RENODVIER. — LA RÉSURRECTION ET LA VIE ÉTERNELLE
rera ce changement de la forme humaine. On sait que Paul rattache la résurrection des disciples du Christ à celle de leur maître, source de vie éternelle. « Si le Christ n'est pas ressuscité, dit-il, votre foi est vaine. Vous êtes dans vos péchés. Ceux même qui se sont endormis dans le Christ sont perdus. Si toute notre espérance en lui se renferme en cette vie, nous sommes les plus misérables de tous les hommes.
« Mais le Christ est ressuscité, prémices de ceux qui dorment. Comme la mort est venue d'un homme, ainsi d'un homme viendra la résurrection des morts ; et, comme tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés dans le Christ. Chacun viendra à son rang : le Christ, comme prémices, puis ceux qui sont du Christ, au moment de sa parousie...(l).
« Frères, je vous dis ceci : La chair et le sang ne peuvent pas être appelés au royaume de Dieu ; la corruption à l'incorruptible. Voici que je vous fais une révélation (iSoO {X'j(jT'/5piov ôjjLtv lifbi) : Nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons changés, en un instant, en un clin d'œil, au son du dernier clairon : il sonnera et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons changés. Il faut que ce corruptible (notre corps) revête l'incorruptibilité, et ce qui est mortel l'immortalité. Alors se réalisera le jmot de l'Ecriture : La mort est engloutie dans la . victoire. Mort, où eèt ton aiguillon? Mort, où est ta victoire ?... (2).
« Ce sera la fin, quand le Christ remettra le royaume à Dieu, au Père (tw 6ew xal :raTp{) après avoir anéanti tout principat, toute domination et toute force. Car il doit régner jusqu'à ce qu'il ait mis tous les ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera anéanti, c'est la mort... Mais quand il dira que toutes choses lui sont soumises, il est clair que c'est à l'exception de celui qui lui a soumis toutes choses. Quand tout lui sera soumis, le Fils se soumettra lui-même à celui qui lui a tout soumis, afin que Dieu soit tout en tous (Vva -^ 6
6eôç Ta icàvTx èv iraavv) » (3).
Ainsi, d'après l'apôtre, le Christ est ressuscité, et les chrétiens, après lui, ceux qui sont morts avant son second avènement, ressusciteront en vertu d'une loi divine qui change le corps animal corruptible en un corps immortel. Une transfor-
(1) Première aux Corinthiens, xv, 17-23,
(2) Ibid,, 50-55.
(3) làid,, 24-28.
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ition s'opérera sur ceux qui seront encore vivants au moment la parousie, laquelle, par conséquent, est prochaine. Cette Dtrine étant toute différente de la théorie hellénique des les et de leur immortalité, dont il est impossible que Paul
lût pas informé, et les corps animaux des hommes morts puis déjà longtemps ne pouvant être, lors de la parousie, e dans un état de décomposition avancée, il a dû évidemint concevoir une évolution produite dans quelques parties Tètes et insensibles de ces corps dont l'ancienne forme est truite. De là la comparaison avec la plante qui sort du lin mort et corrompu en ses parties visibles. Mais ici la mte est immortelle ; la mort est vaincue avec le péché ; la
tombe, qui constatait le péché, — ceci est une partie de la ctrine dont nous ne nous occupons pas maintenant ; — les issances de ce monde sont détruites, conformément à l'idée achée par tous à la parousie, et le Messie remet Tempire à BU, après avoir rempli le ministère du salut des hommes et éanti le mal. Le sentiment de Jésus était probablement le Sme que celui de ce puissant esprit et de ce grand cœur, le il qui, sans avoir entendu sa parole, paraisse l'avoir comis. En un point seulement, il est vrai d'extrême importance, pensée de Paul ne remonte pas jusqu'à Jésus : ni dans les aoptiques, ni dans le quatrième Evangile nous ne rencon- ►ns une doctrine qui diffère des idées reçues chez les Juifs r les péchés de leur nation envers Jéhovah, ou sur la cause la corruption du monde. La théorie générale du péché dit iginel appartient en propre à Paul. Nous n'avons pas à order ce sujet, non plus que celui de l'abolition de la loi de Jtice et d'inauguration du principe de la grâce. Paul a été conduit par sa théorie de la résurrection et de transformation des corps à des vues élevées sur le salut sur la perdition. D'après lui, semble-t-il, en certains pasces, les hommes qui ont rejeté le Christ ne ressusciteent pas : demeurés dans la mortalité naturelle de leurs rps psychiques, ou animaux, ils ne participeraient point 'évolution de la vie spirituelle dont la foi dans le Christ , le moyen. Rien n'autorise la supposition qu'on lui prôait d'un retour à la vie de ces hommes pour être livrés X tourments. Il suffit qu'ils n'aient point part à la vie srnelle. Ailleurs, il se place à un point de vue plus comin sur la résurrection et le jugement : il parle du retour
Seigoeur « pour faire justice de ceux qui ne connaissent
pas Dieu (toi; |iyi ElSd^jiv Bedv), et de ceux qui n'écoutent pas rÉvangile de Notre-Seigneur Jésus. Ils porteront leur peine, qui est Téternelle destruction (ou perdition : SCx-riv tC^ouciv ô'Xeepov alwviov), privés de la présence du Seigneur et de sa gloire, quand il viendra ». Perdition éternelle, éternel éloignement de la source de vie, répondent à une seule et même idée, qui est celle de l'état de mort. On n'a le droit d'y rien ajouter, et il ne se trouve rien de plus à ce sujet dans les Epîtres de Paul (i). Sa pensée dominante est partout celle de la vie par l'union au Christ, de la mort par la séparation d'avec le Christ. De là vient que, par un oubli ordinaire, presque constant chez les auteurs des temps apostoliques, et qui nons semble aujourd'hui singulier, le sort des hommes qui ont vécu avant le Christ ne reçoit aucun éclaircissement. Ce fut l'effet de la révélation chrétienne de diviser le genre humain en deux classes, dont l'une, la seule sainte, devait, selon la tradition messianique, être formée des fidèles sujets du Messie divinement prédestiné à régner sur eux après le dernier jugement. Jésus, en assumant la qualité de Messie, dut se croire appelé surnaturellement à en remplir les fonctions, à l'exception seulement du rôle temporel de fils de David, auquel ce fut le grand caractère de sa pensée religieuse et de tout le christianisme primitif de renoncer.
