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faire procéder à une inspection minutieuse du porc et du lard salés destinés à Texportation afin de constater si ces produits sont sains, en bonne condition et propres à la consommation de l'homme, quand les lois, règlements ou ordonnances du pays étranger auquel ces produits sont destinés exigent qu'une inspection ait lieu au moment de Timportation, ou quand l'acheteur, le vendeur ou l'exportateur de ces viandes destinées à l'exportation requiert qu'elles soient visitées.

L'inspection aura lieu dans l'endroit même où lesdites viandes sont emballées et mises en boîles, et chaque colis visité portera les marques, timbres et autres signes requis au dernier paragraphe du présent article en vue de leur identification.

L'inspection de ces viandes peut se faire au lieu d'exportation, si elle n'a pas été faite dans l'endroit où elles ont été emballées ou si le secrétaire de l'agriculture croit nécessaire de faire une nouvelle inspection. Un exemplaire du certificat délivré par l'inspecteur sera déposé au ministère de l'agriculture, un autre accompagnera la facture de chaque expédition partielle desdites viandes, et un dernier exemplaire sera remis au consignataire ou expéditeur des viandes comme preuve {évidence) que les colis de lard et de porc salé ont été inspectés conformément aux dispositions du présent acte et que les produits ont été trouvés sains, en bon état et propres à la consommation de l'homme ; en conséquence, pour constater l'identité de ces colis, il y sera apposé les marques, timbres et autres signes que le secrétaire de l'agriculture pourra ordonner par règlement.

Toute personne qui cherche à imiter ou à contrefaire, ou qui sciemment et avec mauvaise intention modifie,, efface ou détruit soit les marques, timbres et autres signes apposés sur les colis, soit les certificats dont il est parlé dans le présent article, sera coupable de délit, et, après déclaration de culpabilité, sera punie d'une amende maximum de 1,000 dollars (5,180 francs), ou d'un emprisonnement maximum d'un an, ou des deux peines ensemble, à la discrétion de la cour.

Art. 2. Il est interdit (unlawful) d'importer aux États-

no L'ANNÉE POLITIQUE.

Unis des produits alimentaires falsifiés ou malsains, ou des vins, des spiritueux ou des bières falsifiés ou mélangés avec des substances chimiques {chimical drug), dangereuses ou vénéneuses, ou avec d'au très ingrédients nuisibles à la santé. Toute personne, propriétaire, ou agent du propriétaire, expéditeur ou consignataire du propriétaire, qui sciemment importera aux États- Unis des produits alimentaires ou boissons falsifiés, et toute personne qui sera d'accord avec celles-ci pour violer la loi, sera coupable de délit et passible de poursuites devant la cour du district des États-Unis dans lequel l'importation a lieu ; après déclaration de culpabilité, elle sera punie d'une amende maximum de 1,000 dollars (5,160 fr.), par chaque envoi {^hipment) séparé et pourra être condamné à un emprisonnement maximum d'un an, ou aux deux peines ensemble, à la discrétion de la cour.

Art. 3. Tout produit destiné à la consommation de l'homme (boisson ou aliment) ou tout autre produit visé par le présent acte, qui sera importé aux États- Unis contrairement aux dispositions de ce même acte, sera confisqué au bénéfice des États-Unis et il sera intenté des poursuites conformément aux dispositions du chapitre 18 du titre XIII des statuts revisés des États-Unis ; les produits confisqués pourront être détruits ou être restitués à l'importateur après remboursement de tous les frais et charges à condition de les réexporter des États-Unis, sous réserve d'observer les règlements établis par le secrétaire de la trésorerie. Le secrétaire de la trésorerie pourra faire inspecter et examiner les produits importés pour constater si leur importation n'est pas contraire à la loi.

Art. 4. Quand le Président aura de sérieux motifs de croire qu'un pays étranger importe ou va importer aux États-Unis des produits alimentaires ou des boissons qui, destinés à la consommation de l'homme, sont falsifiés au point d'être dangereux pour la santé et le bien-être des habitants des États-Unis, il peut par ordonnance {proclamation ) suspendre l'importation desdits produits originaires du pays dont il s'agit pendant tout le temps qu'il croira nécessaire pour empêcher l'en-

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trée de ces produits. Pendant toute la période fixée, il sera illégal d'importer aux États-Unis aucun des artî* clés originaires des pays indiqués dans l'ordonnance et dont l'importation aura été suspendue.

Art. 5. Quand le président aura la conviction que d'injustes restrictions {discnminations) sont apportées par un État étranger à l'importation ou à la vente dans ledit État de produits des États-Unis, il peut ordonner que tels produits de cet État qu'il lui plaira de désigner ne seront pas admis à l'importation dans les États- Unis.

Cet ordre, publié sous forme d'ordonnance, désignera la date à laquelle cette mesure sera mise en vigueur, et à partir de celte date l'importation des produits dénommés dans ladite ordonnance sera illégale. Le président peut abroger, modifier, abolir ou prolonger son ordonnance selon qu'il le juge nécessaire dans l'intérêt public.

(Les articles 6, 7, 8, 9 et 10 concernent l'importation des bêtes à cornes, moutons et autres ruminants et porcs- Elle est interdite sous peine d'une amende de 25,000 fr. ou d'un emprisonnement de trois ans et de confiscation du navire ou de la voiture qui a servi à Timportalion, dans le cas de maladies infectieuses, lorsque celles-ci sévissent dans leur lieu d'origine moins de soixante jours avant leur départ. Les animaux en question peuvent être mis en quarantaine ou être condamnés à être abattus par le secrétaire de l'agriculture, qui désigne les ports par lesquels seuls peut avoir lieu l'importation. La valeur des animaux abattus, non comme étant euxmêmes infectés, mais comme ayant été exposés à l'infection, sera fixée soit de gré à gré, soit par un arbitrage, et payée aux propriétaires. De plus, le Président, quand il le jugera nécessaire, aura le droit de suspendre pour un temps limité l'importation d'une ou de toutes les espèces d'animaux en question. Un expert officiel sera chargé d'examiner les animaux à leur port ou lieu d'importation.)

La France n'était point le seul État yisé par ces mesures draconiennes. L'Europe presque tout entière

commençait à s'émouvoir de Tattitude prise par les États-Unis; dans un congrès international de la meunerie réuni à Vienne, il fut même question d'organiser une réunion douanière européenne contre TAniérique du Nord, et une commission fut nommée pour poursuivre l'exécution de ce projet.

