RENOUVIER. — LA CRITIQUE DES EVANGILES U
peine et les promesses et les menaces dans la prédication ori- . ginale. Quant à la défense de sortir de la Judée, elle se comprend aisément du point de vue le plus pratique; car il est bien douteux que Jésus ait jamais envisagé la possibilité que ses disciples se répandissent dans le monde entier, et baptisassent toutes les nations, avant le retour du Fils de THomme « sur les nuées B. Les textes favorables à celte mission universelle se trouvent à la fin de Matthieu et à la fin de Marc, en des parties dont le caractère d'interpolation est saillant Leur provenance est à chercher probablement dans le troisième Évangile. Luc, auteur, ou Tun des auteurs, des Actes des apôtres, a dû, le premier, en présence des succès les plus inespérés, envisager l'application missionnaire de Tuniversalisme moral et religieux de Jésus ; il a assisté à l'entreprise hardie de répandre la foi du Christ dans tout le monde romain; il a dû joindre, en conséquence, dans son Évangile, la légende de la mission universelle des apôtres, en termes d'une Église qui se constitue, aux autres légendes qui s'étaient formées touchant les apparitions miraculeuses de Jésus après sa résurrection. Les deux autres Évangiles durent à ce moment recevoir des compléments conformes (1).
Ce troisième Évangile qui nous indique ainsi, à sa dernière page, ane sorte de transition de l'enseignement du Christ à l'enseignement de l'Église du Christ, et qui seul rapporte le miracle de l'ascension matérielle de Jésus au ciel (2), en attendant que le quatrième ajoute à la doctrine une définition nouvelle du Fils de Dieu, cet Évangile, est remarquable encore par d'autres caractères. Il supprime décidément tout ce qui reste de particularisme juif dans Matthieu et dans Marc. Il retranche du récit de la passion la scène où Jésus est outragé et frappé par les soldats romains dans le prétoire, il fait de la crucifixion l'œuvre propre et matérielle des Juifs, auxquels Pilate se contente d'abandonner le condamné, tandis que les deux autres synoptiques présentent les Romains comme les exécuteurs, tout en rapportant la tentative de Pilate pour le sauver et sa déclaration que, quant à lui, il ne le trouve point coupable. L'intention de Luc est donc assez manifeste, de faire < retomber sur les Juifs le sang de ce juste » et d'excuser
(1) Luc, XXIV, 44-53; — MatL, xxviii, 16-20 et Marc, xvi, 14-20.
(2) Le seul, parce que ni le premier ni le quatrième n'en parlent et que le second, où ce fait est mentionné (xvi, 19), est reconnu comme interpolé h cet endroit.
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jusqu'à un certain point les Romains, que les disciples de Jésus ont à se rendre favorables.
Mais la bienveillance de Pilate, certifiée par les trois synoptiques, par le quatrième et par les Actes des Apôtres, reste un fait d'une entière vrais .^mblance et doit suffire pour établir à nos yeux le caractère intemporel, non politique, de la royauté messianique assumée par Jésus, et dont le qtuitrième nous a conservé la formule : Mon royaume n'est pas de ce monde
{'H pa<JiÀe{a Vi èjjLVj ojx l'ativ ix toO x(5(Jjjlou to'jtou). Le sens en est
au fond le même que celui d'une autre formule qui a plus tard servi de défense à l'État contre la théocratie : « Rendez à César ce qui est à César. » Aux yeux des Juifs, l'impôt n'était pas dû au dominateur étranger. Mais, dans la pensée de Jésus, l'homme pieux devait se soumettre à la force.
