‹ L'Annee Philosophique, Volume 4Chapitre 20 sur 94 · RENOUVIER. — L\ PASSION, LA. RÉDEMPTION, LA COMMUNION · texte numérisé non relu

RENOUVIER. — L\ PASSION, LA. RÉDEMPTION, LA COMMUNION

Il n'y a pas à nier que Tidée de Texpiation par offrande de victimes, et celle de la subtitution d'une victime, volontaire ou non, à celle qui conviendrait, n'appartiennent à la haute antiquité. Il est également certain que la croyance à la solidarité et à la responsabilité commune des membres d'une famille, ou de ceux d'une nation, était une erreur morale très répandue (nous parlons ici de l'imputation, non des fatalités physiques). La figure du Messie souffrant a donc pu emprunter des traits à ces idées anciennes, avant Jésus, comme elle a fait après lui, et peut-être est-ce en partie le sens de quelques traits obscurs du portrait du serviteur de Dieu dans le second Esaïe(l). Il peut donc sembler possible, apriori, que Jésus eût partagé cette manière de voir sur le sens et la vertu de son sacrifice. Seulement, cela n'est point. Les deux idées caractéristiques seraient ici, d'une part, l'unité et la communauté de l'espèce humaine dans le péché ; de l'autre, la peine subie par une victime substituée , et celle-ci serait le Fils de THomme, l'homme prototype et idéal, admis à donner satisfaction à la justice divine. On ne trouve rien dé pareil dans les synoptiques, non plus que dans le quatrième Evangile. Partout, il y est question des péchés, en tant que personnels à ceux auxquels ils sont ou reprochés, ou remis à cause de leur foi, et il n'y est dit nulle part qu'un péché plus universel, inhérent à son sang, un péché autre que ses propres actes d'infidélité, pèse sur le peuple qui, ayant tué ses prophètes, se prépare maintenant à crucifier le Christ, et que c'est ce péchélà que le Christ vient prendre sur lui et expier. Il serait d'une invraisemblance choquante que Jésus eût gardé le silence sur ce qu'il aurait regardé comme l'objet essentiel de sa mission, ou que, l'ayant déclaré, il ne s'en fût rien transmis par la voie des traditions recueillies dans les quatre évangiles, et cela < quand les évangélistes écrivaient à l'époque même où commençait la formation du dogme de la rédemption selon l'Eglise.

Les termes évangéliques de la fonction du Messie par rapport au péché sont, en premier lieu, ce mot même de rédemption, puis celui de sauver, pris au figuré, et enfin ceux de donner sa vie, ou son sang, pour la rémission des péchés.

Le mot rédemption est loin d'abonder dans les Evangiles ; mais il se rencontre dans un passage caractéristique : « Le Fils

(I) Voyez c!-Jessiis, p. 30.

de rHomme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie pour le rachat de beaucoup (SoGvat. tyiv ^uxh^ aO-cou ).iJTpov àvTl 'KollCiy){l), Le terme propre exprimant le rachat ou la rançon du prisonnier ou de l'esclave, dans la langue grecque (XùTpov), comprend deux idées, Tune essentielle, la libération, l'autre accessoire, le prix payé. Elles étaient si bien liées par les mœurs, que le mot français rançon vient du latin redemptionem, et que rédemption n'est que son doublet classique. Mais au surplus, elles admettent ici l'une et Tautre une interprétation parfaitement naturelle. Il y a un prix payé, et qui est la vie, comme l'exige la notion du Messie-victime, et il y a des hommes rachetés, rachetés du péché, rachetés de la mort éternelle, qui est la conséquence du péché, rachetés par le sacrifice : à savoir par leur sacrifice propre, s'ils s'unissent au sacrifice du Christ (dans le sens que l'apôtre Paul devait expliquer si admirablement), s'ils ont la foi dans le Christ crucifié, s'ils consentent èi perdre leur vie pour gagner la Vie, comme nous l'avons expliqué plus haut. Rien de cela ne se rapporte à un péché commun et solidaire, rien à l'idée d'une substitution de victime, excepté le fait que le Christ a souffert, sans la mériter, la peine encourue par d'autres. Les mots luTpwdiç, à:co)vUTp(»)<yt<: s'appliquent ailleurs à des idées générales de délivrance par l'œuvre du Messie, sans aucun rapport à sa qualité de victime (2).

L'idée de salut est immédiatement rattachée à celle de rédemption, en ce même sens de libération de l'esclavage du péché, et d'affranchissement de ses conséquences. « Le Fils de l'Homme est venu sauver le peuple de ses péchés >, « sauver ce qui avait péri » (3). Il s'agit des petits, des humbles, des pécheurs, hommes de bonne volonté, que les docteurs de la loi méprisent et pour lesquels ils ne peuvent rien. C'est surtout à eux que Jésus annonce le salut par la foi et le sacrifice ; et c'est si bien à des particuliers, non à l'humanité en corps qu'il le destine, qu'il restreint quelquefois plus ou moins formellement sa mission c aux brebis qui ont péri de la maison d'Israël >, quoique sans vouloir le refuser à la foi des autres si elle vient à lui (4). Enfin la rémission des péchés,

(1) MatL, XX, 28; Marc, x, 45.

(2) Luc, I, 68; ii, 38 ; xxi, 28.

(3) Matt,, I, 21 ; xviii, 11 ; Luc, xix, 10.

(4) Matt., XV, 24 et X, 6.

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