Contrairement à la coutume qui veut que, lorsque le Parlement chôme, les polémiques cessent et les journaux soient vides, les vacances de 1890 furent marquées par une série extraordinaire de discussions, d'interviews, de duels et de scandales. C'était la liquidation du grand « parti national » qui donnait lieu à tout ce bruit.

Au lendemain de la clôture de la session, cherchant à établir le bilan de cette première année de •législature les plus ardents parmi les journaux monarchistes s'étaient plaints amèrement de l'attitude effacée, voire de la dislocation de la droite. Il est pénible qu'une cinquantaine de députés « conservateurs » veuillent entrer dans la République, gémissait le Gaulois, mais au moins que les autres fassent « plus de bruit, et par conséquent plus de besogne » que ces traîtres; qu'ils dirigent contre le gouverae- «lent une guerre « farouche, impitoyable et meurtrière». Si les trembleurs dominent dans le parti, clamait de son côté le Petit Caporal, les impérialistes doivent s'abstenir dans tous les scrutins, organiser la grève parlementaire, a Plus de droite, à la prochaine session ! Tel doit être notre mot d'ordre jusqu'aux élections de 1893. »

Il semblait que les mois d'été dussent se passer à savourer ces récriminations lorsqu'une publication fort inattendue vint soudain détourner le cours des

«sprits et jeter dans la droite plus de désarroi, sur ses chefs plus de déshonneur que jamais. Un député boulangiste, M. Terrail-Mermeix, celui-là même dont le clergé parisien avait favorisé l'élection en 1889 contre un catholique éminent, M. Denys Gochin, dans le VU** arrondissement, livra en effet au J^igarOy sous le titre de Coulisses du boulangisme toute une série de révélations sur les origines et Torganisation du mouvement d^opinion qui avait failli perdre la France. Quel était le but poursuivi par M. Mermeix? Quelques-uns, parmi les rares boulangistes fidèles, affirmaient qu'il avait seulement voulu, avec des historiettes inédites, s'assurer laperception de droits d'auteur considérables. D'autres estimaient que, pourpouvoir opérer à nouveaux frais sur l'ancien programme du « parti national », il prétendait prouver que ce programme n'avait échoué en 1889 que par la prépondérance donnée à la droite dans les conseils du parti. D'autres encore, remarquant avec quel soin il évitait de compromettre le nom de certains des meneurs, notamment celui de M. Laguerre, affirmaient qu'il entendait, de complicité avec ce dernier, jeter Boulanger par-dessus bord, et se refaire une sorte de virginité politique.

Quoi qu'il en soit, les Coulisses du boulangisme furent abondantes, sinon en révélations proprement dites^ du moins en détails circonstanciés sur certains faits importants que l'on avait seulement devinés ou soupçonnés jusque-là. Quelques-uns à peine indiqués dans le réquisitoire prononcé devant la Haute Cour par le procureur général y recevaient une confirmation éclatante : par exemple le voyage •de Boulanger, encore commandant de corps d'armée,

àPrangins, pour s'aboucher et se concerter avec le prince Jérôme Napoléon; les efforts réitérés de M. Naquet pour obtenir que son chef fit un coup d*État, efforts qui n'échouèrent que par la lâcheté du « brav I général » ; les secours moraux et matériel» apportés par les orléanistes, etc. Mais cette publication fut peut-être moins intéressante par ellemême que par les conséquences qui en découlèrent et l'écœurement qu'elle produisit chez la plupart des gens qui avaient pu conserver encore quelques illusions sur cette lamentable tragi-comédie.

Pour les boulangisles purs — si tant est que cette épithète ait jamais convenu au parti, — quelques-uns cherchèrent d'abord à nier, qui durent ensuite mettre une sourdine à leurs protestations et chercher dans des duels retentissants une diversion au blâme qu'ils encouraient : tels V Intransigeant^ le Petit National^ MM. Rochefort, Millevoye, Déroulède et autres. Un second groupe, tout en affectant de regretter l'initiative prise par M. Mermeix, laissait dire sans rien contester d'essentiel, affectait de discuter le plus ou moins de génie politique qu'il y avait eu dans les conceptions du parti et rejetait sur tel ou tel d'entre eux la responsabilité de l'échec final : ainsi de la Presse, de la Cocarde, de MM. Laguerre, Naquet, Lenglé, etc. Mais plusieurs d'entre ces derniers, peu soucieux de se séparer trop brusquement de leurs amis les plus chers, s'entendirent avec quelques membres du premier groupe pour se réunir, au nombre de quatorze, et « juger »

M. Mermeix. Le jugement était ainsi conçu :

Les députés soussignés, Déclarent sur l'honneur que, d'accord avec le général

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oulanger et suivant en cela ses conseils, ils ont mené dans les comités, réunions publiques ou privées, à Paris et dans les départements, une loyale campagne en faveur de la réconciliation nationale et de la revision républicaine ;

Us blâment sévèrement la publication des Coulisses du boulangisme, à laquelle ils opposent les affirmations républicaines maintes fois répétées du général Boulanger ;

Us livrent à l'appréciation publique ceux qui ont attendu les jours de défaite pour essayer de jeter le discrédit sur leur ami proscrit.

Les députés soussignés resteront inébranlablement fidèles au programme sur lequel ils ont élé élus : revision de la Constitution dans le sens de rétablissement d'une République libérale, démocratique et sociale.

Les députés présents à Paris :

AiMEL, Gastelin, Chiché, Dumonteil, Gabriel, GoussoT, JouRDB, Laguerre, Laur, Le Veillé, MiLLEvoYE, Paulin Mért, Revest, Pierre Richard.

Que disait et que pensait de tout cela le grand exilé de Jersey? Le seul organe qui lui fût demeuré intégralement fidèle^ la Voix du peuple, annonçait pour la rentrée des Chambres la dissolution du groupe des députés boulangistes; il profitait de la circonstance pour verser un peu de boue sur ses anciens amis, et pour tenter de sauver le chef :

Il est certain que le groupe dit du « parti national » a complètement disparu, disait ce journal, et c'est ce qu'il avait de mieux k faire.

