‹ L'Annee Philosophique, Volume 4Chapitre 27 sur 94 · DAURIAG. — DIEU SELON LE NÉO-CRITICISME · texte numérisé non relu

DAURIAG. — DIEU SELON LE NÉO-CRITICISME

correspond Texistence du Verbe, du Dieu-Objet, logiquement postérieur au Dieu-Sujet. En se déployant, Dieu engendre le Verbe, autrement dit, — et ce sont les propres termes de M. Secrétan, — < ilse fait Seigneur, » il s'objective, il prend conscience de lui-même. Bien avant sa descente dans le sein de Marie, il commence à se faire homme. — Bien avant ? Mais c'est de toute éternité I — Impossible. Dites : < hors des temps >. Dites même « dans Féternité ». Ne dites pas : < de toute éternité ». Car notre éternité s'est démembrée. Car il est une éternité a parte ante, une éternité a parte post. — Elles sont Tune et l'autre simultanées ! — Impossible encore. N'apercevez-vous pas que ces deux éternités ne sont point sur le même plan ? que l'une est en avant, que l'autre est en arrière? Je n'ai garde, en effet, de prendre les adverbes ante et post pour des adverbes de temps. Je sais qu'ils visent à évoquer des images spatiales. Or, je ne puis considérer ces deux fragments d'éternité, situés, par hypothèse, sur deux portions d'une même ligne, que l'un après l'autre. Et je ne puis intervertir leur ordre de coexistence. Ainsi j'ai beau faire, à supposer que je ne puisse affranchir Dieu de toute éternité, je lui en impose une à travers laquelle j'aperçois l'image du temps.

Ainsi nous sommes tout près de dire avec l'auteur du quatrième Évangile : < Au commencement était le Verbe, Et le verbe était en Dieu... » pourvu qu'on se décide à entendre : « Au commencement des temps ». Ainsi Dieu, c'està-dire le Dieu Seigneur, c'est-à-dire après tout le vrai Dieu aurait commencé. Décidément, entre le Dieu du criticisme et celui de la Philosophie de la Liberté, si toute différence n'a pas disparu, il faut bien convenir que les distances se sont rapprochées. Aussi bien espérons-nous avoir démontré le premier de nos théorèmes : pour concevoir Dieu, il faut se le représenter. Or, pour se le représenter, il faut lui ôter ce nom d'Eon que lui donnaient les Grecs. Et d'ailleurs il n'est pas de termes plus réfractaires l'un à l'autre que les deux termes de conscience et d'éternité.

Dura lex, séd lex. Ce qui, en français, veut dire que, si l'on croit en Dieu et qu'on tente de le concevoir, il faut lui appliquer les catégories, sinon Vhumaniser, du moins Vanimer^ le revêtir d'une conscience. En vain essayerait-on de lui appliquer d'autres catégories que celles de notre entendement. On ne le pourrait que par le plus grossier des subterfuges.

"96 l'année PUILOSOPUÏQUE. 189J

Faute de pouvoir imaginer d'autres catégories, ou fait comme en algèbre et l'on inflige un changement de signe aux catégories ordinaires, ce qui donne : la non-temporalité, la nonspatialité, la non-relativité.,. Allez donc jusqu'au bout : ayez le courage d'inscrire à la suite : la non-réalité. Car la < réalité » est une catégorie au même titre que la relation; reportezvous aux tables classiques de la Critique de la Raison pure. Le subterfuge est mis en évidence. Ainsi pour se représenter Dieu, il faut le soumettre aux catégories, ou se fatre. Autrement il ne reste qu'à imaginer un monde de noumènes, dont, malgré le manque de respect dont on voudrait ne pas se rendre coupable envers une grande mémoire, on est forcé de convenir qu'il n'est autre que le monde des phénomènes mis à l'envers. Ainsi nous voilà condamnés ou à ne penser point, ou à penser conformément aux catégories, à nous interdire de jamais prononcer le nom de Dieu, ou à lui donner le nom d'être suprême.

