MALEBRANGHE ET SES CRU
La vraie philosophie du xviii'' siècle, j'entei vraiment la gloire de ce siècle dans Tordre l'idéalisme radical et absolu, la doctrine qui étendue, la matière. Cette philosophie cons progrès sur le dualisme cartésien ; mais elle lisme cartésien. C'est de Màlebranche qu'ell branche doit en être considéré comme le ] 11 nous faut donc, pour comprendre Tévoî lisme au xviii^ siècle, revenir aux théories
(1) Dugald-Stewart remarque que Beikeley n'a fait cj nieusement • quelques-uns des principes de Malebra conséquences paradoxales, mais naturelles, que Malebrai failement aperçues sans vouloir les avouer ». (Histoire Sophie depuis la renaissance des lettres, trad. Buchon,
La Clavis universalis de Collier a un sous-titre : N( la vérité qui rappelle le titre du principal ouvrage de JJ de Màlebranche (Recherche de la vérité, liv. III, 1" p tirée cette épigraphe caractéristique, que le philosopht tête de son livre, et où se marque hardiment son mé| tence du sens commun : Vulgi assensus et approbc difficilem est certum argurrientum falsitatis istius opin (L'applaudissement du peuple en quelque opinion sur est une marque infaillible qu'elle est fausse.)
C'est avec toute raison que M. Georges Lyon a doi place à Màlebranche dans son beau livre sur Vldéalisnn nnontre, et certainement sans l'exagérer, l'influence d vision en Dieu sur la philosophie anglaise du xvni*» sièc à nos yeux, l'originalité et la grande valeur de sa thèse
a bien saisir la portée, d'après les critiques é faites. L'idéalisme absolu apparaît dès les èes du xviif siècle ; mais il a ses sources directes es de la fin du siècle précédent. Avec Maieyle, — Malebranche , le profond philosophe yle, le sceptique d'esprit ouvert, subtil et pénélence en réalité son histoire.
tibilitédu dogme catholique delà transsubstannmatérialisme fut Tunique raison pour laquelle léforma (deformed) la simplicité de sa théorie ir ce hors-d'œuvre supposé, un univers inconnu itière {an unknovm and otiose universe of mutter), :et, que rendre justice à ce grand philosophe de [léorie, dégagée du fardeau {incumbrance) dont le catholique, été contraint de l'embarrasser, tème d'idéalisme absolu ; et que, en fait, tous les juments sur lesquels se fonde un tel système se îment développés dans son immortelle Recherche débranche le savait bien, et comme il le savait
aisément comprendre que la visite qui lui fut îley se soit terminée comme on le rapporte, îbranche ne laissa que peu à faire à ses succesmts. Ils n'eurent qu'à omettre l'excroissance e catholic excrescence) ; quant aux raisons qui Lte omission, ils les trouvaient sous la main rasiises en ordre. Que l'idéalisme fût la conclusion egitimate issue) de la doctrine de Malebranche, lent vu en même temps {at once) tous les esprits isonnement métaphysique. C'est ce qui avait été ! manière générale, par Bayle, et aussi — mais
jusqu'ici remarqué, — par Locke (dans son ypinion de Malebranche), On ne saurait donc is de la pénétration de Norris, qui adopta, lui ypothèse de Malebranche, sans en rejeter la surque (without rejecting Us catholic incumbrance), Lvoir exposé pour la première fois un système )Solu fut ainsi laissé à Berkeley et à Collier, et, ent, l'un et l'autre, redevables à Malebranche
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leur paraissent extravagants, que d'assurer des choses qu'il ne jugeait pas certaines et incontestables.
