PHILOSOPHIE DES SCIENCES
BERR (Henri). — Vavenir de la philosophie, esquisse d'une synthèse des connaissances, fondée sur l'histoire (in-8",Hachette ; x — 511 p.).
Cet ouvrage comprend une introduction sur l'objet que s'est proposé Fauteur en l'écrivant; deux livres qui traitent, le premier de la méthode pour conduire sa raison dans la recherche de la vérité, le second de la méthode active pour établir la vérité; une conclusion sur la destination de l'homme. A l'évolution historique de la philosophie moderne depuis Descartes M. H. Berr demande la méthode pour conduire, sa raison dans la recherche de la vérité ; à l'examen approfondi de la psychologie, de la science proprement dite et de leurs rapports, la méthode active pour établir la vérité. Voici les résultats qu'il a obtenus des deux méthodes et qu'il a résumés luimême en quelques propositions.
L'histoire de la Pensée manifeste les progrès de la Pensée. C'est une erreur de croire à l'éternel conflit et à l'éternel recommencement des systèmes.
La pensée affirme l'unité du sujet et de l'objet et, dans son travail, cherche à la concevoir. 11 apparaît que l'idéalisme et le matérialisme sont également absurdes, que le dogmatisme est aussi intenable que le scepticisme : seul d'entre les systèmes possibles, le monisme subsiste, mais comme hypothèse à prouver et non comme vérité établie.
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Le progrès de la pensée aboutit surtout à mettre en évidence l'agent de ce progrès même; et c'est la Science. La Science est une méthode de résolution des problèmes philosophiques : elle est la méthode active pour établir la vérité.
Pour comprendre le rôle de la Science, il faut se faire une juste idée du savoir positif : il faut avoir précisé la valeur foncière de la psychologie et son rapport avec la science vulgaire ou objective des phénomènes.
La psychologie découvre dans la conscience la réalité du moi et celle du non-moi : elle définit le moi comme unité sentante et, par suite, unifiante ; elle pose le non-moi sans le définir. Mais le nonmoi n'est concevable que d'après le moi. La science repose sur une hypothèse nécessaire, qu'elle prouve peu à peu : elle est une application, d'abord spontanée, du moi au non-moi, une extension de la psychologie.
L'esprit n'analyse les phénomènes que pour les mieux unifier. Dans la connaissance empirique, il constate leurs rapports ; il en démêle de constants : ce sont les lois. Dans la connaissance mathématique et la connaissance historique, il approfondit les lois
La mathématique affirme et prouve une unité qui est dans k causalité ; Thislorique affirme et prouve une unité qui se fait par la causalité. Elles procèdent de deux principes, — celui d'identité et celui d'unification, — qui ont leur origine dans la nature du moi. L'application heureuse de ce principe étend l'être du moi au Tout.
La Science s'attaque à l'Être. L'être qui est, l'être qui se fait, les rapports dans l'être de ce qui est avec ce qui se fait : voilà le triple objet de la recherche synthétique. Mais l'unité qui est se prouve à mesure qu'apparaît mieux l'unité qui se fait. Ainsi, c'est le problème de l'unification qui doit orienter la Synthèse des sciences.
Mais funité ne serait prouvée définitivement qu'une fois faite. L'histoire humaine prend dès lors une importance double, spéculative et pratique. Elle est quelque chose d'inachevé : l'unification aboutit dans l'humanité à la pensée consciente qui la continuera.
L'histoire est le nœud de la science et de la vie : par elle, la Synthèse règle l'activité, la règle d'activité détermine le rôle et l'avenir de la synthèse. Ce qu'est la psychologie à la conception de la science, l'Histoire l'est à la direction de la Synthèse.
Il y a un inconnu immense : il n'y a pas d'inconnaissable. L'humanité possède la vérité, mais comme hypothèse. Elle affirme, elle conçoit, elle prouve peu à peu l'unité. Elle vit sur un dogmatisme expectant (p. 444-449).
Parmi ces propositions, il en est d'obscures, sur lesquelles nous ne saurions porter de jugement, parce que nous ne les comprenons pas. Quant à celles que nous croyons comprendre, presque toutes nous paraissent contestables, surtout celles qui affirment le grand rôle de l'histoire dans la solution du problème phi-
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losophique. Sur un point, cependant, nous sommes d'accord avec l'auteur : nous admettons volontiers, comme lui, qu'il y a un progrès réel de la philosophie, et qu'on a tort de croire à l'éterne conflit et à l'éternel recommencement des systèmes. Mais tout aussitôt nous avons à constater que ses vues sur l'évolution progressive de la philosophie moderne sont très différentes des nôtres. Il veut que cette évolution tende et doive aboutir au monisme, après avoir éliminé l'idéalisme et le matérialisme comme également absurdes, le dogmatisme et le scep.ticisme comme également intenables. Nous croyons, — et nos études de VAiinée philosophique ont pour objet de le démontrer, — qu'elle a conduit la pensée réfléchie, d'abord à l'idéalisme substantialiste par la critique des qualités primaires et de l'espace, d'où résultait la négation de la matière ou substance étendue ; puis à l'idéalisme phénoméniste, par la réduction de l'idée obscure de substance spirituelle à celle de loi de conscience ou de personnalité.
M. Berr a certes le droit de ne pas donner au mot idéalisme le même sens que nous. Mais il y a quelque intérêt à remarquer que, dans les quatre systèmes auxquels doit finalement succéder le monisme, il reproduit ceux de Cousin et de l'école éclectique ; que le monisme est, sans doute à ses yeux, la synthèse en laquelle doivent se résoudre l'antinomie de l'idéalisme et du matérialisme et celle du dogmatisme et du scepticisme; et donc que, pour lui aussi, les deux couples de systèmes doivent recommencer éternellement jusqu'à ce que le monisme soit passé de l'état d'hypothèse à celui de vérité établie.
BINET (A.). — L'année psychologique, 5« année (in-8<^, Schleiclier; 902 p.).
Ce volume, comme le précédent, comprend des Mémoires originaux et des Analyses bibliographiques. Les Mémoires originaux sont au nombre de dix-sept. Par les renseignements qu'ils renferment, ils permettent de suivre, sur les questions traitées, les progrès de la psychologie positive. Voici ceux qui nous ont particulièrement intéressé et dont nous regrettons de ne pouvoir donner ici que les titres : — Perception stéréo gnostiqiie et stèréo-agnosie, parClaparède;
— La suggestibilité au point de vue de la psychologie individuelle, pa;r A. Binet; — L audition colorée, par J. Glavière ; — Les sensations olfactives, leurs combinaisons et leurs compensations, par Zwaardemaker ; — Historique des recherches sur la céphalomélrie, par Marage ;
— Hernie générale sur le sens musculaire, par V. Henri; — Aperçu de céphalométrie anthropologique, par Manouvrier.
Nous citerons quelques passages du travail de M. Binet sur la suggestibilité, à l'état normal. Cette question, selon l'ingénieux et savant psychologue, ouvre une voie nouvelle aux recherches. PiLLON. — Année philos. 1899. 12
478 l'année philosophioue. 1899
« Ces recherches, dit-il, auront d'abord le mérite de nous faire connaître les caractères précis de l'état mental qu'on appelle la suggestibilité, caractères qui seront décrits en utilisant régulièrement l'introspection de sujets intelligents et exercés. En second heu, — et c'est le point auquel je tiens le plus, — elles permettront àe mesurer la suggestibilité de chaque personne; par là elles rendront uii grand service à la psychologie individuelle. Le degré de suggestibilité est une des caractéristi(jues les plus importantes de l'individu. Des études déjà anciennes de V. Henri et de moi dans les écoles nous ont montré qu'on peut diviser les élèves en trois catégories : 1^ ceux qui exercent une suggestion ; 2^ ceux qui la subissent ; 3*^ ceux qui se tiennent à l'écart n'exerrant pas la suggestion et ne la subissant pas. Toutes les fois qu'on cherche à classer les caractères d'une manière utile, d'après des observations réelles et uou d'après des idées a priori, on est amené à faire une large part à la suggestibilité...
« Être suggestible ou être suggestionneur (le mot m-anque, je suis obligé de le forger), voilà un dilemme qui se pose à propos de chaque individu. On peut bien dire que les suggestionneurs, — toutes choses égales d'ailleurs, c'est-à-dire si la mauvaise fortune, Tinconduite, etc., ne se mettent pas en travers, — ont bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles... La suggestion, pour parler en ternies plus clairs, l'autorité peut remplacer les autres qualités intellectuelles. Dans un cercle, quel est celui que l'on écoute? Ce n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les choses les plus sérieuses; c'est celui qui a le plus d'autorité, dont le regard est volontaire, dont la parole, pleine, sonore, articule lentement des phrases interminables, dont tout le monde supporte respectueusement l'ennui.
« La manière d'affirmer, le ton de voix, la forme grammaticale peuvent révéler celui qui a de l'autorité : il y a des phrases modestes comme : je ne sais pas, ou : je vous demande pardon, qu'un homme d'autorité affirme avec éclat. Certaines qualités physiques augmentent l'autorité ; la conscience de sa force en donne beaucoup-. Le costume ajoute aussi à l'autorité, le costume militaire surtout, ainsi du reste que tout ce cérémonial dont Pascal s'est moqué, mais dont il a pai-faitement compris le sens...
ft Les considérations précédentes ont surtout pour but de montrer que l'étude de la suggestion peut se faire ailleurs que dans des séances factices d'hypnotisme et sur des malades à qui on fait manger des pommes de terre transformées en oranges ; dans les milieux d« la vie réelle, les phénomènes d'influence, d'autorité morale preunent un caractère plus complicjué; et je renvoie le lecteur curieux d'exemples à un chapitre fort intéressant du livre du regretté professeur Marion sur V Éducation dans V Université (p. 84-87;. »
Nous goûtons fort ces réflexions sur la suggestion à l'état normal. Elles témoignent de la largeur d'esprit de M. Bioet. Elles montrent
qu'il n'entend pas restreindre la méthode et le domaine de la psychologie scientifique à l'expérimentation de laboratoire et aux résultats qu'on en peut obtenir.
GHESNEAU (G.). — Lois générales de la chimie. Introduction du cours de chimie générale professé à TËcole nationale dès mines
(in-8^ Gh. Déranger; 251 p.).
Nous signalons à l'attention du lecteur cet excellent traité des Loû générales de la chimie. Il renferme douze chapitres : I. Étais diver 8 et transformations de la matière; II. Lois des combi^iaisons définies et systèmes de notations chimiques : III. Hypothèses sur la nature des corps simples et classification des éléments ; IV. Phé^w^ mènes thermiques accompagnant les réactions chimiques ; V. Lois chimiques de l'énergie s'appliquanl aux réacliom réversibles et irréversibles ; VI. Lois chimiques de l énergie relatives aux réactions complète^, irréversibles; VII. Étude expérimentale des réactions d'équilibre; Vli'ï. Classification, des réactions réversibles : loi du déplacement de l'équilibre ; IX et X. Lois numériques des équilibres chimiques; XI. Rôles des différents modes de V énergie dans les réactions chimiques ; XIL. Phénomènes de fermentation'.
Le chapitre ii nous fait connaître les lois chimiques des masses: loi de Lavoisier ou loi des poids, loi de Proust ou des proportions définies, loi de Dalton ou des proportions multiples, loi de Richter ou de proportionnalité, lois de Gay-Lussac ou lois des Yolumes, système dit des poids équivalents, système dit des poids atbmiqueS) loi de Dulong et Petit, ou de la chaleur spécifique atomique.
Nous dievons noter, dans le chapitre m, le jugement de l'auteur sur la théorie atomique : « Elle rend, dit-il, évidente la loi des proportions défîmes et celle des proportions multiples ; mais comme elie ne repose sur aucune observation, on doit la considérer comme une conception purement métaphysique qui a d'ailleurs joué un rôle considérable dans les- progrès de la chimie organique ; elle est aussi très précieuse pour la coordination des faits et permet encore, grâce à. la notioa dte la valence des atomes, de prévoir les combinaisons auscquelles peuvent se prêter les élément ainsi que certains groupes d^élémeoisan^peléS' radicaux (p. 38). »
A la fin du même chapitre. M;. G, Ghesneau constate que « sans anroir atteint encore une précision permettant de les accepter comme rexpression. d'une loi. définitive, les classifications des corps simples on* Eendu d'importants services à la chimie, en provoquant d'innjoi&brabies travaux destinés à préciser la valeur des poids atomûptÊS ouià combler par la découverte de nouveaux corps les lacunes; qu'elles révélaient dans les séries d'éléments ». a' Mais,, ajoute-t^-il', kôiii de; OQufhaii'Qr. la Déduction des corps présumés simples à un
petit nombre d'éléments fondamentaux, prévue par Lavoisier, Proust et Dumas, les nouveaux métalloïdes et métaux, dont s'est enrichie dans ces dernières années, la liste des corps simples, semblent, au contraire, justifier une conception inverse, en multipliant les types des corps simples, à fonctions chimiques très différentes de celles des éléments connus jusqu'à ces derniers temps (p. 57). »
Des chapitres concernant les lois chimiques de l'énergie, lesquels forment la plus grande partie du volume, nous ne dirons qu'un mot: il suffit de les parcourir, pour se rendre compte de l'importance des voies nouvelles ouvertes à la chimie, au milieu du xix® siècle, par l'étude de ces lois et par l'introduction dans les laboratoires du calorimètre, qui a été l'outil de cette étude, comme la balance avait été l'outil de l'étude des lois chimiques des masses.
DEUSSEN (Paul). — Les éléments de la métaphysique, traduction du D'' E. Nyssens (in-i2, Perrin ; xxii-313 p.).
La doctrine enseignée en ce manuel classique est celle de Scliopenhauer. M. Deussen la considère comme « un monument métaphysique impérissable » ; il tient que, dans son ensemble, « elle ne pourra vieillir et restera une propriété inamovible de l'humanité (p. 6) ». Il y trouve la conciliation des siences naturelles, de la philosophie et de la religion.
Gomment cette conciliation est-elle possible? Par la distinction de la physique et de la méthaphysique, fondée sur celle des deux points de vue, empirique et transcendantal, auxquels on peut se placer pour étudier la nature des choses. Au point de vue empirique, « on envisage les choses telles quelles paraissent à notre conscience par l'intermédiaire de notre intellect (p. \) ». Ainsi se constituent les sciences physiques. Au point de vue transcendantal, on se demande ce que sont les choses en soi « indépendamment et abstraction faite des formes qu'elles doivent prendre pour arriver à notre connaissance (p. 2 ». La chose en soi est l'objet de la métaphysique.