Le troisième a encore d'autres traits, sinon caractéristiques, au moins plus accusés chez lui que chez ses prédécesseurs. Il abonde particulièrement dans l'expression des sentiments défavorables aux riches et aux puissants, et laisse paraître des tendances ascétiques et communistes. Mais c'est surtout dans les Actes des Apôtres, qui sont du même auteur, que cet esprit se dévoile, et que paraît en même temps un dogmatisme déterministe parfaitement prononcé. On sait que Matthieu se plaît à remarquer, à propos des événements, qu'/{ fallait qu'ils eussent ainsi lieu, parce qu'ils étaient ainsi annoncés en des textes de l'Écriture, dont l'application ne l'embarrasse point. Luc, qui fait comme lui, va plus loin dans les Actes ; il déclare formellement que le Saint-Esprit a prédit, par la bouche du roi David, la trahison de Judas, et que les Juifs ont livré Jésus de Nazareth, par le dessein déterminé et selon la prescience de Dieu (r/i wpi(j{i.évYi pou^YÎ xal -Ttpoyvwaei toO 6£0'j)etront
fait mourir crucifié par les mains des infidèles. Dieu l'a ressuscité, comme David aussi l'a prédit (1). Mais l'auteur du troisième se distingue peut-être encore plus que sous d'autres rapports, par son goût excessif pour les miracles ; il en a surchargé les plus importants chapitres des Actes, qui auraient beaucoup gagné à revêtir un caractère plus nettement historique. Dans son Évangile, il partage avec Matthieu la connaissance de ce qu'on a le droit d'appeler un roman de l'enfance, mais différent du premier et plus riche ; il a puisé à d'autres sources légendaires que l'auteur du complément du Matthieu primitif.
(1) Actes des apôtres, i, 15-20; ii, 22 sq.
Ces évangélistes donnent tous deux la légende de la conception miraculeuse, que ni Fauteur du quatrième ni Paul ne connaissent. Ils ne laissent pas, ainsi que ce dernier, de parler de Jésus comme s'il eût été fils de David selon la chair [i). Mais Matthieu ne connaît, avant la naissance de Jésus, que le mariage de Joseph et de Marie, et la. révélation de l'ange à Joseph. Après la naissance, viennent chez lui les légendes des € mages d'Orient >, de l'étoile merveilleuse, de la colère d'Hérode, de la fuite de la sainte famille en Egypte, et du massacre des innocents. Mais, au lieu de ces choses, Luc a l'histoire des parents de Jean le baptiseur, composée sur un type connu de l'Ancien Testament, et destinée à relier la mission du précurseur à celle du Fils de Dieu ; le miracle, médiocrement édifiant, du mutisme de Zacharie, la Visitation de Marie à Elisabeth et les miracles concomitants, les cantiques d'actions de grâces ; puis le recensement de la population, le voyage des époux de Nazareth à Bethléem, l'enfant dans la crèche, le discours de l'ange et l'apparition de 1' « armée céleste > aux bergers ; les anecdotes de Siméon et de la prophétesse Anna ; enfin la scène de Jésus, à l'âge de douze ans, assis au milieu des docteurs, dans le temple, et disant à ses parents, gui le cherchaient : « Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois dans les propriétés de mon père (ôti h tôt; toO TtaTpoc
\LO\j Sei elvai ijls) ? >
L'exégèse de cette partie poétique des Évangiles a toujours passé pour l'une des plus embarrassantes, et les contradictions des évangélistes y sont sans remède. Il serait temps que de tous côtés on reconnût la question comme des plus simples et entièrement indifférente pour les réels problèmes et pour les croyances sérieuses de religion. Des récits de miracles, répandus dans le peuple crédule et ardent aux merveilles, — les païens l'étaient comme les Juifs, sauf en une très petite portion de la classe instruite, — ont occupé, parmi le public où pénétrait le christianisme, et durant les trente
(1) Paul le qualifie simplement et formellement ainsi {Rom., v, 15; I Cor,, XV, 21, et autres passajçes confirmatifs). Quant à l'opinion juive commune, touchant les parents de Jésus de Nazareth, les Evangiles qui la constatent (Matl,, xm, ^b; Marc, \i, 1-6; Luc, iv, 22)] et même le quatrième {Jean, VI, 42) n'y joignent d'observation ou restriction d'aucune sorte.
