‹ L'Annee Philosophique, Volume 4Chapitre 25 sur 94 · DAURIAC. — DIEU SELON LE NÉO-CRITICISME · texte numérisé non relu

DAURIAC. — DIEU SELON LE NÉO-CRITICISME

de se compléter par une métaphysique, et par une métaphysique positive, autrement dit de s'élargir, — parlons à la façon des jeunes normaliens — de « dépasser > le kantisme au lieu de le dècouronner. Le criticisme, d'après M. Secrétan, est moins un système faux qu'une doctrine incomplète. On y boude la métaphysique. Et l'on veut essayer de ressaisir en dehors d'elle les vérités que depuis les origines de la philosophie les métaphysiciens seuls avaient accoutumé de dévoiler ! On reste phénoméniste, l'on prétend s'élever jusqu'au théisme ! Quelle ^contradiction ! Et combien il y a lieu de s'en étonner de la part d'une école où toutes les vertus spéculatives semblent devoir se concentrer en une seule : éviter la contradiction !

« Éviter la contradiction, nous est-il dit, telle est pour M. Renouvier, comme autrefois pour Herbart, la grande affaire, l'unique affaire. La contradiction typique est celle du nombre infini qui se retrouve en tout infini dont on voudrait affirmer Tactualité. Il ne peut pas s'être écoulé un nombre infini d'instants ou d'années, donc le monde a commencé. Un nombre infini de déterminations ne peut pas s'être produit actuellement dans une conscience, donc Dieu, s'il existe, a commencé d'être ; il faut admettre un commencement absolu de toutes choses ; auparavant il n'y avait rien. » Sauf les cinq mots de la fin, le langage prêté aux criticistes est conforme à ce qu'ils ont accoutumé de dire. Ces cinq mots, malheureusement, donnent à la doctrine un faux air d'arrogance dogmatique, qu'elle a peut-être pris quelquefois, mais toujours, croyons-nous, malgré elle.

Aussi bien ne venons-nous pas de contresigner imprudemment ? Cinq mots rayés, c'est insuffisant peut-être. Certes il les fallait rayer ces cinq mots, et l'on dira bientôt pourquoi. Mais fallait-il accepter le reste sans amendement ? Relisons avec soin.

< Il ne peut pas s'être écoulé un nombre infini d'instants ou d'années... » Soit. Et la raison, M. Renouvier l'a cent fois exprimée, c'est qu'un nombre infini est un < nombre . sans nombre ». Donc le monde a commencé. Le monde a commencé : pourquoi ? Parce que l'on peut feindre que l'instant où nous sommes est le dernier de la durée fluente; parce

qu'en ce dernier instant, l'état du cosmos est donné, défini, et qu'un état défini ne peut résulter d'un point de départ inassignable. Si B est donné, c'est que A l'était avant ; c'est qu'avant A était donné A', avant A', A". Remontez dans la série. Pour en expliquer chacun des termes, vous serez contraint de prendre le mot terme dans son plein sens. Un état donné du monde tire son origine d'un état donné antérieur, lequel est, ^ à la fois, non sous le même rapport, point de départ et point d'arrivée» — Ainsi le principe de contradiction reste sauf. Resterait à démontrer la nécessité que la régression s'arrête. La pensée demande à faire halte. Autre néanmoins est un lieu de halte, autre un lieu de repos. De ce que chaque élément du temps se laisse à volonté convertir en commencement et en fin, commencement par rapport à ce qui suit, fin par rapport à ce qui précède, il en résulte une série échelonnée d'états initiaux et d'états terminaux relatifs. Mais ce résultat, bien loin de ruiner les doctrines infinitistes, les confirme. Et le criticisme est provisoirement battu en brèche.

A certains égards on pourrait justifier les criticistes du reproche d'avoir mis en doute l'infinité du temps, du temps tel que Timagination se le figure. Il est vrai qu'ils distinguent l'imagination de la raison. Mais s'entendre, pour n'attribuer au temps et à l'espace qu'une infinité en puissance, c'est ruiner l'infinitisme. Si le temps pouvait se concevoir à l'état pur, si l'on pouvait s'offrir une représentation de la durée pure de toute représentation d'une chose ou permanente ou fluente, le temps apparaîtrait immobile et l'éternité serait son vrai nom. Car le temps serait homogène, sans parties, affranchi conséquemment de la loi du nombre. La notion de nombre est, qu'on nous passe le mot, bipolaire. Le mot wnn'a de sens qu'opposé au mot plusieurs. Et l'homogénéité ignore la pluralité. M. Bergson: a, dans une thèse mémorable, soutenu l'hétérogénéité du temps, ou plutôt l'hétérogénéité des parties du temps. Il en a conclu que le prétendu temps homogène de l'ancienne métaphysique et même de VEsthétique transcendentale était un temps spatialisé. Peut-être le temps et l'espace n'en doivent-ils pas moins continuer d'être considérés comme frères. Et c'est de leur homogénéité que viendrait leur fraternité. Je ne vois pas de raison pour que l'espace reste homogène quand le temps a cessé de l'être. La diversité qualitative des phénomènes qui remplit le temps le divise et en différencie les instants. De même la diversité qualitative des phénomènes

