‹ L'Annee Philosophique, Volume 4Chapitre 16 sur 94 · RENOUVIER. — LA RÉSURRECTION ET LA VIE ÉTERNELLE · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — LA RÉSURRECTION ET LA VIE ÉTERNELLE

que pour sa parousie. L'état intermédiaire, qui se conçoit mal au point de vue du Christ, s'explique à merveille, au contraire, par l'état mental des disciples, qui ont des visions dont ils sont incapables de trouver l'explication sans leur supposer des suppôts matériels, et qui ne savent fixer leurs idées que dans la possibilité de l'expérience de Thomas, passée bientôt en légende.

La parousie, dans le quatrième Évangile, est l'objet d'aune sorte d'abstraction, ou d'absorption, si on le préfère, grâce à laquelle les idées de résurrection, de jugement et de vie future s'affranchissent de celle du retour terrestre du Christ, de la ruine de la nation juive et de la révolution de la nature. « Celui qui écoute ma parole et qui croit à celui qui m'a envoyé possède la vie éternelle et ne subit pas le jugement : il est passé de la mort à la vie. L'heure vient, elle est là, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'entendront vivront. De même que le Père a la vie en soi, il a donné au Fils d'avoir la vie en soi, et il lui a donné la puissance et l'exercice du jugement (xpicLv iroteiv) parce qu'il est fils d'homme (6iôç àv6p(07ro'j). Ne soyez pas étonnés ; l'heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et sortiront : ceux qui ont fait le bien, pour la résurrection de la vie ; ceux qui ont fait le mal, pour la résurrection du jugenient (1). » Cet évangéliste ne peut pas répudier en termes formels une croyance aussi établie que l'était celle de la parousie, mais il lui donne visiblement un sens métaphorique. Le Père a délégué au Fils le jugement (2), mais le jugement est l'efïet immédiat de la conduite de chacun à l'égard de la révélation : ceux qui écoutent le Christ ne le subissent pas ; dès à présent ils vivent y et ils vivent éternellement. Quant aux morts, ils seront ressuscites, ils vont l'être. L'évangéliste, tout en supprimant la forme matérielle et dramatique de la crise finale du monde, en admet la proximité. Pour tous, morts ou vivants, c'est la voix du Christ qui exercera le jv^ement, c'est-à-dire qui fera la séparation (xpwiç), qui posera le

(1) Jean, v, 24-29.

(2) Ibid,, 22.

critère du bon et du mauvais sort, selon qu'ils entendront cette voix ou qu'ils y seront sourds. Les bons, ceux qui ont fait les choses bonnes (ol Ta àya9a iroiT^dav-reç) seront ces élus. Les mauvais seront jugés, c'est-à-dire séparés. Cette œuvre n'est pas celle du Père, qui produit la vie et ne juge point ^woTuoieï, oOôè yà(i xpC^/si oiiôeva), mais du Fils, auquel il Ta remise parce qu'il est fils d'homme. Cette théorie laisse une ombre mystique planer sur la nature de l'épreuve que subissent de la part du Christ, au jour de la résurrection, les morts qui n'ont pas eutendu Jésus ou ses disciples sur la terre, mais il faut qu'il y en ait une (1); sans cela, le jugemeut, tel qu'il est présenté par l'auteur, serait incompréhensible. Partout, dans cet Évangile, le passage de la mort à la vie, à la vie éternelle, est envisagé comme une suite immédiate de la foi dans le Christ ; la mort physique n'y apporte, soit avant, soit après, aucun délai. Mais cette voie du salut ne peut évidemment concerner que les hommes des temps apostoliques; une économie spéciale est requise pour les morts ; il y a donc une sorte de parousie pour ceux-ci à la fin des choses, mais il ne s'agit plus du tout alors de cette parousie, objet de terreur pour les vivants, qui doit venir après la destruction de l'État juif, elle-même suivie de l'anéantissement des forces des nations et de la révolution cosmique. La fin du monde, la victoire du Christ sur le monde n'a point ce sens matériel dans le quatrième évangile. On n'y apprend pas comment ce monde doit s'évanouir. Quel contraste avec VApocalypse du Nouveau Testament, que la tradition a rapportée au même auteur !