•ou quarante années qu'on peut compter pour sa fondation première, une place plus considérable même que celle qu'on peut leur trouver à l'origine de toute autre religion, quoique aucune religion n'ait pu manquer de cet élément de fécondation populaire. Cette circonstance a servi tout d'abord, et pendant bien des siècles, à démontrer la < vérité de la révélation », en tant que divine, par le témoignage, disait-on, et par la raison : par le témoignage transmis de ceux qui ont dit avoir assisté aux miracles ; par la raison, qui oblige à croire des témoins, qui ont donné leur vie en gage de leur sincérité. De très grands hommes ont admis cette preuve, qui convenait à un état d'enfance de l'histoire et de la psychologie. Puis le temps est venu où la méthode de démonstration a paru se retourner. Les progrès de l'esprit scientifique ont fait apercevoir à ceux des hommes éclairés que certaines habitudes, ou des considérations étrangères à la pure vérité, ne dominent pas, une cause de faiblesse pour les croyances religieuses, dans le constant mélange historique où elles leur apparaissent avec l'affirmation de faits prétendus, qu'ils pensent avoir d'excellentes raisons de regarder comme controuvés. Il faudrait arriver de part et d'autre à comprendre que le miracle est une fiction dont Thomme, en ses états d'inculture intellectuelle, a besoin pour se pénétrer de certaines vérités d'ordre supérieur auxquelles elle sert de véhi- -cule; et que le rôle du critique, en présence de ce cas psychologique, est fort simple : supprimer sans hésitation, sans vaine recherche de faits physiques qui expliqueraient ce que le travail de l'imagination et le manque d'aptitude aux observations correctes expliquent suffisamment, le fait mira- -culeux quel qu'il soit, et, avec lui, les circonstances que Ton ne pourrait admettre qu'en l'admettant ; mais étudier, à titre d'histoire et de philosophie religieuse, les croyances qui se sont enveloppées de cet appareil de merveilles et qui en sont indépendantes ; et dégager ce qu'on peut de faits probables, en appliquant les méthodes critiques ordinaires à la partie recevable des témoignages, qui souvent ne se contredisent que dans, leurs parties accessoires.
Par exemple, en ce qui touche ce dernier point, tout le monde sent très bien que l'impossibilité où se trouve la critique de restituer avec certitude les circonstances, et souvent même les plus importantes, de la vie de Jésus et de sa passion, n'autorise nullement le doute que certains voudraient
étendre jusqu'à cet événement premier et fondamental de la prédication évangélique, que les historiens positifs du temps^ ont ignoré, mais qui est tellement historique que la marche de l'histoire en a été changée peu à peu tout entière, depuis le moment où il s'est produit. Rien n'a plus contribué à discréditer la première Vie de Jésus de Strauss, si décisive pourtant sur la question des miracles, que l'espèce d'acharnement avec lequel l'auteur a procédé à la destruction de cette partie illusoire, comme si elle était la principale dans les Évangiles. Il a, sans vouloir absolument l'avouer, évaporé la substance de l'enseignement chrétien en une pure mythologie, et essayé de faire de la personne même de Jésus un pur symbole. Il y a eu révolte du bon sens.
Sur l'autre point, c'est-à-dire sur les croyances fondamentales, en tant qu'indépendantes au fond de leur accompagnement de miracles, et s'en pouvant séparer, il suffira ici de remarquer que la résurrection et l'ascension, considérées dans les faits matériels de Técartement de la pierre tombale pour donner issue à un corps mort qui se reprend à vivre, et de l'élévation spontanée de ce corps dans le ciel aux yeux de& assistants, sont des formes que l'imagination donne pour appui à la foi dans l'existence continuée de cet homme qu'on a vu mourir, qui a été l'oint de Dieu, le Messie, et qui, resté vivant, malgré sa mort apparente, s'est retiré auprès de Dieu et reparaîtra au dernier jour pour la clôture du drame de l'humanité. Cette foi, en elle-même, on la partage ou on la rejette, mais, si on la rejette, on doit pourtant reconnaître qu'elle est indépendante du miracle positif, qu'elle prend son objet, vrai ou fictif, dans les profondeurs physiquement insondables de la vie, et qu'on ne peut pas plus lui opposer la logique, que la contredire par une expérience à laquelle elle ne demande rien, au-dessus de laquelle elle se tient. Elle est rincontestable fond du mystère chrétien. Que, dans son origine, et particulièrement pour ce qui concerne la résurrection, elle ait pris dans des phénomènes de vision, d'hallucination, l'appui matériel dont l'esprit des croyants avait besoin, cela se peut, mais il est puéril de vouloir le préciser d'après des récits, d'ailleurs discordants. De tels faits rentrent d'une manière générale dans le domaine de l'imagination génératrice des légendes, et du sentiment qui la gouverne. Il n'y faut rien de plus ; les vrais faits à considérer dans cette matière sont les récits en eux-mêmes, la foi qui les suggère,.