Quant au but que poursuivait ce groupe, ce n'est pas la revision de la constitution contre laquelle ont voté ses principaux membres en s'associant à la droite, c'était un coup d'État devant aboutir à rétablissement

ne L'ANNÉE POLITIQUE.

d'un directoire composé de ces mêmes membres. S'ils ont abandonné le général Boulanger, c'est parce qu'il a refusé de perpétrer cet attentat.

Il nous est permis de demander ce que pensent les électeurs qui ont cru donner leurs suffrages à des députés d'un « parti national » et qui apprennent aujourd'hui que ce parti a disparu sans qu'ils aient été consultés, sans que leurs élus, qui reprennent leur liberté d'action, leur aient rendu la leur et restitué un mandat qu'ils se proposent de ne pas remplir...

Le général Boulanger était entouré de Técume des décavés : presque tous étaient des députés, se targuant de ce titre, se faisant faire par des valets du journalisme, auxquels on promettait de futures sous-préfectures, des réclames effrontées...

Pour le comte Dillon, celui-là avait fait ou paraissait avoir fait fortune dans les affaires ; il se prétendait alors millionnaire comme il se prétend aujourd'hui ruiné. Le général ne pouvait qu'admirer son habileté financière et avoir confiance en elle.

Ce roublard songea à mettre la popularité du général en entreprises et en actions et à en faire l'objet d'une émission spéciale, comme s'il s'agissait de câbles translunaires ou de tramways océaniques. Il fallait un syndicat, un comité de députés et de sénateurs appointés, ayant des parts de fondateurs et des jetons de présence. Il les trouva parmi des « purs » qui avaient fait ce métier avec des banquiers banqueroutiers et repris de justice, conseillers de poufs financiers, aussi bien que de coups d'État...

Le général Boulanger n'a pas choisi, mais il a accepté pour guides les faméliques qui se sont empressés autour de lui pour l'accaparer, comme les lazzaroni, moitié domestiques, moitié bandits, qui s'emparent du voyageur en prétendant le servir. Maintenant qu'ils Tont dévalisé, ils l'outragent. C'est la règle.

Ainsi, du côté des boulangistes, on ne songeait qu'à s'injurier, les plus habiles, et M. Laguerre était de ceux-là, s*efforçanl de tenir la balance égale entre les deux fractions, pour s'ériger, lui aussi, en

grande victime, victime de la politique spéculative qui l'avait conduit les yeux fermés — il eût voulu le faire croire — dans les bras de Boulanger, et précipité sans défense dans les intrigues des monarchistes.

C'est principalement sur ces derniers que Teffet produit par la publication de M. Mermeix fut curieux : plusieurs monarchistes de marque avaient été indiqués comme ayant pris une part des plus actives aux complots et aux combinaisons électorales de Boulanger; des députés, MM. de Mackau, de Martimprey, de Mun, de Breteuil, etc., avaient tout mis en œuvre pour le faire réussir, collaborant à ses manifestes, et discutant avec lui, avant de les subventionner, toutes les candidatures; M"* la duchesse d'Uzès ayant, disait-elle, reçu la promesse qu'il s'emploierait à restaurer la monarchie, ne lui avait pas donné moins de trois millions, tirés de sa cassette particulière ; bref, bonapartistes et orléanistes avaient également ponté sur cette carte bisaulée, chefs et lieutenants avaient également donné la main au général indiscipliné, mendiant une part de sa popularité ou plutôt la payant en espèces sonnantes, comme lui-même payait ses journalistes et ses camelots.

Devant ce débordement d'ordures, qui vraiment passait toute imagination, la plupart courbaient la tète ou gardaient le silence ! Seuls, ou presque seuls, MM. Paul de Cassagnac et Cornély, dans divers articles de journaux, reconnaissaient cyniquement le passé et s'en vantaient même, disant que toutes les armes sont bonnes pour combattre et renverser un gouvernement aussi odieux que celui de la llépublique. Le Soleil, tout en essayant de soutenir

la même thèse, se montrait peut-être moins fanfaron de vice, ou moina fier, insinuant qu'en effet beaucoup de ses amis, comme la duchesse d'Uzès, avaient cru travailler par ce moyen au rétablissement de la « monarchie libérale ». Mais une fraction notable de l'ancien parti conservateur se révoltait contre l'indignité de tels procédés; dans le Figaro même, MM. Saint-Genest et de Grandlieu ne ménageaient point l'expression de leur sentiment sur l'anciea comité directeur des droites :

Ainsi, disait H. Saint-Genest, quand les royalistes appelaient Boulanger graod patriote et nouveau Honck, et que j'avais la naïveté da répondre, ils savaient mieux que moi que c'était le dernier des roublards I Quand pour le défendre devant la Haute Cour ils outrageaient tous nos braves généraux qui l'avaient condamné, ils savaient mieux que moi que c'était un homme sans honneur et sans foil Ainsi, quand ils voulaient le mettre & la télé de la ttépublique, c'esl-à-dire de la France, ils savaient mieux que moi que c'était un incapable ! De sorte qu'en face de la triple et quadruple alliance les royalistes acclamaient un roublard imbécile, dont le nom seul voulait dire la guerre, pour qu'il fût au rang suprême au moment de la lutte I... Et les royalistes se vantent de cette manœuvre, et ils se consolent de leur échec à cause du ridicule jeté sur le parti républicain? Sont-ils bien sùra que ce sont les républicains qui ont paru ridicules en cette afTaire?' Sont-ils sûrs que les mots de « mascarade » et de « pohcbinelles h sont en ce moment appliqués par le public au gouvernement de M. Carnot et non à d'autres?... Les années et les années passeront sans que rien enlève du front des royahsles cette tache inefraçable... Il n'y a plus aucun espoir de royauté possible. »

De son c6të, H. de Grandlieu, aussi animé contre les chefs de la droite, mais désireux de sauver dan»

la mesure du possible l'honneur de la famille princière à laquelle il avait été longtemps attaché, disait au comte de Paris : Faites comme si vous

étiez roi I Séparez-vous de conseillers « aplatis, discrédités, ayant aussi peu de scrupules que de clairvoyance », et prenez-en d'autres.

C'était, à tout prendre, une échappatoire qui eût permis au prince de paraître se laver de la souillure boulangiste. Une sorte de point d'honneur — honneur tardif et singulier — le retint cependant: loin de répudier la complicité qui lui était reprochée, il «n assuma toute la responsabilité par la lettre suivante qu'il adressa à Tun de ses plus anciens conseillers, au moment où il partait pour l'Amérique :

Folkestone, 23 septembre 1890.