C'est une erreur grossière, explicable seulement par l'extraordinaire optimisme du xix® siècle, et par ses doctrines de progrès, étendues à tout sans discernement, que le parti pris de tant d'interprètes, de nous présenter Jésus comme un croyant à l'avenir de paix et de bonheur de l'humanité terrestre, et confiant dans la prédication de ses apôtres pour corriger le monde et améliorer à la longue le régime politique des nations (2). La haine et la condamnation du monde en ses errements incorrigibles forment le sentiment dominant sans lequel le christianisme tout entier, en son origine, devient un phénomène historique inintelligible. L'homme moral et reli-
(i) Deuxième aux Thessaloniciens, i, 6-10 ; ii, 1-12.
(2) Hittoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, par Ed. Reuss, liv. II, chap. x. — Lamennais, Les, Evangiles; etc., et presque tous nos pasteurs.
gieux, û'espérant plus rien de ce monde laissé à ses propres forces, demande, un Messie» attend le jugement divin. Le pessimisme, pour employer ce mot devenu courant parmi nous, était justifié par le régime des gouvernements de rOrient, d'un côté, et, de l'autre, par Téchec définitif des républiques occidentales. Qu'était-ce que ce gouvernement oriental ? Autocratie des maîtres de hasard, servitude universelle, favoritisme, confusion des charges publiques et des services domestiques, révolutions de palais, fratricides et parricides, atrocité des peines, mœurs de harem, eunuchisme, accumulation de trésors royaux, guerres d'extermination, transportations de peuples. Et voilà que l'Occident s^enfonçait durablement dans le même régime, après tant de brillants essais temporaires des cités pour s'organiser dans la justice, et des philosophes pour la définir.
Une révélation religieuse ne peut naître que d'un jugement pessimiste sur les choses de Texpérience, et de la confiance en un remède à chercher hors de l'expérience. Les religions primaires, les religions secondaires ou de réflexion et de dogmatisme, qui leur font naturellement suite, sont optimistes, acceptent le monde, l'expliquent et en usent. Les révélations entendent le changer. Considérons la question sous le point de vue social, qui, au fond, domine nécessairement. Il faut qu'il y ait chez Fhomme un idéal de société, puisqu'il est un être social, appliquant un critère du bien et du mal à toutes choses. Cet idéal une fois conçu, on le juge possible, réalisable, ou, au contraire, impossible, irréalisable. S'il est jugé impossible terrestrement, sous les conditions de l'expérience, on peut en espérer l'établissement par une action surnaturelle, dans le ciel si ce n'est sur la terre. Les Juifs avaient dans la loi mosaïque un idéal ancien, né d'une première révélation. Mais la loi était corrompue ou violée, le peuple tuait ses prophètes, le nombre (Jtes justes était très petit. Tel était le point de vue d'un Jean le baptiseur et de tous ceux qui, au temps de Jésus, attendaient le Messie. C'est toujours à la société parfaite qu'il s'agissait d'ouvrir le chemin, et c'est la société parfaite que Jésus voulut annoncer en sa prédication religieuse. Il savait qu'il aurait le sort des prophètes et n'espérait nullement que la leçon de son sacrifice rendrait les hommes plus capables de constituer la cité de paix et de justice, puisqu'il croyait devoir, au contraire, étant le Christ de Dieu, revenîjr
pour les juger, séparer les bons des mauvais, et établi les premiers seuls, et par leur union avec lui, et, pî moyen, avec Dieu, le Royaume de Dieu, le Royaume des Il n'y a pas un mot qu'on puisse retrancher de cel perdre le droit de reconnaître à quelque partie que ( des Evangiles l'authenticité que cela n'aurait point ; et a pas un mot qui soit conciliable avec l'idée que ce rable monde irait prolongeant son existence de siè siècle, et profitant pour s'améliorer quelque peu, leni et difficilement, de la petite part applicable à la soci général, aux hommes en corps, d'un enseignement d ne manqueraient pas de tirer et de fausser le sens e directions différentes. Le Christ n'a pas été un doctrine progrès social ; c'est aux individus, aux personnes, ne Etats, qu'il a entendu ouvrir la voie du salut. Que le ch nisme ait pu rester pour les individus, après que l'esp en la parousie prochaine a été dissipée, ce qu'il était a\ conserver toute son action sur certaines âmes, une amoindrie sur beaucoup ; que les mœurs et les lois, ei par là, indirectement, reçu une influence, malgré les hc dont l'organisation cléricale a été la source, c'est in^ table ; mais la confusion du christianisme et de la c] tion, tendance commune d'un grand nombre de pastei un double contresens et une erreur pernicieuse. La sation comme telle est étrangère au christianisme implique dans ses fondements, et beaucoup même progrès impliquent, des relations, des règlements et dei suites dans la vie, étrangères ou contraires à l'idéal ch] c'est à ce point qu'un tribunal ne peut pas être une inst chrétienne, et que, cependant, une police dite chrétie elle est pourvue d'une autorité coactive, ne vaut pas bunal laïque le plus terrible et le plus borné avec des impitoyables. D'un autre côté, toutes les fois qu'on a i au christianisme, qui était la condamnation du sièi amendements ou les interprétations nécessaires pour 1'; moder au siècle, on a faussé ou même entièrement dé son esprit. Dé ces deux déviations en sens inverses apparence inconciliables, il s'est formé le régime con relations des Eglises et. des Etats, dans ce qui s'inti Monde chrétien. Elles étaient toutes les deux inévitab moment que la croyance et le culte des chrétiens ce d'être ce que l'antiquité nommait un mystère, pour c
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une institution publique suspendue entre deux impossibilités : gouverner l'Etat, devenir un Etat, sans rien posséder en principe de ce qui constitue un Etat ; être gouvernée par l'Etal sans perdre son essentiel caractère et sa liberté. Un mystère est une association de particuliers, étrangère à toute contrainte, ne connaissant en dehors de la loi civile et commune que les obligations morales mutuelles de ses membres, et de laquelle chacun retire, grâce à une doctrine religieuse et à un enseignement spécial, le degré de perfection morale et de sanctification dont il est capable, et dont c'est aflaire à lui de trouver personnellement les conciliations possibles avec les devoirs attendus de lui dans le milieu général des mœurs et des lois où il a été placé par la naissance.