i ce qu'ils peuvent admettre de réel, et qu'on ne sau- ^terminer, même quand il existe, mtre genre de miracles intéresse des possibilités psylysiologiques. L'interprétation donnée aux faits, s'il ouve de réels, — mais qui, pour l'opinion populaire, nent alors un point de départ pour beaucoup d'autres îment controuvés, — cette interprétation seule constate royance publique, et constitue toute Terreur. Il faut emarquer, en effet, que le témoin ou narrateur du prémiracle entend que le fait qu'il rapporte ait pour cause ►lonté en dehors de la nature, et qui, commandant à la !, agit contrairement aux lois communes qu'elle-même lées à la nature en la créant. On oublie presque tou- ;ela, quand on prend la défense de la réalité des mi- , en essayant de montrer que les phénomènes dont ils iposent peuvent dépendre de certaines lois inconnues mture. Admettons donc que des guérisons de malades ïié effectuées par Jésus, dans des cas où son action ^ était capable de modifier l'état physique et, à plus aison, l'état mental des sujets, comme chez les démos, que l'on croyait et qui se croyaient possédés par des ; mauvais. Admettons-le; à quoi nous servirait de rendu probable, au prix d'hypothèses arbitraires, desà préciser les circonstances de faits inconnus, souvent •tées de plusieurs manières? A rien, qu'à dévoiler on de la théurgie, et celle du théurge lui-même peutt celle des témoins qui ont cru, sans aucun doute, à 1 de Dieu; et nous nous trouverions avoir infirmé le e, que nous paraissions vouloir sauvegarder ; et pour isultat? pour conserver la donnée matérielle de quelctions thérapeutiques de Jésus, qui perdent leur intédevenant des phénomènes de puissance morale tout ne, en cessant de passer pour être ce que les Juifs et les 5ns contemporains de Jésus et des apôtres leur ont dé : des signes de leur mission céleste, oiracle de la Pentecôte, quoique en dehors des Évanmérite une attention particulière à cause du mélange fire d'éléments merveilleux divers. Il y a le phénomène re des langues de feu, il y a la croyance à l'inspiration , dont ces langues sont le signe matériel, et qui doit re un jour à la doctrine de l'infaillibilité des hommes 5s, et de ceux qui s'assemblent sous l'invocation du
Saint-Esprit ; il y a enfin la broderie du narrateur qui veut donner le caractère d'un grand et utile miracle à certain phénomène d'improvisation inintelligible et confuse, ou d'imitation sympathique, qui avait dû se produire dans les réunions des apôtres, à l'époque de la plus grande exaltation religieuse de ces hommes entrant dans la phase de la propagande apostolique. C'était le moment où circulaient de tous côtés les récits merveilleux des frères, au nombre de plus de cinq cents, qui avaient vu le Christ ressuscité (1). Ce phénomène, la glossotalie, dont il est facile de prendre une idée assez exacte par une Épitre de Paul (2), l'auteur des Actes ne pouvait pas en ignorer la nature, et cependant il la présente comme le don divin que ces « Galiléens » auraient reçu instantanément de parler toutes les langues ; et il énumère une quinzaine de nations étrangères dont les natifs, présents à Jérusalem, les auraient entendus leur parler des hauts faits du Seigneur, chacun dans son idiome particulier. Il est vrai qu'il se trahit lui-même, en ajoutant que certains pensèrent qu'ils étaient ivres^(3)! L'ivresse était pour un observateur superficiel Tapparence présentée par cette sorte d'état extatique ou convulsionnaire dans lequel des sentiments à la fois ardents et confus s'éjaculent en paroles indistinctes.
