RENOUVIKR. — LA CRITIQUE DES ÉVANGILES
troisième (1). Ce procédé est arbitraire et laisse après tout subsister la déclaraition formelle de déchéance de l'autorité judaïque dans la bouche de Jésus : « La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre angulaire ; elle Test devenue par la volonté du Seigneur. >
Les trois textes s'accordent à rapporter que les auditeurs de la parabole, prêtres et docteurs, prirent pour eux la menace renfermée dans les paroles : « Le maître de la vigne viendra, fera périr les vignerons et donnera la vigne à d'autres. » On peut prendre pied de là pour observer que Jésus, dans sa réprobation, n'avait en vue que les chefs et non le Peuple lui-même. Le texte de Matthieu est le seul qui semble étendre la menace plus loin : « Je vous le dis, le Royaume de Dieu vous sera enlevé, pour être donné à une race qui en produira les fruits (xal SoÔY^dETat IfBvst itoioOvct toùç xap^to'jç aOrriç) i. Mais il est toujours vrai que, selon les trois Évangiles, en cela concordants, la théocratie juive est condamnée par Jésus, qu'il ne reste dès lors aucune autorité que Jésus reconnaisse, hormis celle des Prophètes, qui est pour ainsi dire anti-autoritaire elle-même; et, si l'on ajoute à cela qu'il combat en toute occasion le devoir d'obéissance littérale à la loi écrite, que sa morale s'écarte radicalement, en ses préceptes, de celle de la Thora, et qu'elle supprime toute barrière entre les hommes touchant leurs devoirs mutuels, il est parfaitement clair que la position du révélateur est révolutionnaire à l'égard de l'État juif. Ou bien il faut supposer dans l'enseignement évangélique, selon les synoptiques, plus d'interpolations que de textes conservés dans leur teneur primitive, tant il y a de morceaux qui touchent directement ou indirectement à ce point vital, et ce qui reste est presque insignifiant : ces livres se réduisent, en grande partie, à des recueils d'histoires de miracles.
L'esprit évolutionniste qui s'insinue partout de nos jours, et tend à ôter le sérieux à tout en faisant tout envisager à l'état flottant, a défiguré l'aspect sous lequel il fallait envisager cet antagonisme des chrétiens et des judéo-chrétiens du premier siècle, qui est si bien démontré aujourd'hui par la critique des documents. On veut voir dans la lutte entre l'esprit de tradition et la religion nouvelle un progrès ou plutôt une formation graduelle de cette dernière; tandis qu'il est si facile
(I) C'est la parabole de la Vigne, Malt. y xxi, 33-46 ; Marc, xii, 1-12.
de comprendre que la religion nouvelle étant « annoncée aux Juifs et aux nations > avec ce double caractère : qu'elle est pour les premiers un « accomplissement > de la Loi, qui est, à vrai dire, l'abolition de la Loi, et qu'elle est pour les seconds la définition du Dieu universel qu'ils cherchent, et la dégradation de leurs dieux particuliers, les Juifs convertis s'attachent autant que possible à conserver la coutume et le privilège . religieux de leur nation, les païens à renverser toutes les barrières et à faire entrer leur philosophie dans la doctrine de Jéhovah. Bien loin qu'une telle situation soit l'effet naturel du développement progressif de la nouvelle foi et de l'aban-. don graduel de l'ancienne, elle est le résultat forcé d'une rupture que le génie novateur a produite, de l'universalisme qu'il a proclamé, et des hésitations, des déchirements inséparables d'un changement des habitudes mentales chez ceux qui ont la charge d' « enseigner les nations ». Le prophétisme juif, après quatre siècles de silence, atteint son but qui est d'amener toute la terre à l'autel de Jéhovah; mais c'est à la dure condition, pour les Juifs, de renoncer au privilège de Peuple élu, et même de subir, au temporel, l'empire du plus fort. Presque tous s'y refusent, et Jérusalem y périra; pour ceux d'entre eux qui acceptent, et qui doivent bientôt se signaler en désertant la ville, à la veille du siège, en 70, le christianisme est le contraire d'une évolution; c'est une révélation et c'est une révolution, mais ce n'est pas en un jour qu'on en voit toutes les conséquences et qu'on s'y habitue.
Revenons à la critique des Évangiles. Nous n'avons plus aucune raison de regarder comme interpolés dans Matthieu quelques passages des plus durs où les Juifs sont menacés de la réprobation divine, et il nous est même permis de croire que, si certains traits violents de ce genre (1) sont effacés dans Marc, c'est déjà par l'effet d'un ménagement de l'opinion judéo-chrétienne, ménagement compensé par un autre, de sens contraire, au profit des païens convertis. Ceux-ci pouvaient être choqués de la défense faite aux apôtres de porter l'enseignement hors de la Judée, ailleurs, de la promesse qu'ils reçoivent de douze trônes dans le Royaume des Cieux pour juger les tribus d'Israël (2). Mais on conçoit sans
(1) Matthieu, principalement xxii, 1-14. La parabole du Festin, (2)Ibid., X, 5, 6; xix, 28.