‹ L'année psychologiqueChapitre 26 sur 205 · RÉSUMÉ · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ

es que présente notre malade sont, comme on a nbreux et variés; il est remarquable, toutefois, sensation élémentaire (chaud, froid, saveurs ne manque. Ces troubles sont, en résumé, princisuivants :

orat, — Le malade ne reconnaît pas toujours par )dorat les objets : ainsi, il ne reconnaissait pas du r, ni du cresson en le mâchant, est atteint de cécité littérale et de cécité verbale complètes. Mais il reconnaît généralement par la s usuels (pas de cécité psychique).

stéréognostique. — Cette perception est chez lui it troublée : il identifie assez facilement les de sec, humide, dur, mou, etc., mais il ne reconîc quelque attention qu'il les palpe, lorsqu'il ne !n même temps, un couteau, des ciseaux, son charme de la peine à distinguer sa droite et sa gauche, ivera parfois de toucher son nez, par exemple, tier une de ses oreilles.

— Un fait remarquable, c'est que ses perceptions aissent normales; à part quelques moments excepil a présenté de la surdité verbale, il comprend n lui dit, et reconnaît facilement, au son qu'ils

es coups de la voix et dit « pan, pan, pan >.

B. BOURDON ET M. DIDB. — UN CAS d'aMNÉSIB CONTINUB 1,15

produisent en tombant, du bois, du métal, une pièce de monnaie.

Mouvements de$ mains. — Les mouvements des mains sont lents et maladroits; il convient de rapprocher ce fait des troubles considérables de la perception stéréognostique que présente le malade.

Langage, — La parole est conservée, mais le malade ne trouve pas facilement les noms et applique souvent aux objets des noms qui ne leur conviennent pas (paraphasie); ainsi, il lui arrivera d^appeler un couteau « une éponge ». H peut écrire, mais non copier, ayant perdu la faculté de lire et même à peu près celle de reproduire par le dessin des figures très simples qu'il voit. Il ne reconnaît pas ce qu'on lui fait écrire en guidant sa main et lui couvrant les yeux.

Mémoire, — La mémoire immédiate est assez sérieusement atteinte; la mémoire pour les faits récents n'existe presque plus; le malade se souvient, au contraire, un peu des événements anciens.

Peutrétre le degré marqué d*asymbolie tactile qui se constate chez notre malade est-il en grande partie la conséquence d'une part de l'affaiblissement de la mémoire immédiate et de la mémoire pour les faits récents, d'autre part de la maladresse des maios. Comme le malade palpe maladroitement l'objet qu'il tient entre les mains et met un temps assez long à en parcourir avec les mains les contours, il a oublié vraisemblablement, lorsqu'il palpe à un moment déterminé une région de l objet, les sensations qu'il a éprouvées antérieurement en en palpant une autre, et, en conséquence, il ne réussit pas à reconstituer mentalement l'objet dans sa totalité.

L'hypothèse que Tasymbolie tactile résulterait chez lui d'une destruction ou d'un affaiblissement des images visuelles est peu vraisemblable, puisqu'il reconnaît assez facilement les objets par la vue. Reste, il est vrai, celle qu'il y aurait chez lui rupture des associations entre le centre des images tactiles et celui des images visuelles '.

B. Bourdon et M. Dide.

1. Nous nous abstiendrons pour le moment d'autres hypothèses relatives tux troubles constatés. Peut-être pourrons-nous tenter ultérieurement une explication anatomique de ces troubles. Le malade, en efîet, est mort en janvier 1904, et l'un de nous (Dide) va s'occnper de Texamen anatomique et histologique de son cerveau.

SOMMAIRE DES TRAVAUX EN COURS A liA SOCIÉTÉ DE PSYCHOIiOGIE DE L'ENFANT

Quelques mots sur la sooièté. — Organisation des commissions de travail. — La commission des sentiments moraux. — Enquête sur Tezactitude des observations relatives aux sentiments moraux. — Premiers résultats. — Optimisme des instituteurs. — La commission de la mémoire. — Programme. — Études sur la reproduction des souvenirs et sur les rapports entre la mémoire et l'intelligence. — Premiers résultats. — Commission des anormaux. — Rédaction d*un vœu pour que les anormaux, qui ne peuvent trouver place ni dans des hôpitaux et hospices, ni dans les écoles primaires, soient l'objet d'une organisation pédagogique spéciale.

— Études entreprises : la céphalométrie des idiots, imbéciles et débiles.

— Premiers résultats.

