ATTENTION
voie de formation; c^est une altitude anticipée de la conscience à regard d'une perception ou d'une image éventuelles. Il y a donc deux choses : la perception ou Timage développée et la perception ou rimagç à naître; c'est au second phénomène qu'il donne le nom d^attention.
Il ne faut donc pas confondre, comme on l'a fait à tort, l'attention avec la perception. Dans la perception simple, les sensations actuelles et les images anciennes se rejoignent d'elles-mêmes et instantanément, par réflexe mémori-sensitif. Dans la perception attentive, ce travail est lent, pénible, sinueux, indirect. Il se fait par retouches et par tâtonnements. L'attention ne dépend donc pas de Tintensité de la représentation, comme on l'a dit, mais au contraire de sa faiblesse et de sa pâleur, de son effort pour s'intensifier: c'est une image qui, sur le point de disparaître et de s'efTacer, s'obstine à crier et appelle au secours.
Est-il possible de faire un pas de plus, et d'analyser et de préciser ce mécanisme intellectuel d'anticipation, « anticipatory thinking » de James?
Toute excitation se prolonge d'elle-même en réaction appropriée ; il n'y a pas de perception qui ne se répercute en mouvements. Dans l'attention, d'après la théorie courante, l'adaptation motrice se produirait surtout sous la forme d'inhibition, « penser, c'est se retenir de parler et d'agir ». Mais il n'en est pas ainsi et tous les mouvements attentifs ne sont pas des mouvements arrêtés, mais aussi des mouvements préparés ou virtuels et, plus exactement, des mouvements cherchés. Chez l'enfant, dans la première attention, ainsi que l'absence d'afTectivité, nous constatons la nullité de l'inhibition. Dans l'attention formée, nous trouvons, ainsi que des liaisons affectives, des inhibitions motrices.
L'auteur passe ensuite aux manifestations physiques de lattention, telles qu'elles ont été décrites par les physiologistes. Quelque vagues qu'en soient les conditions organiques, elles correspondent à une cénesthésie spéciale, à un sentiment sui generis que l'on a tantôt confondu avec l'attention forte, tantôt pris pour son antécédent et qu'il en faut distinguer comme on dislingue la perception de la lumière et le plaisir de voir le jour.
On peut donc, à la définition psychologique de l'attention, ajouter un trait nouveau : elle est un état dynamique de la représentation qui s'accompagne d'une cénesthésie spéciale d'activité et de dérivation et la résultante constitue ce qu'on peut appeler Vémotion du réel. Cette conception de l'attention élémentaire est-elle susceptible, non pas de s'expliquer, maisde se figurer en langage physiologique? Psychologiquement, l'attention commence juste où finit TafFectivité. Physiologiquement, elle ne peut être qu'une des fonctions du système nerveux les plus relevées et les plus tardives.
Dans la sensation, comrafe dans l'attention, il y a deux ordres de phénomènes, deux facteurs comme les appelle l'auteur, un facteur périphérique et un facteur central; dans la sensation, c'est le facteur périphérique qui domine et qui en est primitivement la condi-
tion essentielle; dans Tattention, au contraire, le facteur périphéque est infinitésimal et constitue une quantité négligeable, le poinl de départ véritable est central, intérieur. Si Ton désigne par F l'ensemble des facteurs venus du dehors et par f l'ensemble des conditions internes, on peut écrire symboliquement :
Sensation F > /" Attention F < /",
et cette attention sera d'autant plus élevée que cette différence sera plus considérable, c'est-à-dire que, dans un système nerveux plus organisé et plus indépendant, des centres plus riches et plus associés pourront disposer d une plus grande énergie et d'une plus grande étendue d'action à l'occasion d'une excitation plus petite.
H. Beaunis.
IDÉATION — ASSOCIATION — MÉMOIRE
STERN (L. W.). — Beitràge zur Psychologie der Anssage (Contributions à la psychologie du témoignage). — Leipzig, Barth, 1903.
STERN (L. W.) — Angewandte Psychologie (Psychologie appliquée). — Beitr. z. Psych. der Aussage, I, 4-46, 1903.
STERN fL. W.). — Aussagestudium (V étude du témoignage), — Irf., I, 46-79, 1903.
JAFFA (S.). — > Ein psychologisches Experiment im kriminalistischen Seminar der Universitàt Berlin (Une expérience psychologique au séminaire de droit pénal de Vuniversité d^ Berlin). — R, I, 79-100, 1903.
CRAMER (A.). — Uber die Zengnislâhigkeit bel Geisteskrankheit und bel Grenzzustânden {Sur la capacité de témoignage dans les maladies mentales et les états voUins), — Id., II, 1-26, 1903.
LOBSIEN (M.). — Aussage nnd Wirklichkeit bei Schnlkindem (Témoignage et réalité chez Venfant). —Id., II, 26-90, 1903.
LIPMANN (0.). — Experimentelle Anssagenûber einen Vorgang and eine Lokalitât {Expériences sur le témoignage : récit d'un événement, description d'un lieu). — /d., II, 90-100, 1903.
HEILBERG (A). — Zum Anssagestudinm (Contribution à Vétude du témoignage). — /</., II, 100-110, 1903.
BERNHEIM (E.). — Das Verhâltniss der historischen Methodik zur Zeugenaussage {La méthode historique dans son rapport avec la psychologie du témoignage). — W., Il, 110-117, 1903.
