‹ L'Annee Philosophique, Volume 10Chapitre 5 sur 15 · LA MÉTHODE ET LÀ DOCTRINE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE ET LÀ DOCTRINE

DE M. SHADWORTH HODGSON^

Pendant que le chef du criticisme français résumait avec l'un de ses fidèles disciples la doctrine àlaquelle il a attaché son nom, le représentant le plus considérable de la métaphysique anglaise contemporaine entreprenait une tâche analogue. Il préparait, lui aussi, son bilan philosophique. Les deux œuvres, celle de M. Renouvier et celle de M. Hodgson, ne sont, toutefois, ni d'égale valeur ni d'égale importance. La Nouvelle Monadologie, à part les deux derniers chapitres, ne comptera point au nombre des grandes œuvres de Charles Renouvier. La Métaphysique de Vexpérience pourrait bien être le chef-d'œuvre de M. Hodgson. Tandis que Charles Renouvier, dès ses premiers ouvrages, commençait à exposer son système, M. Hodgson, qui avait pourtant bien, déjà, son système à lui, semblait vouloir, tout d'abord, en vérifier l'exactitude par une série d'applications partielles. C'est ainsi que parurent successivement : Time and space; the Philosophy of Reflection; Theory of PracHce, La grande synthèse restait à faire. Et pour les raisons qui viennent d'être dites, cette grande synthèse devait se présenter, non comme un abrégé de la doctrine, mais comme son extension à tous les problèmes de philosophie générale. M. Hodgson n'a jamais rien écrit, ni de cette étendue, ni de cette valeur, ni de cette force. Il ne nous paraît point, toutefois, que son originalité philosophique ait fait, à proprement parler, de nouvelles conquêtes. Mais M. Hodgson n'avait-il pas assez conquis ? Ne devait-il pas un jour ou l'autre, organiser

(I) Cf. The metaphysic of expeinence, 4 vol. in-S. London.

les résultats de ses brillants. faits d'armes? Ne devait-il pas repenser, dans son ensemble, ce que, jusqu'alors, il avait pensé par parcelles ? Aussi peu s'en faut que retendue de son nouveau livre, qui n'est pas très loin d'avoir atteint deux mille pages, n'égale celles des livres précédents. Et ces deux mille pages contiennent toute la philosophie de M. Hodgson.

Cette philosophie porte un nom : Métaphysique de V expérience. Pourquoi cette métaphysique a-t-elle « Texpérience » pour contenu, et reste-t-elle, quand même, une « métaphysique »? Président de la « Société aristotélicienne de recherches métaphysiques, » M. Hodgson ne se croit vraisemblablement pas infidèle à la pensée des plus grands des philosophes grecs en éliminant de la philosophie le monde des noumènes. Ce qu'Aristote avait fait contre Platon, sans mériter, néanmoins, d'être compté parmi ses adversaires irréconciliables, MM. Hodgson et Renouvier Font fait contre Kant. Et ni l'un ni Tautre n'ont cessé d'avoir droit au nom de kantien. On sait que M. Renouvier supprime les noumènes et garde les catégories, d'où résulte le caractère rationnel de son phénoménisme. Les lois universelles de l'être et de connaître sont, au regard de Ch. Renouvier, tout aussi réelles que les phénomènes soumis à leur juridiction. M. Hodgson, lui, s'efforce d'être plus radical encore. Il voudrait supprimer les catégories et ne garder que les phénomènes. — Alors M. Hodgson est un empiriste ? — Gardez-vous de cette erreur. M. Hodgson se sépare des empiristes, mais pour une raison tout à la fois des plus surprenantes et des plus profondément justes : c'est, qu'au fond, les empiristes sont des aprioristes sans le savoir. Voici venir Locke avec ses sensations, éléments premiers de l'âme. Voici venir, bientôt après, David Hume avec ses « impressions » et ses « idées ». Mais qu'est-ce que ces « sensations », d'une part, et, de l'autre, ces « idées » et «. impressions »? Ce sont de vrais indécomposables, de véritables atomes spirituels. Et leur existence est posée, mais elle est loin d'être évidente. Donc elle est supposée. Et M. Hodgson ne veut pas d'hypothèse. Platon, disait Aristote, n'a pas démontré l'existence des « idées ». Et comme Aristote, l'a dit de Platon,

•M. Hodgson le dira de tous les philosophes jusques et y compris Kant et Renouvier. Car d'avoir éliminé les choses en soi, si c'était chose indispensable, ce n'était point, quand même, chose suffisante. Les formes a priori de la connaissance, lui sont, de toute nécessité, logiquement antérieures. On ne peut que les affirmer. On ne peut les démontrer sans leur ôter leur caractère d'à priori, c'est-à-dire, après tout, leur essence. Donc point de catégories. Rien que des phénomènes.

— Du moins M. Hodgson, en même temps que les représentations, gardera « le moi » sujet de ces représentations ? M. Hodgson admire Descartes. Et non seulement il l'admire, mais il marche à sa suite, mais il reconnaît que Descartes a déplacé l'axe de la philosophie. — Irait-il jusqu'à dire, comme nous le dirions volontiers, que le vrai Copernic de la philosophie est Descartes, et non Kant? Peut-être. — En tout cas M. Hodgson refuse au père de la philosophie moderne le droit de débuter, non par lecogito, mais par l'affirmation de la « chose pensante ». La métaphysique de M. Hodgson ne veut point des objets en soi, conception d'ailleurs passablement contradictoire. Et cette métaphysique ne veut point, davantage, de sujet en soi. De quoi donc cette métaphysique s'accommodera-t-elle ? De phénomènes sans rien plus ? Alors elle ne devra plus se présenter comme une métaphysique.

A le bien prendre, le terme « métaphysique », terme d'une signification assez précise, s'applique à toute connaissance dont l'objet est situé hors du champ des choses physiques. Ce que jadis on nommait « psychologie » n'était-il pas improprement nommé ? « La vraie science de l'esprit écrivait, en 1885, M. J.Lachelier, n'est pas la psychologie, c'est la métaphysique. » MaisM. Lachelier croyaitàune science de l'esprit, mais il affirmait que l'esprit est une dialectique vivante. M. Lachelier a le droit d'avoir une métaphysique et de se dire métaphysicien. M. Hodgson peut prendre ce droit, mais il faut qu'il le <( prenne » et qu'il s'attende à se le voir disputer.

M. Hodgson ne veut pas plus du Sujet en Soi que de l'Objet en Soi. C'est chose jugée. — Alors il ne lui reste rien ! — Ici encore détrompons-nous. Il lui reste la conscience, et c'est par où M. Hodgson entend se rattacher à Descartes. L'apport du génie personnel de Descartes ne consiste-t-il pas dans le renversement de l'ancienne méthode? Comment les Platon et les Aristote avaient-ils posé le problème philosophique ? Ils s'étaient demandé de quoi les choses sont faites, ce qu'il y a

dans les choses. Descartes, lui, s'est demandé ce qu'il y a dans la conscience. Et quiconque estime que toute philosophie doit se faire par la conscience, peut se ranger à la suite de Descartes.

Alors c'est à l'analyse de la conscience que va nous convier M. Hodgson? Précisément. — Et sa Métaphysique ne sera que le pseudonyme d'une psychologie? — Ce sera peut-être l'avis de certains lecteurs. Ge ne sera jamais l'avis de M. Hodgson. Il a beau reconnaître en effet que de toutes les sciences, la psychologie est celle qui touche de plus près à la philosophie» il soutient, quand même, qu'entre la psychologie et la philosophie une différence essentielle subsiste. Toutes deux ont la conscience pour matière. Mais la science psychologique n'admet pas les a priori — telle est du moins l'opinion de notre auteur. — De plus, elle n'envisage pas les faits de conscience du même point de vue que la métaphysique. D'une part, elle admet, comme réel, un sujet, un agent duquel dépendent tous les phénomènes de conscience ; elle ne se prononce pas, il est vrai, sur sa nature, négligeant de savoir s'il est esprit ou matière ^ C'est déjà trop qu'elle l'admette. D'autre part, on ne peut traiter d'une science sans rattacher des phénomènes à leurs causes, ou, tout au moins, à leurs conditions. Enfin la psychologie, science expérimentale, s'interroge sur ce qu'on pourrait appeler « l'histoire de l'âme ». Elle étudie les faits psychologiques dans leur évolution ; elle les suit dans leur croissance. On se souvient du reproche adressé à Kant par Herbert Spencer. Kant part de l'homme adulte et des fonctions d'un entendement adulte. Mais cet entendement a eu son enfance; et cette enfance, Kant la néglige, M. Hodgson ne la juge nullement négligeable. Elle regarde le psychologue* Le métaphysicien peut et doit la négliger ; Herbert Spencer a donc eu tort d'en blâmer Kant, puisque l'entreprise de Kant était, au premier chef, une entreprise métaphysique.