€ Mais quoique M. Descartes ait donné les preuves les plus fortes que la raison toute seule puisse fournir ; quoiqu'il soit évident que Dieu n'est point trompeur et qu'on puisse dire qu'il nous tromperait effectivement, si nous nous trompions nous-mêmes, en faisant l'usage que nous devons faire de notre esprit et des autres facultés dont il est l'auteur; cependant on peut dire que l'existence de la matière n'est point encore parfaitement démontrée : je l'entends en rigueur géométrique. Car enfin en matière de philosophie, nous ne devons croire quoi que ce soit que lorsque l'évidence nous y oblige. Nous devons faire usage de notre liberté autant que nous le pouvons. Nos jugements ne doivent pas avoir plus d'étendue que nos perceptions. Ainsi, lorsque nous voyons des corps, jugeons seulement que nous en voyons, et que ces corps visibles ou intelligibles existent actuellement...
€ On doit remarquer que, comme il n'y a que Dieu qui connaisse par lui-même ses volontés, lesquelles produisent tous les êtres, il nous est impossible de savoir d'autre que de lui, s'il y a effectivement hors de nous un monde matériel,- semblable à celui que nous voyons... Ainsi, pour être pleinement convaincus qu'il y a des corps, il faut qu'on nous démontre non seulement qu'il y a un Dieu et que Dieu n'est point trompeur, mais encore que Dieu nous a assurés qu'il en a effectivement créé : ce que je ne trouve point prouvé dans les ouvrages de M. Descartes.
« Dieu ne parle à l'esprit, et ne l'oblige à croire qu'en deux manières : par l'évidence et par la foi. Je demeure d'accord que la foi oblige à croire qu'il y a des corps; mais pour l'évidence, il me semble qu'elle n'est point entière, et que nous ne sommes point invinciblement portés à croire qu'il y ait quelque autre chose que Dieu et notre esprit. Il est vrai que nous avons un penchant extrême à croire qu'il y a des corps qui nous environnent, je l'accorde à M. Descartes ; mais ce penchant, tout naturel qu'il est, ne nous y force point par évidence; il nous y incline seulement par impression. Or, nous ne devons suivre, dans nos jugements libres, que la lumière et l'évidence ; et si nous nous laissons conduire à l'impression sensible, nous nous tromperons presque toujours.
« Pourquoi nous trompons-nous dans les jugements que nous formons sur les qualités sensibles, sur la grandeur, la
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figure et le mouvement des corps, si ce n'est que nous suivons une impression semblable à celle qui nous porte à croire qu'il y a des corps?... Ne voyons-nous pas que les qualités sensibles aussi bien que les corps sont hors de nous ? Cependant il est certain que ces qualités sensibles, que nous voyons hors de nous, ne sont pas effectivement hors de nous... Quelle raison avons-nous donc de juger qu'outre les corps intelligibles que nous voyons, il y en a encore d'autres que nous regardons? Quelle évidence a-t-on qu'une impression qui est trompeuse, non seulement à l'égard des qualités sensibles, mais encore à l'égard de la grandeur, de la figure et du mouvement des corps, ne le soit pas à l'égard de l'existence actuelle des mêmes corps?...
€ Je sais bien qu'il y a cette différence entre les qualités sensibles et les corps, que la raison corrige bien plus facilement l'impression ou les jugements naturels qui ont rapport aux qualités sensibles que ceux qui ont rapport à l'existence des corps...
€ Ainsi, il semble que nous devions croire qu'il y a des corps; car nous sommes naturellement portés à suivre notre jugement naturel, lorsque nous ne pouvons pas positivement le corriger par la lumière et par l'évidence : tout jugement naturel venant de Dieu, nous y pouvons conformer nos jugements libres, lorsque nous ne trouvons point de moyen pour en découvrir la fausseté. Et si nous nous trompions en ces rencontres, il semble que l'auteur de notre esprit serait, en quelque manière, l'auteur de nos erreurs et de nos fautes.
€ Ce raisonnement est peut-être assez juste. Cependant il faut demeurer d'accord qu'il ne doit point passer pour une démonstration évidente de l'existence des corps. Car enfin Dieu ne nous pousse point invinciblement à nous y rendre. Si nous y consentons, c'est librement : nous pouvons n'y pas consentir...