J'ai analysé en détail, dans le volume précédent de ï Année (p. 331 et suiv.), le travail de Stern sur le témoignage. Ces intéressantes recherches n'ont point manqué d'attirer l'attention en Allemagne et elles ont provoqué un mouvement d'idées étendu et qui parait assuré d'une certaine puissance. L'auteur a estimé que la question était assez importante pour justifier la création d'un périodique où les divers spécialistes qu'elle est de nature à préoccuper puissent se donner rendez-vous. Les Bcitrage zur Psychologie der Aussage s'adressent aux juristes, aux pédagogues, aux aliénistes, aux historiens aussi bien qu'aux psychologues. Ils sont destinés non seulement à recueillir des documents et des matériaux, mais aussi et surtout à organiser le travail commun.
Les mémoires contenus dans les deux premiers fascicules des
Bcitrâge font bien augurer de la publication nouvelle. Les articles de Stem ont pour objet la méthodologie du problème. Il en e.st d^ même de ceux de Heilberg et de Bernheim. Cramer envisage, en général, la valeur des témoignages fournis par les sujets affectés de diverses maladies mentales (aliénés proprement dits, épileptique>. alcooliques, hystériques, neurasthéniques, dégénérés, etc.}. Enfin JafTa, Lobsien, Lipmann exposent les résultats d'expériences qcj apportent à celles de Stem (voir VAnnée, L c.) un complément développé.
Je compte revenir sur ces intéressants travaux dans une revue d'ensemble que je me propose d'écrire pour le prochain volume de V Année.
J. Larguier des Bancels.
CLAPARÈDE (E.). — L'Association des Idées. — ln-18, 426 p., Paris, Doin, 1903.
Nous nous excusons de remettre à l'an prochain le compte-rendc de ce livre, qui vaut mieux qu'une courte notice.
PIÉRON (H.). — L'association médiate. — Rev. phil., août, 1903.
La question de l'association médiate est encore très controversée. Niée par quelques auteurs (Miinsterberg. Howe, Smith, Cordes, elle est interprétée d'une façon différente par ceux qui en acceptent l'existence.
M. Piéron cherche à montrer, d'abord : que l'association médiate peut être conçue psychologiquement de façon intelligible et qu'elle peut se ramener aux lois générales de l'activité psychique, en second lieu que les procédés expérimentaux employés pour l'étudier sont mauvais, parce qu'ils excluent la possibilité d'açsociations médiates.
Le fait de l'association médiate lui paraît démontré. Les difficultés soulevées à son sujet sont dues, soit à des préjugés dogmatiques dont on ne s'est pas encore assez débarrassé, soit à des échecs expérimentaux au devant desquels on allait nécessairement, étant donné les conditions absolument fausses dans lesquelles on se plaçait.
H. Beaunis.
BURNHAM (W. H.). — Rétroactive Amnesia. lUustraUve Cases and a Tentative Ezplanation. (Amnésie rétroactive; quelques easqvi Villustrentj et une tentative d'explication), — Amer. J. of Psychol.. juillet-octobre 4903, p. 418-132.
L'explication consiste à supposer que l'enregistrement des impressions est suivi d'une période d'organisation qui est nécessaire pour la fixation des impressions, et qui consiste surtout à mettre les impressions reçues en relation avec des états de con-
IDÉATION — ASSOCIATION — MÉMOIRE 447
science plus anciens et capables de les réveiller. Celte période d'organisation peut durer plus ou moins longtemps, de sorte qu'un accident ou un trouble quelconque qui porte atteinte à ce travail entraîne la perte de toute une série de souvenirs.
DUHEM (P.). — L'évolution de la mécanique. — Revue générale des sciences pures et appliquées, XIV, 63-73, il9-132, 171-190, 247-258. 301-314, 352-305,416-430, 1903.
On nous saura gré de reproduire ici un fragment emprunté à la série d'articles remarquables où Duhem, avec la vigoureuse clarté qui lui est propre, retrace révolution de la mécanique depuis Arislote jusqu'à HelmhoUz et Gibbs. Il n'est pas besoin d'insister sur rimi>ortance « philosophique » de la question discutée par l'auteur, mais il est permis d'attirer l'attention des spécialistes sur l'intérêt qu'offrent pour eux les observations qu'il apporte : elles fournissent de précieux éléments pour l'étude des « types intellectuels », et elles constituent, de ce point de vue, une contribution originale à la psychologie individuelle.
Les pages suivantes forment la conclusion du chapitre intitulé : Le retour à ratomisme et au cartésianisme (p. 247 et suiv.).
« Les tentatives faites pour expliquer mécaniquement les phénomènes physiques que nous présente l'Univers se classent nettement en deux catégories.
« Les tentatives de la première catégorie sont menées suivant une méthode que l'on peut justement nommer Méthode synthétique.
« En celte méthode, on commence par construire de toutes pièces un mécanisme; on dit quels corps le composent, quelles en sont les fif^'ures, les grandeurs, les masses, quelles forces les sollicitent; de ces données on tire les lois selon lesquelles se meut le mécanisme; comparant alors ces lois aux lois expérimentales que l'on veut expliquer, on juge s'il y a entre elles une suffisante concordance.
« Cette méthode a été longtemps la seule dont on usdt. Nous lui devons les exemples les plus célèbres de théories mécaniques : la théorie, donnée par Descartes, des attractions et des répulsions magnétiques; l'explication de la pesanteur parles tourbillons, doctrine essentielle de la Physique cartésienne, que Huygens a perfectionnée; la tentative de Fatio de Duilliers et Lesage, pour réduire la gravitation à l'impulsion que les molécules matérielles reçoivent de la part des atomes ultra-mondains; la théorie du calorique, telle que Laplace la développe dans sa Mécanique céleste; les diverses théories cinétiques des gaz; l'éther gyrostatique de NV. Thomson; les constructions cellulaires par lesquelles Maxwell a tenté de rendre compte des actions électromagnétiques; les mécanismes variés imaginés en ces dernières années par M. Lorentz, par M. Larmor, par M. J.-J. Thomson, par M. Langevin, par M. Jean Perrin, par d'autres encore, pour expliquer divers elTets de la lumière, de l'électricité, des radiations nouvellement découvertes.