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qui remplit l'espace le divise et en différencie les lieux. — Quoi donc I Ils ne seraient ni l'un ni l'autre essentiellement divisibles? — Chacun se les représente divisés. Car c'est une loi propre à la représentation (1) du temps et de l'espace que l'imagination ne les puisse concevoir sans fournir aussitôt de quoi les meubler. Et de la division réalisée oh conclut, après coup, la divisibilité réalisable, et même essentielle. Cette divisibilité pourrait bien être une illusion. —Alors ni les étendues ne pourraient être situées dans l'espace, ni les durées s'écouler dans le temps ! — Précisément , parce que l'un et l'autre se peuvent, il n'est ni temps ni espace réels (2). Il est des rapports de temps et d'espace ; rien plus. Et si l'on pouvait réformer le langage, il faudrait aux substantifs concrets : espace, temps, substituer les expressions abstraites : temporalité, spatialité. Et c'est pourquoi le chef du criticisme, rompant avec l'esthétique transcendentale, et peut-être (qui sait?) avec la doctrine kantienne, a supprimé les « intuitions a priori » pour leur substituer des c lois de la représentation », des catégories proprement dites.

Le temps et l'espace sont contemporains du monde. Le monde est un tout d'êtres distincts, c'est-à-dire nombrables. Donc l'état A' condition de l'état A, conditionné par l'état A" ne saurait l'être in infinitum. Je ne sais si je m'abuse. Il me paraît néanmoins que cela peut s'établir, et par < les analogies de Texpérience ». En effet, pourquoi la succession des A, A', A", A'" suppose-t-elle un premier terme? — Parce qu'un état donné du monde suppose un état initial. — C'est répondre à la question par la question. Dites, si possible, le pourquoi du pourquoi ou laissez la question pendante. — Inutile de chercher une réponse donnée par tous les philosophes. Si tous admettent un commencement au monde, au cosmos, — quand bien même ils admettraient l'éternité de la matière ou de l'être, — c'est qu'au fond ils admettent l'immobilité de l'infini et, contrairement à M. Spencer, la stabilité de l'homogène. L'homogène, en effet, est parfait en son genre. Rien ne lui manque et Parménide a pu en faire son Dieu. Essentiellement l'homogène est stable. Et l'instabilité dont l'investit l'auteur des First Principles est une instabilité de fait, Tupôc Sô^av, eût dit un éléate. Dans le cosmos, l'instable

(1) Nous disons représentation et non intuition.

(2) Ni temps pur^ ni espace pur* L'un et Tautre, pour être connus, veulent être abstraits.

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est rordiuâire. Quant à rhomogène, s'il est la négation du devenir, et il Test, l'instabilité lui répugne. Pour que le cosmos soit, pour que l'être devienne, il faut qu'il contredise son essence, qu'il succombe à la « déraison du vouloir vivre ».

Ceci posé, l'état A du cosmos résulte d'une évolution, sinon d'une addition numérique, à tout le moins d'un progrès dans la complexité de ses éléments. J'analyse cette complexité ; et je puis espérer, les analogies de l'expérience m'y autorisant, que l'analyse aura un terme. J'ignore quia précédé. Est-ce la première poule ? le premier œuf ? J'affirme, en tout cas, un premier œuf et une première poule. Mon imagination réclame ; ma raison devrait la contenir. Même quand l'imagination a cessé de fournir, elle continue d'agir. Je ne saurais indiquer d'où ce souvenir me vient, si c'est d'une lecture ou d'un rêve. Un train de voyageurs, tout une nuit durant, parcourt un tunnel. Arrivés à destination, les voyageurs descendent, et, stupéfaits, s'aperçoivent que le tunnel n'a pas deux cents mètres de long. — Le tunnel était donc enchanté ? — Il était « à coulisses » et se déplaçait avec le train. Les produits de l'imagination ressemblent à notre tunnel. Ils se répètent quand ils ne peuvent plus se renouveler. Recomptez vingt fois la même somme, en serez- vous vingt fois plus riche? La prétendue fécondité de l'imagination n'est pas autre. Si c'est la première poule qui a précédé, elle déplacera le premier œuf et d'un conséquent fera un antécédent. Puis ce sera le tour de la première .poule qui viendra se placer devant le premier œuf ôté de sa situation primitive. Et ce jeu-là peut durer. Car l'imagination est une infatigable coureuse. Elle ne va nulle part : vrai cheval de manège, elle parcourt vingt, cent, mille fois la même distapce et se leurre au point de croire qu'elle a franchi une distance vingt, cent, mille fois plus grande. Et ses dupes admirent de quel élan superbe elle se précipite à la conquête de l'infini. On devrait s'affliger, au contraire, de voir tant d'élan perdu, et que tant de vitesse acquise soit employée à se mouvoir insatiablement autour d'un même point.