La métaphysique de Schopenhauer, résumée par M. Deussen, est divisée en quatre parties : I. Théorie de la connaissance ; II. Métaphysique de la nature; III. Métaphysique du beau;*l\. Métaphysique de la morale. Dans la première partie, nous étudions le monde phénoménal, le monde tel que nous nous le représentons. Notre représentation du monde peut être comparée à un tissu dont la trame est formée par les impressions nerveuses d'où naissent les sensations, et la chaîne par les formes naturelles, innées du sujet (p. 26). Ces formes sont au nombre de trois : l'espace, le temps, la causahté. C'est par ces formes que le monde phénoménal diffère du monde en soi ; on ne peut donc arriver au monde en soi qu'en les retranchant de la nature (p. 30).
La métaphysique de la nature (2® partie) nous apprend que tous les
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changements de la matière et tous les objets matériels ne sont autre chose que la manifestation variée dans l'espace, le temps et la causalité, d'une chose qui elle-même n'existe pas dans l'espace, ni dans le temps, ni dans la causalité, et qui, par suite, reste inaccessible à notre entendement (p. 35). Cette chose, que les naturalistes appellent force, se manifeste dans les phénomènes de la nature par une série de formes originales (forces physiques, chimiques, organiques). Le naturaliste sait comment se manifeste la force, — comment, c'està-dire sous quelle figure de l'espace, dans quelle suite du temps et dans quelles conditions de causalité; — mais il ne sait pas ce qu'est la force elle-même et il ne peut le découvrir en appliquant les formes a priori de l'entendement aux données de la sensibilité. Ce qu'est la force elle-même ou la chose en soi resterait à jamais inconnaissable, si on ne pouvait l'atteindre que par l'intellect et ses trois formes (p. 96 et suiv.). Mais, pour aller à la chose en soi, Schopenhauer a trouvé un autre chemin. Il a montré que, par l'expérience interne, on peut saisir, sous le moi intellectuel, un moi affranchi de l'espace, de la causalité et même du temps (p. 103 et suiv.). C'est la Volonté. Le fond de chaque être, comme de notre être, est volonté. La volonté est la substance du monde.
La métaphysique du beau (3^ partie) traite des conditions subjectives ou objectives de l'émotion esthétique. En s'objectivant, en se revêtant des forriies de l'intellect, la volonté s'individualise, et cet état d'individualité est générateur des péchés et des souffrances. Ce qui caractérise la jouissance du beau, c'est que, dans ce sentiment, on s'élève au-dessus de la volonté individualisée. C'est par là que l'esthétique touche à la morale. Mais il y a entre la contemplation esthétique et la morale cette différence, que « le but de la morale est de nier l'individualité, et celui de la contemplation esthétique de l'oublier momentanément (p. 172) ».
La métaphysique de la morale (k^ partie) nous enseigne que régoïsme est la forme générale sous laquelle s'affirme la volonté de vivre ; que tout mal physique, toute méchanceté et tout péché en dérivent; qu'il accompagne inévitablement l'existence empirique; qu'il ne pourra donc disparaître et que le péché ne pourra être anéanti que par l'anéantissement de l'existence empirique ellemême ; qu'un semblable anéantissement peut être obtenu, non par la destruction de la vie, mais uniquement par la mortification de la volonté de vivre (p. 246 et suiv.).
Quand on lit cet excellent résumé de la métaphysique de Schopenhauer, on est frappé des difficultés logiques qu'elle présente en ses diverses parties. M. Deussen reconnaît lui-même franchement qu'il en est d'insolubles dans la métaphysique de la morale. Il remarque, par exemple, ce qu'il y a de contradictoire, au point de vue du système à faire naître de la pitié la négation du vouloir-vivre, l'ascétisme et ses œuvres : de la pitié, « c'est-à-dire d'un égoïsme élargi
par la connaissance, qui, sous TinflueDce des motifs, sent les souffrances du monde (p. 308) ».
DUPRAT (G.-L.). — L'instabilité mentale, essai sur les données de la psycho -pathologie (in-8<^, Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan ; 3 10 p.).
11 y a deux faits mentaux que Ton doit, selon M. Duprat, considérer comme premiers, c'est-à-dire comme des données immédiates de notre constitution mentale : 1^ la tendance naturelle de la pensée à varier, l'instabilité mentale ; 2° un principe de systématisation qui contre -balance, limite et dirige cette instabilité, et qui maintient ainsi l'unité et la continuité de l'esprit. Ce principe qui assure l'ordre dans l'évolution mentale est le caractère. Si cette force, le caractère, manque d'intensité, l'instabilité cesse d'être normale et devient pathologique. L'instabilité pathologique n'est que l'instabilité normale qui ne trouve plus dans le caractère l'obstacle, le contrepoids naturel dont elle a besoin. L'ouvrage de M. Duprat est consacré à l'étude de ces deux faits mentaux. 11 est divisé en trois parties : L Normal et pathologique : IL Les faits psycho-pathologiques ; IlL Conclusions pratiques.
Dans la première partie, l'auteur explique l'action du caractère sur le devenir mentaL C'est le caractère qui réalise l'association systématique de tous les éléments d'un état de conscience; qui assure la prépondérance durable de la tendance dominante ; qui, en restant foncièrement identique à lui-même, fait de la vie entière la manifestation d'un même principe (p. ."6). Dans le cours normal de l'évolution psycbique, on le voit croître et décroître en complexité : d'abord de plus en plus fécond, il acquiert dans l'âge mûr toute sa vigueur et la perd dans la suite (p. 45). Passant à la définition du fait psycho-pathologique, M. Duprat montre que le pathologique se distingue du normal par le défaut de systématisation. « Est morbide, dit-il, tout ce qui est asystématique (p. 63). » Puis il précise, en La développant, cette notion générale, d'après ses vues sur la continuité psychologique et sur la cause qui la n;aintient. De là celte formule qui lui parait définir le phénomène mental morbide : « Un moment ou une série de moments conscients qui par la discontinuité de l'évolution psychique manifeste la loi d'instabilité mentale au détriment du devenir systématique d'une personnalité ^p. 77). »
La seconde partie traite des différentes formes de l'instabilité psychologique. L'auteur y étudie l'instabilité : d'abord, dans les fonctions mentales, états intellectuels, tendances, émotions, actions:; ensuite, dans les maladies de la personnalité, idiotie, imbécilHté, folie de la puberté, de la grossesse, de la ménopause, épilepsie, hystérie ; enfin, dans les variétés psychopatiques qui dépendent de l'âge, du sexe, de la fonction, du miheu social. En passant en revufi
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les diverses maladies, il en rencontre un certain nombre (monomanie, obsession, léthargie, catalepsie, mélancolie, etc.) où apparaît un caractère frappant de stabilité. Ne peut-on pas opposer cette stabilité morbide à la théorie de l'auteur qui fait de Tinstabililé et de rincoordination des états de conscience la condition de tous les troubles d'ordre purement mental ? M. Duprat ne l'admet pas ; il montre, par des faits nombreux, que cette stabilité morbide est la conséquence des troubles produits par ce qui est en apparence son contraire : l'instabilité pathologique. « C'est celle-ci, dit-il, qui, en supprimant la direction volontaire, en rendant inconstants les sentiments supérieurs, en affranchissant l'imagination de tout contrôle, permet à l'aliéné de vivre une vie incohérente (sinon en elle-même, du moins par rapport au milieu) sans en apercevoir l'incohérence, de se mettre en opposition avec tout ce qui l'entoure sans reconnaître son erreur. Pour être constant à l'excès dans le chimérique, il faut être inconstant à l'excès à l'égard du réel (p. 234). »
Dans la troisième partie, l'auteur expose les conclusions pratiques qu'il tire de son travail. Certaines maladies mentales ayant, à ses yeux, une origine purement psychologique, il tient naturellement qu'il peut et doit y avoir une thérapeutique purement mentale et relativement indépendante de la médecine fondée sur la biologie. En quoi il s'accorde théoriquement avec Pinel, Esquirol, Leuret. Mais il reconnaît que cette thérapeutique mentale présente de grandes difficultés qui ont échappé à ces fondateurs de la psychiatrie, el que, somme toute, « elle ne vaut guère que pour les enfant-s et quelques adultes dont les tendances pathologiques sont encore mal déterminées (p. 28.5) ». C'est surtout à l'hygiène mentale qu'il faut, selon lui, attacher de l'importance ; et l'hygiène mentale, c'est la pédagogie.
Nous remarquons que, dans ce livre plein d'observations intéressantes et de réflexions judicieuses, M. Duprat renouvelle, à sa ma* nière, la théorie renouviériste du vertige mental. Oh a reproché à cette théorie d'être métaphysique. Comme le reproche vient du matérialisme physiologique (oh ! la paille et la poutre !) nous ne croyons pas avoir besoin de le repousser. Disons aussi que le rôle attribué par notre auteur au principe de systématisation, au caractère, à l'égard des états intellectuels, des tendances, des émotions, rappelle la distinction établie par Jouffroy entre le pouvoir personnel et les autres facultés de Tàme. On peut s'étonner que Jouffroy ne soit pas cité dans l'ouvrage.
FAREZ (D"" Paul). — Traitement psychologique du mal de mer et des vertiges de la locomotion (broch. in-S^, A. Maloine ; 48 p.).
M. le D"" Paul Farez établit, en cette brochure, par des observa- 4ions très intéressantes, les unes empruntées à divers auteurs, les
autres personnelles, que le mal de mer et les vertiges de la locomotion qui se produisent en chemin de fer, en omnibus, en tramway, etcT, ne peuvent être combattus efficacement que par un traitement psychologique.
Il rappelle les théories diverses émises sur Torigine du mal de mer. On l'a attribué aux « brusques flux ou reflux » que le mouvement du navire fait subir au liquide céphalo-rachidien (p. 20). Ou Ta fait venir des viscères abdominaux « heurtés, secoués, tiraillés, comprimés, frottés les uns contre les autres (p. 21J ». On Ta expliqué par des « sensations spéciales ou générales, périphériques ou internes, devenues anormales, exagérées, douloureuses (p. 22) ».
Selon M. Farez, ces trois théories (céphalo-rachidienne, abdominale, sensorielle) présentent l'une et l'autre un certain degré de probabilité. « Chacune, dit-il, en ce qui la concerne, s'appuie sur des faits bien observés ou sur des arguments tout à fait plausibles; il serait donc injuste de sacrifier l'une à l'autre, d'autant plus que, loin de s'exclure, elles peuvent coexister et se concilier (p. 24). » Il n'entend donc pas nier ces trois espèces de causes somatiques ; mais il veut qu'on fasse à côté d'elles, une grande place aux causes psychiques, qui sont « capables, elles aussi, d'engendrer ou d'amplifier le mal de mer et les vertiges de la locomotion », et qui « ont été, le plus souvent, omises par les auteurs ».
Suit une excellente analyse de ces causes psychiques. C'est la contagion de l'exemple, l'attention attirée et retenue par le spectacle qu'ofTre le malaise d'autrui, par la douleur, les plaintes, les contorsions, l'affaissement et même l'annihilation de l'énergie morale dont on est témoin. Il en résulte que l'esprit « est obsédé par une même représentation intense et exclusive » ; qu'il ne fait « aucun effort d'inhibition » ; qu'aucune « image réductive ne vient se mettre à la traverse » ; que « dès lors, les symptômes douloureux apparaissent par cela seul qu'ils sont fortement imaginés et pas du tout combattus (p. 25) ».
De faits nombreux, que rapporte M. le D»" Farez, il résulte qu'uue influence psychologique (émotion, crainte, enthousiasme, distraction, préoccupation, rêve, etc.), a pu, à elle seule : 1° faire apparaître les malaises dont il s'agit; 2^\es juguler lorsqu'ils étaient déjà constitués ; 3^ en prévenir même l'éclosion. L'action des facteurs psychologiques est donc indéniable. On ne peut donc aUéguer contre la psychothérapie le caractère somatique de la cause du mal. « Si, très souvent, une influence morale a pu entraver un processus physiologique, n a-t-on pas le droit de s'appliquer à obtenir un pareil effet, mais cette fois délibérément ? Est-il irrationnel d'ériger en méthode systématique la recherche et la mise en œuvre de cet élément psychologique capable d'apporter la guérison immédiate ou de conférer l'immunité future (p. 36) ? »
M. Farez remarque qu'aucun, des remèdes préconisés n'est capable,
par lui seul, de prévenir ou d'arrêter, une fois produits, les états vertigineux ou nauséeux ; mais que, toutes les drogues, à peu près indistinctement, sont susceptibles de produire l'effet désiré, si elles sont associées à une suggestion intense (p. 38). Il en conclut, et semble-t-il avec toute raison, que c'est cette suggestion qui est efficace et qui importe et que le médicament est secondaire.
FÉRÉ (D' Ch.). — L'instinct sexuel, évolution et dissolution (in-12, Félix Alcan ; n-346 p.).
En ce livre, M. le D'' Féré traite successivement de l'évolution de l'instinct sexuel (ch. i) ; de la dissolution de l'instinct sexuel (ch. ii) ; dés perversions sexuelles chez les animaux (ch. m) ; des anomalies de l'amour parental chez l'homme (ch. iv) ; des anomalies de l'instinct sexuel chez l'homme (ch. v, vi et vu) ; de l'inversion sexuelle (ch. vni) ; des perversions sexuelles symptomatiques (ch. ix) ; des troubles somatiques et psychiques accompagnant ou suivant les rapports sexuels (ch. x) ; de la prédisposition et des agents provocateurs dans l'étiologie des perversions sexuelles (ch. xi) ; de la descendance des anormaux sexuels (ch . xn) ; de l'éducation et de l'hygiène sexuelles (ch. xinj ; de la responsabilité chez les anormaux sexuels (ch. xiv).
Nous signalerons à l'attention de nos lecteurs le chapitre i, consacjfé aux généralités sur l'instinct sexuel, et les chapitres xiii et xiv, où l'auteur expose les conclusions sociologiques qu'il faut, selon lui, tirer de l'étude des anomalies de cet instinct. Il faut lire ces trois chapitres pour juger de l'intérêt que présente l'ouvrage au point de vue moral. Nous citerons quelques passages caractéristiques :
« Des sophistes, ignorants de l'évolution, soutiennent qu'un besoin instinctif ne peut qu'être obéi sitôt qu'il se fait sentir et que l'obéissance s'impose d'autant plus, quand il s'agit de l'instinct sexuel, que la nutrition des organes est subordonnée à leur fonction et que la résistance, c'est la destruction de l'espèce.