J'ai pensé qu'il serait intéressant pour les lecteurs de V Année 2)sycho logique de connaître la nature des travaux poursuivis par la Société libre pour Tétude de Tenfant. Je rappelle que cette société, fondée il y a quatre ans sous les auspices de M. le professeur Fernand Buisson, a son siège social à Paris, rue Gay-Lussac, au Musée pédagogique, et se réunit une fois par mois en séances générales; la société publie cinq fois par an un Bulletin contenant le procès-verbal de ses séances et un résumé de ses travaux. Le secrétaire général est M. Boitel, directeur de TÉcole Turgot, 69, rue de Turbigo, Paris. Je me suis très vivement intéressé, dès le début, à Tactivité de cette société; j'en suis le président depuis deux ans, et j'ai cherché par tous les moyens possibles à y propager non seulement le goût de la recherche psychologique, mais encore et surtout, ce qui est bien plus important, l'esprit scientitique. Je me suis efforcé de faire comprendre en quoi et pourquoi une recherche est scientifique, et une autre ne Test pas. C'est, ce me semble, un enseignement de première importance, qui ne se donne dans aucun cours officiel; peut-être même serait-il difficile à donner par des discours. Cet enseignement-là se démontre

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surtout par Texemple, et par la critique des mauvais travaux, c'est-à-dire sous une forme expérimentale et tangible.

Notre société est modeste, et D*a point Tintention de se poser en rivale de l'ancienne société de psychologie, qui exista pendant quelques années à Paris, il y a une quinzaine d'années, sous la présidence de M. Charcot — ni de la Société actuelle de psychologie, dont les présidents ont été Pierre Jatiet, 6. Ballet, Manouvrier, et qui se développe sous Tégide de Tlnstitut psychique international. Ces sociétés-là sont des réunions qui ont pour but d'enregistrer, et quelquefois aussi de critiquer les travaux qu'on leur apporte; elles ne suscitent point de recherches nouvelles, et n'établissent entre leurs membres aucun lien d'aucune sorte. Ce sont, qu'on me passe l'expression, des clubs intellectuels où des personnes de même profession ou de préoccupation analogue ont des chances de se rencontrer. J'ajoute que ces sociétés sont des milieux de haute culture, où tout ce que nous comptons de plus distingué en psychologie a passé au moins une fois.

Notre modeste société de l'enfant, je ne peux mieux la carac* tériser qu'en disant que c'est une société coopérative de travail. Elle ne se contente pas d'écouter des lectures de travaux. C'est elle qui, par la réunion et la solidarité de ses membres, organise el mène à bien des travaux nouveaux. Voilà, ce me semble, le trait qui caractérise le plus nettement notre société, et même la sépare entièrement de tous les autres groupements psychologiques français.

J'ai inséré dans le Bulletin de janvier 1904 une notice sur nos commissions de travail. Je la reproduis ici, en y ajoutant quelques développements nouveaux.

C'est au mois de mars 1903 que le bureau de notre Société prit rinitiative d'organiser un certain nombre de commissions de travail. Ce nouveau plan d'études fut arrêté dans les conditions suivantes. M. Boitel, notre sympathique secrétaire général, nous exposait avec sa vivacité habituelle de parole combien il serait utile d'introduire un peu de méthode dans les travaux de la société, et il nous proposait de mettre successivement à l'ordre du jour de nos séances les questions les plus importantes de psychologie, dans l'ordre même où elles sont exposées par les traités didactiques.

Après une courte discussion, les membres du Bureau reconnurent les grosses difficultés de ce plan; une question ne devient pas mûre pour l'étude, par le seul fait qu'on en recon-

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naît rimportance; elle ne peut se prêter k une investigation qu'après avoir été soumise h une analyse préalable; il faut en outre qu'on ait trouvé la méthode appropriée. De même que pour résoudre une question d'algèbre, on commence par mettre le problème en équation, de même, en psychologie, il est nécessaire de donner à une question sa forme expérimentale, avant d'aborder Texpérimentation.

Ainsi, pour prendre des exemples concrets, s'agil-il d'étudier l'imagination ou la volonté des enfants, il ne suffit vraiment pas d'avoir fait choix de ce litre d'étude pour se mettre au travail. Je dirai même quannoncer qu'on veut étudier l'imagination des enfants, ce n'est pas du tout avoir trouvé un programme de travail; ce n'est qu'un désir louable, rien de plus. On ne tient son programme que lorsqu'on sait exactement ce qu'on cherche, lorsqu'on peut formuler en termes précis la question qu'on veut, par l'expérimentation ou l'observation, poser à la nature, lorsque, enfin, on a trouvé la méthode, le procédé, la technique qui sont capables de nous donner avec un minimum d'erreur la solution cherchée. Rien de tout cela n'est jugé facile par ceux qui ont l'habitude de la recherche; et je dirai même que cette partie purement préparatoire de mise au point représente souvent, en tant qu'efforts à dépenser et difficultés à vaincre, la moitié du travail total.