C'est donc une chose jugée : l'imagination contredit la raison (1). Celle-ci prononce qu'il faut s'arrêter quand, après

(1) Nous tenons pour valables les vieilles démonstrations de source aristotélique. Et notre avis est que dans la discussion des antinomies, le triomphe des thèses sur l,es antithèses s'impose dès qu'on cesse de les attribuer à la même fonction mentale. C'est l'imagination qui s'entête en Taveur des antithèses. Les thèses, elles, sont posées par la raison.

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avoir divisé en autant de parcelles qu'il se pourra, on contrera des natures simples, qualitativement indivis] telles que, si on les supposait divisées, on aurait affaire éléments indiscernables. Alors, il faut jeter l'ancre. est remonté jusqu'à la source de l'être, jusqu'à l'origin temps. Reste à savoir si on a prouvé ce que l'on avait de d'établir. — Mais on ne prouve pas ce qui résulte imm tement de la position môme des concepts. Or, le coi d'infini équivaut à celui de non-donné. Par suite, faire s le donné, qui est le monde, du non-donné, qui est l'i (temporel ou spatial), c'est, au fond, se contredire.

A la clarté des réflexions qui précèdent, les essais de co gonie des premiers Grecs, s'ils restent^ ce qu'ils n'ont J2 cessé d'être , des merveilles de la fantaisie, apparaisseï outre — et l'on ne s*est peut-être pas assez appliqué à le voir — des chefs-d'œuvre de raison. — Les Grecs fi infinitistes et la folie de l'imagination les entraîna 1 — furent sans contradiction. Sans doute il est contradictoir le cosmos n'ait pas commencé. Et la contradiction est s dente qu'Anaximandre , Anaximène, Heraclite, nient 1 nité du monde ou, pour les traduire plus exactement, « génération des choses ». Entre deux < grandes ann l'être dure, mais replié sur lui-même, mais endormi Tinconscience, mais immobilisé dans l'homogénéité. D infini se sont retirés et la qualité et la vie, et l'être nombre. Or, là où le nombre n'est plus, la loi du no; ne peut être enfreinte. Ainsi la raison garde ses droits. D'î part, l'imagination est satisfaite, puisque dans le vid l'Avant- Être elle projette l'ombre de l'Être et qu'avec du i elle fait de l'infini : métamorphose facile. Il n'y a qu'un . à changer.

Une sorte de brouillard métaphysique précède la cosr gie des anciens. Puis la brume se dissipe et peu à pe monde apparaît. Comment se dissipe- t-elle ? — Anaxî cherche et fait intervenir l'Esprit. — Ses prédécesseurs cherché sans trouver. Pourtant le cosmos existe. Et ce rien de le constater si on ne l'explique. Et ce n'est point l'e quer si on le prolonge à perte de vue dans l'infini des t(

Dans un monde où la régression à Finfini s'impose, rien d'explicable. L'infmitisme est le scandale de la

Voilà ce que les anciens ont fortement pressenti s'ils

clairement exprimé. Heraclite, par exemple, attribue ation des êtres à une sorte d'appétit périodique auquel ais Jupiter. Fatigué de produire, le dieu se recueille et, isi parler, se ramasse ; et le monde est détruit. Puis 5 autre lassitude qui l'accable. Un besoin d'expansion le î et le monde recommence. Est-ce là une explication?Et iment ces deux termes célèbres : xopo;, i^'f](;\LOfrjwYi ? Une ance, celle où nous sommes de nous procurer même blant d'explication sans nous payer de métaphore, métaphore : il reste que le monde est sorti d'un rimitif. Et que conclure de l'hypothèse du chaos , hypothèse commune à tous les premiers penseurs, l'il est irrationnel de supposer l'éternité du cosmos ? Miers philosophes de la Grèce ancienne ont nié Téter- [îosmos. Les critiçistes, eux, nient l'éternité de l'Être. ;pour sauver cette éternité que les antésocratiques ont

une sorte d'antécosmisme. Ainsi les deux thèses sont iables. — Étrange pouvoir des mots 1 II vous plairait : antécosmisme, Acosmisme, en revanche, vous gênes deux mots, nonobstant, s'appellent l'un l'autre, ions donc le terme chaos, désormais superflu, puisque aos et acosmisme toute différence, autre que verbale, lit. Et maintenant traduisons, en prosateurs que nous , la poésie des premiers Hellènes : < Avant le monde ait pas de monde ». La traduction manque de littéra-

de fidélité. Donc le monde a commencé.

t accoutumé d'appeler Dieu cause première et de ette causalité sur son éternité. L'expédient est, à tout ), excusable. Car, se dit-on, un Dieu non éternel aurait icé, donc aurait une cause. Est-il vrai que la majeure jnthymème enveloppe la conclusion et que — hors os, hors du monde des phénomènes — cela seul est ise qui est éternel? Voici, semble-t-il, deux thèses dont ire s'impose : 1° Pour concevoir Dieu, il faut le cona objet de représentation, donc en phénomène et lui

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