RENOUVIER. — LIMITE DU CHRISTIANISME PRIMITIF
dieux. La foi prit un caractère de plus en plus intellectualiste; le mérite dû croyant et du fidèle devint l'orthodoxie, c'est-à-dire l'opinion droite en théologie, et non le sentiment du bon vouloir et de la vie selon le Christ. Et l'opinion fut dictée par des docteurs qui en disputèrent aigrement et, dès qu'ils le purent, se persécutèrent les uns les autres. Au lieu du mystère rétéU par l'apôtre (1), on eut les sacrements donnés par le prêtre. Le mot sacrement ^ qui n'était d'abord que la traduction latine du grec mystère, désignant l'initiation à la vie éternelle, s'appliqua progressivement à des pratiques ordonnées et à des grâces accordées en conséquence, selon ce que le prêtre en décidait. Le baptême se changea peu à peu en un rite qu'on dut accomplir pour les enfants et qui les exemptait des flammes de l'enfer. On institua un sacrement de la pénitence, qui faisait passer au sacerdoce le don divin de la rémission des péchés, et on finit par reconnaître au prêtre le pouvoir de prononcer sur les peines réservées au pécheur dans une autre vie, d'en abréger la durée, au cas où elles ne seraient pas éternelles. On admit que le prêtre reproduisait matériellement sur l'autel le sacrifice de Jésus et qu'il donnait le vrai corps et le vrai sang du crucifié en aliment aux communiants. Cette transformation du mystère, opérée dans le cours des siècles, assez rapidement en certains points, est conforme à la marche souvent observée dans l'histoire des religions, et qui les conduit d'un culte spirituel à la superstition des œuvres magiques, destinées à procurer aux particuliers la faveur divine. Les plus élevées se trouvent ainsi ramenées en partie, dans leur dégradation, aux erreurs qui ont gouverné l'origine des plus basses.
La signification du mystère fut encore altérée d'une autre façon et également grave dans un autre genre. La mythologie métaphysique, introduite dans la doctrine chrétienne à partir du II® siècle, ne parvenant point à se débrouiller avec la réalité historique de la vie de Jésus et avec le strict monothéisme imposé par l'Ancienne Alliance, c'est-à-dire n'arrivant pas sans contradiction à définir un Dieu en trois personnes et une personne avec deux natures et deux volontés, on se vit' réduit à donner au mystère, à la place du sens d'une vérité jusquelà cachée qu'on révèle, celui d'une proposition inintelligible
(1) Voif pour remploi de ce terme : Épître aux Romains, xvi, 25 ; Première aux Corinthiens^ iv, 1; xv, 51; Aux Éphésiens, m, 4; vi, 19; Aux Colossiens, ii, 2 ; iv, 3 ; Première à Thimothée, m, 9.
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qu'on est tenu d'affirmer sans la comprendre ; et des vérités de cette espèce s'appelèrent par contre-sens révélées.
L'altération des préceptes moraux de Jésus fut double. Pour ceux des chrétiens qui cherchèrent à maintenir la morale de pur amour, de sacrifice et d'absolu renoncement, que Jésus n'avait prêchée que dans la prévision de la fin du monde^ la solution du problème né du fait de la continuation du monde, fut l'ascétisme, la condamnation de la chair, qui n'avait été nullement la pensée de Jésus. Mais, chez ceux-là, le renoncement ne put être que fictif à Tégard de plusieurs des passions du siècle qu'ils prétendaient fuir, et surtout de l'ambition de le gouverner. Il n'y eut relativement que peu d'émulés des grands ascètes de l'Inde. Quant à ceux qui se regardèrent comme appelés spécialement à la direction des âmes, c'est-à-dire aux évêques, l'accommodation aux relations communes de l'ordre social se trouva naturellement être une condition d'influence. Non seulement ils durent adhérer pratiquement au droit et à la morale du siècle sur le point essentiel, en acceptant la loi de contrainte, mais encore ils pervertirent cette loi en la transportant du domaine civil au domaine intellectuel, afin d'obtenir la soumission des hommes à la religion, et de les forcer à croire, la foi étant devenue un mode de science obligatoire. De là provint inévitablement, quand le pouvoir du clergé sur le peuple arriva à balancer les pouvoirs politiques, une immixtion réciproque des prêtres et des princes dans le gouvernement civil et dans la prétendue puissance spirituelle, au grand préjudice des libertés et des consciences.