Mon cher monsieur Bocher,

La polémique suscitée par une récente série d'indiscrétions pourrait tromper l'opinion sur la politique que j'ai suivie dans les élections de l'année dernière.

Devant quitter demain l'Europe pour quelques semaines, je ne veux pas laisser s'établir des erreurs et des calomnies.

Je crois avoir bien compris, dans un moment difficile, les intérêts de la cause monarchique. Proscrit par la République, je ramasse pour la combattre les armes qu'elle me fournit. Je ne regrette pas de m'en être servi pour diviser les républicains. Leur trouble avant les élections, leurs violences après, montrent quelles ■eussent été les conséquences du succès.

Représentant de la monarchie, je ne dois négliger aucune occasion d'en préparer le triomphe. J'ai voulu que la parole fût rendue au pays. Je n'ai jamais poursuivi d'autre fin et je n'ai jamais rien attendu que de la France.

Aujourd'hui, je demande à mes amis de ne pas s'attarder à des récriminations sur le passé. Qu'ils affirment hautement leur foi dans le principe monarchique et qu'ils s'unissent pour continuer la lutte. Ils ne mériteront la confiance de la France que s'ils ont confiance en eux-mêmes, en leur cause et en Dieu.

Croyez-moi, je vous prie, votre bien affectionné,

Philippe , comte de Paris.

Si celte lettre enchanta le Gaulois et VAutorîtéy elle fut du moins insérée par le Soleil sans le moindre commenlaire, et valut à son auteur les quolibets méprisants de la presse étrangère tout entière. Le parti monarchique avait vraiment fait du chemin depuis Tépoque où il était représenté par le comte de Ghambord : il était « fin de siècle » sans doute, mais il était fini.

Un dernier outrage était encore réservé aux adeptes monarchistes de Talliance boulangiste. Le grand proscrit de Jersey s'était montré fort efifarouché de la menace faite par la duchesse d'Uzès de prouver, par la publication de quelques lettres, que Boulanger lui avait effectivement promis de rappeler le « Roy ». La Voix du peuple insinua que l'on prouverait également par lettres, que c'était à Tamanl et non à la cause monarchique que la duchesse avait donné des fonds... Le Figaro se révolta à cette pensée, et par la plume de son directeur, M. Magnard, commenta l'incident en termes caractéristiques. Après avoir raconté une entrevue qu'il avait eue dans le temps avec Boulanger, M. Magnard poursuivait:

On me demanda le lendemain quelle impression il avait produite sur moi. Je répondis qu'il m'aVait fait

Teffet du capilaii>e qui, dans les cafés des villes de garnison, fait la cour à la dame de comptoir.

Ce jugement, qui aurait pu paraître sommaire, se trouve, ce me semble, justifié par toutes les aventures du général et surtout par l'extraordinaire note sur . M™® la duchesse d'Uzès.

Jamais, je crois, la fatuité et le cynisme ne se sont étalés avec une pareille inconscience. A supposer que le général tînt pour vraies les insinuations qu'il se permet aujourd'hui, il avouerait avoir profité de la faiblesse d'une femme pour lui soutirer trois millions ! Et cela eM dit tout tranquillement, comme une chose naturelle !

Certes, on a eu tort de ne pas prendre de renseignements, sur le personnage, mais comme on en est cruellement puni !

Voyez-vous la France entre les mains de cet aventurier et des faméliques qu'il traînait après lui et qu'il aurait imposés, car enfin c'était lui qu'on aurait nommé sous des noms divers, si le coup de folie du pays avait continué, lui, et non Philippe VU, le prince Victor ou le prince Napoléon.

Nous serions devenus incontinent le San Salvador ou le Guatemala.

On peut, on doit reprocher beaucoup de choses au gouvernement républicain et à ses ministres. Mais il n'y a pas à dire, il faut le remercier de s'être mis en travers du courant et d'avoir fait le procès de la Haute Côut*. 11 y avait beaucoup de roman dans ce procès et même quelques blagues, mais en somme l'impression qu'il donnait du général Boulanger était juste. On l'a bien vu depuis.

Il va sans dire que la presse républicaine de toutes nuances s'était fort réjouie de tous ces incidents; mais, tandis que certains organes avancés, tels que le Radical, en prenaient texte pour réclamer de nouvelles poursuites devant la Haute-Cour centre tous les artisans aujourd'hui connus du complot, la presse modérée recommandait au contraire de

laisser l'opinion publique juger et condamner ce qu'il restait de coupables impunis, dans Fespoir que la masse des dupes et des égarés serait plus touchée par une telle mansuétude que par des mesures de violence. En même temps, et comme si le passé ne commandait point plus de prudence, un jeune député radical de Seine-et-Oise, M. Habbard, suivi de quelques Bmis, commençait dans les départements une campagne de conférences pour obtenir l'élection du Sénat par le suffrage universel *.

Pendant qu'on liquidait ainsi l'année <889 et que quelques mécontents de la politique cherchaient à agiter le pays à l'aide de vieilles formules, l'Église catholique, attentive aux transformations sociales, se pliait aux véritables besoins du jour et changeaft son orientation. Un congrès international réuni à Liège en septembre et composé d'évèques, de prêtres séculiers ou réguliers, et de laïques, s'occupa des questions ouvrières. Ce n'était encore qu'un essa:!, et des divergences notables se manifestèrent, les Anglais et les Allemands tenant pour une intervention active de TÉtat, les Latins au contraire préco* nisant les œuvres d*initiative individuelle ; mais là forte discipline de l'Église, Tintérèt que portait à l'entreprise le pape Léon XIII, étaient de sûrs garants qu'il sortirait quelque jour de là et un nouveau pro* gramme d'action politique et une nouvelle orgaw* sation.

i. Un républicain modéré, H. Goillemin. et un failli inéligiblfi, M. Mary Itaynaud, furent élus dans le Nord et le Gantai^ eo août et en septembre.