« La subordination de la nutrition à la fonction en ce qui concerne les organes sexuels résulte d'une généralisation tout à fait gratuite...
« Les organes sexuels sont autant les organes de l'espèce que les organes de l'individu ; ils conservent leur potentialité indépendamment de l'exercice ; personne n'a vu l'atrophie du testicule chez les continents. De la puberté jusqu'à la vieillesse les testicules continuent à sécréter le sperme sans stimulation, et ne perdent pas plus leur fonction que l'ovaire de la puberté à la ménopause, que l'utérus^ que les mamelles, qui peuvent rester en repos pendant de longues années sans perdre la faculté de répondre à l'appel...
« L'éducation a pour but la capacité de maîtriser les instincts : c'est elle qui élève l'homme au-dessus des animaux. Que la chasteté soit le couronnement de l'évolution, personne ne le met en doute
en ce qui concerne la femme qui perd tout droit à l'estime en perdant vSa chasteté. L'histoire de l'évolution nous montre que la chasteté s'impose plus péniblement à l'homme, mais ce n'est pas en niant ses avantages biologiques et sociaux et moins encore en lui attribuant des inconvénients qui ne lui appartiennent point qu'on peut espérer la développer...
« On peut bien dire que c'est au nom dé la psychologie de bêtes soumises à la folie du rut périodique, et non pas au nom de la psychologie de l'homme civilisé, qu'on aflirme l'irrésislibilité des impulsions sexuelles et qu'on laisse croire aux jeunes gens qu'ils ne peuvent prouver leur virilité que par l'incontinence...
« Ce serait à tort que l'on pourrait croire que la moralité sexuelle est indépendante de la moralité générale... H y a une connexion remarquable entre les conséquences physiques et morales des abus sexiïels et la nécessité de la dissimulation et du mensonge, le défaut de compassion et des sentiments altruistes qui dominent l'étiologie de la criminalité (p. 25-3i). »
Il nous est agréable de constater que la morale -utilitaire de M. le D'' Féré, fondée sur l'évolution biologique et sociale, s'accorde parfaitement, pour ce qui concerne les rapports des sexes, avec notre morale rationnelle et juridique. Nous pouvons opposer son livre aux médecins qui soutiennent qu'il faut voir dans l'instinct sexuel un besoin absolu comme la faim et la soif, donc une fatalité à laquelle l'individu ne peut se soustraire, et qui peut-être ne se rendent pas compte que cette affirmation équivaut à déclarer la justice étrangère et inapplicable à une certaine catégorie de relations de personnes, par suite, à la nier comme loi générale des relations de personnes.
r;ÉRÀRD-VARET (L.). — L'ignorance et Tirréflexion, essai de psychologie objective (in-8", Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan; 296 p.).
Les deux mots réunis dans le titre de l'ouvrage, ignorance et irreflexion sont, pour l'auteur, synonymes. L'ignorance dont il s'agit ne consiste pas dans « la complète absence de toute idée » ; c'est Fintelligence humaine dans la spontanéité de son premier essor. Ainsi entendue, l'ignorance suppose l'irréflexion. En cet état d'ignorance primitive, l'esprit humain est passif, en ce sens qu'il est incapai^le de doute, qu'il érige d'emblée en vérité toute idée qui se présente, qu'il ne met aucune difTérence entre Tapparence et le réel.
Le livre de M. Gérard- Varet comprend une introduction sur les Caractères généraux de V ignorance, et deux parties : L La conscience et les choses; IL Les principes des choses suivant l'ignorance. Il examine, dans la première partie, comment l'ignorance, telle qu'il Ta définie, interprète les rapports de la conscience avec les choses, du
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sujet avec l'objet ; et, clans la seconde comment elle interprète les rapports qui existent entre les diverses parties de Tobjet. Dans l'une et dans l'autre, il s'applique à faire ressortir l'opposition de .l'intelligence ignorante et spontanée et de l'intelligence soumise à la réflexion. Nous citerons quelques passages qui nous paraissent résumer, en excellents termes, ses vues générales sur celte opposition :
« L'ignorance souffre de deux inconvénients. D'abord, elle n'a pas de méthode. La méthode est l'obéissance à des règles fixes : or l'imagination n'a pas de règles; elle s'abandonne aux caprices et aux hasards de ses inspirations... De là pour l'ignorance une évidente infériorité... Dans la multitude des ressemblances qu'elle croit découvrir parmi les êtres, les plus nombreuses, préparées par des coïncidences fortuites, suggérées par d'accidentelles relations, sont tout en surface, sans portée et sans fondement. Aussi la plupart de ses interprétations sont-elles à base de chimère...
« L'autre inconvénient est l'absence de progrès. Le progrès tient dans la science à une idée directrice, qui est la croyance à un déterminisme naturel, et, par suite, à une mutuelle dépendance de chaque chose avec toutes choses, de chaque maille avec tout le réseau. L'ignorance part d'une idée bien difTérente : elle fait du monde uue collection de forces indépendantes, d'énergies libres et étrangères les unes aux autres. De plus, ses propres inventions, de la même manière, constituent des ensembles sans lien, des systèmes clos. Il s'ensuit que la formation de l'un n'aide nullement à l'élaboration de l'autre...
« Mais, s'il en est ainsi, son œuvre vaut ce qu'elle-même vaut. La fortune de la première suit la fortune de la seconde. Celle-ci plus vigoureuse fait celle-là plus riche, tandis que le déclin de l'une entraîne un appauvrissement correspondant de l'autre. Et ainsi, non seulement le progrès fait défiiut, mais la certitude de se maintenir et de vivre manque. C'est en effet un caractère propre à l'ignorance que ses plus hautes inspirations sont aussi fragiles que magnifiques...
« Pourtant, sous les mirages qui se dissipent, sous les illusions qui s'envolent, peu à peu un résidu se dépose de connaissances solides et de règles sûres, levain latent de science et de sagesse. De ce moment commence, pour rintelHgence qui se transforme, une destinée tout autre. Non pas que toute ignorance et toute spontanéité disparaissent... L'ignorance prolonge son action parallèlement à celle de la science : il lui arrive même de pénétrer celle-ci, de lui imposer ses vues^t ses goûts. Mais son rôle a cessé d'être dominateur, sa foi dans l'apparence a cessé d'être entière... C'est dans l'histoire de la pensée une ère nouvelle qui commence (p. 292-294). »
M. Gérard- Varet aurait bien dû, nous semble-t-il, étendre le domaine de l'intelligence réfléchie, de ses règles et de ses progrès, de manière à y faire entrer, outre les sciences proprement dites, les branches de connaissances pour lesquelles il est d'autres idées direc-
triées que le déterminisme des phénomènes. L'œuvre de la réflexion ne se borne certainement pas à la création et à Tacccroissement des physiques. Ce serait s'arrêter à une explication bien superficielle des doctrines philosophiques, morales et religieuses que d'y voir simplement la prolongation de l'ignorance et de l'irréflexion primitives.
GUÉRIN (Le D'^ Jules). — Les différentes manifestations de la pensée (in-8% F. Alcan ; viu-231 p.).
Ce livre, où sont exposés en termes clairs et précis, les arguments sur lesquels se fonde le matérialisme physiologique est divisé en sept chapitres : I. Historique ; II. Anatomie et physiologie; III. Psychologie comparée ; IV. Poisons cérébraux; V. Pensée; VI. Conscience; Volotité. Voici les conclusions générales de l'auteur, telles qu'il les a résumées lui-même :
La psychologie comparée et l'étude des poisons cérébraux nous obligent à admettre qu'il n'y a aucune différence de nature entre les manifestations de la pensée chez l'homme et chez les animaux ; que la pensée, aussi bien que la conscience, suppose la sensation ; que la cellule nerveuse est le substratum de la sensibilité, par suite de la pensée et de la conscience ; enfin, que la sensibilité disparaissant, la pensée et la conscience doivent aussi disparaître, ou mieux que, le substratum de la sensibilité se désagrégeant, les phénomènes dépendant de son existence sont éteints pour toujours.
Le moi conscient ne doit pas être confondu avec la sensation, dont n est le produit. La connaissance du moi est l'élaboration psychique par excellence . Grâce à elle, l'homme n'est pas un automate, il s'analyse, il peut arriver aux plus hautes conceptions de la personnalité et s'observer pensant. La conscience apparaît au fur et à mesure qu'on monte l'échelle dans la série des êtres supérieurs ; elle se manifeste clairement dans les races humaines et acquiert sa plus grande valeur chez les peuples civilisés.
La volonté est, comme la conscience, le produit de la sensation. Les idées qui naissent des sensations, ou plutôt leurs résidus, s'associant dynamiquement, sont des forces, et la résultante de ces forces emmagasinées dans le cerveau est ce que l'on appelle vulgairement la volonté.
La sensation, base de la pensée, de la conscience et de la volonté, est une des propriétés essentieUes de la vie. La vie est produite dans les cellules par les phénomènes physico-chimiques. Les cellules et les associations qu'elles forment naissent des actions et réactions mutuelles des atomes, lesquelles paraissent assujetties aux lois mécaniques (p. 226 et suiv.).
Une substance matérielle, composée d'atomes étendus et actifs ou capables de mouvement : voilà, en fin de compte, le postulat du matérialisme physiologique, c'est-à-dire ce qu'il lui faut supposer, ce-
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qu'il demande qu'on lui accorde. Eh bien, nous ne pouvons lui accorder cela. Nous sommes obligés de dire une fois de plus que ce postulat, qui, selon l'expression de Leibniz, satisfait tii^emplit l'imagination, et qui, par suite, est pris trop aisément pour vérité évidente, ne peut résister à la critique idéaliste des qualités primaires, de l'espace et de la substance.
Mais il n'est pas besoin de sortir du terrain purement scientifique pour faire remarquer aux physiologistes, — en général peu disposés à en tenir compte, — la profonde différence qui existe entre les phénomènes psychologiques, envisagés comme fonctions du système nerveux, et les fonctions physiologiques des autres organes, par exemple du cœur, des poumons, du foie, des reins, etc. Celles-ci se réduisent à des modifications chimiques, physiques et mécaniques, perceptibles et observables par les sens. Le système nerveux, outre ses fonctions psychologiques, en a d'autres qui sont du même ordre et de la même nature que celles des autres organes, c'est-à-dire qui consistent, elles aussi, en modifications chimiques, physiques et mécaniques. On est ainsi conduit à lui attribuer deux espèces de fonctions : i^ des fonctions réellement physiologiques, semblables à celles des autres organes ; 2^ des fonctions psychologiques correspondant aux premières. D'un côté, des modifications d'ordre physique à observer et à étudier par les sens ; de l'autre, des sensations, des idées, des sentiments, des volitions, à observer et à étudier par la conscience. L'étude des corrélations des deux espèces de fonctions, des deux espèces de phénomènes du système nerveux, est l'objet de la psycho-physiologie. L'ancien dualisme substantialiste : esprit et matière, âme et cerveau, se transforme en un dualisme phénoméniste dont le caractère scientifique est irrécusable : phénomènes psychologiques, phénomènes physiologiques ou psycho-chimiques propres au système nerveux. Les lois de l'union de l'âme et du corps deviennent les lois de concomitance et de succession des deux espèces de phénomènes. Et il est clair qu'on ne peut connaître ces lois qu'en unissant à la méthode subjective ou d'observation intérieure la méthode objective ou de perception externe.
HANNEQUIN (Arthur). — Essai critique sur l'hypothèse des atomes dans la science contemporaine, 2° édition (in-S^, Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan; 457 p.).
Cette seconde édition de la très belle thèse de M. Hannequin sur la doctrine des atomes est la reproduction exacte de la première. Nous renvoyons donc le lecteur à l'article que nous lui avons consacré dans \ Année philosophique de 1895 (p. 2i4), nous bornant à citer ici la dernière page de la conclusion :
« L'atome est donc le terme, purement momentané, d'une régression sans fin, qui, en même temps qu'elle porte sur les termes homo-
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gènes des grandeurs figurées et organise les corps en systèmes mécaniques, porte aussi sur les faits en tant qu'hétérogènes et rassemble sur l'atome ou sur la molécule certaines propriétés des phénomènes concrets. Quant à l'indivisible vers lequel en un sens il semble que notre Science va d'une marche incessante, elle ne saurait l'atteindre, et, si elle ratteiguait, elle n'en saurait revenir ni jusqu'à la Nature, qu'elle avait cependant pour mission dexpliciuer, ni même jusqu'à la forme de la continuité, où nous la saisissons et la déterminons.
« L'obstacle le plus grave qu'elle y rencontrerait serait de l'indivisible de déduire la gnindeur, du dur et de l'inélastique, le mouvement et les lois du mouvement, de l'être sans qualités (àxoiov xxi àûaôè^) les qualités réelles des phénomènes concrets.
« Or ces contradictions se trouvent toutes levées dès qu'on rend à l'atome son sens véritable. L'élément délini, mais toujours complexe, désignti SOU6 ce nom, et qui n'est, peul-on dire, dans l'édiiice total qu'une pierre d'attente, demeure en possession d'une structure qiui lui donne, avec un minimum d'extension dans l'espace, un minimum aussi d'attributs dynamiques. Et tandis que Tatomisme dogmatique y voyait l'absolu rencontré dans un point de l'Espace, l'individu réel dépouillé par là même, de toute activité et de toute qualité, tout ce qu'il faut y voir c'est l'œuvre de l'esprit poursuivant dans l'Espace la rédu<ction sans fin et l'organisation des grandeurs figurées, de ces pures aipparences qui sont les phénomènes, mais qui, en vertu même de la nature de TEspace, sont, selon le mot de Leibniz, des apparences bien fondées. »
L'ouvrage profond de M. Hannequin met en lumière l'erreur où sont tombés les matérialistes de tous les temps, lorsqu'ils ont cru trouveiî dans l'atomisme la connaissamce des premiers principes, une philosophie, la vraie philosophie. La vériié est que l'hypothèse des atomes est très légitimement exclue de la philosophie parla critique idéaliste ; mais qu'elle a sa place nécessaire dans la science proprement dite, dont elle manifeste le caractère relatif et symbolique par ses eontradietions insolubles, lesquelles résultent de la nécessité où elle est, pour expliquer les phénomènes, de composer arbitrairement avec l'intuition du continu. L'hypothèse des atomes nous fait voir où est, entre la science proprement dite et la philosophie, la ligne de démarcation, supprimée par les divers positivismes.