Quelles seraient les attributs d'un tel être ? — Les nôtres.

— Sacrilège ! Mieux vaudrait nier Dieu que le rapetisser.

— Tâchons donc d'éviter le sacrilège. Disons alors que Dieu n'est rien de ce que nous sommes et, prenant une à une les déterminations de notre être, refusons-les à Dieu. Mais n'est-ce pas, c'est une assez singulière façon de s'y prendre : pour remplir le concept de Dieu on vide le concept de l'homme. Si on opérait le transfert passe encore 1 Mais c'est ce qu'il ne faut pas. Car on veut à tout prix que Dieu ne soit point < ce qu'un vain peuple pense ». Il ne le sera pas, rassurez-vous. Car il ne sera plus.

Prenons donc au sérieux la méthode tant reprochée aux anthropomorphistes (1). Osons penser que si Dieu est, il est en quelque manière notre semblable. Donc il a commencé.

(1) L'auteur de ces lignes est étranger à toute confession religieuse. Il discute en philosophe une philosophie qui, à juste titre, porte le nom de philosophie chrétienne. Aucun intérêt d'ordre pratique ne lui fait souhaiter où son succès ou sa défaite. On rougit presque d'avoir à en avertir le lecteur, et d'avoir à se défendre contre certains adversaires — dont si la perspicacité peut êlre en défaut, la loyauté ne saurait être en cause — de prêcher, sous le nom de crilicisme, l'adhésion aux dogmes du christianisme. Un pareil malentendu n'existe pas, ne saurait exister entre les représentants du criticisme et un philosophe tel que M. Charles Secrétan. Il se continue entre les criticistes et certains philosophes de TUniversité, évolutionnistes, idéalistes, ou même spiritualistes. Il n'a pas tenu à nous que ce malentendu ne fût dissipé. Voir, sur ce point, notre article Criticisme de la Grande Encyclopédie,

DAURIAC. — DJEU SELON LE NEO-CRITICISME

- — Dieu sorti du néant ! Quelle absurdité î — C'est qu'aussi bien ceux qui nous la prêteraient nous la prêteraient au sens propre du terme, car on ne prête généralement que ce qui est sien. Je puis bien sortir d'un gouffre, d'un abîme. Mais le néant n'est ni abîme ni gouffre. Le néant est un terme signifiant la non-chose. D'où résulte que la notion de néant est postérieure à celle de chose, lui est corrélative. Elle n'a de sens qu'appliquée aux objets de la représentation, c'est-à-dire aux phénomènes. Le mot néant désigne ou un réel disparu, ou un possible non réalisé contre notre attente. Et il en est du néant comme du vide. Ces deux concepts, d'ailleurs, s'ils ne se confondent, se touchent. Or le terme vide n'a n'a de sens qu'appliqué à un objet creux, susceptible d'être rempli ou de ne pas l'être. On ne peut se figurer le vide sans l'entourer d'une ceinture. D'où résulte qu'il n'y a point de vide à parler exactement. Il n'est que des intervalles vides. De même quand vous prononcez le mot rien, ou vous parlez pour ne rien dire, ou bien vous vous représentez l'absence d'une chose ou d'une relation définie. Il y a là deux mouvements de pensée inverse l'un de l'autre : l'un pose, l'autre supprime. L'idée de néant est donc postérieure à i'idée d'être. Il est par suite contradictoire qu'un être, n'importe lequel, sorte du néant.

Ainsi « commencer » et « sortir du néant » sont loin d'être synonymes. Attendu que pour sortir du néant il faudrait que le néant précédât, ce qui reviendrait à réaliser le temps et à se le représenter antérieur aux êtres. Mai^ il n'y a ni temps ni durée. Il y a des choses qui durent et des choses qui passent.