Mouvement de ropinion : désagrégatloa de la droke ; congrès des juriscoBsnltss catholiques à Angers ; toast et lettre pastorale du cardinal Lavigerie ; accueil que lui font les jouraanz monarchistes ; élections partielles. — Session extraordinaire des Chambres : rejet d'une proposition tendant à de nouvelles poursuites contre les boulangistes ; rejet de Turgence sur une proposition de M. Hubbàrdf concemaat l'élection du Sénat par le suffrage universel. — Discussion du budget de 1891 à la Chambre des députés. — Travaux parlementaires divers : Chambre : le projet de tarif des douanes; l'approvisionnement des places fortes; intMpellation sur le monopole de la maison Hachette dans les gares, proposition relative à la révocabilité du mandat législatif; Sénat : les droits du conjoint sur la succession de l'époux prédécédé ; le contrat de louage d'ouvrage (agents commissionnés des chemins de fer); interpeUations sur la vente des vins et le privilège des bouilleurs de cru, — • Conclusion de la paix avec le Dahomey. — Reeonnûssance par l'Allemagne du protectorat français sur Madagascar

Le retenlissani échec du boulangisme en 1889, les révélations de M. Mermeixen {890, avaient, comme on Ta vu déjà, jeté un assez grand désarroi dans les rangs des réactionnaires : la foi n'était plus là, qui les avait si longtemps conduits à Tassaut de la République, et bien qu'aiïectant encore le ton et Tattitude d*opposants, ils laissaient percer le découragement profond qui s'était emparé d'eux. Dans leurs journaux même, ou tout au moins dans les principaux d'entre eux, des doctrines nouvelles se faisaient jour : au lieu de prôfiber I& <c Irâuée » comme ea 4889, on conseillait maittleBaiii F « enveloppe^ ment ».

Une éleclion partielle eut lieu en octobre, dans l'arrondissement de Rambouillet (Seine-et-Oise). Aucun monarchiste n'osa y affronter la lutte; par contre, un candidat que ses origines rattachaient au bonapartisme, M. de Garaman, se présenta aux suffrages dçs électeurs en déclarant accepter loyalement la forme républicaine du gouvernement, mais en adoptant, pour le surplus, le programme de la droite, notamment 'en matière de lois scolaires et religieuses. M. de Garaman, soutenu par l'Union libérale et la totalité des réactionnaires de la région, fut battu à cinq cents voix par un radical, M. Yian, mais le fait seul qu'il se fût présenté avec le drapeau qu'il avait arboré était un symptôme caractéristique des tendances nouvelles de la droite *.

L'événement avait donné lieu à d'assez vives polémiques dans la presse réactionnaire. VAutoritéy à son habitude, s'était indignée de la lâcheté de ses amis ; le Soleil, plus habile, avait dit qu'entre deux maux il fallait choisir le moindre, et qu'à tout prendre un conservateur républicain valait mieux qu'un républicain radical; c'est au Gaulois que revint l'honneur de formuler la tactique nouvelle : puisqu'on n'ose, ne peut ou ne veut affirmer des préférences monarchiques, rien de plus simple et de plus efficace que d'entrer dans la République en s'abritant sous la Constitution; par là, on investit la place, on r « enveloppe », on y entre; c'est « l'acheminement nécessaire, fatal, vers la monarchie ». Gette théorie

i. Deux républicains remplacèrent des membres du Parlement de même couleur, M. Babaud-Lacroze comme député de la Charente, M. Drouhet comme sénateur de la Réunion.' A Gli- •gnnncourt, dans le iS^ arrondissement de Paris, M. Lavy, possibilisle, fut élu député en remplacement de M. Joïïrin.

n'était guère conforme à la loyauté que les adeptes de l'Union libérale, le Journal des Débats en tète, prêtaient à M. de Gararaan et à tous ceux qui seraient tentés de l'irniter par ia suite, mais elle avait son prix, comme cynisme.

L'Autorité en fat touchée et se modéra, pour un temps: c'était peut-être, somme toute, un moyen utile pour raccoler quelques voix d'électeurs abusés. Ce qui d'ailleurs importait surtout à Torgane de M. de Gassa^nac^ c'était de conserver, unis en un faisceau comp^ct^ tous les députés de droite qui siégeaient à la Chambre; aussi, à la veille de l'ouvertufe de la session extraordinaire et d'une réunion projetée de la totalité des droites, répudia-t-il avec soin tout pensée « d'aborder la session avec des idées de parti pris et un programme d'outranciers». Gela dit pour amadouer les soi-disant constitutionnels ou dissidents et les amener à la réunion plénière. Ils y vinrent en effet, y compris M. Piou ; on échangea des vues générales sur la situation, sa^s cependant communiquer aux profanes le résultat de Tentretien. Le lendemain, Y Autorité et le Soleil célébraient à l'envi l'union indissoluble de toutes les fractions de la droite. Ges deux journaux cependant n'allaient pas tarder à changer de ton^

1. Un congrès de jurisconsultes calholiques réuni à Angers vota le 9 octobre une série de résolutions qui montrent à quelles préoccupations obéissait l'Église sur le terrain de la politique sociale. 11 parait utile de reproduire ici le texte de ces résolutions : on y remarquera que, contrairement aux calholiques anglais et allemands, les Français cherchaient à limiter l'intervention de rËtat dans les questions ouvrières, ce qui s'explique aisément par l'hostilité qui règne en France entre l'Église et l'État.

« 10 L'État n'a pas le droit d'intervenir directement dans les relations résultant du louage d'industrie, pour imposer ce qui

iB6 L'ANNÉE POUTIQUE.

La session s'ouvrit le 20 .octobre : dès le premier joar, une petite escarmouche se produisit à la Gham-

loi paraîtrait le plus avantageux aui parties ou à l'une d'elles. Ainsi, TÉtat ne saurait légitimement calculer le temps qu'un ouYrier doit raisonnablement consacrer au repos, à sa famille, à sa vie inteilecluelie, ou, s'jl s'agit d'une femme, à son ménage, pour en déduire le nombre d'heures au delà duquel la loi interdira à l'ouvrier de travailler. Il ne saurait interdire le travail de nuit parce quMl est pluE sage de travailler de jour, ou imposer, à dtrc d'acte de bonne administration, l'assurance contrôles différents risques que court l'individu. En effet, Tiatérét des citoyens est abandonné à leur libre appréciation.