HERZEN (A.). — Causeries physiologiques (in-12, Lausanne, F. Payot ; Paris, F. Alcan; 351 p.).
Ces Cœmeries^pih^sMogiq.îms comprennent neuiÊ chapitres : L Qu!estf ce que la me? II. Condilions et origine de ha vie; IIL Une (Mgressio^ : les microbes; IV. Iiritabùlité,, NwLritioi;. V.. Bilmi dpiamdqtbe de Vorgmiisme; yi^Action réflexe;. VIL Classificatixindes réflexes; VIII. Influeïhae» récipr&qtœs. du ph^iQ/ae et du ma^ml;, IX. Les condilions
délf*vminantes de nos actions, Oa voit par les sujets traités Tintéret qu'offre l'ouvrage.
Au chapitre u, M. Herzen examine la question de la génération spontanée. Il déclare, en conclusion, que « nous ne possédons aucune preuve expérimentale irréfutable de son existence »; qu(^ « bien au contraire, depuis un siècle, elle a reculé sur toute la ligne devant les innombrables légions du panspermisme » ; qu'aujourd'hui, « elle n'est plus guère qu'une possibilité abstraite, une nécessité logique, si on veut, mais certes pas un fait acquis à la science (p. 66) ».
Au chapitre viii, l'auteur traite des rapports réciproques du moral et du physique. L'étude de ces rapports montre combien intimement et indissolublement le corps et l'àme sont reliés l'un à l'autre ; ce qui ne peut, dit-il, s'expliquer que de deux manières : « soit par une harmonie préétablie, grâce à laquelle dès le début et à tout jamais, deux essences différentes. Tune matérielle, l'autre spirituelle, feraient toujours au même instant les mômes choses; soit par l'u/tiVe d'essence de ce qui nous apparaît objectivement comme corps et subjectivement comme âme (p. 300). » Il se prononce pour la seconde explication parce que « toutes les difficultés insurmontables, inhérentes au dualisme, s'évanouissent complètement devant le monisme (p. 301) ».
Nous n'entendons pas défendre ici le dualisme ou spirituaKsme classique contre M. A. Herzen. Mais nous lui ferons remarquer qail se satisfait d'un mot susceptible de recevoir plusieurs sens différents. Qu'entend-il par monisme? S'agit-il d'une substance unique numéro, comme celle de Spinoza? S'agit-il d'une seule espèce de substance, comprenant un grand nombre d'individualités distinctes et plus ou moins semblables. Si l'on donne ce dernier sens au terme monisme^ il faut savoir si l'essence réelle, unique d'espèce, de toutes ces indi^ vidualités semblables est matière ou esprit; en d'autres termes, il faut choisir entre le monisme matérialiste et le monisme spiritualiste ou idéaliste. Le monisme matérialiste, est, si nous ne nous trompons, la doctrine de notre auteur. Quant à nous, c'est pour le monisme spiritualiste ou idéaliste que nous avons depuis longtemps pris parti. Et nous l'étonnerons peut-être beaucoup en lui disant que, s'il est quelque chose de démontré à nos yeux, c'est que l'àme centre de perception, est la vraie réalité objective, tandis que le corps et ses propriétés physiques et physiologiques dépendent de notre conatitution mentale et ne sont donc qu'apparences subjectives.
Dans le cliapitre ix, se trouvent quelques objections que M. Herzen oppose en libre arbitre et à la morale de l'impératif catégorique. Ces objections ne sont pas nouvelles. Elles montrent qu'il coanaît assez mal les raisons alléguées par les philosophes de l'école néo-cri ti ciste à l'appui des thèses qu'il combat et qu'il prétend rui^ nées par la science. Le déterminisme universel et absolu, disent ces philosophes,, est logiquement impossible, parce qu'il réalise la cour
tradiction inhérente à l'infini actuel. Il faut donc qu'il y ait des phénomènes contingents. Mais si les lois physiques, physiologiques et psychologiques n'empochent pas d'admettre Texistence de phénomènes contingents, elles n'empêchent pas non plus d'admettre l'existence d'actes libres, c'est-à-dire d'actes qui ne sont pas déterminés, nécessités par leurs antécédents. Ces actes qui sont aux phénomènes contingents, ce que l'espèce est au genre, sont donc au moins possibles. Mais ils sont probables, comme liés à l'impératif catégorique, qui en suppose la réalité, si Timpéralif catégorique peut et doit être considéré comme un élément réel et essentiel de la mentalité humaine. Il est vrai que M. Herzen voit dans l'impératif catégorique une règle que l'on reroit passivement du dehors, à laquelle on se soumet et qu'on exécute par ordre pour complaire à l'autorité (p. 346). M. Herzen n'a évidemment jamais lu la Critique de la 7'aison pratique,
HORION (Gh.). — Essai de synthèse évolutioniste ou monaliste (in-8«, Paris, F. Alcan; Bruxelles, H. Lamertin; xvi-476 p.).
Cet ouvrage n'est pas composé : ce sont des citations et des notes rassemblées par l'auteur sur les questions scientifiques, philosophiques dont il était préoccupé. Bien qu'il soit divisé en chapitres, il n'y faut pas chercher une distribution méthodique des matières témoignant du développement régulier des idées et des raisonnements. M. Horion nous avertit lui-môme que les mêmes questions y reviennent d'un chapitre à l'autre; « plusieurs fois sous la même forme ou sous des formes variées {Préface, p. vu). » Ne pouvant songer à en donner ici une brève analyse, nous nous bornerons à quelques indications sur la doctrine générale qui y est soutenue.
Cette doctrine, à laquelle M. Horion donne le nom de ynonalismey est un genre de panthéisme qui affirme l'unité de l'être, « à la fois force et forme, esprit et matière, vie et blastème, âme et cerveau, Dieu et monde (p. 169) ». L'étendue et la force (celle-ci comprenant la sensibilité, la pensée et la volonté) coexistent et sont inséparables dans l'être. « Les êtres étant répandus partout et leurs actions et réactions étant le point de départ des manifestations psychiques, on pourrait dire que tous les univers sont constitués d'âmes matières perpétuellement sentant, pensant, jugeant, voulant (p. 170}. » Il faut rejeter les monades inétendues de Leibniz : « Si la force était inétendue, elle n'occuperait pas de place où l'on puisse la rencontrer et éprouver sa résistance, son action; on ne saurait où la prendre, ce serait un pur néant. D'un autre côté, si un corps n'était qu'une substance ou une masse étendue, une forme sans force, il n'offrirait pas de résistance et on pourrait, passer à travers une muraille (p. 172). » Tout être ayant toujours eu des rapports, soit avec les autres êtres, soit avec ses parties, a toujours eu, par cela même, des
idées, non seulement en puissance, mais en acte. Ces idées sont, sans doute, « bien obscures dans Téther et dans le monde minéral, parce qu'il n'y a pas là, comme dans le cerveau humain, apport d'impressions multiples par les cinq sens (p. 175) »; mais elles le sont de moins en moins à mesure qu'on s'élève de la matière inorganique aux êtres vivants, aux animaux et à l'homme.
M. Horion n'admet pas l'idée d'un Dieu personnel, créateur libre du monde. A ceux qui prouvent l'existence de ce Dieu par la contingence du monde, il répond qu'au môme être, envisagé à deux points de vue diftérents, peuvent s'appliquer les mots contingent et nécessaire; qu'il suffit « de faire abstraction de ses rapi)orts pour que tout contingent devienne nécessaire » ; que « le monde est à lui même sa propre cause et qu'il a en lui-même sa raison d'être » ; qu'il est « intini, éternel, absolu et nécessaire, autant que fini, temporaire, relatif et contingent » ; qu'il est donc « aussi dieu que celui qu'on invoque hors de lui (p. 147) ».
Nous remarquons que l'auteur prétend réfuter les arguments de Zenon d'Elée contre la réalité du mouvement, notamment Y Achille, Il consacre à cette réfutation les pages 411-H5; et il y revient aux pages 225-2Î8, comme s'il n'était pas satisfait de son premier effort. Malheureusement, il ne paraît pas comprendre la portée de ces arguments; et la critique qu'il en fait, s'appli(|uant mal à la vraie question, n'a pas plus de valeur philosophique que la fameuse réponse de Diogène. Nous ajouterons qu'il ne comprend pas mieux le raisonnement très simple par lequel Cauchy et l'abbé Moigno opposent à l'éternité du monde (p. 205) la contradiction inhérente à l'infini numérique.
LALANDE (a.xdhé). — La dissolution opposée à l'évolution dans les sciences physiques et morales (in-8°. Bibliothèque de philoso[»hie contemporaine, F. Alcan, viii-402 p.).
On sait que d'après la doctrine de Spencer, la dissolution forme le « complément » de l'évolution ; qu'elle « défait inévitablement, à un moment donné ce que l'évolution a fait »; « qu'il y a ainsi alternative d'évolution et de dissolution dans la totalité des choses » ; que le « rythme » résultant de la succession de ces deux mouvements en sens contraire » est universel et éternel, attendu que la force manifestée par ce rythme de l'univers est infinie comme l'Espace et le Temps'. C'est 1 évolution qui, selon Spencer, produit, par le passage, supposé nécessaire, de l'homogène à l'hétérogène, tout agrégat physique ou psychique, organique ou superorganique : le système solaire, la terre, les continents, l'animal, l'art, la morale. C'est l'évolution qui organise, individualise, différencie. C'est la prédominance
(i) Les Premiers Principes, cli. xxiv, p. 590. PiLLON. — Année philos. 1899. 13
de la marche évolutive qui constitue le progrès. Le philosophe anglais n'a pas cru devoir « insister longuement sur la dissolution », parce qu'elle n'a, dit-il, « aucun des aspects divers et intéressants que révolution présente' »..Ne lui reconnaissant que des caractères négatifs, il l'a tenue pour négligeable et s'est borné à en signaler l'existence.
M. Lalande s'est demandé si la dissolution, laissée dans l'ombre par l'auteur des Premiers Principes et par ses disciples, — la dissolution, c'est-à-dire la marche de l'hétérogène à l'homogène, la tendance à l'égalité, l'assimilation, — « n'aurait pas autant d'importance théorique et de valeur morale que le passage tant étudié de l'homogène à l'hétérogène, la production et le renforcement de la diversité (p. 31) ». Il a cru voir et s'est convaincu qu'elle en avait bien davantage. Et l'objet de son livre est de le montrer.
Ce livre qui nous apporte une philosophie générale fondée sur les sciences positives, comme celle de Spencer, mais très opposée à celle de Spencer, est plein de vues intéressantes et originales. C'est un des ouvrages philosophiques les plus remarquables et les plus suggestifs que nous ayons lus depuis longtemps. Il comprend sept chapitres: I. DépnHions; II. DissohUion mécanique; IH. Bissolutioti physiologique ; IV. Dissolulion psychologique; V. Dissolution sociale; VI. Conséquences de fait ; VII. Conséquences de droit.
L'auteur étudie d'abord la dissolution mécanique. Elle résulte de la loi expérimentale d'irréyersibilité d(>couverte par Camot et Clauvin et vérifiée par tous les physiciens contemporains qni se sont occupés de thermodynamique. D'après cette loi, il y a un sens naturel dans lequel marchent spontanément les phénomènes physiques, c'està-dire dans lequel se produisent les transformations de l'énergie; et ce sens naturel est celui qui diminue les différences perceptibles, et en particuUer les inégalités existant dans la répartition des énergies par rapport aux masses (p. 49). Ainsi, dans les transformations qui peuvent s'effectuer entre lumière, électricité, travail mécanique, chaleur, l'énergie finit toujours par se mettre sous la forme chaleur, laquelle se répartit également entre les corps qui peuvent en échanger Au contraire, l'énergie qui a une fois pris la forme chaleur revient très difficilement et même ne peut jamais revenir entièrement à des formes moins égalitaires (p. 57).
De la dissolution mécanique nous passons à la dissolution physiologique. D'abord, une dissolution inévitable, la mort, met fin naturellement à l'être vivant produit par l'évolution. Ensuite, la reproduction ramène au type d'homogénéité primitive, et arrête le mouvement de différenciation individuelle. Enfin, la dissolution physiologique résulte, chez l'homme, de l'antagonisme entre la vie physique et le développement de la pensée réfléchie. M. Lalande établit
(1) Les Premiers Pmncipes, ch. xxni, p. 5S6.
PILLOxV. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 198
ici une distinction essentielle entre la pensée, « qui n'est que Técho et le prolongement de la vie organique, un rellet de conscience illuminant d'une façon plus ou moins distincte les opérations spontanées par lesquelles l'être vivant poursuit, saisit, absorbe et même digère sa nourriture (p. 14^) », et la pensée des intellectuels, celle du savant, de l'artiste, du philosophe, celle « qui ne rapporte aucun avantage pratique », celle « qui est non plus moyen, mais fin (p. 150) ».
Le chapitre sur la dissolution psychologique est celui qui offre le plus d'intérêt, parce que l'auteur y explique la valeur morale de la dissolution, ce qui est, croyons-nous, l'idée maîtresse de son livre. « Toute action, dit-il, toute parole, toute pensée, quand elle a pour fin l'une de ces trois grandes i<lées directrices de notre nature consciente, le vrai, le bien et le beau, fait progresser le monde en sens inverse de l'évolution, c'est-à-dire y diminue la différenciation et l'intégration individuelles ; elles ont pour effet de rendre les hommes moins différents les uns des autres, et de faire tendre chacun d'eux, non plus, comme l'animal, à absorber le monde dans la formule de son individualité, mais à s'affranchir au contraire de l'égotisme où l'enferme la nature en s'identi liant avec ses semblables (p. 172). » Telle est la proposition que lui paraissent démontrer le développement de l'Intelligence, celui de la moralité et celui de la sensibilité esthétique. Par le développement de l'intelligence, tous les esprits pensants se trouvent unis dans une pensée commune, « qui perd de plus en plus son caractère individuel, et qui tend, par conséquent, en tant qu'ils pensent des objets communs sous la forme de l'universel, à faire d'eux une seule pensée et un seul esprit (p. 212) ». Le principe fondamental de la moralité, principe sur lequel s'accordent tous les grands esprits de la religion, de la philosophie et de la politique même, est « le renoncement à cet instinct individuel qui pousse l'être vivant à se faire le centre de l'univers et à le conquérir s'il se peut (p. 227) ». Enfin, l'œuvre d'art « rapproche les esprits par la satisfaction qu'elle leur donne ; opposée en cela aux besoins matériels, elle les fait jouir d'autant plus complètement de leurs plaisir qu'ils sont un plus grand nombre à le partager. Par là, elle est un agent des plus puissants pour le rapprochement des personnes, des classes et des peuples (p. 241) ».