Ceci est aujourd'hui de la pure théorie. Une société ne sort point, par résolution soudaine et parti pris d'un certain nombre de ses conducteurs, du cercle de fausses relations et d'idées fausses dans lequel il se trouve engagé par dix-huit cents ans d'habitudes illogiques et d'injustes prétentions (1). Revenons à notre sujet.
Jésus n'a pas seulement cru à la fin du monde, il l'a voulue, autant que cela peut se dire de la pensée de condamnation qu'il jugeait applicable à ce monde et conforme à la volonté du Père. On doit reconnaître là le même esprit qui avait produit, chez ce peuple hébreu, d'une moralité singulière dans l'antiquité, la légende inorale du déluge, celles de la destruction de Sodome et de Gomorrhe, de la tour de Babel, et toutes les malédictions des prophètes contre les Ninive et les Babylone. De telles condamnations comportent d'ordinaire, en dépit de la fine psychologie, un jugement définitif (xpwiç) et une sélection, une séparation parfaitement tranchée des purs et des impurs, de ceux qui sont dignes et de ceux qui sont indignes de vivre. La doctrine messianique fit envisager aux Juifs ce jugement comme l'œuvre d'un Christ délégué par Jéhovah pour présider, au milieu d'une révolution de l'univers qui devait amener la formation de nouveaux cieux et d'une nouvelle terre. Jésus eut la conviction d'être cet homme, non pas éternel et proprement dieu, -^ comme le voulut un siècle plus tard le quatrième Evangile, — mais première créature de Dieu prédestinée sous lui au gouvernement final de la création. En cela Jésus crut être ce
(1) Voyez Uchrome, par Ch. Renouvier, 1876.
qu'un homme tel que Tapôtre Paul crut que réellement Jésus avait été et était. Cette foi de Paul, si absolue et si ardente, et tout ce que nous savons de la foi messianique à toute épreuve des convertis à TEvangile doit diminuer la peine que les penseurs rationnels de nos jours éprouvent à comprendre l'état d'esprit du Christ. Il faut comprendre son état d'âme aussi. Ceux qui en jugent assez légèrement pour oser quelquefois parler de folie, dans le sen$ propre du mot, ne réfléchissent pas que l'idée que Jésus s'est formée de ce qu'il était a changé, grâce à la communication qu'il a été capable d'en faire aux autres hommes après lui, le cours entier de l'histoire, tandis que c'est un caractère inséparable de l'aliénation mentale de ne pouvoir pas plus persuader les autres qu'être persuadé par eux. Ils devraient penser aussi à l'incomparable élévation morale, à la pureté de cœur, à la sainteté de celui qui a pu se croire digne de recevoir du Père céleste la mission de souflrir et de mourir, victime innocente, pour le salut des honçimes , et qui s'est arrêté et fortifié dans la résolution d'accomplir la volonté de Dieu.
La prédication messianique de Jésus, suivie de sa mort, devait être, dans sa pensée, le moyen d'effectuer entre les hommes, selon qu'ils accepteraient l'enseignement du sacrifice et auraient foi dans le Messie souffrant, ou se déclareraient ses adversaires, la séparation morale décisive, préparatoire du dernier jugement, qui appellerait les uns^ la vie céleste, et vouerait les autres à Téternelle perdition. Delà les passages des Evangiles synoptiques où Jésus déclare être venu porter la guerre et non la paix sur la terre, mettre la division dans les familles; ceux où il place formellement le devoir de l'apostolat, poussé jusqu'au plus entier sacrifice et à l'abandon de tout bien terrestre, au-dessus des attachements et des devoirs familiaux ; et ceux où il prévient ses disciples qu'ils seront haïs et persécutés, perdront toutes choses et la vie sur la terre, et recevront, en compensation, des biens semblables, au centuple, avec la vie éternelle (1). Il est vrai que ces pensées ont
(1) Matt.y X, 15-23 ; 34-38 ; xix, 29. — Marc, x, 28-30 ; xiii, 9-13. — Luc, X, 3; XII, 51-53 ; xiv, 26-27; xviii, 28-30; xxi, 12-17. — Les rédacteurs des deuxième et troisième Évangiles fournissent une preuve vraiment extraordinaire de leur esprit borné, en corrigeant le passage parallèle {MatL, XIX, 29), qu'ils ont certainement sous les yeux , pour faire dire à Jésus que les biens et les parents qu'ils auront abandonnés pour lui leur seront rendus dans le temps présent (iv xq^ xaip«j> xoux«|>). Marc ajoute ' encore : et avec les persécutions î
piLLON. — Année philos. 1893. 4
pu facilement être inspirées aux évangélistes par les circonstances où ils vivaient ; mais Jésus aussi a pu prévoir et prédire les suites que son enseignement et son sacrifice auraient, devaient avoir, puisqu'elles étaient liées à l'idée, à la croyance desa mission messianique; et tout nous indique qu'il l'a fait. La formule caractéristique du dilemme qu'il posait à ceux qui voudraient être ses disciples et tenir de lui le salut est renfermée dans ces termes : « Qui voudra sauver sa vie la perdra, mais qui la perdra à cause de moi la trouvera » (i). La mort et la vie placées dans la dépendance exclusive et directe de la foi dans le Christ et des œuvres qu'elle commande, tel est incontestablement l'enseignement évangélique, et cette pensée est la même que l'Eglise, se substituant au Christ, exprimera par la formule : Hors de VEglise point de salut. Mais il est juste d'observer que celle-ci deviendra criminelle et meurtrière, alors seulement qu'il lui sera donné des applications temporelles. Au demeurant, il est naturel que la religion professe que seule elle donne la vie. Déjà, dans les mystères de la Grèce, l'initiation au mystère était le salut, c'est-à-dire l'enseignement et la promesse de l'immortalité que les prières et les sacrifices aux Dieux n'assuraient nullement. Mais la religion des Juifs rassurait encore moins. Les pharisiens, immortalistes, n'étaient qu'une secte dans la religion mosaïque.
