dans la nature soit, non pas sans doute un accident, mais une circonstance accessoire.