RENOUVIER. — LA MESSUNITÉ DE JÉSUS
ait dit, la figure de celui-ci de ressortir avec force. Cette figure put devenir le type nouveau du Messie, non pour le peuple juif, qui caressa jusqu'à la fin celle du fils de David, Messie triomphant, mais pour quelques grandes âmes de la nation, et avant tout pour Jésus. Ainsi la prophétie "du second Esaïe — selon le sens que nous attachons maintenant au terme de prophétie — passa pour être la prophétie, dans le sens vulgaire du même mot, du Messie victime. Si celle-ci avait été réellement intentionnelle, en ce même sens, chez son auteur, on pourrait dire qu'elle est devenue, par son action sur les esprits, la cause de sa propre vérification ; tandis que, au point de vue superstitieux et déterministe, une prophétie a lieu parce qu'elle doit se réaliser, qu'il faut qu'elle se réalise. Jésus a voulu réaliser la prophétie du second Esaïe.
Nulle part Jésus ne s'est dit fils de David : s'il l'eût fait, ces mêmes Évangiles n'eussent pas manqué de le rapporter (Matthieu et Luc), qui enregistrent les généalogies davidiques qu'on avait pris la peine de composer pour Joseph, l'époux de Marie. Il y a plus, Jésus demande aux pharisiens ce qu'ils pensent du Messie, et de qui il est le fils ; et, comme ils lui répondent : « De David », il leur ferme la bouché en leur faisant remarquer que David, en son inspiration, donne au Messie le nom de Seigneur (1). La filiation qu'il invoque, et l'unique, est partout formulée dans les termes consacrés des apocalypses de Daniel et d'Hénoch : 1** Fils de VHomme, désignation de l'homme par excellence, que Jehovah a prédestiné à régner sur ses saints ; 2^ Fils de Dieu, c'est-à-dire créature de prédilection divine. A peine s'est-il fait reconnaître comme le Messie Fils de Dieu, par ses disciples, il ajoute qu'il doit soufirir, mourir et ressusciter : « Et il disait cela en propres termes (xal icappT,aia Tôv 7.dYov kldlzi), » ajoute l'un des synoptiques, qui s'accordent tous trois à décrire la scène (2); et Pierre ayant voulu reprendre son maître sur ces paroles de funeste augure : « Arrière, Satan, dit Jésus, c'est un piège que tu me tends, tes vues tie sont pas celles de Dieu, mais
des hommes (oO cppovei; Ta rroO 6eoij àXkoL Ta twv àvSpwTcwv). » Et il
prend pied de là pour formuler sa loi morale du sacrifice : « Que celui qui veut me suivre renonce à lui-même, se charge de sa croix et me suive. Qui voudra sauver sa vie la perdra,
(1) Matt,,xxn, 41-46. (Interprétation fausse mais alors reçue du premier verset du psaume ex.)
(2) Marc, viii, 32.
et qui la perdra à cause de moi la trouvera (1). » Il n'y aurait plus de raisons d'accepter Tauthenticité d'aucunes paroles de Jésus, si l'on doutait de celles-là, car il n'en est ni de plus certifiées, ni de mieux d'accord avec l'ensemble et de l'enseignement et des récits des Évangiles. L'expression de porter sa croix était dès ce temps proverbiale, autant que très vivante, à cause de la fréquente application d'un supplice d'usage romain, ainsi aggravé par la férocité des mœurs : le con* damné marchait, chargé de sa croix, jusqu'au lieu de l'exécution.
La doctrine du sacrifice est complétée et doit l'être religieusement par les menaces et par les promesses. Il est certain que la loi morale, fondée sur un impératif de conscience, exige le désintéressement quant aux conséquences immédiates. Ces philosophes vont trop loin qui demandent en outre que le juste renonce à la fin naturelle du bonheur et répudie tout sentiment d'espérance ou de crainte à l'égard des lois de l'univers. Ils embrassent le précepte, inexplicable dès lors, de la pure abnégation. Quand on s'attache à ce dernier, on ne peut lui trouver ni preuve, ni sanction, ni raison d'être en dehors de l'état mental très particulier de la personne qui aspire à en faire sa règle. Une loi religieuse s'adresse à la généralité des hommes. Jésus complète l'idée messianique en ajoutant aux passages qu'on vient de voir et qui font suite à la déclaration de sa qualité de Christ, la formelle annonce de la rétribution, au jour du jugement, lorsqu'il viendra « rendre à chacun selon ses œuvres >. Il oppose à l'idée des satisfactions actuelles les plus grandes possibles celle de la vie absolument parlant ou dans sa durée sans terme, quand il demande : « A quoi sert à un homme d'avoir gagné le monde entier, s'il perd la Vie ? Quel équivalent peut exister pour la Vie ?» Il termine ce discours en déclarant non seulement que le Fils de l'Homme, c'est-à-dire lui-même, viendra « dans la gloire de son Père, avec ses anges », mais encore que, « parmi ceux qui sont là présents, il y en a quelques-uns qui ne mourront point avant d'avoir vu le Fils de l'Homme venant dans son royaume (2). »
(1) Marc, VIII, 37 ; Malt., xvi, 22-26; Luc, ix, 21-24.
(2) Malt., XVI, 28. — « Avant d'avoir vu le royaume de Dieu (Lric) . — Le royaume de Dieu venant avec puissance {Marc) » : textes probablement retouchés à un moment où la parousie du Fils de l'Homme cessait d'apparaître dans une perspective prochaine.