« L'intervention de l'État, dans les affaires privées devient légitime au cas seulement où le droit de quelqu'un est violé ou se trouve en péril grave ou manifeste ; comme si la moralité du travailleur était mise en danger, notamment par un travail de nuit exécuté dans certaines conditions, ou si sa vie était me- Bacée par les agissements d*un tiers, ou s'il était incité à violer la loi divine, ou si des ouvriers se trouvaient forcés de travailler un nombre d'heures manifestement supérieur à celui que librement ils eussent accepté, si d'ailleurs ils n'ont pas, dans l'exercice du droit d'association, le moyen de défendre leurs intérêts.

< 2* 11 ne faut pas confondre, avec l'absence de liberté qui vicie le consentement, les causes impulsives, quelque puissantes soient-elles, qui portent ordinairement un homme à contracter, et dire qu'un ouvrier ne contracte pas librement par le seul fait qu'il a besoin de travailler pour vivre*

« 3* Le patron, en vertu du contrat de louage d'industrie, est tenu uniquement à l'exécution du contrat. Cependant, le contrat étant de sa nature commutatif, la justice exige que chaque partie reçoive l'équivalent de ce qu'elle donne, soit, pour l'ouvrier, le juste salaire.

« Dans les relations d^on patron et d'un ouvrier, le salaire doit se mesurer au travail fait et non aux besoins da travailleur. En conséquence, le salaire est juste lorsqu'il correapimd au travail fait. La valeur d'un travail déterminé s'apprécie d'après l'usage de la région à l'époque de son exécution.

« Mais, d'une part, le juste salaire ainsi défini est géBératement atteint; de l'autre, l'appréciation commune varie incessamment suivant les industries, les lieux et les époques, et se trouve même dans certains cas grandement influencée par la valeur individuelle de diaque Uraviilieur. Il est donc impossible

bre, qui montra le désordre des troupes ennemies ^ Nous ne voulons point parler ici d'un incident héroïcomique provoqué par deux boulangîstesy MM. Goussot et Déroulède : ces messieurs, véritables fanfarons de la défaite, prétendaient que la publication des Coulisses du boulangisme obligeait moralement le gouvernement à intenter des poursuites devant la Haute Cour contre toutes les personnes impliquées dans la glorieuse coalition de 4889; M. Gonstans, ministre de l'intérieur, leur répondit, avec bonhomie, que la justice n'avait point pour coutume de prendre conseil des prévenus pour savoir s*il lui convenait d*agir; que, sans doute, il comprenait à merveille l'intérêt de ses interpellsteurs à se faire un peu de réclame, mais qu'il avait, lui, un intérêt contraire; qull veillait, comme on dit, an salut de

de fixer par voie législalire réglementaire une chose aussi variable que le juste sabire.

« 4* Le patron» enfin, doit à son ouvrier la cliarité qoe tout homme doit à son semblable. H la lui doit comme à son prochain. S*il est obligé plus strictement à la charité envers son ouvrier qu'envers un étranger, c'est parce que la charité doit s'exercer d'abord envers ceux qui nous sont le plus proches, ce qui est le cas de l'ouvrier comparé à l'étranger.

« Le devoir de chnritéf ne correspondant à aucun droit chez un tiers, ne justifierait pas l'intervention de l'État pour en imposer Taccomplissement.

« 30 La question sociale est avant tout une question religieuse et morale qui ne peut être pleinement résolue que par l'inlervention do l'Ëglise. Le r61e de l'Étal pour aider à la résoudre consiste donc : l^ à assurer à l'Église la pleine liberté d'action à laquelle elle a droit; 2« à prévenir ou réprimer les violations du droit ;3<> à rendre possible par sa législAtion la création et le fonctionnement d'institutions libres, telles que,associations, caisses d'assurance, do secours, de retraite et autres, destinées à venir en aide aa travailleur; 4* à assurer par sa politique générale la prospérité dvi paya, a

1. M. Bizarelli fut élu questeur de la Chambre, en remplacement de M. Duclaud, décédé.

Tempire, et qu'il poursuivrait s'il le jugeait opportun , mais seulement alors. Un vote à mains levées suffit pour mettre lin à l'incident par l'adoption de Tordre du jour pur et simple.

Une fois débarrassée de ces martyres volontaires, la Chambre vit apparaître M. Hubbard, et c'est alors que se produisit l'escarmouche. M. Hubbard, comme il l'avait annoncé depuis deux mois, apportait une toute petite proposition de loi, pour laquelle il demandait le bénéfice de Turgence à raison delà proximité des élections sénatoriales > lesquelles devaient avoir lieu en janvier <89f . La proposition était ainsi conçue :

Article unique.Les disposilions des articles 6 et 8 de la loi du 9- décembre 4884 sur les élections des sénateurs sont remplacées par les dispositions suivantes :

« Art. 6. Les sénateurs sont élus, à la majorité absolue des votes, par le suffrage universel direct.

« L'élection est faite au scrutin de liste pour les départements de là France.

« Art. 8. Sont applicables à l'élection des sénateurs les articles 1, 2, 3 (modifiés par Ja loi du 29 juillet 4881), 4, 5, 11, 12, 17, 48, 20, 22 de la loi organique du 30 novembre 4875 sur Télection des députés. »

L'annonce de cette grosse réforme avait été assez médiocrement accueillie dans la presse : seules ou presque seules, la Lanterne^ du côté des radicaux, et VAutoritéf du côté des réactionnaires, y avaient applaudi. A la Chambre, le débat fut fort court* M. Hubbard commenta sa proposition en quelques mots; un radical, M. Chautemps, combattit l'urgence, disant, ou à peu près, que la question n'était pas mûre; M. de Freycinet, président du conseil, la combattit également, avec le talent, essentielle-

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ment « enveloppaot », qui lui est propre, indiquant seulement, sans aborder le fond, que la question* posée en soulevait une foule d*autres, et que, si Ton entrait dans cette voie, il faudrait du même coup renoncer aux lois d'affaires et aux réformes budgétaires. Au vote, 230 voix contre 490 repoussèrent i*urgence. La décomposition du scrutin était des ^lus significatives: tandis que 27 membres de la droite avaient concouru avec 203 républicains à former la majorité, 55 autres, avec 22 boulangistes et 426 radicaux, avaient voté pourTurgence; parmi les abstentionnistes enfin, on comptait 45 républicains, 67 réactionnaires et 12 boulangistes ^r