En quoi consiste cette double destinée de vie ou de mort que la prédication de Jésus, comme Messie, devait ouvrir aux hommes? Pour ce qui est de la vie, il n'y a point de difficulté. Si une idée mystique doit s'y ajouter, nous le verrons, mais, en dehors même de cela, l'immortalité, la connaissance de Dieu, une habitation paradisiaque, les biens sensibles attachés à une existence corporelle saine et durable, — car tout le monde sait, et nous ne nous arrêterons pas à prouver que Jésus en ses discours fait cas de ces sortes de biens et ne montre nul penchant à l'ascétisme — ces conditions suffisent pour que la notion évangélique de la Vie n'ait rien d'obscur. La définition de la mort, en tant qu'état futur de ceux qui ne devaient pas suivre le Christ, et de ceux qui ne l'avaient pas connu est plus difficile. Elle serait cependant simple, si l'on voulait comprendre que le sort de ces hommes est la pure
(i) MatL, X, 39; xvi, 2o et passages parallèles dans les autres [synoptiques.
privation de la vie, soit que, ne ressuscitant point, ils restent dans l'état où l'antiquité judaïque tout entière s'était représenté les morts, soit que, ressuscitant au jour du jugement, ils aient l'anéantissement pour peine édictée, et qu'une partie d'entre eux puisse, à ce moment, être sauvée et réunie aux disciples sauvés du Christ. Certes, la condition des morts dans cette hypothèse, pourrait être, avec une entière justesse d'expression, qualifiée de perdition ^if^m^/fe; car elle Qsi étemelle^ ne devant pas finir, et déperdition, comparativement à la condition des vivants, qui sont < en présence du Seigneur et participants de sa gloire ».
Mais une idée de châtiment n'avait pu manquer de se joindre, surtout dans l'imagination populaire, aux croyances une fois implantées touchant la résurrection et le jugement, pour donner satisfaction au sentiment de la vengeance à tirer des ennemis de Jéhovah ou de son peuple ; plus tard de ceux du Christ ou de ses disciples. Et la perte de la vie, l'état final de non~existence semblait une peine insuffisante à des hommes qui avaient continuellement sous les yeux le spectacle des tortures. D'ailleurs, si le mosaïsme ne connaissait pas plus d'enfer que de paradis pour les morts, et si le schéol n'impliquait aucune idée de punition, les Juifs n'avaient pas laissé d'emprunter à l'hellénisme, à un certain moment, et d'ajouter à leurs nouvelles idées de rétribution d'outre-tombe une imagination de la vindicte divine analogue à celle dont les poètes grecs avaient placé le théâtre dans le souterrain mythologique du Tartare. Au défaut d'un enfer fabuleux dans les traditions, il existait, près de Jérusalem, un lieu maudit très réel où s'était célébré jadis le culte de Moloch, avec ses sacrifices d'enfants, dont on avait fait ensuite, par détesta» tion, une voirie, et dans lequel on entretenait constamment un feu pour consumer des cadavres ou d'autres impuretés. C'était Gè-Hinnôm, la Géhenne, dont le nom devint le symbole d'un lieu de supplice, et puis entra probablement dans le langage familier par une de ces exagérations violentes que l'habitude réduit à leur juste valeur. On ne croira pas facilement que Jésus ait entendu formuler une sentence de peines infernales dans ce passage du discours de la montagne : « Celui qui dit à son frère : Imbécile I est passible de la géhenne du feu » (1). Cependant la même expression
(1) MaU., V, 22.
prend un air plus sérieux, quand il dit : « Si ta main droite t'est une occasion de chute, coupe-la et la jette loin de toi. Il vaut mieux qu'un de tes membres périsse et que ton corps tout entier n'aille pas dans la géhenne > ; et ailleurs, quand il parle de « Celui qui a le pouvoir de détruire et l'âme et le corps dans la géhenne », tandis que les hommes ne tuent que le corps(l). Le second Evangile, dans un passage parallèle, ajoute à la mention de la géhenne le caractère de feu inextinguible (t6 icOp, Tô àa6e(jTov), qu'il oppose à la vie tout court (r^v tiwYjv). Il fait ainsi allusion à certain endroit d'un prophète, à la vérité mal compris, mais qui ne lui sert pas moins à marquer sa propre pensée, où il est question de cadavres dont le ver ne meurt pas, dont le feu ne s'éteint pas. Luc s'en tient aux termes du premier Evangile (2). Celui-ci dans quelques-unes de ces paraboles qui lui sont particulières, et dans lesquelles on est bien fondé à reconnaître la manière de Jésus, ne conclut pas seulement à la séparation finale des boucs et des brebis, symbolisme accoutumé, mais encore il oppose au Royaume que le Père a préparé pour les bons, depuis la fondation du monde, les ténèbres extérieures (-rô ox(5toç tô è^wTgpov), où il y aura des pleurs et des grincements de dents, et il menace les réprouvés d'une punition éternelle (xdXadiv alwviov), en regard de la vie éternelle promise aux justes (3). Enfin il ne faut pas oublier que l'Apocalypse, livre plus ancien que les Evangiles tels que nous les possédons, est pénétré de l'idée de l'Enfer ; qu'il le représente sous de très matérielles images, auxquelles il est impossible de ne prêter qu'une signification métaphorique ; et ce livre est également explicite en ce qui touche les peines éternelles. Tout bien considéré, il paraît incontestable que le dogme qui s'est établi et qui a régné si longtemps, et encore bien après la Réforme, dans l'Eglise, avait de vivantes racines chez les premiers chrétiens, quoique son origine ne fût ni juive ni chrétienne, mais mythologique. D'une autre part, l'esprit de l'enseignement évangélique réside dans l'opposition de la vie à la mort, et non de la récompense à la punition. Cet esprit est celui dont s'inspirent les deux penseurs les plus profonds et du sentiment le plus élevé, au-dessus de toute comparaison, des temps apostoliques : Paul, et l'auteur du qua-
(1) Malt., V, 30 et x, 28. — L'âme désigne le principe de la vie physiologique.
(2) Marc, ix, 42-47 ; Deutero-Esaïe, lxvi, 24 ; Luc, xii ,4-5. {Z)Matt,, XXV, 30 et 46.