Qu'est-ce donc que la métaphysique et comment Tentend M. Hodgson ? Nous sommes sur ses frontières. Franchissons, ces frontières. Que trouverons-nous? Et si nous trouvons quelque chose, l'épithète de « métaphysique » lui conyiendra-t-elle?

Oui, répondra M. Hodgson. Et voici à très peu près le développement de sa réponse : « Aristote n'a point baptisé la

(1) Cf. t. I, p. 27.

métaphysique ; même il est permis de penser que dans ses leçons sur la physique il traite des problèmes de métaphysique. Pourtant il distingue de ce qu'il appelle «la physique «une philosophie première (c ayant pour objet » l'être en tant qu'être». Or, le problème de l'être n'a pas cessé d'en être un. Et c'est un problème que ne résout, ni même n'aborde aucune des sciences positives. Aristote, lui, l'aborde, mais sans le résoudre, parce qu'il ne sait interroger que la nature. Mais si nous interrogions la conscience, où se trouve la source primordiale de l'être, n'atteindrions-nous pas l'être? D'où vient cette conscience? Comment s'est-elle formée? Ces questions intéressent notre histoire. Le métaphysicien, encore une fois, s'en désintéresse. II prend la conscience telle qu'elle s'offre à lui et il l'analyse.

Par conséquent si cette analyse, distincte de celle que M. Hodgson assigne au psychologue, a droit à l'épithète de / « métaphysique », on aura vite compris pourquoi cette métaphysique a pour matière le fait donné, pourquoi, dès lors, elle a pu s'appeler <c métaphysique de l'expérience », et s'identifier, comme telle, à la philosophie.

Ainsi l'être est coextensif à la conscience. C'est là « une vérité première de méthode * », d'où résulte que toute philosophie, considérée dans sa méthode, est subjective. Elle équivaut à une enquête faite par la conscience sur la conscience, la conscience étant le seul intermédiaire par lequel l'être arrive à la connaissance. Il en résulte encore qu'il n'est pas de critérium de la vérité d'un fait, autre que sa présence subjective au sein de la conscience. Admettre des faits connus soi-disant par eux-mêmes, et dont on n'aurait aucune expérience, croire qu'il est des axiomes ayant des faits pour matière et des faits rebelles à toute constatation empirique serait faillir à son devoir de philosophe. I(m, quoique l'auteur ne désigne expressément personne, il a tout l'air de viser Kant chez qui l'affirmation des éléments a 'priori de la connaissance, ne reposant sur aucune raison péremptoire, équivaut à une affirmation sans preuve. Du reste un axiome a priori doit être, lui-même, pour l'entendement, l'objet d'une affirmation a priori, ce qu'on appelle démonstration ne pouvant être qu'une conclusion précédée d'une analyse subjective, disons-mieux, une formule présentant en raccourci les résultats de cette analyse. C'est donc à l'analyse, c'est-à-

(1) Cf. t. I, p. e.

dire, au fait qu'il faut s'en rapporter. Exiger une preuve du lait supérieure au fait lui-même est, de tout point, impossible. En effet toute preuve est,"ou immédiate ou « inférentielle ». Et dans ce dernier cas, elle repose sur des faits d'une évidence immédiate.

Ainsi pas d'évidence en dehors de l'analyse. Et pas d'analyse métaphysique en dehors de« l'expérience subjective ». Et pas d'inductions au seuil de cette métaphysique. Au troisième chapitre de son « Analyse générale de l'expérience », M. Hodgson, reprenant la question posée tout au début, s'efforcera d'établir que, pareillement aux mathématiques, la métaphysique ne repose sur aucune inférence préalable : Metaphysic, like pure matheniatic, is fontal and preinductive )> . D'après lui, les deux sciences n'auraient qu'une seule et même procédure : et leurs données leur seraient fournies « par l'expérience seule ». Mathématique et métaphysique seraient l'une et l'autre en contact immédiat avec l'expérience. Autrement on s'expliquerait mal « le rôle de bases qu'elles jouent, toutes deux, vis-à-vis des autres sciences ». « A l'intérieur de chacune il se trouve une base et une superstructure. La base est fournie par l'inspection directe et immédiate des phénomènes; la superstructure consiste en abstractions et en inférences tirées de cette inspection. Aucune dfe ces sciences n'est origiAellement inductive. Toutes deux analysent l'expérience immédiate. L'induction ne saurait être un pur appel à la simple expérience. Autre est une méthode inductive, autre une méthode expérimentale. L'induction est cette méthode de recherche qui a pour objet les conditions réelles des phénomènes de la nature et les lois de ces phénomènes. Pour y parvenir on recourt à des hypothèses fondées sur l'expérience et l'on prédit les conséquences par la vérification empirique de ces hypothèses.

« Le mathématicien n'est pas un collectionneur d'exemples. Il ne juxtapose point des touts pour s'assurer que chacun de ces touts surpasse l'une ou la pluralité de ses parties. C'est la simple inspection qui lui révèle la divisibilité impliquée dans l'étendue, l'excès du tout sur la partie. L'idée d'égalité mathématique ne naît pas autrement. Veut-il déterminer la nature de la ligne droite ? Le géomètre fixe un point se mouvant vers lui dans une direction toujours uniforme. Un seul exemple bien choisi est souvent plus instructif qu'un million de faits. Le nombre des exemples ne fait rien à l'affaire, mais ce qui importe, c'est le soin avec lequel on observe »

N'est-ce pas qu'en lisant ces lignes on se croirait en présence d'un empiriste? Et sous les dénégations de M. Hodgson, on ne pourrait manquer d'apercevoir, entre la soi-disant méthode du métaphysicien et du mathématicien, d'une part, et celle du physicien, de l'autre, plus d'une analogie frappante. Aussi bien, l'un des plus sûrs moyens de ne pas échapper à l'empirisme est précisément celui de notre philosophe. Il ne reconnaît aucune loi de la connaissance, ou, du moins, il prend l'engagement de n'en reconnaître aucune. Il se peut que sa doctrine soit assez différente de celle d'un Locke et d'un Hume : en tout cas, sa méthode est celle de la table rase. Rien n'est dans l'esprit que ce que l'expérience y découvre. — Peut-être le mot expérience cache-t-il une équivoque? — Peut-être en effet les ambiguïtés du terme n'ont-elles été ni suffisamment prévues, ni, par là même, assez soigneusement évitées. Mais il est trop clair que, du moment où l'esprit, organisateur de la connaissance, n'a point de rôle à y jouer, du moment où rien n'existe de ce que l'on a coutume de désigner du nom d'esprit,* c'est l'expérience qui est la source unique du savoir, l'expérience interne, à vrai dire, puisque c'est dans la conscience que nous allons essayer d'interroger l'expérience.

A coup sûr, ces idées sur la métaphysique et sur sa méthode sont d'un penseur original et pénétrant. Original, cela va sans dire, M. Hodgson a pleine conscience de la révolution qu'il aurait faite dans la philosophie, le jour où sa doctrine serait devenue celle de la majorité des philosophes ; pénétrant, nous l'osons dire en dépit des êcueils au milieu desquels nous avons passé, sans danger de mort, il est vrai, non sans heurt ni sans encombre, car c'est déjà faire preuve d'une pénétration qui confine presque à l'acuité que de ne vouloir prendre place à côté de personne et de donner au lecteur l'impression que l'on y a réussi. Cette impression n'est-elle pas une illusion? Il se pourrait. Mais impression ou illusion, nous l'avons ressentie et à mainte reprise.