La spiritualisation des phénomènes, qui, pour les hommes, auxquels cet Evangile est prêché, supprime l'utilité de la parousie et le jugement proprement dit, puisque pour eux tout s'accomplit dans la conscience, ôte également tout intérêt à leur résurrection. Les convertis ne meurent pas. La résurrection du Christ elle-même parait, en tant que fait physique, superflue, et d'ailleurs peu séante à la dignité du Christ. Dans la suite des discours et des adieux de Jésus à ses disciples, entre le récit de sa carrière théurgique et le récit

(1) Ed. Reuss, en son commentaire, d'ailleurs très remarquable, de la théologie joannique va jusqu'à croire que les morts du chap. v, 25, sont les pécheurs que la voix de Jésus ressuscite spirituellement. Il n*y a plus place pour le jugement des morts réels, dans cette interprétation toute symbolique. Quand ressuscitent-ils ? 00 est la théorie qui les concerne ? (Reuss, Nouveau Testament^ Vl« partie, p. 175.)

aurait le droit de penser que récrivain mystique a entendu nier ce miracle, et n*a eu partout en vue que le fait surnaturel de l'existence céleste de ce Fils de Dieu, dont les Juifs ont détruit le revêtement mortel, mais n'ont pu atteindre la personne éternelle. C'est la pensée que nous croyons avoir été celle de Jésus sur le Messie, c'est-à-dire sur lui-même, en tant que victime de la haine des hommes, sous sa forme corruptible, mais immortel par la volonté de Dieu en sa forme humaine essentielle. Il ne faut probablement pas prêter cette interprétation au quatrième Evangile ; son auteur qui a hellénisé le surnaturalisme juif, et remplacé l'idée de l'homme exemplaire, créature première de Dieu, par la mythologie métaphysique de la Parole personnifiée, a partagé aussi le goût de son temps pour la magie. Après s'être complu à composer pour Jésus un personnage de théurge, au delà de ce qu'avaient fait ses devanciers, il n'a pu répudier les légendes de la résurrection, il a fait son choix parmi celles qui circulaient, ^t ne s'est pas inquiété de l'espèce de contradiction qui existait entre son idéalisme de l'union immédiate au Christ par la foi, et le matérialisme des attouchements des cicatrices du corps ressuscité, ou de l'insufflation du Saint-Esprit par la

bouche (eve(pO(JYj<J8V xal "kéyii aOTotç AàêeTe irveOixa àytov). Bien au

contraire, c'est lui qui rapporte le trait de l'incrédulité de Thomas, l'un des douze, et la manière dont il fut convaincu. Il s'applique par de telles inventions réalistes à conduire à la foi les hommes de chair dont il met systématiquement en relief la stupidité dans tout le cours de son Evangile (1).

De l'auteur quel qu'il soit du quatrième Evangile à un homme tel que l'apôtre Paul, la différence est frappante et instructive. Le premier compose un livre systématique dans lequel de grandes beautés d'ordre sentimental ne doivent pas nous aveugler sur la partie de fiction, sur les procédés d'auteur et de romancier ; il emploie tous ses efforts à tenir son héros divin au-dessus de la condition humaine, à laquelle pourtant son sujet et son plan le condamnent à l'abaisser ; il le fait glorieux dans la douleur, supprime la légende de la tentation et le récit sublime de l'agonie de Gethsémané, se plaît à regarder la crucifixion comme une élévation, au lieu de l'épreuve douloureuse qu'exige la réalité du sacrifice, et, dans son goût pour le merveilleux physique, semble partager la faiblesse

(1) Jean, xx, 19-30.

Page 1