La dissolution sociale est liée à la dissolution psychologique. M. Lalande étudie successivement la dissolution des castes et des classes, l'asj&imilation des sexes, la dissolution des groupes familiaux et celle des groupes ethniques.
La conclusion de l'ouvrage est qu'il faut rejeter le monisme spen^ oériste, c'est-à-dire l'idée d'un principe unique du monde appelé Force, manifesté, suivant une loi naturelle, par un rythme sans commencement ni fin d'évolution et de dissolution ; qu'il est impossible d'admettre l'égale nécessité éternelle des deux opérations inverses, des deux mouvements opposés qui constituent ce rythme;
que, par conséquent, ce rythme a dû commencer, et qu'il a dû commencer par une différenciation, une hétérogénéité, une inégalité primitive à laquelle il convient de donner le nom de contingente pour rester sur le terrain purement scientifique. « Un parfait homogène, dit très bien notre auteur, n'aurait jamais bougé... Il n'y a pas moyen d'éviter une polarité originelle, un excès et un défaut immenses, comme disaient les pythagoriciens, une division antithétique de ce qui serait sans elle le néant. Soit <\ un moment déterminé, soit avant toute époque assignable, il faut que quelque chose soit donné, produit ou créé, en dehors des lois naturelles, contrairement môme k ces lois, sous la forme de deux termes au moins, l'un positif et l'autre négatif, dont toute l'histoire du monde est l'égalisation et l'épuisement... Nous pouvons reculer indéfiniment en arrière la production de cette division antithétique, mais nous ne pouvons pas la considérer comme intemporelle... Tout se passe comme si la différenciation primitive, source de toutes choses, avait eu lieu, était un fait accompli, terminé, classé ; un de ces faits que les Grecs expriment par le passé défini, et non par l'aoriste transitoire ou le présent continuel. A ce point de vue, une telle réalité réclame bien un nom distinct, celui de création par exemple, en le dépouillant de tout sens théologique ou moral ; c'est une évolution si l'on veut, mais affranchie du caractère de subordination présenté par toute évolution qui tombe sous nos sens, et constituant le modèle inimitable d'une différenciation absolue (p. 405). »
Dépouillé de tout sens théologique et moral, le mot création signifie commencement absolu. Cette solution, à laquelle conduit la loi d'irréversibilité, pouvait être déduite de la contradiction inhérente à 1 infini actuel et du simple bon sens. S'il faut logiquement que la série des évolutions et des dissolutions ait commencé, elle ne peut avoir commencé par une première dissolution, attendu qu'à un premier état de dissolution, supposé absolu, aucune évolution n'aurait pu succéder. La dissolution absolue, le parfait homogène, c'est le néant. Affirmer une première différenciation, source de toutes choses, c'est donc bien affirmer la création. Et il nous paraît que la spéculation peut avoir les raisons les plus sérieuses, d après l'idée qu'elle se fait de Dieu, de laisser au mot création son sens théologique et moral.
Par le rôle qu'il fait jouer à la dissolution en psychologie et par la valeur morale qu'il lui attribue, M. Lalande est bien près, semblet-il de faire consister le bien dans la négation shopenhauériste du vouloir-vivre. Mais il y a tel passage où, grâce à la distinction qu'il établit entre l'individu et la personne, son concept de dissolution, envisagé au point de vue métaphysique et moral, est, si nous ne nous trompons, très opposé au pessimisme de Schopenhauer. « On conçoit, dit-il, un univers où chaque chose ayant trouvé son équilibre et sa place définitive, toute monade, toute conscience serait
absorbée dans la contemplation de son état et de la perfection immuable des relations qu'elle soutient avec la totalité de l'univers (p. 456). »
LECHALAS (Georges). — La lumière et les couleurs (brocli. in-8^\ Louvain, imprimerie Polleunis et Ceuterick, 31 p.).
Nous avons en cette brochure un excellent résumé des travaux très intéressants de M. Parinaud et de M. Charpentier sur les fonctions de la rétine. 11 résulte de ces travaux qu'il faut distinguer trois modes de sensibilité de la rétine : la sensibilité lumineuse proprement dite, la sensibilité pour les couleurs ou sensibilité chromatique, la sensibilité visuelle ou faculté de vision distincte; que ces trois fonctions peuvent varier indépendamment Tune de l'autre ; que la sensibilité lumineuse ou faculté de percevoir la lumière incolore ou blanche est la même sur toute l'étendue de la rétine, sauf un centre où elle est moindre; que la sensibilité chromatique diminue du centre à la circonférence, que la sensation de blanc qui, pour Helraholtz, était la sensation la plus complexe, est au contraire la plus simple, la plus facile à produire, celle qui nécessite le moins de lumière pour exciter la rétine; que l'adaptation de l'œil à l'obscurité exalte la sensibilité lumineuse et agit à peine sur la sensibilité chromatique ; que la distribution de la sensibilité visible sur l'étendue de la rétine n'est pas la même que celle de la sensibilité chromatique, celle-ci décroissant régulièrement du centre à la périphérie, tandis que la sensibilité visuelle décroît beaucoup plus vi'te ; enfin, que l'observation des phénomènes de sensibilité chromatique tend, par les hypothèses auxquelles elle conduit sur l'origine des sensations de couleurs, à justifier l'affinité esthétique des couleurs avec les timbres des sons, c'est-à-dire à faire reposer la différence des premières, comme celle des secondes, sur une différence dans la forme des vibrations ou ondulations.
M. Lechalas fait remarquer que la priorité de cette analyse expérimentale des fonctions de la rétine appartient bien à M. Parinaud et à M. Charpentier, dont les travaux sont de 1877-1S81, et non à Kœnig et à von Kries, deux savants d'outre-Rhin, auxquels elle a été injustement attribuée.
LE DANTEG (Félix). — Lamarckiens et Darwiniens (in-12. Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan, 191 p.).
Lamarck et Darwin ont, selon M. F. Le Dantec, découvert les principes de l'évolution progressive des organismes vivants. Ces principes, ils les ont tirés directement de l'observation des êtres supérieurs. En observant l'action qu'exerce le fonctionnement d'un
organe sur son développement, Lamarck a posé les deux principes suivants :
i° Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et plus soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et lui donne une puissance proportionnelle à la durée de cet emploi; tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître ;
2l° Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve dopuis longtemps exposée et, par conséquent, par rinfluonce de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux (|ui ont produit ces nouveaux individus.
Quant au principe découvert par Darwin, c'est la lutte pour l'existence d'où résulte la sélection naturelle.
M. Le Dantec s'applique à montrer, — c'est l'objet et c'est l'intérêt philosophique de son livre, — que, si Darwin eût appliqué la sélection naturelle aux éléments des tissus aussi bien qu'aux êtres stipérieurs, il en eût pu déduire rigoureusement les principes de Lamarck. Ces principes seraient, en biologie générale, à la sélection naturelle ce que sont, en cosmologie, les lois de Kepler à la gravitation newtonienne. Ainsi, dit-il, il suffit du seul principe de Darwin généralisé pour expliquer l'évolution progressive, la complication croissante des êtres vivants, par exemple, l'apparition des œufs de poulet sur la terre. « Prenez un à un tous les caractères complexes de l'anàtomie ou de la physiologie des poussins ; chacun de ces caractères a été acquis au cours de l'évolution par un être plus simple que le poussin dans des conditions déterminées et ce caractère acquis pendant plusieurs générations a été définitivement fixé par l'hérédité. De sorte que, par la pensée, vous pouvez remonter de l'œuf du poulet actuel à des œufs de plus en plus simples, à des plastides dans lesquels sont déterminés à l'avance des phénomènes de développement de moins en moins nombreux, et arriver enfin à des monères tellement peu complexes que leur apparition chimique soit concevable. De [Ans, entre tous les adultes qui dérivaient de ces œufs de plus en plus complexes, la sélection naturelle choisissait les plus aptes et les mieux conformés, et c'est comme cela qu'existent aujourd'hui ces corps admirables qui, en vingt et uii jours, donnent un poussin vivant sous l'influence d'une température et d'une aération convenables (p. 36). »
Nous devons signaler, dans la seconde partie de l'ouvrage, un-e vive et forte critique du système de Weissmann, anquel M. Le Dantec
PILLON. — UBVUE BIBLIOGRAPHIQUE 199
reproche « d'avoir stérilisé la grande œuvre de Darwin pour avoir voulu méconnaître celle de Lamarck (p. 89) ».
NA VILLE Ernest. — Les philosophies négatives (in-S^, Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan, 263 p.).
« La philosophie, dit M. Naville, est l'étude du problème universel. Elle procède à sa tache sous l'influence de la recherche de l'unité qui est la fonction la plus haute de la raison, et aspire à trouver une détermination d'un principe premier qui lui fournisse une explication de l'origine et de la destination de l'univers (p. 1). » Et plus loin : « La philosophie est la recherche de la détermination d'un premier principe à partir duquel on puisse fournir une explication rationnelle des données générales de l'expérience (p. 9). » Ainsi, recherche de l'unité et explication rationnelle : voilà, pour l'auteur, les caractères de la philosophie. Il en conclut que « toute philosophie est un monisme (p. 2) ». D'après sa définition, il eût dû ajouter au substantif monwme l'adjectif rationnel.
Cependant, il y a des philosophies qui méconnaissent, qui nient ces caractères de la philosophie, que M. Naville tient pour essentiels. Ces philosophies, il les appelle négathes. Elles se ramènent à sept : le Scepticûtne, le Traditionalisme, le Positivisme, le Dualisme, le Criticisrne, le Mi^sticisme, VEcleclisme.
Le septicisme est la plus négative des philosophies. Il nie que l'esprit humain puisse parvenir à aucune vérité ; ce n'est pas seulement à telle fonction supérieure, c'est à toute fonction de la raison qu'il s'attaque.
Le traditionalisme ou fidéisme est un scepticisme philosophique. Il déclare la raison impuissante à connaître le principe du monde. Il ne nie pos l'unité de ce principe ; mais il nie qu'on puisse l'atteindre par la voie rationnelle et philosophique.
C'est surtout au positivisme que peut s'appliquer le nom de scepticiitne philosophique. Il borne l'ofiice de la raison à la simple coordination des faits. Il proscrit toute doctrine relative à un principe unique du monde. Il nie donc les deux caractères essentiels de la philosophie.
Le dualisme, qui explique l'univers par l'existence de deux principes coéternels, est une philosophie négative, parce qu'il renonce à la recherche d'un principe piemier et unique, recherche qui est le besoin de la raison et le but de la philosophie.
Le criticisme de Kant doit être mis au nombre des philosophies négatives pour deux raisons principales : Il tient que la raison théorique ou spéculîitive est, par la nature des intuitions sensibles et des concepts de l'entendement, renfermée dans le monde des phénomènes et ne peut s'élever à la connaissance réelle des objets qui dépassent l'expérience. Il met ainsi l'ordre moral hors des cadres
de la philosophie, à laquelle il ôte son caractère universel ; en un mot, il établit la dualité de la science et de la morale. Négatif aussi est le criticisme français ou néo-criticisme, parce qu'il nie les noumènes et qu'il exclut de l'entendement l'idée de substance.
Pas plus que le traditionalisme, le mysticisme n'est la négation du monisme. Il reconnaît l'Être premier, l'unité suprême, Dieu; mais il déclare la raison incapable de déterminer ce principe. Son monisme n'est pas rationnel. Il est donc négatif comme le traditionalisme. Ce qui le distingue du traditionalisme, c'est qu'il fait des conséquences de l'extase la source unique de toute certitude, tandis que le traditionalisme place la source unique de toute certitude dans une révélation.
L'éclectisme, envisagé dans son caractère propre, c'est-à-dire comme une philosophie que l'on peut faire avec d'autres philosophies, est la négation des tentatives de synthèse générale, qui sont l'essence même de la philosophie. Gomme il n'a pas de règle pour reconnaître la vérité qu'il prétend choisir partout, il produit naturellement le scepticisme. Il doit donc être, lui aussi, classé parmi les philosophies négatives.
Nous ne saurions considérer comme légitime la prétention d'imposer à la philosophie la détermination d'un principe unique des choses, c'est-à-dire de lui marquer a priori le but à atteindre, la conclusion à tirer des prémisses fournies par la raison et l'expérience. Non n'admettons pas que, hors du monisme, il n'y ait pas de philosophie. Nous tenons, comme notre ami W. James, que#« le monisme ne peut être affirmé dogmatiquement comme une chose avec laquelle doive s'accorder toute expérience ». On a vu que, selon l'auteur, la philosophie se définit par deux caractères essentiels : explication rationnelle de l'univers, détermination d'un principe unique des choses. Eh bien, nous n'hésitons pas à retrancher le second, et, par suite, à repousser l'épithète négatif appliquée au dualisme et au pluralisme.
Mais nous ne voyons pas comment, d'après sa définition même, M. Naville peut appeler philosophies négatives le criticisme de Kant et le néo-criticisme. Le criticisme de Kant distingue le domaine de la science proprement dite, où les concepts de l'entendement s'appliquent aux intuitions de la sensibilité, et qui est celui des phénomènes et de leurs lois, et celui de la croyance morale et métaphysique,"qui est celui des noumènes. Maison peut aisément se rendre compte qu'il met la vraie et ultime réalité, non dans les phénomènes, dans les objets de la science proprement dite, mais dans les noumènes, dans les objets de la croyance morale et métaphysique, et donc qu'il entend subordonner les premiers aux seconds. Est-ce que cette subordination, dont Fichle a développé, à sa manière, les conséquences, ne réduit pas le dualisme de la raison théorique et de la raison pratique ?