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trième Evangile. Pour en attribuer un moins noble à Jésus, il faudrait n'avoir pas le choix d'une autre explication des passages embarrassants; mais il y en a une fort simple; c'est qu'il s'est servi, pour ses paraboles, de l'idée courante sur le jugement du dernier jour, et des images populaires sur le sort des réprouvés et des élus. Les synoptiques n'auront pas manqué de s'en tenir aux expressions les plus communes; ils auront négligé la partie idéaliste des explications, celle-là même dont l'auteur du quatrième a pu recueillir la tradition, et qu'il a mise en œuvre avec sa manière propre, essentiellement mystique. Personne ne songe à prendre à la lettre les images relatives aux bienheureux, le banquet où les élus d'entre les gentils sont à table avec Abraham, Isaac et Jacob, le sein d'Abraham, dans lequel les anges transportent le pauvre mendiant Lazare, pendant que le mauvais riche est tourmenté dans VHadès; pourquoi attacherait-on un sens plus réel à cette contre-partie des images de bonheur, où figurent, en opposition avec une brillante salle de banquet, des ténèbres extérieures, et, à portée de voix du patriarche, cet Hadès (l'évangéliste emploie le terme de la mythologie des Grecs) d'où le damné dans les flammes implore un peu d'eau pour étancher sasoif? En somme, et si l'on réfléchit bien à l'idée religieuse de la Vie et à l'idée juive traditionnelle de la mort, on trouvera plus que douteux que Jésus ait enseigné positivement l'existence des peines après le dernier jugement, en d'autres termes, la prolongation du règne de la douleur et du mal par ordre divin; et l'on s'expliquera l'emploi de cette expression : un châtiment éternel, la seule qu'on doive admettre, en songeant qu'elle désigne très bien la mort en tant que condition de ceux qui rejettent la vie éternelle (1).
Le dilemme de la vie éternelle, et de la mort, ou perdition éternelle, ce premier et dernier mot de la prédication d'un
(i) MatL, VIII, 11; Luc, xvi, 19 sq. — La question d'exégèse et de théologie, que nous n'envisageons ici que d'un point de vue général et tout critique, a été traitée avec tous les développements qu'elle comporte par M. E. Pétavel-Olliff, qui, depuis plus de vingt ans, en de nombreux ouvrages, déploie tant t)e zèle et de talent pour propager la doctrine philosophique et religieuse de P « immortalité conditionnelle » et délivrer la pensée chrétienne du cauchemar des peines éternelles. — 1872, La fin du mal, 1892, Le problème de Vimmortalilé (Paris, Fischbacher, édit.).
Messie difiérent de celui que les Juifs attendaient, a des conséquences forcées auxquelles on ne fait jamais attention. Il s'agit, en efiet, d'une doctrine de jugement dernier, doctrine universaliste, alSranchie de toutes les espérances nationales et même temporelles, et posant une fin prochaine au delà du monde présent. Elle s'adresse donc essentiellement à l'individu : Jésus enseigne et recommande à l'individu les moyens de son salut personnel et éternel , et répudie toute action publique, toute tentative de réformer l'Etat juif, ou d'intervenir dans ses rapports avec l'étranger dominateur, parce que les puissances de ce monde sont toutes également perverses, et que la nation juive a perdu son privilège de peuple de Dieu, et doit renoncer définitivement à sa restauration politique par les mains d'un fils de David. On peut remarquer à ce propos que les continuelles avances de Jésus aux petits, aux humbles et aux pécheurs, à tous les égarés dont le cœur n'est pas profondément corrompu, ces avances, rapprochées des invectives qu'il adresse aux directeurs moraux du peuple, et de l'indépendance qu'il alBfecte par rapport aux prescriptions littérales de la Loi, ne sont pas seulement des actes et des leçons de charité données par celui qui < est venu sauver ce qui était perdu », mais équivalent à cette déclaration nette ; que ce n'est plus l'obéissance à la Loi qui sauve, mais que l'individu a en lui ce qu'il faut pour se sauver sans elle et hors d'elle. Il y a bien ce mot : « Ne croyez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir mais accomplir (1) » ; mais il n'est nullement nécessaire de voir là, comme on l'a fait, un trait de judéo-christianisme chez un évangéliste qui ne se fait pas faute ailleurs de déclarer la déchéance des Juifs. Le passage s'interprète aussi bien en lui prêtant le sens profond d'un accomplissement en esprit, qui serait en grande partie une abolition de la lettre, par le fait de la répudiation de ces interprétations abusives dès docteurs auxquelles est resté le nom de j\iidique$. De plus, il faut songer que le Messie, porteur de la dernière épreuve, mettait le sceau à l'œuvre qui avait été l'objet de la loi : la correction du peuple de Dieu.
C'est donc à l'individu qu'est apportée la parole du salut par un Messie qui est son précurseur à lui-même, et qui, mis
(1) MatL, V, 17. — Gonf. les paraboles de la Vigne et du Banquet royal (xxi-xxii).
à mort et rendu par Dieu à la vie, reviendra comme juge des efiets de sa révélation suprême. Ici se place une seconde conséquence. La fin du monde étant proche, Tintervalle entre cette mort, qui va venir, du Fils de l'Homme, Messie douloureux, et le retour triomphant du Fils de Dieu sur les nuées du ciel, devant être court, quoique inconnu à tous, le disciple bien avisé, le croyant fidèle aura à veiller incessamment, à se tenir prêt, car il lui sera demandé compte de Tadministration des biens que le Maître lui a confiés en lui donnant la vie, et de Tusage qu'il a fait des avertissements reçus de ses envoyés (les prophètes et le Fils du Maître). Ce sujet revient partout et dans de nombreuses paraboles, chez les synoptiques. ïl a été facile à l'Eglise de transporter à l'idée de la mort de chacun et à l'ignorance où chacun est du moment fatal, la leçon morale des Evangiles sur l'instant avènement du dernier jour universel Mais le contresens est patent s'il s'agit de l'enseignement de Jésus.
