RENOUVIER. — LA CRITIQUE DES ÉVANGILES
certains passages embarrassants, on était réduit à regarder ceux-là comme interpolés, sans en donner la preuve ; et la méthode aboutissait à des pétitions de principe.
Un des plus savants exégètes allemands, Hilgenfeld, a été conduit à ce système par la découverte, — c'est bien le mot,, — réelle et importante de Baur, sur Tantagonisme et la lutte, au premier siècle de l'Église, entre le christianisme prêché aux gentils avec des concessions portant sur le§ obligations même les plus strictes de la loi des Juifs, et Tesprit judéochrétien, qui ne pouvait se résigner à cet abandofn, même dans rintérêt de la propagation de la foi nouvelle. Il s'agissait alors de montrer que, depuis Matthieu, donné par la tradition pour le plus ancien évangéliste (vers Tan 80 ou 60), jusqu'à LuCy disciple de Paul, qui écrivait dans les dernières années du premier siècle, et en traversant Marc, auteur qui déjà ménage et veut attirer les païens, et qu'à cela près on regarde alors comme un simple abréviateur de Matthieu, le christianisme antijudaïque est allé se formant. Luc aurait attaché un caractère pauliniste décidé à la combinaison qu'il aurait faite des deux ouvrages précédents avec un autre document judéochrétien. Mais cette construction est une hypothèse ruinée d'avance par les nombreux et importants passages de Matthieu relatifs à la dépossession des juifs de leur héritage religieux, et à la vocation des nations. Or, sur quoi se fonder pour affirmer que Jésus a été un Juif fidèle, et ne s'est pas attiré la haine des ardents de son peuple par des discours agressifs contre la Loi, le Temple, leur perpétuité, contre tout ce qui passait pour en être inséparable, en maltraitant les représentants de la tradition, en prêchant une morale qui plaçait en certains cas, devant Dieu, le païen au-dessus du juif? Cela n'est pas seulement arbitraire, cela n'exige pas seulement qu'on suppose interpolés, sans preuve aucune, des mots et des paraboles entières d'une signification forte et directe; il faut sacrifier tout ce qui va indirectement au même but, et alors il reste peu de choses de la révélation chrétienne, on ne voit plus bien le sens de l'Évangile.
Gustave d'Eichthal qui, chez nous, a embrassé ce système, et qui a fait, sur les synoptiques comparés, un travail considérable, non d'ailleurs sans bien des remarques intéressantes (1 ),
(1) Les Évangiles, Paris, 1863, 2 vol. in-8°, voir surtout, t. I, pp. l-lxiv, et 70-77, 147-156, où se trouve le résumé du système.
6 l'année PUILOSOPHIQUE. 1893
a cru trouver un critérium dos interpolations de Matthieu. Supposant, hypothèse que nous avons vu plus haut être tout au moins acceptable, que le Matthieu primitif se trouvait reproduit dans notre Marc^ il a admis en outre et qu'il y était entré tout entier, et que rien de ce qui est aujourd'hui dans Matthieu y et qui n'est pas dans Marc (ni dans Iiic, le plus souvent) n'avait appartenu à ce Matthieu primitif. Cette vue radicale l'a conduit à retrancher du texte de Matthieu, reconnu à cette condition seulement pour le vrai type évangélique, quarante-cinq passages, au nombre desquels ceux qui sont injurieux pour les Juifs et favorables à l'universalisme religieux, et presque toutes les paraboles, ce qui est hardi. Il est vrai que G. d'Ëichthal ne se croit pas sans motifs particuliers de rejeter ces différents passages, mais ce ne sont alors, chez lui, que des opinions et des appréciations personnelles. En thèse générale, quelles raisons alléguer en faveur de la méthode qui consiste à rejeter du Matthieu primitif ce qui ne se retrouve pas dans Marc ? Est-ce celle-ci : que le second évangéliste n'aurait pas manqué de reproduire ce qui, de son temps, aurait déjà pris place dans le premier ? Mais G. d'Ëichthal laisse lui-même à Matthieu un morceau capital que le rédacteur de Marc n'a pas jugé à propos de faire entrer dans sa compilation. Ce n'est rien de moins que le Discours de la mantagne (i). Est-ce alors, pour un grand nombre de morceaux exclus par ce critique, la raison a priori de Tinvraisemblance qu'il trouve à ce qu'un auteur écrivant en araméen, pour les Juifs, et Jésus lui-même, homme de cette nation et parlant aux siens, aient employé contre eux l'injure et la menace, et envisagé la possibilité que le privilège de Peuple élu leur fût ôté et transporté aux étrangers ? Mais il y a dans Marc aussi des passages de cette nature; il faudrait donc les traiter d'interpolés, à leur tour. Ceci serait assez naturel, dans l'hypothèse où le progrès du christianisme an ti judaïque se serait accusé entre le moment du Matthieu primitif et le moment de Marc; mais alors le texte de Marc devrait actuellement renfermer plus de passages agressifs contre le judaïsme que le texte de Matthieu, et c'est le contraire qui a lieu. De ces passages, G. d'Ëichthal en a conservé, pour son Matthieu épuré, un des plus considérables et des plus significatifs, commun aux deux évangélistes et au
(1) Id., ibid,, p. 53.