Quant au néo-criticisrae, il nie l'infini, le déterminisme universel, la matière. C'est ainsi, — M. Naville le sait bien, — qu'il est négatif y Gomme il ne voit dans ce qu'on appelle matière que des consciences, des esprits., et qu'il explique les rapports de ces esprits par un Esprit suprême qui les a créés, il mérite certainement le nom de monisme, si l'on entend par ce mot non l'unité panthéiste de l'Être, mais l'unité d'espèce d'êtres. — Mais il exclut de l'entendement ridée #de substance ! — Il y a là une équivoque. Par l'analyse psychologique, le néo-cri ticisme trouve en l'idée de substance deux éléments : 1° une idée spatiale, précise ou vague, qui vient de la sensibilité et de l'imagination ; 2° l'idée de sujet conscient, d'individualité, de personnalité, c'est-à-dire d'une loi de synthèse, qu'il classe parmi les catégories supérieures de la raison. Il n'exclut que le premier de ces éléments. Il semble vraiment que M. Naville, après avoir dit : hors du monisme, il n'y a pas de réelle philosophie, soit tout prêta ajouter : hors du spiritualisme de M. Naville, il n'y a pas de réel monisme.
NICATI (le D»" W.). — La philosophie naturelle (ini2, V. Giard etE. Brière,308p.).
L'auteur de ce livre se déclare ft philosophe improvisé » : il est parti, dit-il, de l'étude physiologique de la couleur, « pour atteindre à pas difficiles et presque involontaires les plus hautes généralisations (p. 4) ». Nous noterons, sans les apprécier, les principales généralisations qu'il se flatte d'avoir atteintes :
L'objet de la philosophie naturelle est « d'expliquer l'enchaînement du savoir (p. 2) ». Elle se divise en trois parties : malhématique, éthique, énergétique.
La mathématique a pour objet les rapports qui existent entre les émotions. Les émotions sont les mouvements de la pensée, au sens propre du mot mouvement : ce sont « des ondes nerveuses (p. 9) ». Dans la mathématique entrent, avec le calcul, la logique et la théo rie de la conscience.
L'éthique étudie les relations qui existent entre les individus, « dans leur mécanisme élémentaire : l'art, et dans leur fonctionnement général : la société (p. 78) ».
L'énergétique est l'étude des rapports qui existent entre les éléments constitutifs de la nature. Elle « comprend deux divisions : la force et l'univers (p. 224) ».
« Toute phrase est une pesée ou balance des idées, ou le mouvement par lequel les émotions entrechoquées tendent à l'équilibre
« La conscience est la relation ou l'harmonie de l'émotion avec elle-même (p. 57). »
« La parole de Descartes : Je pensCj donc je suis, est exacte avec
2Gâ l'année PHltOSOPHIQCE. 1809
la. signification de je suis en mouvement^ synonyme de je suis (p. 62). »
« La nuémoire, synonyme de polarisation, est représentée dans les piles électriques par les encrassements (p. 63). »
« L'obligation morale est la nécessité imposée aux actes par les caractères mêmes de l'indiTidu (p. 177). >>
« Le conflit des devoirs et des droits tend, comme toute harmonie à l'équilibre. Cet équilibre, nous l'appelons le bien, et nous disons que les caractères de notre indÎTidualité nous entraînent à la poursuite du bien, qu'ils nous y obligent. Le bien est donc l'équilibre social. Le contraire du bien, qui est le mal, est l'inéquilibre, fruit de l'iûharmonie (p. 181). »
« Il n'est châtiments ni récompenses par de là la tombe, car rien n'autorise à supposer une persistance ou une reviviscence de notre foyer personnel une fois éteint. Le dogme de la vie future est une expression naïve de Tinstinct de conservation (p. 180). »
« L'équilibre final n'existe pas, l'inéquilibre seul est vrai; en lui réside l'origine de toute vie (p. 220). »
« La connaissance que nous avons de la difîusibilité des forces conduit à déraciner un dernier préjugé : celui de l'atome matériel compris dans le sens de Tatomistique primitive (p. 232). »
« Il serait puéril de chercher une origine à l'existence. Le mouvement est à l'origine. Je suis celui qui suiSy a dit l'Eternel. Parole profonde et qui réduit à néant l'hypothèse d'un créateur de l'existence (p. 290). »
« Le nom de Dieu groupe en une commune trilogie : i® l'essence des choses, c'est-à dire les forces; 2^1e principe de la vie, qui estleur élémentaire inéquilibre; 3'^enfîn leur universalité personniiiée(p.29f). »
Nous n'avons pas besoin de dire que le dynamisme découvert par M. le D'' Nicati est l'antipode de notre idéalisme néo-criticiste.
NODEÏ (Jy Victor). —Les agnoscies, la cécité psychique en particulier (in-8^, Félix Alcan, 220 p.).
Le mot aynoscie signifie perle de la reconnaissant:e. La cécité psychique est Ja principale espèce du genre agnoscie. L'étude des agnoscies est psychologiquement très intéressante, parce qu'elle montre, par l'analyse pathologique, le rôle considérable qu'il faut attribuer à la reconnaissance dans les sensations.
Voici les conclusions de l'ouvrage de M. le D'" Nodet rjui nous paraissent mériter l'attention des psychologues :
Le phénomène de la reconnaissance ou identification est très général; il est présent dans les sensations les plus simples, dont la partie purement objective (l'impression), quoique fondamentale, apparaît comme minime à côté de la partie subjective (les souvenirs-images) empruntés à toute l'expérience passée (p. 8).
Le travail des identifications successives, en insérant le passé sur
PILLOX. — REVUE BIBLIOGRAPHIQUE 203
le présent, permet à l'impression sensorielle de devenir perception reconnue, localisée, et représentation.
On peut diviser le travail des identifications en deux grandes classes : les identilications primaires ou sensations simples et les identifications secondaires et supérieures.
L'interruption de l'identification primaire donne les anesthésies corticales sensitivo-sensorielles ; le trouble du travail des identificatioîns secondaires avec persistance des identifications primaires donne les agnoscies : cécité psychique, surdité psychique, etc.
La cécité psychique a pour condition essentielle la conservation au moins relative de ridentification primaire. C'est en quoi elle diffère de la cécité corticale qui consiste dans la disparition persistante de toute impression et de toute représentation visuelle.
La perception des formes, primitivement tactile, est devenue en grande partie visuelle. Son trouble n'est pas un facteur indépendant da«s l'agnoscie visuelle, sa valeur peut être très souvent la mesure de la cécité psychique.
L'orientation est en quelque sorte le corrélatif dans l'action de ce qfue la perception des formes est sur le terrain spéculatif; elle est devenue, comme elle, presque exclusivement visuelle; la cécité psychique avec souvenirs \isuels encore notables la trouble à peine ; la destruction presque totale du territoire visuel au contraire détermine l'inorientation .
La valeur considérable de l'élément visuel dans le travail cérébral explique l'état mental des agnosciques visuels purs, état mental qui varie avec la valeur et l'étendue des lésions, et qui peut presque abomtir à la démence. La cécité psychique grave entraîne une agnoscie déjà considérable dans les autres territoires sensoriels même intacts (p. 209).
Ces conclusions font ressortir : \^ l'activité du sujet sentant et percevant dans les sensations et perceptions quelconques, activité beaucoup plus importante et plus complexe qu'on ne le croyait autrefois ; 2^ la prédominance acquise par les sensations et perceptions visuelles sur les autres sensations et perceptions, parla mémoire et l'imagination visuelles sur les autres mémoires et imaginations, prédominance ànsie ii l'habitude et devenue telle que le cerveau pensant semble une extension du système visuel *.
RAUH (F.). — De la méthode dans la psychologie des sentiments
(in-8", Bibliothèque de philosophie contemporaine, F. Alcan, 305 p.).
L'objet de cet ouvrage est de montrer, à propos d'un problème
* Nous avons autrefois, dans la Crilk/ue philosophique, appelé l'attention sur cette prédominance, sur les causes qui la produisent et sur les conséquences qui en résultent. (Yovez Critique philosophique, 1" série, t. XXIV, p. 1-11, 17-23, 40-46.)
spécial, celui des sentiments, « en quoi consiste, dans les questions psychologiques, Tattitude scientifique (p. 2) ».
L'attitude scientifique, selon M. Rauh, ne consiste pas « dans rapplicalion exclusive de tel ou tel procédé de recherche » ; elle peut « se résumer d'un mot : la soumission au fait (p. 30) v. Comme la certitude de fait, — que le fait soit externe ou interne, — est le terme et le but de toute recherche scientifique, le caractère de l'esprit scientifique est de « s'adapter à l'expérience immédiate (p. 28) ». L'esprit scientifique peut amener « à renoncer à la précision en des matières qui ne la comportent pas (p. 24) ». Une science se compose : 1° de faits et de lois^ 2P de théories qui coordonnent les lois particulières. Pour qu'une théorie mérite le nom de scientifique, il faut qu'elle soit vérifiable ou utile à la prévision ; ou bien qu'elle soit destinée à traduire les faits et les lois de prévision. L'auteur dislingue ainsi deux espèces de théories scientifiques : celles qui traduisent les faits sans permettre de les prévoir ou théories interprétatives; celles qui permettent de les prévoir ou théories explicatives (p. 26). Il faut admettre, sans doute, qu'il y a un usage scientifique possible des théories psychologiques. Mais « nous nous apercevons, à l'usage, qu'aucune de ces théories ne réussit universellement (p. 33) ». Nous sommes ainsi conduits à en utiliser non pas une, mais plusieurs, à recourir à des explications diverses pour des groupes différents de faits, et quelquefois même pour un même fait considéré de points de vue différents. « En psychologie, le chercheur est en présence non d'une direction unique, mais de directions diverses, entre lesquelles il a à choisir pour marquer la place de tel fait particulier. Il devrait garder, pour ainsi dire sous les yeux, toutes les théories possibles, comme des instruments toujours disponibles (p. 35). »
Ces vues générales sur l'esprit scientifique en psychologie, M. Rauh les apphque à l'étude des sentiments. Voici la définition qu'il donne du sentiment : « Tout fait de conscience peut être dit sentiment, qu'il ait été ou non senti comme tel, si je le considère exclusivement au point de vue des effets qu'il peut produire dans les limites d'un corps déterminé (p. 45). » Les sentiments peuvent se présenter sous deux formes : i^ sous forme de tendance; 2° sous forme d'état affectif. Une tendance « n'est autre que la loi de succession continue d'états subjectifs ou subjectivement considérés (p. 47) ». Un sentiment où il ne semble pas qu'il y ait évolution continue est un état affectif (p. 48). Les tendances acquises, considérées comme indifférentes, prennent le nom d'habitudes (p. 5i). Les émotions sont des états affectifs qui s'élèvent à un certain degré de conscience. Les passions sont des tendances qui naissent à la suite d'un plaisir ou 'd'une peine sentie ou imaginée (p. 58).
Les sentiments une fois définis, M. Rauh examine successivement la question des divers degrés de la conscience des sentiments, celle des
sentiments inconscients, celle de la continuité et de l'évolution des sentiments (ch. m, iv et v). 11 donne une classification systématique des théories relatives aux sentiments, où ils sont envisagés comme des faits organiques, comme des faits intellectuels et comme des faits spéciaux, et où, dans ces trois hypothèses, ils sont traités par la méthode des sciences physico-mécaniques, par celle des sciences physico-chimiques et par celle des sciences biologiques (ch. vi). Il étudie l'applicAtion de ces diverses méthodes (ch. vu, viii et ix), et montre que toutes ne s'appliquent à leur objet que d'une façon partielle. Il fait la critique de la théorie volontariste (ch. x), dont le principe, la tendance à être, « apparaît, dit-il, comme susceptible d'interprétations multiples, et comme limité dans son application ; à la fois comme équivoque et comme incertain (p. 28o) ». De toutes les théories, c'est la théorie intellectuahste sous ses différentes formes, c'est-à-dire entendue en un sens très général, qui aurait, selon lui, le plus d'importance. Il déclare qu'elle est « universelle non comme théorie explicative, comme moyen de prévision ou d'action, mais comme théorie interprétative (p. 287) ».
Le chapitre xi et dernier nous donne la conclusion de l'ouvrage. Nous en détachons quelques passsages :
<( Observer les faits, joindre aux observations quelques lois empiriques sans cesse corrigées, puis à ces lois des vues plus que des théories, telle est la tâche du psychologue. Le psychologue devrait toujours se faire le disciple de IJiomme qui connaît la vie et formule à l'occasion de chaque expérience les hypothèses qu'elle lui suggère, qu'elle vérifie approximativement et que de nouvelles expériences peuvent indéfiniment compléter ou atténuer ou même contredire. Il ne faudrait pas proposer de système, mais des synthèses Hmitées, des lois de détail...
« La psychologie ne peut et ne doit dès lors présenter qu'un aspect chaotique. Gela n'est peut-être pas son état définitif; et il y aura peut-être avantage quelque jour à pousser aussi loin que possible une hypothèse au lieu de passer de l'une à l'autre, selon les secours immédiats que chacune peut fournir. Cela est possible, quoique sans doute' la multiplicité des explications tienne ici à la complexité même des choses qu'il ne faudra jamais perdre de vue... Le psychologue doit être guidé par ce principe : ne pas simplifie)^ à Vexcès. Le psychologue a jusqu'à présent pris pour modèle je ne sais quel fantôme de science schématique et abstraite ; il faut qu'il apprenne, — si paradoxal que cela paraisse — du physicien la complexité du réel et le détachement nécessaire à l'égard des théories (p . 303) . »
Trois chapitres nous ont particulièrement intéressé dans le livre de M. Rauh :de chapitre i où nous remarquons des réflexions fort judicieuses sur certains aphorismes fondamentaux familiers aux psychologues physiologistes (p. 7-13); le chapitre vu où se trouve une critique, selon nous excellente, des vues de Wilham James et de
Lange sur la nature et Torigine des émotions (p. 135-143) ; le chapitre IX où Tauleur fait comprendre, par une analyse pénétrante, la puissance des sentiments ou mobiles rationnels et la grande place qu'ils occupent dans la vie de riiomme adulte et civilisé (p. 184-190).
RENOUVIER (Cil,) ot PHAT (L.). — La nouvelle monadologie
(in-8^ A. Colin; 546 p.).