Ainsi le premier article du credo de M. Hodgson est : « Rien n'est dans l'esprit qui ne soit dans la conscience et, ajouterons-nous, dans la conscienceempirique.Riendece qu'on pourrait appeler, en s'appuyant sur certains textes de Descartes et de Kant, la « conscience métaphysique » ne fait partie de la profession de foi de M. Hogdson et qu'il nous donne, ne l'oublions point, pour une profession de foi métaphysique. Jadis M. Renouvier s'étonnait de cette façon de se dire et de

chercher à être métaphysicien. Il pensait qu'on ne doit point trop obliger les gens, ni surtout les philosophes à prendre les mots selon Tusage. Et il ajoutait, si nous avons bonne mémoire, que si Auguste Comte avait réclamé pour sa philosophie le nom de métaphysique, lui, Renouvier, aurait passé condamnation sur le mot. Serait-ce donc que M. Renouvier ne prend pas plus au sérieux la métaphysique de M. Hodgson quil n'eût pris celle d'Auguste Comte, si Auguste Comte s'était, d'aventure, intitulé métaphysicien ?

Pour savoir ce qu'il faut en penser, voyons cette métaphysique à l'œuvre et lisons attentivement l'un des chapitres capitaux de tout l'ouvrage, le deuxième du premier volume : « le moment de Texpérience ».

Ignorons d'où vient la conscience. Ignorons si des lois la gouvernent. Essayons de déterminer un fait de conscience tel que nous n'en puissions nous figurer de plus simple. Tenonsnous en quelque sorte sur les frontières du néant et de l'être : là où nous trouverons l'être, il nous apparaîtra réduit à son expression la plus simple. Au cours de notre analyse, nous nous servirons de termes tels que : nous et nôtre. Mais ces mots seront pris « en intention première », tels que le sens commun en fait usage. Or, quand nous employons ces mots dans le discours ordinaire, nous n'entendons nullement prendre parti pour ou contre la doctrine d'un moi préexistant à ses états et à ses fonctions, d'un esprit source indéfectible de toute activité mentale. Les termes nous et nôtre auront, pour ainsi dire, une signification impersonnelle. Ce n'est point tout encore. Je sais par expérience que le monde dans lequel je me trouve est un monde de personnes, de choses, d'actions, d'événements; je sais ou je crois savoir que je suis une personne réelle faisant des observations sur les objets de cette expérience. Eh bien, je vais oublier tout cela. Je vais oublier également toutes les idées générales qui me servent à définir mes perceptions, toutes celles que la mémoire et l'imagination me suggèrent. De plus, nous exclurons de l'expérience ce sentiment d'effort et de tension qui accompagne ordinairement nos états de conscience et subit des

variations d'intensité. — On a maintenant une idée de la pénétration de M. Hodgson. Cette pénétration consiste dans une double habileté : l'habileté à faire le vide autour de Tétat de conscience soumis à l'examen ; Thabileté à concentrer sur cet état son maximum d'attention. Et cet état est, lui-même, un état minimum, un état-limite, un état passé lequel il n'est plus rien de conscient. M. Hodgson a donc en psychologie toutes les qualités d'un parfait microgràphe : il sait regarder, mais il sait surtout « préparer » ce qui va devenir l'objet de sa prochaine expérience. Qu'on en juge par ce qui va suivre.

C'est le matin. Notre philosophe est dans son cabinet de travail. On vient de lui apporter son café dont la bonne odeur remplit la chambre. Il vient d'achever de lire sa correspondance. Il a lu toutes les « dernières nouvelles » des journaux déposés sur sa table. Notons ces détails. Et maintenant qu'ils sont notés, efïaçons-les de notre souvenir. Tâchons de produire un phénomène d'une irréductible simplicité . Étudions ensuite ce phénomène mais non comme une particularité. Etudions-le comme fait le géomètre qui, dans les propriétés du triangle ABC se représente celles de tout triangle quelconque. Au surplus, n'avons-nous pas dit que le métaphysicien imitait le mathématicien dans ses démarches?

Voici maintenant que, derrière M. Hodgson, un son se fait entendre. Ne nous embarrassons ni du côté d'où vient le son, ni de l'instrument à l'aide duquel le son vient d'être produit. Ce son, nous sommes censés ne le point reconnaître. Autrement, nous le classerions. Ce son est, par hypothèse, le son ut, mais nous ne le savons pas ; ou, si nous le savons, nous n'y prenons point garde.

Il va donc rester dans la conscience un élément sonore, absolument indécomposable, quelque chose de comparable à l'atome? — C'est précisément ce qu'il s'agit de savoir. Le dessein de M. Hodgson n'est pas d'imiter Descartes dans ses divisions et de ne s'arrêter que devant l'irréductible abstrait. La donnée indécomposable, que le philosophe espère obtenir, existe d'une existence véritable, et non, comme les « notions simples » des Regulœ ad directionem ingenii, d'une existence idéale, conceptuelle même, irions-nous jusqu'à dire. Tout ce que l'esprit discerne n'est pas réellement séparable, et l'on peut ériger au nombre des idées directrices de la présente doctrine celle d'un discernement possible au sein de l'inséparable. Comment cela ?

Il est , impossible d'isoler le son de telle sorte que nous n'en puissions dire que ceci : « c'est un son ». Tout contenu de conscience a une qualité : il est « ceci » ou <c cela ». Mais, outre sa qualité, tout contenu d'une conscience quelconque a une durée. Durée et qualité, voilà deux discernables et deux inséparables, tout à la fois. Par conséquent la matière de l'expérience n'est pas un simple contenu. C'est un contenu qui se meut sur la ligne du temps, c'est un contenu qui est un ordre, un procès, a process-content, A la conscience est indissolublement liée la mémoire, non point celle qui reproduit et se ressouvient après un temps plus ou moins long d'oubli, mais celle qui retient et prolonge. Tout présenta une durée. Dans un fécond petit livre qui s'appelle Précis de philosophie et qui n'est, d'ailleurs, qu'un recueil de sommaires, Ch. Secrétan distingue deux sortes de « présent » : l*" le présent, limite insaisissable entre le passé et l'avenir et qui est le (( présent métaphysique » ; 2° le présent qui a une durée, une durée variable, mesurée par celle du mouvement ou de l'acte, et queCh. Secrétan appelait « présent psychologique » pour le discerner d'avec l'autre. M. Hodgson, lui aussi, distingue : mais il n'admet que le présent psychologique, lequel implique toujours une durée, entendons une durée divisible. Quant au présent métaphysique, réduit à l'instant indivisible, M. Hodgson se refuse à y voir autre chose qu'un pur abstrait. Serait-ce donc que M. Hodgson est un psychologue dissimulé à ses propres yeux sous l'étiquette de métaphysicien? Il convient peut-être d'ajourner la réponse. La question était trop naturellement attendue pour que nous ayons essayé de la retenir.

Ainsi, dès qu'un phénomène franchit le seuil de la conscience, il tombe dans le passé. Voilà certes une proposition qui eût profondément réjoui un Heraclite ou même un Protagoras. Car s'il fallait identifier l'être à l'actuel, comme il n'est point d'actuel, il ne serait, conséquemment, point d'être. Cette note que nous entendions résonner tout à l'heure a eu beau durer ce que dure un choc, cette note n'a d'être que par son devenir.

Mais tout devenir ne peut être perçu, comme tel, que par l'acte d'une mémoire. Dès lors, il convient de discerner deux éléments dans la connaissance, ne disons pas encore, un « objet » et un « sujet » ; disons « un percevant et un perçu ». Quelque chose survient. Qu'est-ce ? What. Et à ce What cor-

respond un That. La question appelle une réponse. Il y a là deux aspects de la réalité aussi nettement discernables qu'inséparables.

Modifions maintenant, par hypothèse, le contenu de la première expérience. Après ïut, c'est le ré qui résonne. Inutile d'analyser la sensation re, isolée de toute autre. Les choses se passeraient exactement comme pour le son ut. Mais le fait que ré vient à la suite d\it, va donner lieu à des remarques nouvelles. D'après l'hypothèse, ré a suivi immédiatement ut. Du point de vue de la qualité, ut et ré diffèrent. Ils diffèrent aussi du point de vue de la durée» puisque ré vient à la suite d*ut. Or on peut envisager le couple ut-ré comme formant une seule expérience, dont ut est le commencement, et ré la fin. Ut durait depuis un certain temps ; ut était présent, puis il a subi un changement au moment de Tapparition de ré; il n'a point disparu de la conscience, mais il a perdu de sa vivacité. Maintenant que l'expérience ut-ré peut être regardée comme ayant pris fin, considérons la séquence ut-ré en nous attachant au moment ou ré cesse de se faire entendre. On y discerne deux éléments du point de vue de la qualité. Mais on peut diviser chacun d'eux. On peut considérer le son ut comme ayant un commencement et une fin, n'adhérant pas dans sa totalité au son qui lui fait suite, n'ayant, pour ainsi dire, de commun avec lui, qu'un point de tangence. Nous percevons le commencement d*ut comme distinct de sa fin, et nous jugeons que le son ut est un continu dans lequel certaines parties sont, plus que d'autres, distantes du son ré qui leur fait suite.