Cette débandade de la droite, et quelques autres incidents trop futiles pour être rapportés ici, plongèrent M. de Gassagnac dans la plus noire hypocondrie. Il exhala ses plaintes, avec sa franchise ordinaire, dans VAutorité du 5 novembre. « Ce qui distingue, mais fâcheusement, le parti conservateur,

disait-il, c'est Tabsence de combativité Ce parti,

•qui compte tant de braves gens, traverse en ce

moment une crise sérieuse et grave A la confiance

aveugle, exagérée, a succédé Taffaissement aveugle et exagéré. On est tombé d'autant plus bas qu'on •s'était envolé plus haut. Parmi les chefs surtout, le découragement jette sa note lugubre, désespérante. Âaucunejépoque, depuis vingt ans, Tétat des esprits dans le parti conservateur n'a été plus désolant; il faut avoir le courage de le reconnaître et de le cons-

i. Un décret du 3 novembre convoqua les collèges sénatoriaux de la série G (Orne à Yonne, Oran, Inde française) et ceux du Nord et de la Gôte^d'Or, où il y avait lieu de procéder à des élections partielles, pour le 4 janvier 1891; les conseils municipaux devaient élire leurs délégués le 30 novembre.

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tater. C'est tellement vrai que, si nous avions des élections générales à bref délai, je ne répondrais de rien, si ce n*est d*an désastre... »

Par une étrange coïncidence, le Soleil^ qui avait apparemment médité les derniers incidents, ouvrait le même jour ses colonnes aux confidences d'im (c député de droite », ce qui permettait à ce courageux journal de répandre la doctrine de V « enve^ loppement » parmi ses lecteurs, sans cependant en assumer complètement la responsabilité.

« Depuis quinze ans, disait en effet le prétendu député, la question de la République est la principale, pour ne pas dire la seule, qui se pose devant les électeurs. Gomme la République est le gouvernement existant, les conservateurs, qu'on représente comme voulant détruire la République, se font toujours battre, bien qu'ils aient pour eux les trois quarts du pays... Le vocabulaire des formules vagues et nuageuses que les candidats conservateurs se voient obligés d'employer n'est-il pas un symptôme évident de l'opinion publique? La nécessité qui leur impose ces faux-fuyants et ces réti* cences sur la forme du gouvernement n'est-elle pas la condamnation de la politique qui vise au renversement de la République? Faut-il encore de nouvelles épreuves pour que les chefs des conservateurs comprennent enfin qu'un pays ne se prête pas à la manœuvre qui consiste à changer tranquillement, à la majorité des voix, un régime établi depuis vingt ans? £t n'est-ce pas pour nous un jeu de dupes que de laisser à nos adversaires le droit de se poser en défenseurs de l'ordre légal? »

Tout cela dénotait évidemment de grandes hésitations et un notable affaiblissement du sens monar-

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chique au sein de la droite. Mais, si V Autorité consentait à déplorer publiquement cet état de choses, si Tes habiles du Soleil insinuaient qu'une nouvelle tactique s'imposait dans Favenir, aucun des journaux monarchistes n'admettait que Ton proclamât Timpossibilité radicale d'une restauration et la nécessité pour les conservateurs d'adhérer sans réticence à la République. Rien de réjouissant à cet égard comme Teffet produit dans le monde réactionnaire par certain toast, fort inattendu d'ailleurs, du cardinal Lavigerie.

Ce prélat considérable, archevêque d'Alger et de Garthage, primat d'Afrique, profita du passage à Alger de l'escadre de la Méditerranée pour réunira sa table les amiraux de la flotte et les hauts fonctionnaires civils et militaires du gouvernement général. Après le repas, une musique religieuse, celle des Pères blancs, joua la Marseillaise, et le cardinal, dans un toast à la marine française, déclara que le temps était venu de mettre un terme à nos dissensions intestines; que les anciens partis devaieht à la France de s'imposer certains sacrifices, et que^ le gouvernement républicain étant sorti d'une longue période d'épreuves, devait élre reconnu par tous, « sans arrière-pensées ». Et pour accentuer son sentiment, le prélat indiquait qu'en parlant ainsi, il était d'accord avec le pape. Si Ton en eût dodté d'ailleurs, le Moniteur de Rome, organe offi* xieux du Vatican, se chargea de i'^firmer en commentant ainsi le fameux toasJt :

Cette parole autorisée est plus qu'un programme; c'est un événement. La France aspire franchement à là paix et à la concorde. Hais personne n'avait le courage de dire la parole libératrice, cette parole qui donne eax

192 L'ANNÉE POUTIQUE.

quelque sorte leur formule aux vœux de toul un peuple.

Cette parole, la voilà enfin.

L'illustre primat ne sait pas seulement sauver TAfrique, sous Tinspiration et la direclion de Léon XIII : il rend en même temps la liberté à son pays, avec la paix et Funion.

Nous saluons avec joie cette grande ?oix qui iious vient de l'Afrique : là est le salut.

L'événement fit grand bruit à Paris. Chez les républicain?^ on éprouvait quelque méfiance : n'était-ce pas là, après tout, une autre forme de r « enveloppement » et n'y avait-il pas à redouter qu'une réaction cléricale se préparât sur le terrain républicain? Parmi les journaux proprement religieux, le Monde se tut, VUnivet^s afiecta de dire qu'il n'y avait, dans les paroles du cardinal, rien d'autre qu'une application de cette maxime canonique bien connue que TÉglise est indifîérente aux formes de gouvernement. Pour les monarchistes purs, l'afi^aire risquait de prendre les proportions d'un désastre : qu'allaienl-ils devenir si la clientèle catholique les abandonnait à son tour? La Gazette de France, le Moniteur universel^ adressèrent quelques charitables avertissements à l'épiscopat; ï Autorité taxa le cardinal de légèreté insigne, insinuant qu'il n'avait parlé ainsi que pour... faciliter son élection à l'Académie française.