<t A toute époque, depuis la renaissance des Sciences physiques, mais particulièrement en la nôtre, cette méthode synthétique s'est heurtée aux répugnances de certains esprits; le caractère aventureux des hypothèses sur lesquelles repose chacune de ses explications; la forme quelque peu puérile des mécanismes qu*elle est obligée d*imaginer sous les apparences sensibles, ont de tout temps prêté le flanc à bien des sarcasmes, a II faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, disait Pascal. Mais de dire quels et composer la machine, cela est ridicule; car cela est inutile et incertain, et pénible. » Et Newton, lançant son fameux « Hypothèses non fingo », entendait surtout rejeter hors du domaine de ses spéculations les mécanismes des Cartésiens et des Atomistes. Aux yeux de la plupart des physiciens, la méthode synthétique ne semble plus capable de donner une explication mécanique et complète des phénomènes naturels; c'est alors à la Méthode analytique que Ton demande aujourd'hui une telle explication.
« La méthode analytique est celle que Maxwell a définie dans la Préface de son Traité d'Electricité et de Magnétisme et qu'il s'est efforcé de mettre en pratique dans ce Traité. Elle réduit d*abord en formules générales les lois des phénomènes physiques; puis, sans faire aucune hypothèse sur la nature des mouvements par lesquels ces phénomènes pourraient s'expliquer, elle donne à ces formules un aspect qui fasse éclater aux yeux leur analogie avec les équations de certains mouvements.
« Si les formules auxquelles on a affaire peuvent être mises sous la forme imposée par Lagrange aux équations de la mécanique, les choses iront au mieux. Aux grandeurs qui caractérisent le système physique soumis à l'expérience, on pourra faire corres|>ondre les variables et les vitesses qui fixent l»i figure et le mouvement d'un certain système mécanique, de telle sorte que les lois qui président aux transformations des deux systèmes s'expriment par les momos équations. Les rouages du système mécanique expliquent alors les propriétés du système physique.
". Si, d'ailleurs, les formuh»s qui condensent les lois des phénomènes expérimentalement étudiés ne se laissent point couler dans \r moule creusé par LagranL'e, la méthode analytique ne devienilra pas, pour cela, inefficace; pour assimiler ces formules aux équations de la dynamique, elle supposera que le système renferme des masses inaperçues et des mouvements cachés; d'ailleurs, comme rieu ne vient préciser ni limiter la nature, le nombre, la complication de ces masses et de ces mouvements, il semble bien qu'aucune sorte de formules ne i)Ourra être tenue pour irréductible aux é(iuations de la dynamique; quelles que soient ces formules, il est toujours permis d'espérer que l'on pourra les ramener aux luis de la mécanique, soit exactement, soit avec telle approximation que l'on voudra.
*c 11 Y a plus : l'emploi de ces masses et de ces mouvements cachés permettra, si Ton veut, de supprimer toute force réelle, de ne laisser subsister que les forces d'inertie et de liaison; ici encore
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Tindéterminalion absolue laissée aux masses et aux mouvements cachés nous assure qu'aucun géomètre n'arrêtera nos efTorts vers la solution de ce problème en nous prouvant que cette solution ne peut ^tre obtenue ni exactement ni approximativement.
« Que la méthode analytique se propose donc simplement de réduire l'explication des phénomènes physiques à une mécanique où les notions de mouvement, de masse, de force sont tenues pour des notions premières; ou bien qu'elle se propose de donner celte explication sans faire appel à la notion de force, il n'est pas de loi d'origine expérimentale dont on puisse prouver qu'elle sera rebelle à une telle explication.
<* Dès lors, pour le physicien, l* hypothèse que tous les phénomènes peuvent s^expliquer mécaniquement nest ni vraie ni fausse; elle n'a, pour lui, aucun sens.
'< Expliquons cette proposition, qui pourrait sembler paradoxale. i< Un seul critérium permet, en Physique, de rejeter comme faux un jugement qui n'implique pas contradiction logique : la constatation d'un désaccord flagrant entre le jugement et les faits d'expérience. Lorsqu'un physicien affirme la vérité d'une proposition, il affirme que cette proposition a été comparée aux données de l'expérience; que, parmi ces données, il s'en trouvait dont l'accord avec la proposition soumise à l'épreuve n'était pas nécessaire à priori; que, cependant, entre ces données et cette proposition, les écarts sont demeurés inférieurs aux erreurs d'expérience.
« En vertu de ces principes, on n'énonce pas une proposition que la Physique puisse tenir pour erronée, en avançant que tous les phénomènes du monde inorganique peuvent s'expliquer mécaniquement; car l'expérience ne saurait nous faire connaître aucun phénomène qui soit sûrement irréductible aux lois de la mécanique. Mais il n'est pas légitime non plus de dire que cette proposition est physiquement vraie; car l'impossibilité de Tacculer h une contradiction, formelle et insoluble, avec les résultats de l'observation est une conséquence logique de Tindéterminalion absolue qu'on laisse aux masses invisibles et aux mouvements cachés.