Une troisième conséquence et qu'il importe le plus de bien comprendre, c'est que la proximité de la fin du monde, ajoutée à la prévision très fondée que Jésus avait de son supplice et des persécutions auxquelles ses disciples devaient s'attendre, nous donne l'explication satisfaisante, la seule entièrement satisfaisante, du sacrifice absolu qu'il réclamait de quiconque, voulant suivre le Christ, devrait porter sa croix, et surtout de la morale de charité absolue et de non-résistance au mal, prêchée dans le Discours sur la montagne. Nous n'abordons pas encore la question de cette morale. Remarquons seulement à l'occasion de l'abnégation totale exigée des disciples, les compensations qui leur sont annoncées, en termes parfois très matériels, pour une vie future ; la promesse que le bien qu'ils feront aux pauvres et aux malheureux en ce monde leur sera compté comme un don fait au Christ lui-même, et payé par lui dans le Royaume. N'oublions pas que si les premiers en ce monde doivent être les derniers dans l'autre, la sentence ajoute logiquement que les derniers seront les premiers. Ils seront les premiers I Et l'attente ne sera pas trop longue, cette génération ne passera point, etc. Nous ne voulons pas dire que l'esprit des préceptes de charité soit affaibli par le fait de la rémunération promise, ou, s'il l'est, c'est tant pis pour celui qui n'est mu que par l'intérêt ; mais il ne serait ni naturel ni pratique de prescrire à des hommes, à des membres d'une société destinée à vivre et à durer, des règles d'abnégation pure et en-
tière qui peuvent convenir au temps d'épreuve très court des habitants d'un monde mauvais et condamné à bientôt disparaître. Quand Jésus dit à ce bon jeune homme riche qui déclare avoir observé la Loi depuis sa jeunesse : « Il ne te manque plus qu'une chose (2v « ô(TTgpeî); va et vends ce que tu as, et donne-le aux pauvres. Tu auras un trésor dans le ciel, et viens et suis-moi » (1), il n'a point en vue une loi sociale, mais une épreuve pour les vivants du monde qui va finir. C est à ce sujet qu'il observe combien il est difficile qu'un riche entre dans le Royaume desCieux. Les disciples entendent fort bien qu'il s'agit d'un précepte, et non d*un conseil comme l'Eglise a dû le prétendre plus tard ; car ils demandent anxieusement : « Qui donc pourra être sauvé ? » Jésus, en sa réponse, n'affaiblit pas l'exigence du commandement nouveau. Il s'en remet énigmatiquement à la puissance de Dieu pour opérer ce qui est impossible aux hommes. Est-ce un recours à la grâce divine ? Cette interprétation ne diminue pas la force du précepte considéré en lui-même. La sentence : Beaucoup d'appelés et peu d'élus aurait été d'une meilleure application à cet endroit qu'à ceux où on la lit dans le premier Evangile (2). Mais l'embarras que paraît avoir éprouvé l'évangéliste à lui trouver sa place n'en accuse peut-être que mieux l'authenticité.
L'objet et le sens réel de la prédication de Jésus sont ainsi bien déterminés. Elle n'avait exigé aucune préparation externe, la seule difficulté, dans l'état des croyances et de l'attente messianique du peuple, étant de lui faire comprendre la substitution du Messie victime au Messie triomphant. Cependant, la tradition chrétienne a voulu que la venue du Christ eût été préparée par la prédication de Jean le Baptiseur. C'était une opinion juive populaire, que le retour du prophète Élie précéderait la venue du Christ. Jean ne se donnant pas lui-même pour le Christ, mais seulement pour son précurseur : — c Une voix crie au désert : « Préparez le chemin du Seigneur, faites-lui des sentiers droits (3), » — beaucoup crurent qu'il était Élie, ainsi qu'on le voit par de nombreux passages des Évangiles ; et les chrétiens, Jésus avant eux, probablement, acceptèrent l'opinion qu'il était Thomme qui
(i) Marc, X, 17 sq.; Luc, xviii, 18 sq., et Matt,, xix, 16 sq. ,Ce dernier dit : « Si tu veux être complet » (xcX&io;). Le sens est le même. On a eu tort de traduire : parfait.
(2) Matt., XX, 16 et xxii, 14.
(3) Ibid., m, 3, citant JS'sat^, XL, 3.
précédait Celui gui devait venir {l). Telle fut la source des légendes recueillies dans le troisième Évangile, qui ajoutèrent à ce rapport principal d'autres liens mystiques entre Jean et Jésus. On peut seulement regarder comme vraisemblable quç Jésus, au commencement de sa carrière, suivit Jean et reçut le baptême de Jean, soit avant que sa conviction propre se fût formée, soit parce qu'il jugea cette initiation bonne et convenable pour le rattachement de sa mission au prophétisme. Jean était le dernier prophète, venu après une longue interruption de ces manifestations spontanées de la foi dans l'avenir social et religieux de l'humanité. Il n'est pas vraisemblable que les premiers chrétiens, s'il n'eût pas existé un fondement réel de l'attache première de Jésus au joannisme par le baptême dans Veau, eussent imaginé ce trait qui établissait une subordination du Messie au précurseur, et qui avait l'inconvénient, vivement ressenti plus tard, et matière de discussions pénibles, de faire croire que le Christ s'était trouvé dans le cas de faire pénitence et de recevoir l'absolution de ses péchés. La légende, en acceptant le fait, s'est chargée de lever la difficulté, autant que possible, par des déclarations de subalternité prêtées à Jean, et surtout par le miracle de l'Esprit de Dieu descendu du ciel sous la forme d'une colombe, et d'une voix céleste, disant : « Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui je me suis complu. »
Les synoptiques mettent dans la bouche de Jean, prêchant au désert, l'annonce de la venue prochaine d'un plus digne et plus puissant que lui, qui ne baptisera pas, comme lui, danti l'eau, mais dans l'esprit saint et le feu. Celui-là doit faire la grande séparation de ceux qui méritent de recevoir l'esprit, et de ceux qui sont destinés au feu, comme des arbres qui ne produisent pas de bons fruits. Il se mêle à ce discours des menaces contre les Juifs : ils se prévalent de leur qualité de flls d'Abraham, mais Dieu, si cela lui plaît, en fera, des fils d'Abraham, avec les pierres qui sont là. Luc ajoute des promesses d'un caractère égali taire et socialiste, selon sa tendance accoutumée, et le quatrième Évangile la déclaration de Jean à la vue de Jésus se dirigeant vers lui : « Voici l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » (2). Tous ces traits étant
(1) Voyez surtout Matt., xi, 14 et xvi, U.