Quand on a cessé d'entendre le son ut, on sait qu'on ne l'entend plus. Quand même on le garde dans la conscience, on se le représente, on le convertit en objet. On perçoit actuellement ut comme passé. On le perçoit sous deux aspects, comme contenu de conscience, comme matière de devenir. Sous ce dernier aspect le phénomène se divise : l'élément percevant se détache du percept ou plutôt s'en distingue. Nous entendons ré sans cesser d'entendre ut. Et c'est bien ainsi que les choses se passent. Autrement, ni le plaisir musical ne serait possible, ni l'intelligence musicale ne trouverait l'occasion de s'exercer. Pour jouir d'une mélodie, il faut, tandis qu'une seule note ou une simultanéité de sous passent sur le seuil de l'oreille, si l'on peut ainsi dire, que la mémoire retienne les sons écoulés.

188 l'année PHILOSO^HIQUE. 1899

La remarque a pu être faite depuis qu'il est des hommes et qui chantent. Dès lors, toute expérience actuelle est inévitablement aecompagnée d'une expérience rétrospective. Et toute connaissanee, précisons, toute connaissance d'un objet comme tel, n'a lieu qtfà une condition, c'est qu'un souvenir s'oppose à une perception actuelle^ c'est que, tout en entendant ré, nous ne cessions pas d'eatendre uL Pour que la conscience se distingue de son objet, il faut que quelque chose de « représenté » se distingue, en elle, d'un « présenté » immédiat. Le vrai commencement de notre connaissance a lieu, non quand l'expérience vient, mais quand l'expérience s'en va. Le voyageur en wagon, tournant le dos à la locomotive, voit fuir le paysage. Dans l'ordre de la connaissance il n'en saurait aller autrement, sans quoi la connaissance serait une anticipation : nous connaîtrions les choses dans leur avant-être. Et c'est ce que M. Hodgson tient pour inadmissible.

Ainsi le moment de conscience occupé par la note ré se trouve divisé en deux parties. L'une consiste dans la simple expérience de la note ré^ l'autre, dans « l'expérience rétrospective » de la note ut. De cette partie rétrospective de l'expérience actuelle, la perception de la note ut, sous son double aspect de contenu et de procès, est l'objet ou l'aspect objectif. C'est ce qui est perçu comme existant ou comme ayant existé. Ici s'offre à nous un exemple de « l'existence » dans la plus pauvre signification du terme, en ce qui la distingue de « ce qui est perçu comme existant ». Lors de la première expérience qui portait sur la seule note ut, il y avait lieu de distinguer, d'une part, le contenu de l'état de conscience, et, de l'autre, la connaissance de ce contenu comme tel. Dans la seconde expérience, on considère, d'une part, la note ut, et, de même l'autre, l'acte de perception qui lui fait immédiatement suite. C'est comme si on l'envisageait sous son double aspect objectif et subjectif. Le fait « qu'ut existe » est l'élément additionnel perçu dans ce moment de rétrospection et d'objectivation. Ainsi le moment de rétrospection et de représentation de l'expérience a pour contenu de cette rétrospection, la perception d'un procès-contenu différent de lui-même, sous le rapport de la vivacité et de la place occupée dans le temps. Du point de vue de l'espèce, il n'est pas de différence. Les termes « objet » et « aspect objectif » indiquent toujours que la perception qui en est la matière immé-

diate est une rétrospection de quelque chose de déjà perçu ideutique, en espèce, à l'objet de la rétrospection. Cette identité du point de vue de l'espèce est, ou peut être appelée le « lien logique» entre les deux aspects. Chaque moment de conscience contient, outre son propre contenu, une partie rétrospective d'un ou de plusieurs moments antécédents. Toute conscience d'un état A est accompagnée de la reconnaissance d'un état B, et M. Hodgson, — que nous venons de citer presque textuellement — ajoute : « La continuité de la conscience c< dans le temps avec des contenus différents est la circons- « tance qui met en lumière le caractère rétrospectif, ou, « comme je préfère l'appeler, réflectif de la coiiscience. Tout « acte de perception est rétrospectif. »

Le lecteur trouvera peut-être que nous avons abusé de sa patience. Et, de fait, pour lire M. Hodgson — M. Penjon l'a fort heureusement dit — il faut « avoir le temps ». N'en pas conclure que ce soit du temps perdu ou à perdre. Aussi bien nous savons tous, ceux-là, du moins, qui ont quelque habitude de philosopher le savent, que les choses se passent en philosophie comme en politique où l'on est censé « ne détruire que ce que l'on remplace ». Tout ce qu'on enlève fait un vide. Et celui qui a fait un vide, qu'il le veuille ou non — du moins en matière philosophique — le remplit toujours. Plus de catégories! C'était dans le programme de M. Hodgson. Aussitôt ouvert le monde de la conscience, le temps y est venu s'installer en maître. Plus de moi ! Plus d'aperception î C'était aussi dans le même programme. Et le moi disparu, la reconnaissance a pris aussitôt sa place. Et nous ne faisons point la remarque pour ôter au mérite de M. Hodgson. Après tout, ,rien ne l'empêcherait d'être. de notre avis et de nous répliquer qu'il ne s'agit pas tant d'amonceler des ruines que de chasser des intrus. Et nous répliquerions en lui concédant qu'il a fait bonne lehasse. N'est-il pas clair, au moins depuis les discussions magistrales deCh. Renouvier, que la supression du monde des noumènes, et aussi la suppression de la substance, oblige le philosophe à remplir l'ancienne idée du moi d'une matière phénoménale, et à la remplir de telle sorte que la distinction du soi et du non-soi, reste possible ? Je crois bien qu'en ce moment M. Hodgson nous ferait observer qu'il n'a jamais rien dit de tel. Et la vérité est qu'à poursuivre sur ce ton nous lui ferions dire ce que peut-être il n'a jamais voulu

dire, du moins en cet endroit de son livre. Qu'il nous pardonne de le trahir en le commentant. C'est ce qu'à moins de continuer à transcrire, nous ne saurions guère éviter. On ne peut comprendre un philosophe, si la méthode de ce philosophe et sa doctrine sont, pour vous, choses nouvelles, qu'à la condition de le regarder à travers sa doctrine à soi, et de lui faire parler, ou peu. s'en faut, la langue maternelle de son interprète. Aussi les philosophes ne se pénètrent-ils jamais qu'assez imparfaitement.