" Ainsi, pour qui s'en tient aux procédés de la méthode expérimentale, il est impossible de déclarer vraie cette proposition : Tous les phénomènes physiques s expliquent mécaniquement. 11 est également impossible de la déclarer fausse. Celte proposition est transcencUinte à la méthode physique.
«< Si donc on veut sortir, à l'égard de cette proposition, d'un état d'esprit où toute décision demeure suspendue, on devra recourir à des raisons que ne connaît pas la méthode expérimentale.
u Ces raisons pourront être de deux sortes; elles pourront consister en arguments tirés de la métaphysique; elles pourront aussi, répudiant toute prétention philosophique, invoquer la commodité comme un motif de préférence.
« C'est par des arguments métaphysiques que Descartes établit la réduction nécessaire de tous les phénomènes physiques à des «< raisons de méchanique » ; c'est parce qu'il ne \tow\^ «\ïiw^ \^
L'AJfIfiE PSTCHOLOaiQUE, X. ^
4o0 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
notion du corps aucune idée claire, si ce n'est celles que les géoniètros ont accoutumé d'y voir, qu'il fait de l'étendue en longueur. largeur et pnifondeur Tessence même de la matière * ; c'est parce (jue la matière est essentiellement identique à l'espace dont traitent les géomètres, que Ton ne doit rien recevoir dans la saine Physique, si ce n'est diverses figures et divers mouvements; il est évident que c'est la même chose d'élever une livre à deux cents pieds de hauteur ou deux livres à cent pieds, et c'est sur cette évidence qu'est fondée la Statique; l'immutabilité divine nous assure que le Créateur garde toujours dans son œuvre la même quantité de mouvement qu'il y a mise à l'origine, et cette conser\-ation de la quantité du mouvement est le premier principe de la Dynamique.
u La dynamique de Descartes, tirée de raisons métaphysiques, s'accordait à peine avec les découvertes de Galilée touchant la chute des graves; et bientôt Leibniz, substituant la conservation de la force vive à la conservation de la quantité de mouvement, intitulait son raisonnement : Dcmomitratio erroris memorabiiis Carhsii, Depuis la réfutation de cette erreur mémorable, je ne pense pa> qu'aucun philosophe digne de ce nom ait tenté de tirer de la métaphysique les principes j>remiers de la mécanique; il est clair pour tous que l'expérience seule, par son contrôle, garantit la valeur de ces principes; la métaphysique, qui se reconnaît incapable de les justilier, ne saurait dire si leur empire est borné aux seuls mouvements sensibles ou s'il s'étend à l'ensemble des phénomènes physiqu»*s.
.( Ainsi la méthode métaphysique, pas plus que la méthode physique, ne p<*ut lépondre à celle question : Est-il vrai ou faux •lue tous les phénuiiirnes physi(|ues soient réductibles à des mouvements lnc;ni\ soumis aux lois de la dynamique?
«' For»'»' nous est donc de renoncer à la question ainsi formulée qui ne conijHirlt» pas de réponse, et de lui substituer cette autre question : Kst-il commode à celui qui veut exposer la Physique, e^t-il utihî à celui qui veut raccroîlre. de réduire tou^ les phi-nuniènes physiques à des mouvcn^-nls, de ramener toutes les \o\> physiques aux écjuations de la mécanique'.^
.. Sdus ('<'tt«' forme nouvelle, la question perd le caractère absolu
1. Cet expose des i<lées directrices de la doctrine cartésienne ne me parait p.is trè< exact. Descirles, géomètre, a conçu la science tout entière >ur le modèle do la f^éométrie et 11 a été conduit nclurelleinenl dès lor? à iiiiaLTiner de la - >ul>slance corporelle - une notion <|ui se prêtât bien à la recouslruelion mat]iémati(|ue du monde. Il l'a slatuée pour des raisons de cnvniiii(îili\ en délinilive. et c'est pour en justilier le choix eten assurer la valeur «jue les parties les plus s-in^rulières de sa métaphysique semhlent avoir été édiliée-i. — On considère, en général, le principe d'hélérogèneil»' p>y<dio-i»li>sique comme une sorte «l'axiome que Descartes aurait eu Ir niérile d'ai>ercevuir. 11 n'y a sans doute rien de commun entre - retendue ligurée » telle que l'entendait le philosophe, et l'esprit. Mais il faut renianpier (pie cette opposition absolue résulte d'un véritable décret, prononcé i»ar le phvsicien, et qui est arbitraire.
J. L. DES B
IDÊATION — ASSOCIATION — T^IEMOIRE 451
qu'i?lle avait jusqu'ici; il est clair maintenant que les physiciens dilTérents pourront lui donner des réponses différentes, sans que la seule logique ait le pouvoir de réduire aucun d'entre eux au silence.
*< [.e degré de commodité d'une méthode, en effet, est essentiellement affaire d'appréciation personnelle; la tournure particulière de chaque esprit, l'éducation qu'il a reçue, les traditions dont il est imprégné, les usages du milieu dans lequel il vit influent à un haut degré sur cette appréciation; d'un physicien à l'autre, ces influences varient extrêmement; aussi l'un pourra-t-il priser pomme intîniment élégante et aisée une exposition de la Physique que l'autre Jugera tout h fait lourde et mal commode.
.. Lorsqu'on examine l'attitude des divers esprits à l'égard des théories physiques, on peut les classer en deux grandes catégories : la catégorie des abstraits et la catégorie des imaginatifs.