On voit par cet exemple comment un fait réel devient, par la manière de le présenter, soit erreur, soit mensonge pieux, un fait miraculeux. Certaine éjaculation de façons de mots que chacun peut prendre pour ceux d'un idiome inconnu [yli^xsaoLK; lakity) se chaûge en un don de prêcher l'Évangile en des langues qu'on n'a point apprises. Il y a donc une espèce de miracles ayant un fondement dans l'apparence. On n'aurait jamais découvert l'explication de celui-là, sans l'aide d'une épitre de Paul; mais ils sont certainement les moins nombreux, et les exégètes qui en ont généralisé la méthode sont tombés dans le ridicule en imaginant à leur gré, à tout propos, des circonstances qui ont pu faire prendre pour un fait merveilleux un fait ordinaire, et par là constituer le noyau du récit d'un miracle. Une autre espèce, qui est également bien loin de pouvoir satisfaire à l'explication de la masse des merveilles accumulées et de leur acceptation par l'opinion
(1) Première avtx Corinthiens, xv, 3-7.
(2) Ibid., XIV, 1-28.
(3) Actes des apôtres , ii, 5-13.
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populaire, est celle des miracles qui auraient été le produit d'une fiction systématique, afin de développer, par leur nature et par leur arrangement, la puissance divine manifestée par eux sur la terre, et de les faire servir de symboles à des vérités d'ordre spirituel. Tel paraît avoir été le but de l'auteur du quatrième Evangile, de l'idéaliste qui dit que Za chair ne sert de rien y que c'est l'esprit qui fait la vie (tô irveOjjia â'jTiv TÔ ^woTcoiouv), ct qul n'a pas dû se faire scrupule de composer des images de chair pour insinuer l'esprit dans les âmes. Mais ces miracles choisis, relativement moins nombreux, sont en dehors de ceux que la voix populaire disait avoir été multipliés sans mesure, ainsi qu'on peut le conclure de l'assertion que les synoptiques mettent dans la bouche môme de Jésus : € Allez dire à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et les pauvres reçoivent la bonne nouvelle (1). » La même puissance et les mômes œuvres sont attribuées aux apôtres après qu'ils ont reçu le Saint-Esprit : le Saint-Esprit, c'est-à-dire l'inspiration divine pour la conduite, et le pouvoir de faire des miracles, puisqu'on n'en est pas encore à la doctrine du partage de la divinité entre plusieurs personnes. L'illusion de l'existence de ce pouvoir peut avoir en partie sa source dans les actions morales capables d'effets physiques, en tant que de telles actions servent à fonder une renommée populaire de thaumaturge. En somme, il faut reconnaître que le point fondamental de la question des miracles, prise dans toute sa généralité, c'est la croyance populaire aux miracles. On les demande, on les attend ; dès que le bruit se répand de la venue de quelqu'un qui en fait, au nom de Dieu, — ou peut-être de Belzébuth, disent les adversaires, qui ne songent point à les nier (2) — il se trouve des gens pour en rapporter, et d'autres pour les amplifier et les embellir. La méthode d'explication que Strauss a nommée mythique est donc justifiable pour plusieurs des miracles relatifs à la naissance et à la carrière de Jésus, puisque, aussitôt que la qualité de Messie, et non plus de simple prophète, lui a été reconnue, l'esprit créateur des récits miraculeux sur sa vie et sa mort, ajoutons et de telles autres circonstances, naturelles en soi, mais imaginaires, n'a
(1) Matl., XI, 2-5 ; Luc, vu, 21-22. ConC Actes des apôtres, v, 12-16.
(2) Mate, XII, 24 ; Ma7X, m, 22; Luc, xi, 15.