Nous en avons toutefois assez dit pour que le lecteur sait en état de comparer, l'un avec l'autre, et l'un et l'autre, par rapport à Kant, MM. Hodgson et Ch. Renouvier. L'ambition de M. Hodgson a-t-elle été satisfaite? Ceux qui, s'autorisant de nos réflexions présentes, seraient tentés de croire l'entreprise avortée, jugeraient avec plus de précipitation que d'exactitude. Songez donc que si M. Hodgson avait, dans la conscience, séparé le « contenu » du « procès», il aurait commis la faute par lui reprochée aux empiristes. 11 aurait réduit l'âme à un composé d'éléments, non point matériels à coup sûr, du moins atomiques, ce qui eût été peut-être et non sans raisons plausibles, jugé contradictoire. Car, ou la conscience est bien réelle et le temps en est inséparable, ou bien la conscience peut se concevoir en dehors de toute durée, conséquemment aussi de tout lieu ; alors de quelle réalité se trouvet-elle investie? Après tout il ne faut point se méprendre sur l'attitude de M. Hodgson à l'égard des catégories. Il les a supprimées, du moins en ce sens qu'il ne les a point postulées, qu'il ne les a posées antérieures ni chronologiquement ni logiquement à toute conscience. On serait tenté de dire du président de la « Société aristotélicienne de Loûdres » que, fidèle aux enseignements du stagirite, il a procédé un peu à sa manière. Aristote, en effet, s'efforce — il n'y réussit guère, mais enfin il y tâche — de faire sortir « le lieu » du « corps ». M. Hogdson, lui, au lieu de mettre la conscience dans le temps, a tout l'air de mettre le temps dans la conscience. Et la tentative ne manque ni d'intérêt ni d'originalité : entre l'être qui baigne dans son milieu comme le végétal et celui qui porte en lui-même et partout avec lui ses liquides nourriciers et ses humeurs la différence n'estelle point celle d'un « règne » à un autre? M. Hodgson ne s'est nullement promis d'abolir « les formes de la conscience ». Il n'en veut qu'aux « formes à priori de la coa-

naissance ». Peut-être exagère-t-il l'écart entre celles-ci et celles là. Peut-être la différence entre M. Renouvier et M. Hodgson se réduit-elle surtout à une différence dans la manière d'exprimer leurs idées favorites. Nous ne nous en portons point garants, mais, qu'il en fût ainsi, la chose ne nous étonnerait guère. Et il y aurait lieu de s'en féliciter. Et la cause des catégories n'en serait, croyons-nous, aucunement compromise.

Admettre des catégories, c'est admettre, à notre avis du moins — et c'est peut-être aussi l'opinion de Gh. Renouvier, — qu'on ne saurait décomposer la connaissance sans aboutir ou à des éléments simples mais réduits, par l'analyse, à une sorte d'existence abstraite, ou à des phénomènes en relation avec d'autres, conséquemment régis par des lois. Du point de vue criticiste, il paraît bien, qu'entre la loi et le phénomène la différence soit qualitativement insigniQante. L'un et l'autre ne sont-ils pas donnés? Et n'est-ce point dans l'analyse de l'expérience que se trouvent l'un et l'autre? Lorsque M. Hodgson a commencé son entreprise philosophique, il ignorait jusqu'au nom de Ch. Renouvier. Sa philosophie s'est développée en dehors de toute influence autre que celle de Kant, de Salomon Maimon et de Goleridge. Depuis, M. Hodgson s'est appliqué à l'étude des deux premiers Essais de critique générale dont il a fait, en langue anglaise, une analyse des plus exactes, des plus brèves, et dans sa brièveté, des plus fécondes. Il n'importe. Même dans sa Métaphysique de Vexpérience, M. Hodgson, s'il lui arrive de citer Renouvier, ne le cite guère, ce qui atteste, non qu'il ne l'admire, ni même en partie, ne l'approuve, mais que, décidément, il ne lui doit rien. Qu'il ne lui doive rien, d'autre part, il serait imprudent d'en conclure à l'impossibilité d'une rencontre entre ces deux grands et puissants esprits, de nature fort différente, à vrai dire, mais inspirés par un maître commun, Kant, et préoccupés des mêmes problèmes. D'ailleurs, on vient de le voir, si M. Hodgson rejette le nom des catégories, il s'en faut qu'il rejette aussi la chose, et s'il arrive jusqu'à elle par des routes plus étroites et singulièrement plus encombrées, c'est à elles, qu'en fin de compte, il arrive. Au lieu d'écrire « catégorie » il écrira « forme ». Qu'importe ! La thèse de la distinction des inséparables, ou plutôt, répétons-le, en convertissant la formule, de l'union indissoluble des différents, n'est-elle point, à cet égard, des plus significatives?

Pm.i.on. - Anniv> philos. 1800. M

16â l'année philosophique. 1899

Adoaettfe de* catégories c'est encore admettre des formes entre lesquelles il peut et doit y avoir des lieus de parenté... dialectique. Je me sers de ce mot de préférence au terme « logique » lequel donnerait à entendre qu'à nos yeux les catégories pourraient se déduire. Il est permis de penser qu'elles forment^ à elles toutes, un système, un organisme ainsi que le disait Gh. Secrétan, mais que la loi de cet orga>nisme nous échappe. El môme cet organisme est plutôt, à nos yeux, objet de foi que de science. Car si nous considérons, par exemple, les deux catégories entre lesquelles, de 1 aveu de presque tous les philosophes modernes, les affinités sont le plus transparentes, celles de position et de sitccessiorij (( 1 espace et le temps », nous reconnaîtrons que ces affinités pourraient bien n'avoir d'autre origine que notre imagination. Nous nous représenterons le temps au moyen de Tespace. Cette habitude, qui est commune à tous les hommes, pourrait bien être fondée en raison. Encore est-il que le temps est si peu le frère de l'espace qne ce sont là deux milieux destânés à établir entre les phénomènes les différences les plus extrêmes. Car rien n'est si différent que les corps et les esprits. Or le temps reçoit les esprits, et l'espace, les corps. On voit donc bien que si l'espace et le temps sont nés le même jour, ainsi que le pensait Kant, ils sont loin de dériver de la même source.

Que les catégories forment ou non un système, du moment où l'on estime qu'il est impossible de les démontrer déductivement, soit en les dérivant du même principe, à la manière des rameaux d'un même tronc soit en les considérant comme les anneaux d'une même chaîne et en leur assignant un ordre de genèse immuable, on se donne le droit, en les admettant, de les énumérer sans se contraindre à commencer et à finir toujours par la même. A ce point de vue les derniers écrits de Gh. Renouvier sont on ne peut plus instructifs. En effet, l'ordre adopté dans le premier Essai de Critiqiœ générale pour l'analyse des catégories a reçu plus d'un amendement. Donc il semble bien qu'au regard de M. Renouvier, la classification des catégories sans être, en tout arbitraire, ne saurait être régie par aucun principe inflexible. Quel serait sur ce point l'avis de M. Hodgson?

Il faudrait s'attendre, croyons-nous, à un avis différent. L'ordre suivi par l'auteur dans son « Analyse générale de l'expérience » est loin de lui sembler arbitraire. Il débute

par la forme du temps. II nous montre Tidée du temps s'ébauchant dès le premier moment de l'expérience, puis s'accentuant, puis se complétant. Car ce que nous saisissons de la durée, tout d'abord, au dire de M. Hodgson, c'en est le présent et aussitôt le passé. Même il soutient que nous ne connaissons les choses de l'expérience qu'au moment de leur fuite. Nous ne les voyons pas venir, nous les voyons s'en aller. Ainsi, pour le cas — assez douteux d'ailleurs — où l'on accepterait de considérer le passé, le présent et l'avenir comme les « trois dimensions » du temps il faudrait soutenir, d'après M. Hodgson que le temps se fait connaître à nous dimension par dimension. C'est d'ailleurs ainsi que va bientôt se comporter l'espace. D'abord on saisira du temps le présent et le passé, surtout le passé, car le présent psychologique n'est presque fait que de passé, et le tissu de la conscience n'est presque fait que de souvenirs. C'est seulement plus tard que l'idée du futur se déterminera sous l'influence des phénomènes d'attention et d'attente. L'idée du futur ne se produit, ainsi pense M. Hodgson {et ce ne serait certes point la moins originale de ses vues), que grâce au sentiment de l'effort. Pour être attentif il faut des perceptions dont la nouveauté nous surprenne : l'attention naît d'une attente trompée. Et comme cette déception nous est toujours, à quelque degré pénible, nous voulons faire cesser le malaise, nous voulons supprimer le désaccord entre nos perceptions actuelles et nos perceptions rétrospectives. De là, une attitude de « questionneur » prise par l'esprit, un intérêt dont il prend conscience, dont il sait nettement quel est l'objet, et que cet objet n'est point ce qui fut, mais bien ce qui va être. Voilà pour le temps.

Voici pour l'espace. Tandis que nos perceptions sonores ne sont que simultanées ou successives, et comme telles, s'ordonnent dans la durée, nos perceptions visuelles et tactiles s'ordonnent dans l'espa-ce, Mais, originairement, deux étendues nous sont données, qu'il s'agit de ramener à une seule : l'étendue visible, l'étendue tactile. Comment se fait cette réduction ? Le toucher nous ferait connaître, s'il était seul, une étendue à trois dimensions. Mais cette connaissance serait incohérente, conséquemment incertaine. La vue doit intervenir. Touchons une de nos mains avec l'autre : en n^me temps que nous les touchons, ne les voyons-nous pas? Et puisqu'il y a là deux phénomènes simultanés, situés,

si Ton peut ainsi dire, dans une durée identique, Texercice simultané des deux sens doit aboutir à l'unification des deux espaces.