'f Les esprits abstraits se contentent de considérer des grandeurs nettement définies, fournies par des procédés de mesure déterminés, susceptibles d'entrer, suivant des règles fixes, dans des raisonnements rigoureux et dans des calculs précis ; il leur importe peu que ces grandeurs ne se puissent imaginer. Ils sont satisfaits, par exemple, s'ils ont défini un thermomètre qui, à chaque intensité de chaleur, fait correspondre un degré déterminé de température ; s'ils connaissent la forme des équations qui relient cette température aux autres propriétés mesurables des corps, à la densité, à la pression, à la chaleur de fusion, à la chaleur de vaporisation. Ils n'exigent nullement que cette température se réduise à la force vive d'un mouvement imaginable animant des molécules dont la figure se pourrait dessiner. Pourvu que les lois de la Physique se laissent condenser en un certain nombre de Jugements abstraits exprimables vu formules mathémati(jues, ils consentent volontiers à ce que c«^s Jugements portent sur certaines idées étrangères à la géométrie. Que le monde physique ne soit pas susceptible d'une explication nn'canique, ils sV résignent sans peine.
i' Lfs Imaginatifs ont de tout autres exigences. Pour eux, « l'esprit humain, en observant les phénomènes naturels, y reconnaît, à c<Mé de beaucoup d'éléments confus qu'il ne parvient pas à d»''brouillor, un élément clair, susceptible par sa précision d'être robjjit de connaissances vraiment scientifiques, (^est l'élément géométrique, tenant à la localisation des objets dans l'espace, qui j)ermet de se les représenter, de les dessiner ou de les construire, d'une manière au moins idéale. Il est constitué par les dimensions et les formes des corps ou des systèmes de corps, par ce (ju'on appelle, en un mot, leur cow/îf/i/rar/on à un moment donné. Ces formes, ces configurations dont les parties mesurables sont des distances ou des angles, tantôt se conservent, du moins à peu près, pendant un certain temps et paraissent même se maintenir dans les mêmes régions de l'espace pour constituer ce qu'on appelle le repos, tantôt changent sans cesse, mais avec continuité, et leurs changements de lieu sont ce qu'on appelle le mouvement local ou simplement le mouvement » (Boussinesg).
« Les configurations diverses des corps, leurs changements d'un instant à l'autre, sont les seuls éléments que le géomèti*e puisse dessiner; ce sont aussi les seuls que Timaginatif puisse se représenter clairement; ce sont donc, selon lui, les seuls qui doivent être objets de science. Une théorie physique ne sera constituée que lorsqu'elle aura ramené l'étude d'un groupe de phénomènes à la description de telles figures, de tels mouvements locaux. « Jusqu'ici la science, considérée dans sa partie édifiée ou susceptible de Têlre. a grandi en allant d'AiMstote à Descartes et à Newton, des idées de qualités ou de changements d'état, qui ne se dessinent pas, à l'idée des formes ou des mouvements locaux (jui se dessinent ou se voient ». (Boussinesqi,
(1 Le physicien imaginatif ne se tiendra donc point pour satisfait tant qu'il n'aura pas remplacé les qualités diverses des corps, accessibles seulement à la conception abstraite et à la représentation numérique, par des combinaisons de figures saisissables à l'intuition géométrique et susceptibles d'être dessinées.
a Les théories qui ont été proposées jusqu'ici pour expliquer mécaniquement les phénomènes physiques vont-elles fournir à son imagination les représentations figurées hors desquelles, pour lui, il n'y a point de clarté?
« Oui, assurément, s'il s'agit des anciennes théories mécaniques formres par voie synthétique. A la base d'une telle théorie se trouvent des hypothèses déterminées sur la figure des atomes et des molécules, sur leur grandeur, sur leur agencement ; il suffit d'ouvrir un livre où se trouve exi)oséo une telle explication, que ce livre porto le nom de Doscarlos ou de Maxwell, pour y trouver des dessiii> liirur;mt l'aspect qu'olVrirait la texture des corps à un regard d'une suf lisante pénétration.
' Mais la valeur explicative des théories mécaniques formées par synthèse i»araît, aujourd'hui, bien douteuse. Trop clairement, il apparaît que chacune d'elles est propre, tout au plus, à représenter un fragment minuscule de la physique; que ces représentations j)arcellaires ne se laissent pas souder les unes aux autres pour lornier une explication cohérent»' de l'univers inanimé. On recourt alors à la méthode analytique; on groupe en un ensemble de forum les mathématiques les lois auxquelles obéissent les iiualités corjutrolles et leurs changements, et l'on s'efforce de prouver que cet ensemble de formules n'est pas incompatible avec une explication inécanitjue des phénomènes physiques.
" ('e procédé — qui ne s'en rend comi)te? — ne fournit plus aucun aliment à l'imagination avide de seconder la raison, sinon <le la jirimer, «lans l'intelligence des jdiénomènes physiques; il ne sitisfait plus aux désirs de celui qui, sous les qualités et leurs clKuiL'emonts, veut saisir quelque cliose qui se dessine ou qui se \o\v.
*' En ])remier lieu, cette méthode analytique assure bien que le> lois physiques établies ne sont pas incompatibles avec une explicaîion mécanique, mais elle we wous fait \}as connaître d'une manière
IDÉATION — ASSOCIATION — MÉMOIRE 453
explicite le détail de celte explication; elle nous affirme « en gros que cela se fait par figure et mouvement », mais elle ne nous dit pas par quelles figures, ni par quels mouvements; elle ne «compose pas la machine »; elle n'indique même pas comment on la pourrait composer; elle ne donne aucun procédé pour tirer de l'analyse des équations qu'elle étudie le plan d'un mécanisme capable de marcher d'accord avec ces équations. Comment des masses et des mouvements qui demeurent cachés seraient-ils mieux accueillis par les imaginatifs que les puissances occultca de l'ancienne scolastique.