< Certainement, il n'y a que la foi qui puisse nous convaincre qu'il y a effectivement des corps. On ne peut avoir de démonstration exacte de l'existence d'un autre être que de celui qui est nécessaire. Et si l'on y prend garde de près, on verra bien qu'il n'est pas même possible de connaître avec une entière évidence, si Dieu est ou n'est pas véritablement créateur du monde matériel et sensible : car une telle évidence ne se rencontre que dans les rapports nécessaires, et il n'y a point de rapport nécessaire entre Dieu et un tel monde...
PILLON. — Année philos. 1893. 8
< Nous sommes certains qu'il y a un monde, parce que la foi nous apprend que Dieu a créé ce monde, et que cette foi est conforme à nos jugements naturels ou è nos sensations composées, lorsqu'elles sont confirmées par tous nos sens, qu'elles sont corrigées par notre mémoire et qu'elles sont rectifiées par notre raison.
€ 11 est vrai qu'il semble d'abord que la preuve ou le principe de notre foi suppose qu'il y a des corps, fides ex auditu. Il semble qu'elle suppose des prophètes, des apôtres, une Écriture sainte, des miracles. Mais si l'on y prend garde de près, on reconnaîtra que, quoiqu'on ne suppose que des apparences d'hommes, de prophètes, d'apôtres, d'Écriture sainte, de miracles, etc., ce que nous avons appris par ces prétendues apparences est absolument incontestable, puisqu'il n'y a que Dieu qui puisse représenter à l'esprit ces prétendues apparences et que Dieu n'est point trompeur : car la foi même suppose tout ceci. Or, dans l'apparence de l'Écriture, et par l'apparence des miracles, nous apprenons que Dieu a créé un ciel et une terre, que le Verbe s'est fait chair et d'autres semblables vérités qui supposent l'existence d'un monde créé. Donc, il est certain, par la foi, qu'il y a des corps, et toutes ces apparences deviennent par elle des réalités...
a II faut donc conclure de tout ceci que nous pouvons, et même que nous devons corriger les jugements naturels, ou les perceptions composées qui ont rapport aux qualités sensibles que nous attribuons aux corps qui nous environnent ou à celui que nous animons. Mais pour les jugements naturels qui ont rapport à l'existence actuelle des corps, quoique absolument nous puissions nous empêcher de former des jugements libres qui leur soient conformes, nous ne le devons pas, parce que ces jugements naturels s'accordent parfaitement avec la foi (1). »
Il est, croyons-nous, inutile de faire remarquer l'importance de ce passage, où l'on voit la position nouvelle prise par le disciple indépendant de Descartes dans la question de la matière. Pour y suivre l'enchaînement des idées, quelques observations sont nécessaires sur la langue psychologique de Malebranche, langue très belle et très claire, mais qui paraît quelquefois manquer de précision, parce que nous n'y retrouvons pas toujours nos distinctions et définitions ordinaires.
(1) Sixième éclaircissement sur la Recherche de la vérité.
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Dans cette phrase : « Dieu ne nous oblige à croire qu'en deux manières : par Tévidence et par la foi >, le mot oblige est équivoque : il renferme deux sens, qu'il eût, semble-t-il, fallu distinguer : le sens moral d'obligation ou de devoir, et le sens psychologique de nécessité. Croire par évidence, c'est croire invinciblement, c'est être psychologiquement forcé de croire. Croire par foi religieuse, c'est croire par obligation de conscience. La difiérence saute aux yeux : elle va jusqu'à l'opposition. Mais Malebranche ne distinguait pas dans Y évidence, aussi nettement que nous le faisons aujourd'hui, l'obligatoire du nécessaire ; et il est vrai de dire qu'ils y sont très voisins l'un de l'autre.