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pu que prendre pour matière les idées qui s'étaient établies touchant les conditions auxquelles le Messie devait satisfaire. Ces idées se fondaient sur l'Ecriture, mais souvent ne s'y rapportaient que par des interprétations de pure fantaisie, nées dans les synagogues et devenues chose courante. Mais le critique qui a élevé la méthode mythique à la plus haute vraisemblance pour un grand nombre de faits évangéliques légendaires aurait dû écarter le mot de mythologie, et parler seulement de légendes. Ce dernier terme suffit parfaitement pour désigner la composition de faits imaginaires et de récits merveilleux sous l'influence de certaines croyances et de certaines attentes ; tandis que la mythologie comporte une personnification de phénomènes et une fiction d'aventures des personnes pour servir de symboles aux relations physiques ou morales. Il n'entre absolument rien de tel dans la vie de Jésus selon les synoptiques. Ce n'est point avec les miracles, ou avec toute autre partie fictive de cette vie, que la mythologie est entrée dans le christianisme ; ce n'est pas non plus avec la doctrine de la préexistence du Fils de l'Homme, en tant que première de^créatures, doctrine antérieure qui a été un facteur et non une suite de la révélation chrétienne ; c'est avec la métaphysique du Logos coéternel à Dieu, dans le quatrième évangile. La méprise de Strauss, alors panthéiste hégélien, imbu lui-même de l'esprit du symbolisme, a consisté à appliquer au fond et à la totalité des croyances chrétiennes la méthode qu'il montrait avoir présidé à la formation de leur partie extérieure et matérielle : t Telle est, dit-il, la clef de toute la christologie : Le sujet des attributs que l'Eglise donne au Christ est, au lieu d'un individu, une idée... Placées dans un individu, dans un dieu-homme, les propriétés et les fonctions que l'Eglise attribue au Christ se contredisent ; elles concordent dans l'idée de l'espèce. L'humanité est la réunion des deux natures, le Dieu fait homme, c'est-à-dire l'esprit infini qui s'est aliéné lui-même jusqu'à la nature finie, et l'esprit fini qui se souvient de son infinité. Elle est l'enfant de la mère visible et du père invisible, de l'esprit et de la nature. Elle est celui qui fait des miracles ; car dans le cours de l'histoire humaine, l'esprit maîtrise de plus en plus complètement la nature... Elle est l'impeccable ; la souillure ne s'attache jamais qu'à l'individu, elle n'atteint pas l'espèce et son histoire ; elle est celui qui meurt, ressuscite et monte au ciel, car, pour elle, du rejet de sa naturalité
piLLON. -- Année philos. 1893. 2
SfiÈE PHILOSOPHIQUE. 1893
îtuelle de plus en plus haute... Par la foi t et à sa résurrection, Thomme se justifie -dire que l'individu, en vivifiant dans lui
participe à la vie divinement humaine lui est le fond absolu de la christologie que est Tunique cause qui la fait paraître t à rhistoire d un individu (1). >
cela de conserver Texistence historique el dont ses analyses n'avaient envisagé qu'il croyait être de formation mythique, ms le public de lui attribuer la négation tte existence. C'est qu'en somme il avait nent à détruire le jugement de ceux des s, qui n'admettent nullement les miracles 3 que des apôtres, dans les Actes, — mais )ins tous parfaitement convaincus du fait l et de la doctrine d'un Jésus de Naza-
Fils de l'Homme, le Fils de Dieu et le s Ecritures; ainsi que du fait de l'aposm Paul et de quelques autres qui ont cru it partager leur croyance au monde. La formelle de tous les éléments miraculeux tte conviction, et laisse par conséquent e, quoique difficile, de démêler les parqui n'en dépendent point, icle purement et simplement, c'est, à ce arer Y impossibilité au nom de la maîtresse la raison. Ceci pourtant demande à être eeptons nullement la manière dont on a cette décision de la critique historique.
)ornes du pouvoir de l'homme sur la s de ce que permettent, de leur côté, les rtout l'idée que nous avons de ces lois ne étendre jusqu'à nous faire affirmer que mpramondaine n'y introduit tel phénoéveloppement spontané n'aurait pas pront, par exemple, nous introduisons des îurs effets par nos simples modifications lêmes ne nous paraissent pas en être des lent déterminées. Ainsi la raison et ce que
de Littré, t. II, p. 762.