<« En second lieu, la méthode analytique met en évidence celte vérité : si l'on peut composer une machine capable d'expliquer un ensemble de lois physiques, on peut en composer une infinité d'autres qui expliqueront tout aussi exactement le môme ensemble de lois. « Si donc un phénomène comporte une explication mécanique complète, il en comporte une infinité d'autres qui rendront également bien compte de toutes les particularitr*s révélées par l'expérience « (Poincaré). Entre toutes ces explications équivalentes entre elles, partant également acceptables pour un esprit abstrait, l'esprit du physicien imaginatif flottera, hésitant, cherchant pour se décider un argument convainquant qu'il ne pourra jamais découvrir, et trouvant seulement, pour guider son choix, des motifs qui n'ont rien de général ni d'absolu.
« Enfin, si la méthode analytique assure que l'ensemble des phénomènes physiques est susceptible d'une explication mécanique, elle laisse entrevoir aussi et surtout que cette explication, pour être complète, devrait invoquer une prodigieuse multitude de masses invisibles, une infinie complexité de mouvements cachés; et l'on devine que l'imagination la plus puissante, bien loin de se figurer nettement le mécanisme du monde, s'épuiserait affolée dans un semblable chaos.
« Donc la méthode analytique qui, seule, semble capable de fournir des lois de la physique une explication mécanique logiquement constituée, paraît hors d'état de satisfaire aux exigences des physiciens imaginatifs, c'est-à-dire de ceux-là mêmes qui requièrent une interprétation mécanique des phénomènes.
(c Si ces physiciens veulent à tout prix se figurer les qualités des corps sous des formes accessibles à l'intuition géométrique, sous des figures assez simples pour être peintes sur un tableau clairement visible aux yeux de l'imagination, ils devront renoncer à l'espoir de réunir toutes ces représentations en un système cohérent, en une science logiquement ordonnée. Il faudra u que chacun choisisse une manière de raisonner sur le monde, qui soit juste autant que possible... et surtout qui soit rapide, intuitive et féconde ».
'< Beaucoup se résignent. Ils renoncent à classer les diverses lois naturelles actuellement connues en une suite dont tous les termes s'enchaînent les uns aux autres avec un ordre irréprochable et une rigueur parfaite; ils préfèrent feindre des mécanismes dont le jeu simule plus ou moins exactement les phénomènes déjà découverts, et parfois en faire soupçonner de nouveaux. Ils reviennent alors à la
m»Mhode synthétique, mais sans lui demander la Physique une cl coordonnée qu'elle ne peut fournir. A chaque catégorie de phénomènes, ils font con*espondre un agencement de ligures et de mouvements qui en soit l'imitation plus ou moins heureuse, ou, selon le mot des physiciens anglais, le modèle. Ce modèle, ils le composent d'organes aussi concrets, aussi accessibles au sens et à l'imagination qu'il se peut: \V. Thomson n'hésite pas à faire entrer dans ses constructions schématiques des ficelles et des renvois dt sonnette; il ne s'agit plus, en effet, de concevoir un mécanisme qui puisse être regardé comme l'expression de la réalité, comme le reflet du quUl pruprium des choses matérielles; à un esprit auquel échappe l'abstraction pure, il s'agit de prêter le secours d'objets qui se touchent et qui se voient, qui se sculptent et qui se dessinent.
« Non seulement les éléments qui composent un modèle doivent être aisés à imaginer et, pour cela, ressembler autant que possible aux corps que nous voyons et que nous manions tous les jours, mais encore ces éléments doivent être peu nombreux ; les agencements par lesquels ils sont combinés doivent être relativement simples. Cette simplicité, faute de laquelle il cesserait d'être utile, interdit au modèle la prétention de représenter un ensemble étendu de lois naturelles; l'usage d'un modèle déterminé est forcément très restreint; chaque chapitre de la physique exige la construction d'un mécanisme nouveau, sans lien avec le mécanisme qui a seni à illustrev le chapitre précédent.
<• Réduite à illustrer par des modèles chaque groupe des phénomènes, la Physique mécanique peut demeurer, pour certains «'sprits, une aide précieuse, sans laquelle les lois, formulées en propositions abstraites, l«*ur seraient moins aisément et moins pleinement accessibles; elle peut exciter la curiosité de plusieurs v{, par voie d'analogie, leur suggérer des découvertes — tel le modèle électro-optique de M. Lorcntz conduisant M. Zeemann à reconnaître l'action d'un champ magnétique sur les raies du spectre. L'emploi de modèles peut même devenir indispensable à certains géomètres dont la faculté d'abstraire est moins puissante que l'imagination, et, parmi ceux-ci, un doit compter (jnelques-uns des plus grands physiciens (le ce temps, cjui souscriraient à ces paroles de ^V. Thomson: «< 11 me sembbî que le vrai sens de la question : Comf»r«'nons-nous, ou ne comprenons-nous pjis un sujet particulier en physiquement celui-ci : Pouvons-nous nous faire un modèle mécanique ct^rrespondant?... Je ne suis Jamais satisfait, tant que je n'ai pas pu faire un modèle mêcani<iue de l'objet; si je puis faire un modèle mécanique, je Comprends; tant que je ne puis pas faire un modèle mécanique, j<' ne com[)rends pas.