Ce livre est à la fois le résumé et le couronnement de la philosopliie de M.Henouvier : le résumé^ car on y trouve, reliées en une forte synthèse, les principales théories développées dans les ouvrages précédents; le couronnement, car cette philosophie s'y pimente avec des croyances de cosmogonie et de théodicée, qu'elle s'incorpore expressément, qui rétendent au delà de la limite où elle se renfermait autrefois, et qui, parleur rapport, déclaré nécessaire, avec les autres théories, et par Timportance qu'elles prennent dans l'ensemble, lui donnent une nouvelle forme et, semble-t-il, une signification nouvelle. Il est divisé en sept parties : l. La monade; H. La composUiou des monades, l'organisation; III. L esprit ; IV. Za passion; V. La volonté; Vï. Les sociélés; VII. La justice. Des notes très intéressantes sont jointes à chaque partie. Il est naturel que l'attention se porte tout d'abord sur les deux parties entièrement originales de ce grand et beau travail, c'est-à-dire sur la première et sur la dernière. Ce sont les seules dont nous puissions parler en cette notice.
I. Il ne faut pas croire que, en rattachant Tensemble dogmatique de sa philosophie au monadisme de Leibniz, comme l'indique le titre du volume nouveau, M. Renouvier entende revenir à une métaphysique substantialiste. Ceux qui l'ont dit n'ont pas fait attention que, s'il donne le nom de substance à la monade, il prend soin d'expli-» quer le sens où il prend ce nom, et qui est très conforme au phénoménisme rationnel. « Le nom de substance simple, que nous avons donné à la monade, signifie le concept de l'être réduit à ses rapports essentiels constitutifs. 11 est le signe ou le symbole de cette réalité fondamentale donnée à la connaissance dans une loi, dans une fonction. Le développement de cette fonction, son application à des relations nombreuses et plus vastes se produisent et se différencient les uns des autres par la composition des monades en des ordres de sujétion divers. Ainsi le concept de monade, s'il est bien appliqué, ne contredit pas le principe de relativité ; il l'affirme, il en est l'expression la plus générale (p. 13). »
U est facile de voir que sa délinition de la monade écarte ce qu'il a toujours combattu dans l'idée de substance :
« La monade est un composé ({ualilatif, ou un sujet de l'elations internes, subjectives. Au défaut de telles relations, elle lesterait indé* terminée comme sujet, et, en d'autres termes, répondrait à un concept abstrait, non à une réalité.
PILLON. — REV-UE BIBLIOCnAPHIQUE 207
« Une monade ne peut avoir des relations qn'à elle-même, ou à d'autres monades. Mais les rapports de cette seconde espèce, en supposent toujours un de la premit're. Il faut qu'il y ait en chaque monade une qualité commune à toutes, et qui soit propre pour chacune : c'est le sentiment de soi, le rapport du sujet à l'objet dans le sujet. Ce rapport interne est la représienlalion ; il est la conscience, si on le considère dans sa forme ; le phénomàie, si on le considère dans sa matière (p. 3). »
Ce qui ne laisse aucun doute sur Faccord du pliénoménisme rationne et de la conception monadologiqùe dans la pensée de M. Renouvier c'est qu'il avait, dès 1875, remarqué et signalé la profonde différence qui existe entre le monadisme de Leibniz et les diverses méliiphysiques substanlialistes. « Rappelons-nous, dit-il dans la deuxième édition de son Premier essai de Critique générale (t. II, p. 308), que Thypo thèse des monades substitue à l'idée de susbtance, telle qu on la trouve chez les panthéistes de tous les temps, chez les scolastiques, et chez Desoartes lui même, une notion claire et définie de l'être, en tant que composé de divers phénomènes, liés et enchaînés, de 7)erc<79/to7î, à' appétit et de force. » Que l'on veuille bien rapprocher cette observation des passages de la Nouvelle Monadologie citée plus haut.
Le même jugement sur le monadisme est développé dans la deuxième édition du Troisième essai, publiée en 1892 : « Il reste à se demander comment le monadisme se concilie avec le phénoménisme . On demanderait aussi bien et mieux, plus généralement, comment la méthode, qui n'admet que des phénomènes et des lois, peut s'accorder avec la reconnaissance réelle des êtres de la nature, avec tout ce qu exige théoriquement et prali(juement la croyance commune, et qui est aussi la nôtre, aux existences externes, individuelles, et au monde entier de la vie. Cette question n'est donc que celle à laquelle nous avons répondu en montrant le vide de la notion de substance appliquée à la définition prétendue des êtres, soit matériels, soit personnels, puis en développant les idées les plus générales de fonction et de loi dans leur sens concret. Elles renferment, en ce sens, et permettent de présenter sous une forme, la seule scientifique, et même la seule intelligible au fond, tout ce que nous savons ou d'un corps ou d'une conscience, c'est-à-dire les relations tant internes qu'externes qui les constituent et au delà desquelles il n'y a pas de connaissance possible. Or, le monadisme est une théorie générale de l'existence où il est facile de considérer l'idée de substance, appliquée à toutes les monades, comme l'expression générale et symbolique de l'unité de l'être individuel... Si l'on s'enquiert de la vraie notion leibnizienne de la monade, on s'apercevra, en écartant les termes substantialistes, abstraits et vides, qu'elle consiste toute en la position d'une loi qui assemble en un seul faisceau les trois grandes qualités internes constitutives de l'être sensible : la perception et V appétit^ joints à la force, principe du changement... Nous conclurons
208 l'axxke philosophique. 1899
que Ton peut, sans beaucoup d'efforts d'interprétation, réduire à des questions de mots la différence entre le criticisme phénoméniste et la partie de la monadologie leibnizienne relative à la notion de l'être * . »
II. Nous avons dit que M. Renouvier avait donné à sa philosophie une forme et même une signification nouvelles, en y faisant entrer définitivement des croyances de cosmogonie et de théodicée, placées jusqu'alors au delà des limites qu'il assignait à la connaissance rationnelle. Les croyances dont il s'agit se résument dans la doctrine de la préexistence et de la chute, 'qui n'est certainement pas nouvelle, mais qu'il a renouvelée, en de fort belles pages, s'ingéniant à la fortifier contre les objections, essayant de la dégager des erreurs métaphysiques, morales, religieuses, auxquelles elle lui paraissait avoir été mêlée. La doctrine de la préexistence et de la chute est, pour M. Renouvier, l'unique solution du problème du mal que la raison et la conscience puissent admettre, un quatrième postulat. qu'il faut joindre à ceux de Kant, et dans lequel on peut dire que ceux de Kant sont logiquement compris.
De l'importance qu'a prise cette doctrine dans le néo-monadisme renouviériste, on peut se faire une idée par les lignes suivantes, bien caractéristiques, sur le but et le plan de l'ouvrage : « Notre monadologie avait pour sujet, disent les auteurs, après la définition de l'être et du monde, après la création du monde comme parfait, l'explication du rapport de la perfection à la chute, de la chute à la perfection retrouvée et confirmée. C'était l'histoire de la monade supérieure, de la monade humaine, à conduire jusqu'à sa fin providentielle ; le drame de l'humanité à rattacher à l'histoire de la nature; et c'était la démonstration de la justice de Dieu par l'exposition d'un plan qui pût concilier la bonté et la beauté de l'univers avec Imtelligence et avec la liberté de la personne, sujet de toute connaissance, fin de toute spéculation (p. 521). » On voit que les croyances de cosmogonie et de théodicée ne prennent place dans le néo-monadisme que pour y jouer le rôle de principes supérieurs auxquels tout le reste du système est rapporté et subordonné. Et il n'en peut être autrement, si ces croyances sont clairement déterminées par les attributs nécessaires de Dieu et par les rapports nécessaires de Dieu au monde, tels qu'il est donné à la raison de les concevoir. La philosophie de M. Renouvier n'est-elle pas essentiellement une philosophie de la liberté, du devoir, de la justice? Gomment le concept de la parfaite justice divine, clairement et distinctement saisi parla raison, ne dominerait-elle pas une telle philosophie?
Quelques disciples de néo-criticisme se sont étonnés de l'extension que le maître avait donnée successivement à son système. Cette extension successive procède d'un mouvement régulier, d'un progrès
(1) Troisième essai ^ Principes de la nature y 2» édit., t. I, p. 68.
naturel, de la pensée réfléchie. Elle s'explique aisément par la théorie néo-criticiste de la certitude. D'après cette théorie, la passion, la volonté libre et Timpératif moral interviennent en toutes nos certitudes. Il ne saurait, par suite, y avoir une ligne de démarcation invariable entre le domaine des affirmations rationnelles organisées en système philosophique et celui des croyances formées et conservées par les besoins et les habitudes du cœur et de l'imagination. Il se comprend donc que le premier puisse s'agrandir et s'enrichir aux dépens du second, c'est-à-dire faire, par la réflexion et l'analyse, des conquêtes sur les hypothèses ébauchées et insuffisamment motivées et sur les croyances plus ou moins confuses de tradition et d'autorité.
On a dit, en se fondant sur quelques apparences, que, par le quatrième postulat joint à ceux de Kant, le néo-criticisme, devenu néomonadisme, tend à se confondre avec la religion, à prendre les caractères de la religion. C'est se méprendre complètement sur l'attitude intellectuelle de M. Renouvier dans la Nouvelle Monadologie, La vérité est qu'il entend soumettre à la méthode rationnelle et critique et résoudre par cette méthode le problème du mal, par conséquent, enlever ce problème aux religions, pour en demander la solution à la philosophie, nous allions dire pour le laïciser. Et il n'est rien, selon nous, de plus légitime que cette démarche et cet effort de la raison pour fonder une théodicée indépendante. L'esprit strictement rationnel du système de théodicée, exposé dans le nouvel ouvrage, ressort clairement de la déclaration suivante :
« La philosophie, c'est-à-dire la raison analysée et construite dans une conscience, avait seule à nous fournir les éléments de notre composition. Une religion demande autre chose; une religion a besoin, pour la vérité qu'elle annonce, d'une tradition et d'une révélation. Le christianisme, qui gouverne en grande partie l'âme des nations occidentales, beaucoup moins éloignées que les autres de la connaissance de la loi morale, recourt à la grâce de Dieu, pour suppléer la justice, dont elle croit l'homme incapable par lui-même. Il y a un domaine de mystère et de foi, auquel la philosophie, dans sa sphère propre, doit rester étrangère. Nous sommes loin d'attribuer à la doctrine que nous exposons les qualités d'une religion, mais nous pensons qu'elle peut se donner pour une philosophie de la religion, philosophie moralement et logiquement supérieure, dans les matières qu'elle traite, à la religion quelle qu'elle puisse être (p. 52i). »
Il nous faut rappeler, en quelques mots, comment M. Renouvier fut conduit à étendre le système néo-criticiste au delà des limites qu'il avait tracées dans ses Essais de critique générale. Il excluait alors de la philosophie et abandonnait aux hypothèses particulières et aux croyances religieuses l'idée d'un Dieu personnel et celle de création. Plus tard, quand il écrivit son Esquisse d'une classification
PiLLON. — Année philos. 1899. 14
Systématique des doctrines philosophiques, il reconnnt que la frontière du rationalisme néo-criticiste pouvait et devait être reculée plus loin qu'il n'avait d'abord pensé ; c'est-à-dire que la méthode néo-criticiste, rationnellement suivie, menait à poser la question de l'origine du monde et à la résoudre par l'idée d'un Dieu créateur, d'après l'unité des lois qui régissent toute représentation, toute conscience, et qui sont l'unique fondement de la communication des êtres. Le néo-criticisme ne faisait plus consister le postulat de la divinité en une loi cosmique générale du bien ; il s'affirmait comme un véritable théisme.
Cette première extension du système devait naturellement en entraîner une seconde. La question de l'origine du monde résolue, celle de l'origine du mal se posait aussitôt. Gomment la grande place, si évidente, que tient le mal dans le monde, peut-elle être lîompatible avec la perfection morale attribuée à l'auteur du iponde? Le théisme néo-criticiste appelait une théodicée qui le complétât. M. Renouvier a vu, dans la doctrine de la préexistence et de la chute, le fondement nécessaire d'une théodicée rationnelle, et c'est pourquoi, dans son dernier ouvrage, il a tenu à présenter cette doctrine comme une partie intégrante de sa philosophie.
Dieu, selon lui, ne peut, en raison des attributs inséparables de ridée du Créateur, être responsable du mal physique qui existe dans le monde ; et il n'est qu'un moyen de lui ôter cette responsabilité, c'est de poser, à l'origine, la liberté de la créature, et de considérer le mal physique, tout mal physique, comme la conséquence du mauvais emploi de cette liberté. Il est impossible, dit-il, de tenir ce monde « pour l'œuvre immédiate du Créateur, parce que les choses n'y étaient point disposées de manière à mériter le nom d'œuvre bonne eu égard aux fins poursuivies par les créatures ». Il est impossible d'imaginer « que le Créateur a entendu produire une œuvre mauvaise tout d'abord, ou en elle-même, c'est-à-dire indépendamment dn but qu'il lui assignait ; qu'il a voulu faire naître, sur une terre ingrate, des créatures neuves, inexpertes, qui n'avaient en rien mérité de souffrir, afin qu'elles arrivassent, elles ou d'autres, après des âges incalculables, à travers des maux infinis, à un résultat, sans connaître lequel (p. 59) ».
Mais la thèse de la Nouvelle Monadologie rencontre ici une objection. Un grand nombre de philosophes, alléguant qu'un monde imparfait n'eût pas différé de Dieu, ont soutenu que le mal vient de l'imperfection inhérente à la créature, et qu'on est donc obligé d'admettre qu'il a été produit par le Créateur. M. Renouvier leur répond que l'imperfection est négative, comme l'indique le mot privation dont ils se servent pour exprimer ce qui distingue le monde de sou auteur ; qu'il y a, sans doute, « une privation très véritable, qui consiste en ce que les esprits créés, quelle que soit leur élévation, sont soumis anx lois de l'intelligence créatrice, et les connaissent impar-
faitement, en tout cas ne les embrassent pas et n'en disposent pas souverainement » ^ mais qu'on ne saurait « porter la douleur au compte de l'imperfection » ; que c'est là une a opinion contraire aux sentiments naturels et qui ne peut fournir en sa faveur aucun argument » ; que l'oïi « peut être imparfait sans souffrir », et que « les états de souffrance sont positifs (p. 465) ».