Assurément c'est là une thèse trop nouvelle pour n'être pas surprenante et nous aurions mauvaise grâce à la soupçonner d'être inexacte. Toutefois si M. Hodgson avait pleinement raison, peut-être, l'éducation des aveugles devrait-elle offrir à ceux qui l'entreprennent des difficultés qu'il serait k tout jamais impossible ou de surmonter ou même de tourner. Mais c'est encore là un problème à ne point aborder dans une parenthèse.

L'essentiel en ce moment, est de constater que l'ordre suivi par M. Hodgson dans son « analyse générale de l'expérience » a tous les caractères apparents d'un ordre objectif et que, par suite, il n'est nullement indifférent, dans l'étude des formes de la connaissance, de débuter par la durée ou par la spatialité. Aussi bien, d'ailleurs, du moment où M. Hodgson a besoin du temps pour unifier en un seul espace l'espace visuel et l'espace tactile, c'est que M. Hodgson, tout en ayant l'air de croire à la contingence des catégories, admet une hiérarchie . entre elles, une sorte de rapport de générateur a engendré. Certes ce n'est point, d'après M. Hodgson, avec la seule durée que l'on obtiendrait l'espace, et là-dessus il ne songe nullement à penser comme Stuart Mill. Il y songe même si peu, qu'il entend se maintenir aux antipodes de l'idéalisme ; donc ni le temps ne nous vient de l'espace, ni l'espace ne nous vient du temps. Mais c'est un espace en deux tronçons que la perception nous livre, et c'est l'office de la durée de souder ces deux tronçons. Dès lors, s'il faut éviter de dire, comme nous nous le sommes imprudemment permis, que le temps « engendre » l'espace, on doit reconnaître qu'il le « cimente » et qu'à cet égard, il lui est hiérarchiquement supérieur.

H reste à se demander ce que valent les raisons invoquées, pour justifier cette hiérarchie* Elles valent juste, ou à peu près ce que vaut la méthode à l'aide de laquelle on la... constate. J'allais dire « on la pose », ce qu'en disant, je me serais placé à un tout autre point de vue que celui de M. Hodgson, et j'aurais encouru le reproche d'admettre, en métaphysique, le droit de choisir arbitrairement son point de départ. C'est un droit que M. Hodgson se dénierait. Car, à moins d'une lourde méprise, toujours possible, avouons-le, quand on cherche à pénétrer les idées d'autrui, l'auteur de la Métaphysique de VEx-

pértence est de ceux qui entendent ne se soumettre qu'aux faits. Qu'il soit resté fidèle à cette méthode, les preuves ne lui manqueraient pas s'il était prié d'en fournir. Mais ce n'est pas le point. La difficulté ne porte pas sur la conduite de ses analyses, une fois qu'il s'est installé, en imagination dans son cabinet de travail et a entendu résonner le son ut. Elle porte sur le phénomène initial d'où il lui a plu de partir. Elle porte aussi sur la part d'imagination qui a pu se mêler à ses observations. Car M. Hogdson excelle à percevoir les infiniment petits de la conscience, et l'acuité de son aperception n'a jamais, que je sache, été surpassée par personne, si même elle a été égalée. Or, si au lieu de partir d'une perception sonore, M. Hodgson était parti d'une perception visuelle, d'une de ces perceptions tellement soudaines et tellement instantanées, qu'au moment où on les constate, on peut craindre d'avoir été dupe d'un éblouissemenl, je me demande si la différence dans le choix du phénomène initial n'en aurait pas amené d'autres, et si la perception d' « espace » et même celle de « matière » ne se serait point trouvée au premier rang. La série des percepts n'en aurait-elle pas été intervertie et l'ordre d'apparition des deux catégories renversé? Je sais bien que M. Hodgson n'accepterait pas qu'on vînt lui parler de catégories, c'est chose convenue. Pourtant il admet des formes, et dans la conscience il distingue, d'une part, la durée, de l'autre, la chose qui dure, tout de même que plus tard il distinguera la matière du lieu qu'elle occupe. M. Hodgson n'est donc pas si loin qu'il croit l'être, de Kant et de Charles Renouver.

Et nous allons voir tout de suite, entre M. Hodgson et ^M. Renouvier la distance s'abréger encore. Pour ce qui est de M. Renouvier, et, en général de la plupart des philosophes « catégoristes », du moment où les catégories ne sont ni déductibles, ni par là même démontrables, il n'en est aucune de « première ». Essayez de dire si c'est la finalité qui implique la causalité, ou bien si c'est le contraire, la discussion sera instructive; vous n'arriverez jamais à la clore. Et c'est ce qui arriverait, chez M. Hodgson aux deux « formes » de temps, et d'espace si l'on pouvait établir qu'en traçant son itinéraire M. Hodgson s'est comporté à la manière de ces monarques dont le bon plaisir fait loi.

L'expérience décrite à la page 38 du premier volume n'a rien d'imaginaire : ce qui arrive là est de l'ordre des événements quotidiens. Mais il aurait pu se faire que le philosophe, au

i6() 1/ ANNÉE PHlLOSOPHIQrK. 1809

moment où il venait d'entendre le son ut, n'y eût point pris garde et quïl se fût mis à philosopher quelques minutes plus tard, au moment, par exemple, où un éclair d'orage l'aurait brusquement arraché à ses rêveries matinales. Et que seraitil advenu de ses toutes premières analyses? L'espace n'auraitil pas eu le privilège dont nous venons de voir bénéficier la durée?— En cas de réplique négative, nos doutes subsisteraient encore. Car une acuité d'analyse poussée au degré de M. Hodgson réussirait très probablement à faire sortir la durée et une durée continue de l'instant occupé par l'éclair. Après tout ii n'est pas plus difficile de prêter une durée perceptible à l'éclair que d'en prêter au son ut même quand ce son n'a rempli qu'une fraction de seconde. La difficulté eût été beaucoup plus malaisée à vaincre, quand il se serait agi, non plus de faire durer l'éclair, mais de constater sa durée autérieuremeutàsa spatialité. Nul n'eût été plus digne que M. Hodgsou de lutter contre la difficulté et nous aurions mauvaise grâce à soutenir qu'il ne s'en fût jamais rendu maître. Notre hypothèse est <( uchronique » et nous le savons mieux que personne : c'est qu'aussi bien la manière dont M. Hodgson procède dans la recherche philosophique est tout ce qu'il y a de plus... contingente. Et s'il y avait lieu d'en éprouver quelque surprise, nous serions les derniers à nous montrer surpris. Car si l'on se reporte au premier chapitre de l'ouvrage, on ne manquera pas de remarquer qu'entre la « vérité » et v le fait » M. Hodgson ne distingue pas. Même il refuse de distinguer : même on pourrait aller jusqu'à dire qu'il rejette tout critérium de vérité proprement dit. Ce ne sont point là, je le reconnais, ses propres expressions, mais c'est bien là ce qu'il pense. Or (c'est un point auquel je regrette de ne pouvoir toucher qu'en passant) peutêtre est-il légitime et même possible de rechercher une première vérité, mais ce que cherche M. Hodgson, c'est un « fait premier ». Et qu'il se rencontre des faits de ce genre c'est ce dont la démonstration n'est point facile. Elle est même impossible : notre philosophe en fait l'aveu. Pourtant et quand même elle était nécessaire. Autrement par où commencer si ce n'est par où « il plaît » d'entrer en matière?