« De telhîs exigences intellectuelles, une pareille identification entre les d(;ux mots comprendre et imaginer, sur|)rennent grandement — j'osorais dire presque : scandalisent* — ceux qui peuvent concevoir
1. L'auteur est avant tout un mathématicien. Il est intéressant d'opl»oser à ses vues celles d'un ingénieur. « N'ayons pas l'illusion de trouver
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une idée abstraite sans le secours de représentations géométriques ou mécaniques; ceux-ci ne doivent pas, cependant, priver de ce secours ceux dont la nature d'esprit le réclame; ils ne p^Mivent que répéter les sages paroles de Helmholtz : « Les physiciens anglais, tels que Lord Kelvin (W. Thomson), lorsqu'il a formulé sa théorie des atomes-tourbillons, tels que Maxwell lorsqu'il a imaginé l'hypothèse d'un système de cellules dont le contenu est animé d'un mouvement de rotation, hypothèse qui sert de fondement à son essai d'explication mécanique de Télectro-magnétisme, ont évidemment trouvé, dans de telles explications, une satisfaction plus vive que s'ils s'étaient contentés de la représentation très générale des faits et de leurs lois par le système d'équations différentielles de la physique. Pour moi je dois avouer que je demeure attaché jusqu'ici à ce dernier mode de représentation, et je m'en tiens plus assuré que de tout autre; mais je ne saurais élever aucune objection de principe contre une méthode suivie par d'aussi grands physiciens ».
« Ces concessions atteignent, si elles ne la dépassent, l'extrême limite de ce que l'on peut accorder à l'emploi, en Physique, des modèles mécaniques. La légitimité de cet emploi est d'ordre purement pratique, et non pas d'ordre logique. Lne suite de modèles disparates ne peut être regardée comme une théorie physique, car il lui manque ce qui est l'essence même d'une théorie, l'unité, qui enchaîne dans un ordre rigoureux les lois des divers groupes de phénomènes. A fortiori, ne peut elle se donner comme une explicUion des faits qui s'observent dans le monde inorganif|ue ; elle peut offrir des analogies curieuses, intuitives, fécondes entre les lois de la Physique et le fonctionnement de certains mécanismes; mais, selon un vieil adage, comparaison n'est pas raison.
'<■ Ceux donc qui se résignent à l'emploi de niodèh*s mécaniques marquent nettement qu'ils renoncent à « concevoir la cause de tous les objets naturels par des raisons de méchanique », soit qu'ils regardent une telle explication comme trop compliquée pour iHre maniable et féconde, soit même qu'ils aient cess»'» de la croire possible >».
On ne saurait trop recommander la méditation de ces pages à tous ceux qui confondent la science avec le mécanisme et croient
un quid proprium, dit Sorel, faisant allusion à un pasi:age de Duhem (voir plus haut dans le texte), dont la recherche a, tant de fois, égaré les meilleurs esprits. Il y a dans le monde (juclque chose de vraiment saisissable pour nous, c'est le mouvement; ce quelque chose, nous devons en épuiser 1 examen; il faut pour cela employer toutes les ressources que peut nous apporter la science. La mathématique ne connaissant que des vues instantanées, nous avons grand proUt à nous donner des moyens scientifiques de saisir rensemble, de voir le tout en bloc : nous y parvenons au moyen «les ressources que nous fournit la fréométrie des mécanismes. Les iniaffinatifs ne sont donc pas des esprits inférieurs, mais des esprits plus exigeants qui veulent approfondir la mécanique et ne rien laisser perdre de la réalité du mouvement. - (Revue de métaphysique et de morale, XI. p. 738. — SoFftl, Sur divers aspects de la mécanique.)
J. L. DES B
que pour être scientifique une explication doit être mécanisle. Il est bon de les avertir, en outre, que les vues défendues par Dahen ! tendent à devenir prépondérantes chez les physiciens et qa*elln \ paraissent assurées d*un succès au moins durable.
J. L. DES B
PAULHAN (F.). ~ Sur la mémoire affectlTe. — Revue philos., déc. 1902 et janvier 1903.
L'auteur laisse de côté les phénomènes de mémoire affective dans lesquels la reviviscence même du phénomène primitif ne garde plus qu'une importance secondaire ou presque nulle, ceux qui ont pour principal caractère non point de faire revivre une ancienne émotion, mais de contribuer simplement à la vie, à l'organisation actuelle de l'esprit. Tels sont les sentiments qui ont eu de l'influence sur la constitution de nos habitudes de penser, de sentir ou d'agir. Il en est de môme de l'immense quantité d'impressions affectives qui n'ont jamais tenu dans notre vie mentale une place appréciable. Il écarte aussi les phénomènes désignés par M. Ribot sous le nom de « mémoire affective fausse ou abstraite ».
L'auteur étudie plus spécialement les faits où Ton constate la réminiscence, le réveil spontané ou voulu, des faits affectifs en tant que faits affectifs avec leur caractère — plus ou moins modifié — d'iiflectivité.
On a contesté la réalité de cette mémoire affective. Pour l'établir, M. Paulhan rappelle des faits empruntés à Ribot, Pillon, Rousseau, Taine, Rétif de la Bretonne, etc. Pour ma part, je n attacherais aucune importance aux observations de Rousseau, de Rétif de la Bretonne et de plusieurs autres qui me paraissent plus littéraires que scientifiques. Quoiqu'il en soit, étant admise la réalité de ces faits, quelle interprétation faut-il leur donner?
On a contesté que les faits allégués pour prouver l'existence d'une mémoire affective eussent le sens qui leur était attribué. Ce n'est pas, a-t-on dit, un souvenir d'une ancienne émotion, une reviviscence du sentiment d'autrefois. C'est une nouvelle émotion qui se produit à propos d'images retraçant les faits d'autrefois. Hibot a répondu à l'objection dans sa Psychologie des sentiments.