On peut, croyons-nous, opposer de sérieuses objections à la doctrine de la préexistence et de la chute, quelque séduisante qu'elle paraisse dans la Nouvelle Monadologie. Mais ce n'est pas dans une simple notice, telle que celles de notre Bibliographie, qu'il nous serait possible de développer ces objections. Nous nous bornerons à faire remarquer, dans cette théorie du mal, un grave défaut , très frappant même à première vue. Si elle ne peut s'appliquer à la souffrance et au sort des animaux, elle ne donne pas une solution complète et générale du problème ; et il est vraiment impossible, quelque effort d'imagination que l'on fasse, de l'appliquer à la souffrance et au sort des animaux. Rappelons-nous le raisonnement par lequel Malebranche établissait que les animaux sont insensibles. La souffrance de l'animal n« peut, comme celle de l'homme, être attribuée à un péché originel ; donc, elle serait un mal positif que Dieu aurait produit et dont il serait responsable, ce que les attributs moraux de Dieu ne permettent pas d'admettre; donc, il est impossible que la souffrance de l'animal soit réelle ; donc, il faut le considérer comme une machine, La théodicée de M. Renouvier aurait, semble-t-il, — tout comme celle de Malebranche, — grand besoin de l'automatisme des animaux.
ROURE (Le P. Lucien). — Doctrines et problèmes (in -8°, Victor Rétaux ; 526 p.).
Ce volume est composé d'articles antérieurement publiés dans les Études (Revue des Pères de la Compagnie de Jésus). Il est divisé en trois parties : I. Doctrines; IL Problèmes moraux ; III. Frohlèmes physiologiques.
Les doctrines dont l'examen est abordé dans la première partie sont le cartésianisme, le positivisme d'Auguste Comte, l'évolutionnismede Spencer, le criticisme de M. Renouvier, le monisme aidéesforces de M. Fouillée, le spiritualisme de M. Ollé-Laprune. Nous disons que l'examen de ces doctrines y est abordé, parce qu'il reste, et de parti pris, semble-t-il, bien superficiel. Le P. Rourene fait pas de grands efforts pour comprendre les systèmes qu'il s'est donné la tâche d'exposer et d'apprécier.
Très fidèle à la scolastique, il ne croit pas que l'influence de Descartessur notre siècle ait été heureuse. Il lui reproche d'avoir « brisé entrais tronçons l'antique chaîne qui reliait ensemble la science, la
métaphysique, la foi ». C'est là, dit-il, une des causes « du malaise qui tourmente notre génération » ; on ne retrouvera Tunité, qui est un besoin des esprits, qu'en revenant, par de là Descartes, à renseignement philosophique et théologique traditionnel (p. 19).
Passant aux doctrines contemporaines, le P. Roure voit dans le positivisme comtiste « une philosophie abaissée et amoindrie ». « Il est surtout, plit-il, une méthode d'investigation, et cette méthode, il la réduit à l'observation sensible. Il se condamne a priori à ne pas jeter les yeux au delà des phénomènes tangibles ; et cette méconnaissance l'amène au matérialisme (p. 49). » Son jugement sur Tévolutionnisme spencériste n'a pas plus d'originalité. Il ne fait que reproduire les critiques, d'ailleurs excellentes, qui en ont été faites.
Le criticisme de M. Renouvier n'est, à ses yeux, qu'un « mélange de positivisme et de mysticisme (p. i^'6) ». Par la négation de la substance, il se ramène au positivisme (p. 132). Par le rôle qui y est attribué à la croyance et à la liberté dans la croyance, il sort du positivisme, mais pour « entrer dans le mysticisme aveugle (p. 135) ». Très attaché à l'idée de substance, dont sa raison et sa foi ont besoin, le P. Roure ne peut prendre au sérieux une doctrine qui unit le phénoménisme et l'immortalité personnelle. C'est là, pour lui, un étrange et monstrueux paradoxe. « Dans cette théorie, que peuvent signifier les termes immortalité, survivance ? Rien ne survit. Une représentation succède à une représentation, avec l'étiquette personnalilé ou moi accolée à l'ensemble. Mais ne cherchez de commun que l'étiquette (p. 14 4-). » — Voilà, dirons-nous, une objection que M. Renouvier ne se croirait certainement pas obligé de prendre au sérieux.
Sur le monisme mental de M. Fouillée, le P. Roure prononce que c'est un « système renouvelé de quelques tirées, et aussi de Spinoza, de Leibniz, de Haeckel, système moins inédit que semble le croire M. Fouillée, mais non plus solide pour cela (p. 161) ». Et il ajoute ironiquement : « Tout est coQscient à des degrés divers. La pierre tombe en vertu d'énergies intimes semblables aux nôtres; en un sens vrai, elle désire, elle cherche son centre. Bientôt on se reprendra à dire que l'eau monte dans le corps de pompe par horreur du vide ou par amour pour le piston. M. Fouillée pense bien que les organes de la digestion font le triage des éléments et que la plante se tourne vers le soleil par un choix conscient, quoique nébuleux, très nébuleux (p. 16*2). » — On ne peut vraiment se soucier beaucoup de cette ironie, quand on s'est rendu compte de la solidité des principes et des raisonnements sur lesquels se fonde le monadisme leibnizien.
La doctrine d'Ollé-Laprune est, selon notre auteur, une philosophie continue (p. 188) : ce qui veut dire, — car le mot a besoin d'être expliqué, — qu'elle tend à rapprocher, à unir les divers aspects des choses, les divers éléments de la vérité. Elle unit, en morale, l'idée du bien
et celle du beau (p. 190); dans la question de la certitude, Tintelligence et la volonté (p. 199). Elle unit la philosophie à l'art, à la science, à la nligion. Elle unit la pratique à la théorie, Taction à la pensée (p. 201-203). Cette philosophie continue est d'origine grecque. « Ollé-Laprune avait le culte du génie grec ; il s'était pénétré de la pensée et de la manière des grands philosophes de la Grèce (p. 189). » Mais, peut-être, n'étail-il pas assez thomiste au gré du P. Roure. « Il n'a guère usé pour son compte des grandes thèses de la scolastique que sous la forme où il les rencontrait dans Aristote ou dans Platon. Nous doutons même qu'il ait jamais tenté de faire la synthèse des idées de saint Thomas. De vrai, il était moins scolastique ou même péripatéticien que grec (p. 193). »
Nous ne saurions analyser ici, môme brièvement, les chapitres consacrés aux problèmes moraux (2« partie) et aux problèmes psychologiques (3« partie). Nous nous bornerons à signaler au lecteur ceux qui nous ont particulièrement intéressé : le chapitre vu ( Vertu kantienne et vertu chrétienne) ; le chapitre viii [Ascétisme et philosophie) ; le chapitre ix [le problème de la foi chez M. Paul Janet) ; le chapitre xiv [Les altérations de la personnalité).
SPIR (A.). — Nouvelles esquisses de philosophie critique, précédées d'une biographie de l'auteur (in-8S F. Alcan ; xxx-146).
La doctrine philosophique de Spir, exposée en cet ouvrage, peut, nous semble-t-il, se résumer dans les propositions suivantes :
Il y a une anomalie dans la nature des choses. Cette anomalie consiste dans l'illusion qui nous fait considérer comme substances réelles les objets de la perception extérieure et les moi conscients. Toute notre expérience est organisée de manière à produire et à entretenir en notre esprit cette illusion. Cependant, cette illusion naturelle n'est pas invincible. Par la réflexion et l'analyse, nous pouvons la reconnaître ; nous pouvons nous assurer que les objets et les sujets, dont le monde de l'expérience est composé, ne sont que des phénomènes divers, fugitifs, mais liés entre eux, auxquels nous conférons illégitimement le caractère absolu de la substance. Comment nous en assurons-nous ? Par le principe qui gouverne nos jugements, nos raisonnements, notre logique, le principe d'identité. Aucun objet, aucun sujet n'est identique à lui même, ne possède une nature qui lui soit vraiment propre. Chaque objet, chaque sujet tend à changer, change incessamment. Or, qu'est-ce que changer, sinon se nier soi-même, s'anéantir soi-même? Objets et sujets semblent, il est vrai, persister, mais c'est parce qu'ils se reproduisent sans cesse, c'est-à-dire parce que les phénomènes dont ils sont formés, grâce aux rapports qui les lient, se déguisent devant notre raison et nous apparaissent comme des substances. En même temps qu'il nous révèle l'anomalie inhérente à la nature des
choses, le principe d'identité atteste l'existence d'une nature normale. La conscience logique, qui distingue absolument le vrai du faux, la conscience morale, qui distingue le bien du mal, supposent nécessairement une réalité absolue, permanente, parfaite, substantielle. C'est la notion de cette réalité qui leur donne des bases solides. Et c'est grâce à cette notion, que le monde des phénomènes lub-même prend, en s'organisant, la consistance apparente d'un monde de substances. Cette réalité absolue, qui s'impose à notre pensée et où le monde des phénomènes a son fondement, est simple, invariable, et parfaite. Elle est nécessairement simple, car si elle renfermait eo soi des qualités diverses, sa nature serait différente d'elle-même, et non pas identique. Elle est nécessairement parfaite, car un objet ijnparfait est celui auquel il manque quelque chose et qui est, par conséquent, en désaccord avec lui-même. Elle est nécessairement invariable, car tout changement révèle une contradiction ou un désaccord intime avec soi-même. De l'invariabilité nécessaire de l'absolu, il suit logiquement qu'aucun changement ne peut être absolu, c'est-à-dire sans cause, et que l'absolu ne peut être une cause de changement. De là, entre l'invariable absolu et le monde de l'expérience, le monde des changements soumis à la loi de la causalité, une séparation telle qu'on ne saurait attribuer à l'absolu aucune action sur le monde, aucune connaissance du monde. D'un côté, un monde de phénomènes régis, en leur succession, par le principe de causalité, mais sans substance ; de l'autre, une substattce, im-pliquée par le principe d'identité, mais sans phénomèiîfces et sans rapport aveo ^les phénomènes qui se succèdent dans le mondie.
Ce n'est pas dans une simple notice qu'il nous serait possibte d'examiner et de discuter, comme il convient, cette doctriue substantialiste fondée sur le principe d'identité. Nous nous bornerons à remarquer qu'elle se heurte, elle aussi, à la critique de l'inflai numérique. Spir reconnaît que sur la question de l'origine du monde,, on est conduit à une antinomie insoluble. Voici les deux propositioas^ (jui, selon lui, forment cette antinomie :
« 1® Il est impossible de penser un premier changeiB.e»-t ou \uk premier commencement ; car un premier commencement serait l'origine du rf^yenir lui-même, tandis que tout commencement, toulï changement, présuppose le devenir comme forme de la réalité ou: comme manière d'être des choses. Le premier commencement serait uift, coflimencement absolu, la naissance de tout ce qui est, sortant dui néa^t. Or, il nous est impossible de penser un commencement absolu, parce que l'idée d'absolu, et celle de commencement, ou d«changement sont, suivant la loi fondamentale de notice pensée» absolument incompatibles l'une avec l'autre.
« %^ Il est impossible de penser qu'une série infinie de chaiig0«' m^nts.se soit écoulée jusqu'au moment présent, parce que riafini ne? peut pjis ay.Qir de fin (p. 124). »
PÏLLON. — REVUE BIBUOGBAPHIQUE 215'
L'auteur des Esquisses nouvelles de philosophie crUique conclut de cette antinomie qu'il règne « une obscurité absolue touchant l'origine des choses », et que, « sur ce sujet, on ne peut rien affirmer ni rien nier (p* 127)». « Tout changement en particulier , dit-il, a sa cause et peut être expliqué par elle ; mais le fait qu'il y a en général des changements n'a pas de cause et n'est susceptible d'aucune explication, la série des causes se dérobant à l'infini. Le devenir doit être conçu comme une manière d'être des choses, qui se perpétue par sa propre impulsion, mais dont il est impossible de comprendre La raôson et l'existence (p. 126). » Pour s'en tenir à cette conclusion, il fsbudrait admettre que les dieux propositions de l'antinomie se présentent à la pensée avec la mêmeioTQQ, c'est-à-dire qu'un commence-: ment absolu et une série infinie lui sont inaccessibles dans le même sens. Mais une série infinie de changements passés est un nombre infini ; il est donc clair qu'elle implique contradiction et doit être niée comme absurde. Or, on ne peut la nier, sans affirmer par cela même un commencement nécessaire de la série des changements.
Les Nouvelles Esquisses sont précédées d'une biographie intéressante de Spir, écrite par sa fille, M"'° Glaparède-Spir.
WEGHNIAKOFF (Théodore). — Savants, penseurs et artistes. Biologie et pathologie comparées (in-12, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Paris, F. Alcan ; 224 p.).
Ce livre a l'apparence extérieure d'un recueil de notes. On dirait des documents attendant leur coordination et leur exploitation. Le traducteur du livre — car le hvre est traduit du russe — nous en garantit l'originalité féconde. Il estime qu'ainsi « se trouve projetée sur l'histoire des sciences cette lumière qui éclaire si singulièrement le travail et le mode de production de la pensée chez l'homme. Car il ne faut point s'y tromper. Si les observations paraissent particulières, si elles se restreignent à tel ou tel type donné, il n'en est pas moins vrai que les résultats se généralisent et retentissent sur une vaste activité du savoir {Préface^ p. xiii). » M. Wechniakofî admet deux classes caractéristiques de groupes d'artistes et de savants. Les uns élaborent d'une manière spéciale les éléments scientifiques et esthétiques, abstraction faite de la nature des impressions élémentaires. Les autres se distinguent par la nature spéciale des impressions élémentaires sensorielles, ainsi que par la prédominance de l'une d'elles. Les uns passent leur vie à développer des aptitudes dont l'éclosion date de leur jeunesse. Les autres se désintéressent de leurs curiosités premières et s'adonnent à de nouvelles études. Comte débute par être mathématicien, puis il se désintéresse progressivement des mathématiques. Hermann Lotze débute par des œuvres de synthèse biologique. Mais dès sa jeunesse il montre, pour l'examen « des conditions des phénomènes quel-
conques, une disposition à subtiliser et à volatiliser les caractères des éléments productifs des phénomènes (p. 109) ». Puis le métaphysicien se dégagea du biologiste. Chez Fechner, les « périodes de rigoureuse et excessive positivité et celles d'aspiration mystique, qu'il cherchait à rendre plausibles par un vernis de systématisation dogmatique se succédaient les unes aux autres dune manière alternative et oscillante ». Survint une t< lésion générale du système nerveux cérébro-spinal et sympathi(|ue : son goût s'aggrava pour le merveilleux et le fantastique... » On voit le caractère du travail de M. Théodore Wechniakoff. S'en dégage-t-il une théorie vraiment générale et neuve ? Le traducteur du livre en est per- |
suadé. Il ne nous a pas encore persuadé. I