Peut être M. Hodgson a-t-il été guidé dans le choix de son point de départ, et à peu près inconsciemment, par une pensée de derrière la tête, celle de considérer comme premiers les faits les plus simples ? Or il faut reconnaître que la sensation sonore est, à première vue tout au moins, la plus simple

D.UTRIAG. — LA DOCTRINE DE M. HODGSOX 167

de toutes. C'est aussi par elle que Fauteur de ïlntelligenee débute dans ses analyses, et ses raisons de débuter ainsi sont assez transparentes. Il est vrai que la méthode de Taine est une méthode d'exposition laquelle comporte une part de recherches; celle de M. Hodgson est, au contraire, une méthode d'investigation, ou plutôt de notation — Vous avouez donc, malgré vous, nous sera-t-il répliqué, que M. Hodgson laisse pour ainsi dire la parole aux faits? — Sans doute il la leur laisse, mais après qu'il la leur a donnée. Or pour la leur donner il choisit son moment et ses faits. Et alors comment sortir de ce dilemme : ou bien il choisit en vertu de raisons préadoptées, préconçues ou même simplement pressenties, auquel cas il débute par une de ces assomptions, du même genre que celles de Kant sinon de la même espèce, ce qui implique une infidélité à sa méthode. Ou bien M. Hodgson choisit sans motif au hasard, au gré dés événements. Et dans ce cas c'est le hasard qui détermine l'ordre de ses analysés et qui en conditionne partiellement la matière.

On sait la méthode de M. Hodgson. Il reste à dire quelte est sa philosophie.

M. Hodgson est phénoméniste : pas de difficulté sur ce point. Il n'est rien d'inconnaissable a priori. Point de noumènes. En faut-il conclure qu'il n'est rien en dehors de la représentation ? Mais la formule comporte plus d'un sens. Ou bien il s'agit de la représentation réelle, ou bien il s'agit de la représentation possible. Nous pensons interpréter avec exactitude en attribuant à M. Hodgson la thèse d'après laquelle ce qui nous empêche de connaître c'est uniquement l'insuffisance de nos moyens de connaître. Du point de vue kantien il est presque vrai de dire que ce qui nous empêche de connaître c'est l'organe même de la connaissance, à savoir l'esprit, dont la première fonction est de supprimer 4e aoumène... en le phénoménalisant. Mais puisque c^est la seule manière de le rendre connaissable, il est injuste de définir cette métamorphose du noumène en phénomène comme si elle équivalait à une suppression. Aux yeux de Kant, « phénoménaliser » c'est connaître. Soit. Mais du moment où la

connaissance ne peut être adéquate, dans son contenu, à la nature intime dunoumène, le reproche fait à Kantpar Secrétan subsiste, et il est, ce reproche, d'une inquiétante justesse. La science de Kant n'est pas « vraie ». Un tel reproche ne saurait atteindre la doctrine de Ch. Renouvier ; celle de M. Hodgson, pas davantage.

M. Hodgson est réaliste. Je n'oserais, sous ce rapport, le comparer à Thomas Reid qu'il surpasse et de beaucoup par la finesse et la profondeur. Pourtant, à la manière dont il parle des corps et de l'espace, s'il est loin, très loin de répéter Th. Reid, c'est incontestablement à lui. qu'il fait penser. Mais comment un philosophe peut-il être à la fois réaliste et phénoméniste ? Les deux termes ne sont-ils pas contradictoires? Souvent nous l'avons pensé pour notre propre compte, puis quand il nous est arrivé d'analyser le terme « phénomène », et de reconnaître, qu'originairement, l'idée d'une apparence purement illusoire ne s'y trouvait pas comprise, nous avons fait taire nos scî'upules. Aussi bien, dans le choix des termes dont un philosophe entend faire usage, il ne lui est pas défendu de se conformer à une certaine tradition, de respecter l'histoire des mots, et de ne point les détourner de leur signification actuelle. Or, depuis Kant, on donne le nom de phénomène à l'objet de la connaissance en tant qu'il est appréhendé par l'esprit : les choses telles que nous ne les connaissons, voilà les phénomènes; les choses, telles que nous ne les connaissons pas, telles qu'il nous est défendu de les connaître, voilà les noumènes. Or, on répudie ou l'on est censé répudier les noumènes. Il reste donc les phénomènes. Nous n'ignorons pas qu'aux yeux de Kant, les deux mondes ne sont point numériquement distincts. Du moins, ils le sont spécifiquement. Et c'est cette distinction spécifique que les phénoménistes ont eu en vue d'abolir. Ils admettent des phénomènes sans « phénoménalisation » préalable. L'esprit cesse d'être comparable à un milieu réfringent. Ou bien le monde ne se compose que d'esprits régis par les mêmes lois et c'est la théorie de Ch. Renouvier : alors les esprits s'apparaissant les uns aux autres à travers leurs propres lois, on peut bien dire, en changeant la formule, mais en conservant la doctrine, que nous connaissons les choses telles qu'elles sont. Et c'est pourquoi le phénoménisme de M. Renouvier peut recevoir à volonté les épithètes de réaliste ou d'idéaliste : de réaliste, on vient de dire pourquoi ; d'idéaliste : en effet, si les êtres sont tous du

type conscience, ainsi que Leibniz l'a soutenu, les choses se réduisent à des perceptions ayant leur siège dans les monades, donc à des représentations, par suite à des idées. Le phénoménisme de M. Hodgson n'est pas, à beaucoup près celui qu'on vient de décrire. II pourrait bien même être situé à ses antipodes. M. Hodgson, non content de répudier les catégories, répudie Je moi : même s*il garde la conscience, il en chasse l'esprit. En traduisant la doctrine de M. Hodgson dans la langue de M. Renouvier, on dirait fort bien, croyons-nous, qu'il étend aussi loin que possible le champ du « représenté » pour réduire à son strict minimum le territoire du « représentatif ». Alors on ne peut plus qualifier à volonté ce phénoménisme de réaliste ou d'idéaliste. Des deux épithètes, la première, seule, est exacte.

M. Hodgson est-il infini tiste? La chose a été déjà mise en doute et par M. Renouvier lui-même, si nous avons bonne mémoire. Nous ne sommes point sûr, en revanche — et nous le serions môme plutôt du contraire — que M. Hodgson ait été convaincu, et que l'infini auquel il fait une grande place ne reste pas, à ses yeux, un infini actuel. Pour ce qui est de l'infini de grandeur et de puissance, on en douterait assez difficilement. Pour ce qui est de l'infiniment petit, l'évidence est loin d*être immédiate. Dans une de nos leçons faite aux étudiants de rUniversité de Montpellier, nous nous sommes diverti à comparer Tâme à un orchestre. En effet plus l'analyse du psychologue croît en acuité, plus le nombre des phénomènes aperçus presque au même instant, augmente. Et de même que le bon musicien discerne, dans un ensemble symphonique, plus de parties distinctes, de même le fin et pénétrant psychologue voit plus de choses dans sa propre conscience que le premier venu n'en peut voir dans la sienne. Nous disions à peu près cela et nous le développions. M. Hodgson serait-il de notre opinion? Nous ne le pensons pas. l\ nous ferait observer que le nombre des éléments qui, dans un instant donné, résonnent ensemble, pour si grand qu'il soit, n'est pas infini. Autrement il serait impossible d'écrire pour orchestre, attendu qu'un orchestre ne joue jamais que ce qui est écrit. Dès lors, quelque grande que soit la finesse d'une oreille musicale, un moment doit venir, passé lequel son attention aura beau croître, elle cessera de discerner. Mais telle n'est pas l'attention du psychologue. Elle découvre toujours. Si donc l'âme est comparable à un orchestre, l'orchestre auquel on la com-

