DIEU SELON LE NÉO-CRITICISME
RÉPONSE A M. SEGRÉTAN
« Tout est possible, même Dieu. »
Ernest Renan.
Le philosophe illustre qui enseigne à TUniversité de Lausanne le droit naturel et Thistoire de la philosophie a bien voulu se distraire un instant de ses préoccupations économiques pour dire son mot sur la philosophie de nos maîtres. Et certes les huit pages in-4» qu'il consacrait il y a dix-huit mois à peine à l'examen sommaire du néo-criticisme sont admirables de vigueur dialectique et de concision lumineuse. Dans ces huit pages il juge, accuse, et peu s'en faut qu'il ne condamne. Nous voudrions en appeler de cette condamnation imminente. Dans cette plaidoirie pro domo nostra la défense, si elle doit durer plus longtemps que le réquisitoire, s'efforcera d'en imiter la modération. Aussi bien, c'est pour nous un devoir de n'oublier jamais l'heureuse et féconde influence, qu'au moment où nous nous essayions à penser, les écrits de M. Charles Secrétan ont exercée sur nous et sur plusieurs de nos compagnons d'études. En un temps où, de Charles Renouvier, le nom seul nous était connu, le premier volume de La Philosophie de la Liberté ne quittait pas notre table de travail. Nous avons donc été métaphysicien avant d'être criticiste. Nous avons cru, et presque dans la mesure où M. Secrétan y croit encore, à la supériorité spéculative des doctrines conciliatrices sur celles que, par opposition avec
ces dernières, on pourrait appeler les doctrines de combat.
Le criticisme, j'entends le néo-criticisme français, qu'il lui plaise ou non, est polémiste par essence, toutes ses affirmations, il va sans dire, sont convertibles. Et la conversion est deux fois inévitable. Elle Test logiquement, ce qui n'a presque pas besoin d'être dit. Elle l'est psychologiquement. Car l'adoption des thèses criticistes tire ses principales raisons d'être de l'impossibilité d'adhérer aux thèses contraires. A part la théorie de l'affirmation volontaire que le chef du criticisme a fondée sur des réalités d'observation, bien plutôt que sur des incompatibilités d'ordre logique ou dialectique (i), les affirmations fondamentales du criticisme sont des négations converties. Et telle logique, telle morale. Sur le terrain de la spéculation, affirmez librement tout ce que le principe de contradiction n'ordonne pasr d'infirmer. Sur le terrain de la morale, faites tout ce qui ne vous est pas défendu. La morale de M. Renouvier laisse à la catégorie du permis une place légitime. Et l'on peut dire que certaines parties de la morale pratique en ont été renouvelées. Aussi les adversaires du criticisme lui viennent- ils des deux points extrêmes de l'horizon. Les uns blâment cette philosophie pour son excès d'étroitesse, pour son manque d'air, d'espace, d'infini. Et les humoristes du groupe admirent avec quelle habileté, l'homme qui a si finement et si prof ondément décrit, le premier, le vertige mental, excelle à procurer ce vertige très connu des pathologistes et qui naît non de l'éloignement, mais du rapprochement des quatre murs. Les autres blâment cette même philosophie pour son excès de tolérance pratique et spéculative. « Vous m'invitez à croire en Dieu, disent-ils. Un peu plus de violence nous agréerait. » Le probabilisrae est-il autre chose qu'un masque dont le scepticisme se couvre ?
M. Charles Secrétan est un adversaire du premier groupe. Jusqu'ici sa polémique avec le philosophe dont, depuis près de quarante ans, il est l'ami, s'était concentrée sur les problèmes de pratique. M. Secrétan acceptait la Science de la morale. Mais il n'y voyait — il n'y voit encore — qu'une partie de la doctrine des mœurs, qu'un traité de droit naturel. Il jugeait un complément nécessaire à cette morale. Aujourd'hui M. Secrétan s'attaque au criticisme spéculatif. Il l'adjure
(1) Quoique ces incompatibilités aient été mises en pleine lumière et que M. Renouvier y ait vigoureusement insisté.