Le cardinal Lavigerie ne se laissa point troubler par tous ces bruits du dehors : il agissait évidem» ment en vertu d'un plan concerté en haut lieu, car ce qu'il avait dit dans son toast, il le répéta peu après dans une lettre pastorale adressée à son clergé, lettre plus explicite encore que son discoursi .et où il disait que ce. serait pour l'Église de France

« une honte éternelle » que de ne point accepter la Constitution voulue parle pa3's, a pour la mince satisfaction... de suivre des partis dont plusieurs sont honorables sans doute, mais qui tous ont montré leur impuissance. » Puis, revenant à la. charge et développant ce dernier thème dans une épltre privée qui fut aussitôt communiquée à la presse, le cardinal fit successivement la critique de chacun des anciens partis et de leurs chefs : la monarchie, <( suicidée » avec le comte de Ghambord, qui n'a pas voulu régner; « suicidée » encore avec le comte de Paris, pour « tous ceux qui croient aux principes immuables et absolus de la morale chrétieune, sui« vaut lesquels le mal n'est jamais permis, même pour amener le bien »; Timpérialisme enfln, « suicidé » lui aussi avec le prince Napoléon, qui s'est rallié à la République et dit ne pas vouloir rétablir l'Empire.

Chose cruelle, un autre évoque, celui d'Annecy, M. Isoard, crut utile de suivre le cardinal dans la voie si nouvelle où se hasardait ce prélat. Dans une lettre également rendue publique, M. Isoard remerciait M. Lavigerîe d'avoir le premier osé dire publiquement ce que beaucoup de prêtres pensaient depuis longtemps dans leur for intérieur. Il reprenait pour son compte toute l'argumenlation consistant à proclamer impossible une restauration monarchique. « Y a-t-il, demandait Tévêque d'Annecy, y a-t-il en France, dans cette année 1890, beaucoup d'hommes qui comprennent, qui devinent ce qu'a été l'esprit monarchique? Je suis convaincu que le nombre de ces hommes est des plus restreints. II. faut beaucoup de lecture pour entendre seulement, ce que voulaient dire, pour nos arrière-grands-pères, »

194 UANNÉE POLITIQUE.

ces mots : le roi, la famille royale... SI les titres de roi et de royauté se trouvaient un jour rétablis au sommet d'une .Constitution, comment une durée quelconque serait-elle assurée à ce régime? » £t se retournant vers les républicains, M. Isoard ajoutait : Nous entrons dans la République sans avoir à trsdter avec vous, sans vous imposer ni accepter de vous des conditions d'aucune sorte; nous y entrons du droit de tous les citoyens, pour défendre les intérêts de rÉglise à Fabri des institutions que le pays s'est données et des libertés qu'il a garanties à tous.

C'était bien en effet l'applicalion de la théorie de « l'enveloppement », non pas, comme l'eût voulu le Gaulois^ contre la forme même du gouvernement, mais contré toutes les lois, scolaires ou militaires, promulguées depuis 1875; c'était précisément le programme que M. Piou se décidait enfin à formuler, dans de nouvelles confidences au Soleil^ tout en continuant d'ailleurs à se concerter et à voter à la Chambre avec les adversaires les plus in* trailables de la République. Même ainsi atténué, l'adhésion à la République continuait cependant à exciter au plus haut point, suivant V Autorité « l'indignation du monde catholique », ou, pour mieux dire, des salons monarchistes. WAnjoUy organe attitré de M. Freppel, évéque d'Angers, accusait le cardinal d'être dope de ses propres déclamations, la République n'étant pas, en France, « nae simple forme de gouvernement acceptable en soi^ mais une doctrine, et une doctrine antichrétienne, dont l'idée même est la laïcisation ou la séculari* saUon de toutes les lois et de toutes les insUtu* tions. » Moins canonique, et pour cause, V Autorité exprimait enfin tonte sa rage, dans un article du

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S5 novembre signé de M. Paul de Cassagnac :

« Comme Garthage, s'écriait ce dernier, était bien le siège prédestiné d*an tel prélat I II y avait là jadis une Foi qui est demeurée célèbre. On l'appelait la Foi punique. » Quant aux évéques, M. de Cassagnac s*en prenait an corps tout entier, ne leur pardonnant pas d*ètre nommés par la République : « L'épiscopat français, qui était le premier épiscopat du monde par Tintelligence, la science et le caractère, en sera le dernier, les non-valeurs étant seules à pouvoir y parvenir désormais. » Et ce n'est pas tout : il est clair qu'un tel épiscopat, ne méritant pins le rci^pect, ne peut plus ni ne doit exercer Tautorité. Aussi le fougueux journaliste annonçait-il qae (t les curés restés bons, dans ce cadre épiscopal avarié, et les vaillants petits vicaires » refuseraient de suivre les directions de leurs chefs ; ils leur résisteront et combattront pour la bonne cause « avec une admirable énergie ».

Telles étaient les violentes, mais curieuses polémiques auxquelles on se livrait dans le camp réactionnaire. Il n'était plus question de respect pour la hiérarchie et la discipline religieuses : du moment où ils se sentaient menacés de perdre la fraction la plus considérable et la plus dévouée de leurs troupes, les chefs de la droite déchiraient le voile d'hypocrisie derrière lequel ils dissimulaient, depuis tantôt quinze ans, leurs visées véritables. Quant aux républicains, ils assistaient à ce spectacle, sinon avec le désintéressement de psychologues indifférents, du moins avec la parfaite sérénité d'hommes qui sentent que le temps travaflle pour leur cause; à cette sérénité se mêlait cependant, pour nombre d'entre eux, une certaine appréhension que la lutte contre

le cléricalisme ne dût prochainement reprendre, radversaire se cantonnant cfette fois sur le terrain de la République, mais par cela même plus périlleuse et plus difficile, à combattra.

On se souvient que le vote de la réforme de l'impôt foncier s*était terminé au mois de juillet sur cette promesse de M. Rojuvier^ ministre des finances, qu'il apporterait en temps utile à la Chambre les ressources nécessaires pour comibler le déficit résultant du refus de la majorité d'augmenter la taxesur les propriétés bâties \. Jointe à quelques réductions résultant de modifications de détail introduites dans la loi sur les sucres, l'insuffisance totale à laquelle on avait à pourvoir s'élevait à la somme de 49 millions. Quelques jours avant l'ouverture de la session -extraordinaire, M. Rouvier proposa à la conimission du budget de parer à. ce déficit en faisant état: 1® d'une économie de 5 millions provenant du retard dans l'émission de l'emprunt de 700 millions; 2® de 6 millions de recettes que devait donner la récente élévation des droits de douanes sur les riz et les mélasses; de plus, le ministre demandait l'établissement d'un droit de timbre de 10 à 30 centimes sur les spécialités pharmaceutiques et de toilette; cette taxe nouvelle devant rapporter 12 millions". Ce

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