Nous avons insisté ailleurs sur cette propriété inhérente au langage de paraître doubler, en apparence, le nombre des concepts, en adjoignant une particule privative aux noms qui les expriment. Le néant est l'un de ces pseudo -concepts. On ne peut le former qu'à l'aide de la notion de réel. Par malheur, une fois qu'on l'a formé, c'est merveille si l'on n'oublie point sa genèse et si on ne lui confère pas la dignité d'un concept positif. Il nous paraît, à nous, que M. Secrétan la lui a conférée.

piLLON. -- Année philos. 1893. 7

Ji«i LA«ffj^F.

y avait- il avant que Dieu commençât? — La aint de sens. Autant vaudrait se demander ce : que la durée fût, ce qu'il y avait avant qifil

Dieu peut avoir commencé sans que pour cela enus d'admettre une génération de Dieu. Au u n'avait point commencé, il ne serait pas l'être I premier. Affirmer le commencement de Dieu,

de Dieu toute préexistence virtuelle, tout eur à l'éclosion de la conscience divine. Même

nous a indûment échappé. Car si Dieu a eu un t, il n'a pas eu de naissance, t il n'y avait rien. > Tel serait, d'après M. Seage des criticistes. Et M. Secrétan a mille fois I pouvoir comprendre. Auparavant implique à ne durée préexistant aux êtres durables. Et ce ons savoir de la durée nous interdit de nous e type d'un fleuve c coulant à sec >.

le serait pas hors de temps. Et la durée serait

des premières manifestations de la conscience ï mémoire qui a servi d'occasion à la présente 5 est offert une conception de l'éternité très notre avis, très plausible. € Une mémoire sans vision claire, certaine, complète, ne serait-ce tota simul y> ? Attachons-nous à cette notion e sans oubli >. Elle n'implique, croyons-nous, iictoire. Si je durais depuis le commencement ue ma mémoire n'eût point de défaillances, je îe qui est arrivé. Je verrais le passé et le n même présent, cela va sans dire. Mais c'est nquerait point d'intervenir la distinction prois de Philosophie (i) entre < le présent psychoï < présent métaphysique ». Duquel des deux t-il? Si c'est du second. Dieu va se repréi instant indivisible la série des faits écoulés, ra comme présent ce qui est passé, ni plus ni on une scolastique obstinée à se survivre. Dieu

nécessaires les actes d'une créature supposée e défendre ces absurdités. Que s'il n'est unique-

que d'un présent psychologique, s'étendant

i' est M. Secrétan. J'appelle l'attention du lecteur sur la beau « formulaire ».

DAURIAG. — DIEU SELON LE NÉO-GRITICISME 99

jusqu'aux origines de la conscience divine, jusqu'aux premiers états de cette conscience; que s'il n'est uniquement question que d'affranchir la conscience divine de tout < état faible », de telle sorte que l'être divin puisse revivre sa vie; — tout en me gardant bien d'affirmer ce qui en est — je n'aurai aucun motif pour décider à l'avance que cela ne peut être. Car ce « présent psychologique > n'est pas indivisible ; car il s'applique à une série d'états dont Tordre est déterminé, où les uns précèdent, les autres suivent. Et alors, si c'est là ce qu'on nous offre d'admettre sous le nom d'éternité, nous sommes prêts à l'accepter. Et voici pourquoi. Du moment où la conscience divine se composerait d'une suite d'états, et du moment où ce serait vouer Dieu à l'erreur que de le contraindre à ne pas distinguer, parmi ces états, ceux qui ont dû être pour que d'autres, ensuite, soient venus à l'être, il faut bien que la durée, et une durée en quelque sorte fluente, trouve place en Dieu. Et il n'y a plus d'antithèse entre la durée des êtres périssables et la durée de l'être suprême. Mieux vaudrait, dès lors, ne plus parler d'éternité.