C'est ainsi qu'on passa de la foi, révélée en dehors de toute attache temporelle, et reliant directement le croyant au Christ, organe de vie éternelle, à la fondation sur des bases qu'on dirait maintenant indestructibles, d'une Église aspirant à la puissance politique. Le sacerdoce, auteur de cette accommodation du mystère chrétien au monde et à ses errements métaphysiques et moraux qui s'est nommée le catholicisme, a fait payer cher à la civilisation les services qu'il lui a rendus en lui transmettant l'idéal de la loi d'amour, que lui-même, en son humeur intolérante et fanatique, a violée si cruellement partout où il a disposé du pouvoir. On doit toutefois à l'Église l'inappréciable bienfait de la conservation de l'esprit occidental, grâce au succès de sa lutte prolongée contre les doctrines philosophiques et religieuses auxquelles aboutissait la
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culture hellénique en sa décadence, et qui ne pouvaient la conduire qu'à une sorte de brahmanisme, et puis de bouddhisme, selon toute apparence. Le sacerdoce a, de plus, maintenu, après rinvasion des Barbares, en opposition avec la bassesse et la grossièreté des idées et des mœurs, une aspiration à des sentiments supérieurs et à des connaissances d'ordre surnaturel très élevé, en son mélange même de conceptions fausses et de tristes ou odieuses superstitions. Son règne et son action n'ont pas empêché de se conserver à travers les âges la double tradition de la civilisation de l'antiquité et du christianisme primitif, de ses documents et de ses sources. De là la Renaissance, et de là la Réforme. L'histoire de l'Église catholique vue en grand (1), et pour ce qui concerne les croyances religieuses, offre le spectacle d'une constante résistance, accompagnée d'une élaboration dogmatique, à deux sortes d'hérésies : celles dont le caractère dominant est la tendance aux doctrines orientales d'émanation et de panthéisme, quelquefois au dualisme gnostique ou manichéen ; et celles qui, s'inspirant d'un esprit de liberté, tentent de revenir à la foi chrétienne primitive, en répudiant, au moins en partie, l'œuvre des Conciles qui se sont donnés pour les auteurs d'une révélation-de seconde ligne, et en appliquant les méthodes critiques à l'examen des sources des dogmes formés de siècle en siècle et décrétés par ces assemblées. Les Églises issues du mouvement de la Réforme au xvi® siècle ont participé d'une manière très inégale à cet esprit caractéristique. Elles se sont fixées à différents degrés de l'examen critique, et ne se sont accordées ni sur la nature ou le siège réel de l'autorité en religion, ni sur l'interprétation de ceux des textes dont elles n'ont pas mis l'autorité en doute. On ne peut dire d'aucune église, même depuis qu'une méthode vraiment scientifique a été appliquée aux questions d'exégèse, qu'elle ait osé affranchir ses croyances de la tradition usurpée, en remontant jusqu'à la limite où s'arrête, selon nous, le christianisme pur et sincère, à Jésus et à Paul, avant la théologie des hypostases et avant l'œuvre des Évêques. Nous ne pouvons regarder comme ayant ainsi résolu le problème de la foi chrétienne et de l'autorité ceux des protestants qui ont, il est vrai, poussé jusqu'à ce point la critique
(1) L'orthodoxie orientale n*est pas à distinguer de l'orthodoxie catholique, non plus que les conciles de la papauté, en cette vue très sommaire par laquelle nous terminons notre étude.
négative, mais qui ont méconnu le point principal de doc- ^ trine restant dans TÉvangile après rélimination de la fausse
p'; interprétation dogmatique, et de la légende des miracles. Ce
restant, c'est le surnaturel Messianique, et c'est proprement le I christianisme. En renonçant à la foi du Messie comme premier
f né des créatures, constitué par Dieu à l'origine pour unir
% les saints dans la vie éternelle, on se met réellement en
V dehors de la communion chrétienne primitive, et, en r.^ excluant de sa croyance tout surnaturel, on peut difficilement J^^: prétendre que l'on garde d'une religion beaucoup plus que
V ie nom.
^ V Renouvier.