nous connaissons des lois ne nous obligent pas à nier la possibilité des miracles. Nous n'avons pas non plus le droit de dire que « nous bannissons le miracle de l'histoire au nom d'une constante expérience », et qu' «il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté » (1). En eflet, on ne saurait avoir l'expérience d'un fait négatif. L'expérience ne peut servir à prouver qu'il ne s'est jamais fait de miracles. Les défenseurs des miracles historiques peuvent fort bien se contenter de soutenir qu'il ne s'en est produit de véridiques que dans des circonstances très exceptionnelles, dont le retour n'est point à présumer. D'une autre part, on ne prétendra pas sérieusement qu'un miracle, selon l'idée que se font d'un tel événement et de ses circonstances ceux qui croient à sa possibilité, soit de nature à être produit et reproduit à volonté comme un fait scientifique, et mis en expérience et constaté par une commission académique. Qu'on me permette d'ajouter qu'il y a eu et qu'il y a encore au monde des savants fort superstitieux, peu éclairés en dehors de la matière spéciale de leurs investigations, et qu'il y en a d'autres qui sont capables de fermer les yeux par préjugé à des phénomènes assez manifestes. Les faits d'hypnotisme et de suggestion ont été longtemps niés par les académies avant d'être constatés^ et puis exagérés, et de devenir cet objet de mode et d'engouement qu'ils sont aujourd'hui dans la classe même des physiologistes, qui ne voulaient pas en entendre parler.
Ne disons donc pas que l'expérience établit la non-existence des miracles; disons, par un tour de pensée diflérent, que l'expérience établit journellement, ainsi que l'histoire pour l'historien, tout le long de son cours, et l'histoire des religions particulièrement, le fait de Vaffirmation de miracles, dont la presque totalité est rejetée par ceux-là mêmes qui croient à la possibilité des miracles et à la réalité de quelques-uns. Disons que la connaissance de l'esprit humain en son état d'irréflexion et d'inculture rationnelle met hors de doute l'existence de la disposition mentale à croire à des phénomènes miraculeux, à les inventer ou à les accepter ; que cette disposition a été portée à son comble, indubitablement, à une époque d'exaltation religieuse où l'on attendait la venue d'un envoyé de Dieu, qui déploierait pour signe de la réalité de sa mission le pouvoir à lui confié par Dieu d'intervenir par des actes de
(1) E. Renan, Vie de Jésus^ p. li.
volonté dans les phénomènes naturels et d'en changer Tapparence et le cours ; et qu'enfin celui qui voit la question sous ce jour est forcé de conclure que la réalité des miracles est d'une très haute improbabilité, puisqu'on s'explique si bien leur croyance sans leur existence, et qu'il est d'autant plus mal entendu d'en vouloir sauver quelques-uns du naufrage, que ce sont toujours ceux-là précisément dont l'invention a été la plus fortement motivée par les attentes de la foi. Or, la haute improbabilité suffit pour le jugement négatif pratique, et même elle l'exige.
Un dernier mot sur cette question est nécessaire pour distinguer ce que l'on confond trop souvent : le surnaturel et le miracle {\). Le surnaturel, dans le sens général du mot, comprend évidemment l'idée de Dieu comme créateur, et par conséquent placé au-dessus et en dehors des lois et des modifications de la nature qu'il a créée. Le miracle est une intervention particulière de la volonté divine pour modifier la causalité naturelle établie. Ce sont là deux choses différentes. Les raisons que nous avons admises de rejeter le miracle n'ont point de rapport avec les arguments philosophiques pour ou contre la personnalité de Dieu, la création, la Providence générale, et même l'action divine particulière quand elle est supposée interne à l'àme, ou de l'ordre moral. Il n'est point vrai que la négation de ces croyances s'impose à un esprit réfléchi et cultivé, puisqu'elles n'ont pas cessé d'appartenir au domaine courant des débats contradictoires en philosophie, et que la philosophie ne connaît pas de dogmes; et il n'est point vrai que le cours des phénomènes doive, à cet esprit cultivé, apparaître nécessairement comme un développement invariablement déterminé de causes immanentes (2) ; car ce n'est là qu'une opinion, et il en existe de contraires en philosophie. Mais les non philosophes sont toujours les plus dogmatiques pour décider, dans les questions de philosophie.
La distinction du surnaturel et du miracle ressortira d'une
(1) « La négation du surnaturel est devenue un dogme absolu pour tout esprit cultivé ». (E. Renan, Histoire des origines du christianisme, vii^ p. 637).
(2) « L'histoire du monde physique et du monde moral nous apparaît comme un développement ayant ses causes en lui-même, et excluant le miracle, c'est-àrdire l'intervention de volontés paticulières réfléchies »,. {Id., loc. cit.), — L'auteur, esprit peu logique, ne voit peul-être pas qu'il condamne la liberté en pensant ne bannir que le miracle, ce qui est une autre question.