M. Mauxion [Rev, philos,, i901) distingue une fausse mémoire affective, dans laquelle le phénomène émotion est entièrement nouveau, et une vraie mémoire affective, quand la reviviscence d'une émotion n'est pas précédée de la reviviscence de certaines images qui l'expliquent, quand une émotion qui renaît ne peut trouver une raison suffisante dans la représentation réviviscente. I-a distinction iHablie par Mauxion correspond bien à quelque chose de réel, quoique cette distinction ne soit pas absolue.
Pour éclaircir la nature de ces phénomènes, l'auteur rapprocha
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la mémoire affective de la mémoire intellectuelle; il en fait une analyse minutieuse et délicate, et la fait suivre d'une synthèse qui lui permet de comprendre l'ensemble du mécanisme et comment on doit rattacher les uns aux autres, tout en les distinguant, les faits de mémoire intellectuelle ou affective.
Quand un fait intellectuel ou affectif, une idée ou une émotion s'éveille dans l'esprit et reproduit plus ou moins fidèlement un fait antérieur, il y a une part du phénomène qui est habituelle, bien organisée, bien systématisée; une autre part garde la marque du passé, de l'état primitif dont le fait actuel est la reproduction, enlîn une troisième est nouvelle en tant que le phénomène actuel diffère de tous ceux qui l'ont précédé au moins par de petits détails.... La première de ces parts est celle de l'instinct, de l'organisation acquise; la seconde, celle de l'imitation ou de la mémoire; la troisième, celle de l'invention. Le phénomène, dans son ensemble, apparaîtra donc comme un fait spontané, une réaction systématisée de la personnalité, comme un acte de mémoire, comme une invention. Ces trois éléments sont d'importance très variable et peuvent se combiner en diverses proportions, mais aucun n'est jamais absent complètement et la prépondérance de l'un d'entre eux permet de classer les différentes formes de mémoire affective.
Quoiqu'il y ait une mémoire affective distincte de la mémoire intellectuelle, les faits affectifs et les faits intellectuels apparaissent dans tous ces phénomènes comme se compliquant, s'associant, s'évoquant les uns les autres, sans qu'on puisse toujours les débrouiller et les séparer nettement par l'observation et l'analyse. L'auteur incline à croire que tout souvenir renferme des éléments intellectuels et des éléments affectifs, môme quand ceux-ci sont peu apparents, en proportions très variables selon les cas et selon les personnes.
Les souvenirs affectifs subissent parfois des modifications particulières intéressantes à étudier. Ces modifications portent sur l'intensité et la pureté du souvenir.
En ce qui concerne l'intensité, des faits nombreux montrent que la représentation des émotions peut être plus vive que l'émotion elle-même. La pureté du souvenir consiste dans l'élimination plus ou moins complète des circonstances accessoires qui se rencontraient dans l'émotion primitive et contribuaient à l'entraver. Ici les faits sont bien moins nombreux et moins probants aussi, si jem'*jn lapporte aux deux observations citées par l'auteur et empruntées à Rousseau et à Rétif de la Bretonne.
Il semble qu'il y ait une opposition visible entre la mémoire affective et la mémoire intellectuelle en ce que le sentiment s'exalte parfois par le souvenir tandis que régulièrement le souvenir d'une perception est plus faible que la perception même. J'ai souligné le mot parfois, parce qu'il me paraît que l'auteur oublie que ce renforcement de l'émotion n'est en somme que tout à fait exceptionnel et que, dans la réalité, la diminution d'intensité est la règle.
Celte tendance de l'émotion à se développer, à devenir plus vive ,
correspond, comme le fait remarquer Tauteur, à la tendance hallncinatoire de l'image et de Tidée. Seulement, les antagonistes inhibiteurs, les réducteurs, comme il les appelle, luttent contre celle tendance et diminuent Tintensité du phénomène.
L'accroissement d'intensité et la purification que peuvent pn^senter les sentiments conservés dans Tesprit ne sont pas les seules modifications que puissent subir ces sentiments.
On se rappelle les vers de Dante : Xessiun maggior dolore, etc., et la réplique de Musset :
Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.
Il peut y avoir en elVet, des transformations du souvenir affectif, transformations qui peuvent même se produire sans quVn s'en aperçoive et donner lieu, comme Ta signalé Hôffding, à une grande quantité d'illusions. Aussi est-il presque impossible d'arriver à une certitude absolue sur la fidélité du souvenir affectif. « Il faut s'habituer à se métier, dit très bien M. Paulhan, de la croyance immédiate et spontanée qu'on appelle le témoignage du sens intime, de ce sentiment intérieur qu'on est trop porté à croire infaillible. On se trompe très souvent sur son propre compte, et l'on est instinctivement porté à prendre l'absence d'autres moyens de certitude pour la preuve de la véracité de l'induction spontanée fondée sur une impression du sens intime. Peu de gens ont su s'habituer il traiter leurs phénomènes psychiques comme une matière d'observation objective, à critiquer leurs impressions et leurs opinions sur leurs états de conscience. I)e très fortes raisons, intellectuelles et sentimentales, r«'ndent cette opération diflicile et font l'illusion presque inévitable en certains cas. »
On ne saurait mieux dire, mais l'auteur, dans son étude, si intéressante et si fouillée, quoique un peu trop si)éculative, à mon sens, a-t-il toujours su se garder de ces illusions presque inévitables?
Je ne ferai que mentionner, en terminant, les pages sur l'utilisation de la mémoire alTective.
H. Beacnis.