L'expression de jugements naturels et celle de jugements libres ont aussi besoin d'être expliquées. Il faut se rappeler que, pour Malebranche, comme pour Descartes, le jugement se rapporte à la volonté. Les jugements naturels sont ceux qui viennent des inclinations ou tendances spontanées de notre nature mentale, ceux où la volonté est entraînée ensuite de la sensation. Les jugements libres sont ceux qui procèdent de l'activité libre de l'âme, ceux que forme la volonté, après examen et réflexion, et par lesquels elle confirme, ou rectifie, ou rejette les jugements naturels. En quelques-unes des phrases qu'il emploie, le philosophe parait confondre les jugements naturels avec les impressions, sensations ou perceptions composées dont ils sont précédés. C'est que, à ses yeux, ils en sont une suite nécessaire et forment avec elles ce qu'il nomme le physique de l'âme. Les jugements naturels où nous incline l'impression sensible ne sont nullement garantis de l'erreur ; ils sont même suspects, car nous avons des inclinations mauvaises, qui sont l'efiet du péché originel. Mais ils sont sujets à revision, à correction, et c'est à l'activité libre, à la volonté réfléchie qu'appartient l'office de les corriger, d'en découvrir l'erreur, de les réduire aux limités de nos perceptions. Parmi les jugements que forme la volonté réfléchie, il en est qui ne s'imposent pas, qui ne sont pas nécessaires : à ceux-là convient parfaitement le nom de libres. Il s'applique très mal, en apparence, à ceux qui résultent d'une démonstration rigoureuse, où le consentement est forcé, où l'évidence est nécessairement suivie. Mais il faut considérer que libre est l'examen d'où sortent ces jugements nécessaires, qu'ils ont ainsi un rapport indirect à l'activité libre^r et qu'ils peuvent donc, eux-mêmes, s'appeler libres d'après
leur origine. D'aileurs, Malebranche peiisait que, la liberté n'impliquant pas Tindiflérence, le consentement, même donné à des vérités entièrement évidentes, ne laisse pas d'être libre, bien que Ton s'y sente invinciblement déterminé. La distinction du libre et du nécessaire n'était pas tout à fait pour lui ce qu'elle est pour nous.
* Ce qui frappe en cette psychologie, — aussi bien d'ailleurs qu'en celle de Descartes et en celle de Spinoza, — c'est que toute connaissance réelle, toute science méritant ce nom, s'y fonde sur. des démonstrations exactes comme celles de la géométrie ; c'est que la certitude mathématique y est le type de toute certitude rationnelle. Pour Malebranche, rien de démontré qui ne le soit mathématiquement, c'est-à-dire qui ne se déduise d'axiomes ; rien de certain que le démontré ; pas de milieu, en philosophie, entre le doute libre et l'évidence déterminante. La théorie cartésienne du jugement a donné une large place à la liberté du doute. Elle en a fait une vraie méthode, l'unique et vraie méthode philosophique. Mais il n'y a rien que de légitime, aux yeux du chrétien, comme à ceux du penseur, dans un doute de prudence, de défiance, de pénétration, qui affranchit l'entendement de la domination des sens, en le rappelant à lui-même, en le remettant, pour ainsi dire, en contact avec le Verbe intérieur.
Donc, nous dit Malebranche, suivons cette méthode du doute, qui seule peut nous conduire à la vérité. Suivons-la jusqu'au bout. Ne nous arrêtons pas aux vraisemblances sensibles, qui suffisent au commun des hommes. Ne craignons pas de nous rendre ridicules aux petits esprits, en mettant en problème le monde extérieur. Il faut démontrer, pour ne pas recevoir de l'opinion vulgaire, mêlées et mises au même rang, vérités et erreurs. Il faut douter, pour démontrer. Doutons tant que nous pouvons : jusqu'à ce que le doute ne soit plus possible, jusqu'à ce que l'évidence éclate, emporte notre consentement, triomphe de notre résistance. L'existence des corps n'est pas démontrée < en rigueur géométrique > ; ce qui est, au contraire, démontré, c'est qu'elle n'est pas démontrable. Donc elle reste douteuse en métaphysique ; elle n'est assurée qu'en théologie.
L'existence des corps n'est pas démontrée, parce que l'impression sensible qui nous incline à croire qu'il y a des corps, nous incline aussi à leur attribuer les qualités sensibles couleur, saveur, odeur, etc., qui cependant ne leur appar-