(2' Matt., III et passages parallèles dans 3/arc, i et Luc, m. ^ Jean, i 49-34.
écrits après la formation de la légende sur les rapports da précurseur au Messie, il n'en faut garder que ceux qui s'accordent avec ridée que les Juifs se faisaient, avant Jésus, de ce que devait être la fonction du Christ. Rien dans les récits relatifs à la mission de Jésus, chez les synoptiques, n'indique une adhésion que Jean, avant son emprisonnement, aurait donnée à la qualité messianique d'un homme qu'il avait baptisé(l). Et, après son emprisonnement, au lieu de lui transmettre ses disciples, il en envoie quelques-uns lui demander si c'est lui qui doit venir (dî^ eî 6 èpx<5[A»evo;), ou s'il faut en attendre un autre (^ ÏTspov TupoçSoxwjxev). Le doute est donc clairement exprimé. Et que répond Jésus ? Il rappelle ses œuvres, puis il reconnaît que Jean est le plus grand des prophètes, plus même qu'un prophète; il est cet Élie qui doit venir; mais, malgré tout, « le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui (2) ». Ceci doit nous apprendre que l'enseignement de Jésus, annonçant ce Royaume des Cieux, visait quelque chose de tout différent de l'objet de la prédication de Jean. Le précurseur ne fit guère que préparer les voies matériellement, en agitant le peuple, en donnant plus de vie à l'attente du Messie, mais son école, qui se prolongea encore quelque temps après sa mort et après celle de Jésus, et ne manqua pas d'importance, au rapport de l'historien Joseph, demeura indépendante du mouvement chrétien. Quelques traits suffiront pour nous montrer l'écart.
Jean prêchait la pénitence, et sa vie était celle des ascètes, imitée de certains des anciens prophètes, qui avaient vécu au désert, non pas sans doute à la manière des Sramaûas de l'Inde, mais en réduisant les besoins de la vie matérielle au minimum. En opposition avec cette ancienne école, Jésus ne s'occupe du jeûne, des macérations, même de la prière, habituellement, que pour reprocher aux pharisiens l'étalage qu'ils font de leur piété. La prière qu'il enseigne à ses disciples est brève autant que sublime, et ne se prête pas à demander à
(1) Il en est autrement chez le quatrième évangéliste, qui a senti la difficulté et voulu combler la lacune. Les disciples de Jean, qui continue à baptiser, lui expriment leur étonnement (Jean m, 22-29) de ce que Jésus son ancien disciple, 8*est mis à baptiser, lui aussi, et que tout le monde y va. Le baptiseur explique en des termes mystiques, du style habituel de cet évangéliste, que celui-là est le Messie, et qu'il faut qu'il croisse, tandis que lui, Jean,dot7 diminuer. Mais lui-même, alors, que ne suit-il le Christ?
(2) Matt., XI, 2 sq.; Luc, vu, 24 sq. Le premier seul mentionne que Jean était en prison.
Dieu des faveurs personnelles. Le sacrii est tout entier pour Tamour de Dieu et jusqu'au don de la vie, mais n'a rien privations, avec les pratiques de morti bénignes, pas plus qu'avec les sacrifie se font au temple et dont les Évangiles coup. Ceux qui suivent le Christ doiv leur croix comme il portera la sienne, r à s'imposer l'inutile privation des bie « A qui comparerai-je cette génération passage d'une humeur caractéristique ; place, qui s'interpellent : Nous vous a\ vous n'avez pas dansé ; nous avons pi êtes pas frappé la poitrine. Jean est vei qui ne boit pas ; ils disent qu'il est p Fils de l'Homme est venu, mangeant et Voilà un homme, un mangeur et un bi et des gens de mauvaise vie. — Mais par les œuvres qu'elle enfante [àizà tcôv œuvres, selon l'esprit de tout l'Évangil de la génération présente au jugement choses, en vivant dans le monde, en au bien les égarés, à la santé les mala foi et à l'espérance du Règne de Dieu ton volonté.
Jean ne se proposait rien de sem Joseph (2), un homme d'une piété singu Juifs à la vertu, à la justice, et à s'unir embrasser ensuite un genre de vie agré ment par l'abstention du péché, mais du corps à celle de l'âme. Ces traits i dance à l'établissement d'une communa comme celles des Esseniens, plutôt que tolat tel que celui des premiers chrétie la prédication très hardie de Jean pi caractère politique, quoique nous ne d'un Messie temporel qu'il annonçai nous apprend qu'Hérode le fit arrêter popularité et parce qu'il craignait qu'il
(1) Matl., XI, 16-19.
(2) Antiquités judaïques, xviii, 7.
tutioû du baptême appelle quelques remarques. Elle at positivement à Jean, non à Jésus. Le baptême de pà7:Ti(j}ia 'Itoàvvou) était encore administré dans une 'Asie Mineure, du temps des missions apostoliques de les personnes qui ne savaient pas qu'il y eût telle
l'un Esprit Saint (oOSè el irveO[xa (Styiov £(yTtv y|XO'jça[i.evj.
res les baptisaient, en ce cas, au nom du Seigneur ^aul leur imposait les mains , et l Esprit-Saint venait
et ils parlaient en langues, et ils prophétisaient (1). 5 Jésus n'avait pas baptisé; les apôtres, de son vivant, t ni donné ni reçu le baptême. Les synoptiques ne nent rien de pareil, ce qui serait inexplicable, s'ils
fait. Les passages qui terminent le premier et le et dans lesquels Jésus, au moment de monter au ciel, lission à ses apôtres de prêcher et de baptiser les
sont trop mêlés à ce miracle de l'Ascension pour ucun usage ici. Le premier Evangile va jusqu'à Il baptême « au nom du Père, du Fils et du Saint- , interpolation manifeste. Seul, le quatrième, en pas- L que Jésus baptisait, comme Jean, et, un peu plus e ce n'était pas lui qui baptisait, mais ses disciples, y venait plus de monde qu'au baptême de Jean (2). ni pas comment on accorderait ce fait avec le silence optiques, encore moins avec les actes de rémission lés, que ces évangélistes rapportent comme accom^ la vertu propre du Fils de l'Homme, sans recours
symbolisme, en récompense de la foi témoignée ujet (3). Après la mort de Jésus, le baptême, quoique gst nullement le point principal visé dans la conver-
la cause supposée des dons de l'Esprit aux connais son importance s'accroît rapidement, en tant ibole de la rémission des péchés. On est encore loin er que cela pourrait avoir un sens, de baptiser des
L'entrée du pécheur dans une vie nouvelle par on comporte seulement l'assurance religieuse don-
Tapôtre à l'initié que, s'il est repentant, ses péchés rs ne lui seront pas comptés devant Dieu. Peu à iperstition de Vopus operatum a corrompu, là comme
i des apôtres, xviii, 24 sq. ; xix, 1-7.