Le Dieu des criticîstes, — entendons-nous bien — le Dieu que les criticistes partisans du monothéisme se croient tenus d'admettre, — est décidément proche du Dieu de M. Secrétan. Je n'irai cependant point jusqu'à les confondre, puisque le criticisme n'çiccepte aucunement la distinction du père et du fils, non plus que celle du Dieu- Sujet préexistant — quoique de toute éternité — au Dieu-Objet qui lui serait coéternel... Au surplus, il nous paraît difficile qu'en se plaçant au point de vue criticiste, on fasse, avec M. Secrétan, de « l'absolue liberté > le « principe de l'être >. L'être divin serait inintelligible réduit à la volonté pure : attendu qu'une volonté pure serait inerte, ni plus ni moins qu'une force privée de tout point d'application. Non, ni Dieu n'est s'il veut, ni Dieu n'est ce qu'il veut au sens plein des termes. Ou la formule n'a point de sens, ou elle implique qu'en Dieu tous les possibles ne sont ni réalisés, ni même réalisables. Par suite, la formule : • Je suis si je veux » doit être prise en un sens relatif. Exemple : Je puis être ou A, ou B, ou G, ou... X. Je veux être B, et parce que je veux être B, je ne veux être ni G, ni A, ni... X. Voilà en quel sens Dieu est ce qu'il veut. De combien ne s'en faut-il pas que cette liberté divine soit l'absolue liberté î

Dieu doit être virtuellement déterminé afin de se déterminer

100 l'année PHILOSOPUIQUE. 1893

actuellement et volontairement. En d'autres termes, s'il est des puissances divines logiquement antérieures à leur actuation, Dieu en a conscience. Il les trouve en lui. — Sans savoir comment elles y sont ? — Peut-être. Mais ce non-savoir n'est pas ignorance. Il nous parait au premier abord, et même après quelque réflexion, que la question est insoluble. Et en cela nous sommes nos propres dupes. La question n'est pas insoluble. Elle ne se pose pas. Elle n'a aucun sens. Dieu se constate sans chercher à s'expliquer. Autrement il douterait s'il est l'être premier par excellence. Il douterait s'il est Dieu. Et il ne pourrait s'ôter de ce doute.

La nécessité que l'on s'impose de concevoir l'être de Dieu sur le type des êtres qui peuplent le champ de la conscience n'est pas telle, néanmoins, qu'on soit tenu de se représenter la conscience divine en butte aux mêmes séductions que la nôtre, ayant à se garer des mêmes écueils. Notre entendement est en conflit perpétuel avec notre imagination Et c'est l'imagination qui, en nous, est infmitiste. Pourquoi la nécessité de s'arrêter ne s'imposerait-elle pas à la raison divine de même qu'elle s'impose à notre raison ? Dieu serait la cause sans cause, l'antécédent qui pour être n'en supposerait aucun autre. Dieu serait, mais il ne serait point par l'efiet d'une génération. — Alors il se serait fait? Il serait cause de lui-même ? — A vrai dire on hésite à prendre le terme d'origine spinoziste : causa sui au sens complet, comme si Dieu s'était fait, comme si Dieu s'était tiré d'un néant antof ieur à lui-même. La formule : « Je suis ce que je veux », qui mène . aisément à ces deux autres : « Je suis dès que je veux » : et « Je suis si je le veux » demande, pour cesser d'être contradictoire, à n'être point prise au pied de la lettre. Elle exige la détermination de « Je suis », et qu'on fasse suivre l'expression de ce verbe de celle d'un attribut défini. Autrement on serait contraint à se représenter Dieu passant indéfiniment, arbitrairement, du néant à l'être. Mais pour que le néant se donnât l'être, ne faudrait-il pas qu'il fût l'être? Nec genitiis, necfactus, ni engendré ni fait, auteur de ses actes, non de ses puissances, tel Dieu doit nous apparaître.

— Et nous revenons encore au Dieu de la Philosophie de la liberté. — Nous y revenons assurément, mais par un détour. Rien ne s'oppose à ce qu'il y ait succession dans la conscience divine. Et tant s'en faut que rien ne s'y oppose, qu'au contraire une conscience exempte de toute succession n'en

Page 1