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pare est formé d'un nombre infini de parties. L'âme est donc accessible à Tinfini actuel, et s'il est absurde d'admettre un nombre infini donné, il faut conclure, par cela môme que l'âme ne reçoit point le nombre. Ici, la chose est immédiatement certaine. M. Renouvier protesterait. Et il essaierait de persuader M. Hodgson que cet infini psychique est un infini en puissance. En quoi M. Renouvier pourrait bien avoir raison. Pour le cas où le nombre des corps célestes ne serait pas infini, si l'on se figurait le créateur allant incessamment d'astr€ en astre, il arriverait nécessairement qu'au bout d'une certaine durée, si longue fût-elle, Dieu se retrouvât en un point quelconque de son parcours antérieur. Supposons maintenant que les états différents d'une âme à un moment donné forment un nombre et un nombre fini (la supposition est loin d'offrir à tous le même degré de vraisemblance, risquons-la quand même) ; il va en résulter aussitôt que si le psychologue persiste à explorer sa conscience, certains phénomènes qu'il se croira découvrir auront déjà passé devant ses yeux. — Il les reconnaîtra î — La chose n'est rien moins que certaine, surtout étant donnée l'âme de l'homme dont les états, si différents qu'ils paraissent ne le sont jamais au point de rendre toujours inévitable la confusion entre un état nouveau qui surgit et un état ancien qui se réveille. Le champ de la conscience peut être exploré pendant une durée sans terme, mais rien ne prouve que ce champ n'ait point de terme et que pour y revenir toujours, il n'y faille point marcher sur ses pas antérieurs. Dans ces conditions il faudrait dire que l'infini actuel auquel l'âme semble si facilement se prêter n'a de « l'actualité » que les apparences. JEt quand la perception le croit saisir, c'est, en dernière analyse, l'imagination qui l'enfante. M. Hodgson est-il matérialiste ? En psychologie, pas en métaphysique. Expliquons-nous. M. Hodgson nie le moi, le moisubstance des métaphysiciens spiritualistes. La conscience n'a qu'un substratum et ce substratum est matériel ; et ce substratum matériel n'est autre que l'ensemble du système nerveux. La conscience est donc une fonction du cerveau et, c'est le cerveau qui est le générateur de la conscience. Un matérialiste ne parlerait pas autrement. Je ne crois pas, néanmoins, qu'il consentît à distinguer comme M. Hodgson, les questions de genèse et les questions de inature. Or c'est, au regard de M. Hodgson, unedistinctiondepremière importance: quand on sait la faire, on échappe au matérialisme. C'est qu'en

DAURIAC. — LA DOCTBINE DE M. HODGSON 171

effet, la conscience a beau être conditionnée par la matière, la nature de la conscience ne permet pas d'ériger le rapport de condition à conditionné en un rapport d'effet à cau8«. Et si Ton parle de « produire » ce ne peut être qu'au sens de <( conditionner ». Par où Ton voit que le matérialisme de M. Hodgson est, lui aussi, tout ce qu'il y a de plus conditionnel. Cela dépend du point de vue auquel le lecteur se place, et du sens qu'il lui plait d'attacher aux mots.

M. Hodgson, même en psychologie, n'est donc pas absolument matérialiste. D'autre part nous savons qu'il n'est point idéaliste. Qu'est-il donc? Il admet la matière, mais il n'admet pas l'esprit. Mais s'il admet la conscience, et s'il n'accepte pas que la conscience ait la matière pour cause unique, comment se l'explique-t-il ? Rien ne nous semble plus attachant, plus curieux, plus ingénieusement original, et d'une ingéniosité qui souvent touche à la profondeur que le dernier livre de tout l'ouvrage ou l'auteur résume sa « Philosophie Constructive ». De décider si cette philosophie est ou n'est pas de notre goût, il n'importe guère. Et nous prévoyons d'ailleurs, qu'en France, elle trouvera plus de curieux que de disciples et qu'à la Revue demétapkysiqueetde irwrale^ notamment, où l'on aimeladialectique et où l'on se défie des affirmations, si elles ne sont pas en même temps des réfutations, on y pratiquera envers M. Hodgson le vieux proverbe latin : major e longinquo reverentia, ce qui signifie que le respect augmente en raison inverse de la proximité. C'est là un genre de respect auquel les philosophesme tiennent pas beaucoup, et nous souhaiterions aux idées de M. Hodgson de ne l'inspirer point. C'est seulement à l'usage si l'on peut ainsi s'exprimer, qu'on juge? une doctrine. H faut qu'elle pénètre, et que, là où elle a pénétré, elle séjourne. Et c'est quand elle a séjourné, qu'on commence à en éprouver la valeur. Or ce qui empêchera, selon nous, les doctrines de M. Hodgson de faire brèche c'est, d'abord, leur originalité excessive, c'en est aussi la simplicité. L'auteur les propose avec la moins arrogante des franchises, mais iln!a pas assez Tair de prévoir toutes les raisons de nature à contrecarrer les siennes, Et puis nous ne sommes plus au temps de Thomas Reid, et les esprits du type écossais se font de plus en plus rares. M. Hodgson termine sa Métaphysique de t expérience de façon à ravir d'aise les théologiens de son pays. L'éminent homme d'Etat à qui il a été donné d'écrire le beau livre des Bases de la croyance, M. Balfour, se sera vraisemblablement déclaré satis-

fait. Leurs deux diocèses sont en effet voisins. Nous ne disons point cela pour ôter aux mérites de M. Hodgson, mais pour définir son attitude. Et nous craignons qu'il n'en faille point davantage pour qu'il devienne suspect à beaucoup de nos jeunes Français.

Comment leur fera-t-il accepter, par exemple, que J'espace préexistait à la matière, que la matière est l'œuvre d'une conscience agissant dans l'espace ? Et ceci encore — la thèse n'est-elle pas énorme ? — à savoir que l'on est autorisé à croire en un monde invisible par les raisons mêmes qui fondent le matérialisme psychologique? Elles seront jugées, ces raisons, plus subtiles que plausibles. Elles ont, en effet, de quoi surprendre, encore qu'elles ne soient rien moins que faiblement déduites.

Supposez, en effet, que la matière soit l'œuvre d'une cause extra- matérielle : supposez en outre que les idées qui meublent la conscience humaine résultent d'un mouvement de la matière. Ces idées n'ont-elles pas pour cause celle-là même dont la matière dérive? Songez maintenant que la forme la plus haute que la matière puisse revêtir est celle que nous lui voyons prendre dans l'organisme hutnain et dans la partie de cet organisme où s'élaborent les nobles désirs et les aspirations les plus élevées; n'en viendrez-vous pas bientôt à reconnaître que ces aspirations nous portent jusqu'à Dieu? Puisqu'elles ont leur substratum dans une masse de matière organisée d'existence contingente, c'est que l'auteur de cette matière a déposé en elle tout ce qui était indispensable et à l'éveil de ces aspirations, et aux croyances que ces aspirations font naître. Un disciple de Platon jugerait la démonstration de M. Hodgson à peu près sans réplique, ayant appris de son maître qu'on ne peut penser ce qui n'est pas. Et il paraît bien que M. Hodgson n'est pas très loin, en cela, de pensercomme l'auteur du Parménide.

H faudrait pouvoir suivre le philosophe pas à pas dans le chapitre où il nous est parlé du monde invisible, de la certitude où l'on est, qu'il existe, et de l'ignorance de laquelle on ne peut sortir touchant sa nature. Même il n'est pas jusqu'au Dieu de M. Hodgson dont les attributs probables ne fassent un Dieu tout différent de celui des métaphysiques antérieures. Ce n'est point, et il s'en manque de beaucoup, le Dieu fait homme du symbole de Nicée, mais ce n'est point non plus le Dieu des panthéistes. -— C'est donc un Dieu personne? — Peut-

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être pas, car il est infiai, car il est inconscient, car il connaît le passé le présent et l'avenir, ce qui lui confère une sorte d'éternité. Et c'est quand même un Dieu vivant. Et ce Dieu vivant nous est découvert par la conscience morale. C'est le Dieu de la Raison pratique, objet de foi non de science.

Ce n'est ni en vingt ni même en quarante pages qu'on peut espérer faire connaître la doctrine de ce métaphysicien de premier ordre, l'un des plus vigoureux esprits de l'Angleterre. On s'était ici proposé d'exposer sa méthode et sa doctrine. On a moins insisté sur celle-ci que sur celle-là. C'est qu'il nous est apparu que la part d'originalité de l'auteur est encore plus évidente et plus attachante dans les moments où il analyse que dans ceux ou il condense. Et puis il est si rare qu'un philosophe travaille d'une façon assez lente et assez transparente pour que d'autres le suivent dans ses démarches et se procurent le plaisir de le regarder travailler!

Disons en terminant quenous avonslu de très près les textes , que nous avons conscience de ne les avoir point tous également bien saisis. La langue de M. Hodgson a beau ne pas être obscure, il emprunte si peu à ses devanciers qu'on ne devine presque jamais l'idée ou les idées qui vont venir. Pour le bien comprendre, c'est peu que de lire ;il faudrait, en outre, étudier et commenter. C'est là un travail que nous ne pouvons songer à entreprendre. Mais c'est un travail dont est digne le bel ouvrage dont nous prenons congé. Il mérite d'être lu avec l'attention qu'on est accoutumé d'accorder aux maîtres de la pensée contemporaine.

Lionel Dauriac.

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