, m, 22 et iv, 1-2.
., IX, 2; Marc, ii, 5; Luc, v, 20; vu, 47-48.
ailleurs, le sentiment originaire et pur , et donné au sacre ment la signification d'une œuvre de magie spirituelle.
Cette transformation de Fidée de Tefficacité du baptême fut accompagnée d'une autre, sur le caractère du péché à effacer. La rémission des péchés, dans le baptême de Jean, ne s'appliquait certainement qu'à des fautes personnelles entraînant la responsabilité propre de la personne à qui elle était accordée ; et il n'y a pas un mot, que nous sachions, soit dans les synoptiques, soit même dans le Nouveau Testament tout entier, qui donne à penser que Jésus ou les chrétiens des temps apostoliques aient jamais rien compris, dans la vertu du baptême, qui s'appliquât à l'effacement, chez l'individu, des effets d'une souillure commune et solidaire de l'espèce humaine. L'apôtre Paul est Tauteur de la doctrine du péché originel, qui, selon sa manière de l'entendre, serait mieux nommé naturel; mais lui-même ne Ta point mise en rapport avec le baptême. Jésus, en donnant à ses disciples et à ses auditeurs les règles de la conduite morale, dans l'attente du jugement, s'est exprimé constamment comme s'il dépendait de chacun d'en reconnaître la vérité et de s'y conformer. Il n'a point paru croire que les dons de la saine intelligence et de la foi pussent trouver un empêchement dans les dispositions natives, héréditaires, nécessaires des hommes. S'il a cru quelque chose d'équivalent, au moins pour une partie considérable d'entre eux, — et il ne pouvait cei'tainement regarder comme des agents entièrement libres de bien penser et d'agir bien, ceux qu'il voyait acharnés à le conduire au supplice, — tout indique qu'il envisageait le principe du mal dans l'existence originelle d'un esprit méchant personnifié : Satan, Belzebuth, le diable (i), et des démons. Mais, arrivés là, nous n'avons nul moyen de pousser plus loin l'enquête, et surtout d'approfondir métaphysiquement cette pensée dualiste. Elle
(i) Les anciens noms ont fini par sMdentifier, tels qu'on les trouve réunis dans un verset de TApocalypse (xx, 2) : « Le Dragon, l'antique Serpent, qui est Satan, qui est le Diable ». Paul parle plusieurs fois du diable et de ses embûches. L'auteur de VÉpître aux Hébreux (II, 14) le désigne comme celui qui a r « Empire de la mort ». Le quatrième Évangile, dans un discours prêté à Jésus, appelle ses adversaires juifs « fils du diable » de celui qui fut homicide et menteur dès le commencement (vm, 44). Ailleurs (xiii, 2) il donne la trahison de l'Iscariote commo inspirée par le diable. Jésus, dans les synoptiques, fait usage de la figure du diable dans plusieurs paraboles. Dans l'une, il est question du « feu éternel préparé par le diable et ses anges » {Matt., xxv, 41). Enfin, c'est le diable que les synoptiques font figurer dans la légende de la tentation de Jésus.
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se montre partout dans les Evangiles, et cela dans les dires de Jésus comme dans ceux de ses opposants, et non pas seulement dans les paraboles et dans la pratique des exorcismes. Toutefois, si la question d'origine est obscure, celle de la fin ne Test point, et l'idée de la défaite définitive du principe du mal a toujours été liée à celles de la parousie et du jugement.
La morale de Jésus nous apparaît sous un jour où Ton n'aurait jamais pu manquer de l'envisager, si l'on avait tenu compte de ces deux points très certains de sa foi et de sa prédication : la proximité du. dernier jour et du jugement universel, le sacrifice imminent du Fils de l'Homme, que ses disciples devaient imiter, s'ils voulaient l'accompagner dans sa gloire, après sa parousie, quand il reprendrait sa place auprès du Père. Il a fallu qu'on détournât les yeux du fait capital de l'annonce de l'Evangile, pour considérer Jésus comme un législateur. C'est un énorme contresens. Comment le législateur de bon sens aurait-il tablé sur le pouvoir moral de l'homme, dans les circonstances ordinaires de la vie et de la société, pour se mettre au-dessus des mobiles de la passion et de l'intérêt ? Comment n'aurait-il pas aperçu la contradiction interne d'un plan des relations humaines qui, au sein d'un monde formé de deux classes d'hommes, à son propre point de vue : les méchants et les bons, les persécuteurs et les persécutés, donnerait paur règle l'impunité des uns, la soumission volontaire des autres ? Ce serait la négation de toute loi et de toute justice, si ce n'était qu'au lieu de servir à une société qui doit durer, les préceptes sont destinés à opéreria sélection finale des élus dans une société qui va mourir. On est à la veille d'un événement plus terrible que le déluge de Noë, qui n'a pas corrigé les hommes, et d'une épreuve plus décisive que celle de l'observation de la loi de Moïse, qu'ils ont corrompue. Les nations périssent et se décomposent. Dieu abandonne la postérité d'Abraham. Encore un peu de temps et les fondements de la nature seront renversés. L'arche de la catastrophe prochaine est le sacrifice. Le sacrifice décidera de ce qui peut encore être sauvé des membres d'une humanité soumise au dernier et souverain triage.
D'autres doctrines de morale n'ont enseigné que le devoir.