Après un échange de vues sur ces questions de méthodes, je fis une autre proposition, qui m'était du reste directement suggérée par la première proposition de M. Boitel; c'était d'organiser de petites commissions de travail, qui seraient chargées d'étudier quelques questions intéressantes de psychologie, pour lesquelles je me sentais en mesure d'apporter un programme, un plan, une méthode. Ce fut cette proposition qu'on adopta.

Je désire maintenant exposer en quelques lignes les travaux de ces diverses commissions; j'ai assisté avec le plus grand intérêt à toutes leurs séances, et je crois qu'il sera intéressant de savoir un peu ce qui s'est dit et ce qui s'est fait au sein de chaque commission.

La première qui a été instituée est celle de graphologie. L'art — ou la science, comme on voudra, — de la graphologie n'a occupé jusqu'ici qu'un nMe bien restreint en pédagogie et en psychologie; peut-être s'étonnera-t-on de l'honneur bien grand que nous faisons à la graphologie, quand nous la mettons en tête de notre liste. Ceci demande explication.

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Un jour, dans une de nos assemblées de travail, j'avais apporté quatre enveloppes, dont deux portaient une adresse écrite par des femmes, et deux par des hommes. Pendant la séance, je fis circuler ces enveloppes, et je demandai aux membres présents qu'on voulût bien les examiner avec soin, et qu'on cherchât à deviner le sexe des scripteurs. Tout d'abord on se défendit un peu; des gens disaient : « Je ne suis pas graphologue ». Mais peu à peu, par entraînement, tout le monde s'y mit. Je voulais justement savoir si des ignorants sont moins habiles que des graphologues à lire le sexe d'une écriture. Cette petite expérience, qui fut relatée dans nos procès-verbaux, attira l'attention de plusieurs membres distingués de la Société de graphologie de Paris. M. Depoin, président de cette Société, M. Pellat, secrétaire, et M. Eloy vinrent à nos séances et sollicitèrent l'autorisation d'exposer à la société leurs vues sur la graphologie. Nous fûmes très heureux de les entendre. Ils étaient convaincus que la graphologie bien comprise est capable de rendre des services réels aux instituteurs pour la connaissance des enfants. M. Pellat nous présenta on petit manuel de graphologie pédagogique, qui venait d'étrç composé expressément à l'intention des instituteurs.

La tentative était hardie, mais en somme fort intéressante. Ces messieurs allaient encore plus loin. Ils nous affirmèrent que la graphologie ne sert pas seulement à révéler les caractères; elle permet de les corriger dans ce qu'ils ont de mauvais. On nous apprit ainsi qu'il suffirait d'enseigner aux enfants, ou plutôt de leur faire assimiler certains types d'écriture qui renferment des signes de la bonté, de la réflexion, de l'intelligence, de l 'amour-propre, de la volonté, pour leur communiquer les qualités correspondantes. Je ne me rappelle pas au juste dans quelle mesure on nous affirma la réalité de cette orthopédie morale par le graphisme; peut-être l'affirmation nous fut-elle faite sans restriction, peut-être y mit-on des nuances. Je n'en sais rien, la parole est moins précise que récrit, et du reste mes souvenirs personnels sont déjà un peu lointains et incertains. Toujours est-il que la communication de M. Pellat, qui était chargé de présenter la graphologie sous son jour pédagogique, souleva plusieurs objections, quelquesunes fort animées. La société écoutait avec politesse les comfflonications qui lui étaient faites, elle les accueillait avec cet esprit large et libéral qui est à son honneur, mais elle donnait des signes évidents de scepticisme. M. Belot, entre autres, fit

entendre une protestation assez vive, a N'est-il pas dangereux, dit-il, de recommander aux instituteurs, comme scientifique, un procédé d'étude qui est loin d'avoir fait ses preuves? » M. Kuhn, un de nos sociétaires, apprenant que personnellement je faisais des expériences de contrôle sur la graphologie, émit le désir que la société commençât, elle aussi, des expériences de contrôle avec toute la rigueur désirable. C'était la question préalable. Elle devait être posée, tout le monde le comprit. Messieurs les graphologues présents à la séance le comprirent aussi, et offrirent leur concours avec la plus grande courtoisie. On institua donc une commission de graphologie, dont la présidence fut confiée à M. Belot, inspecteur primaire de la Seine; cette commission se compose, en outre, de M. Kuhn, professeur au collège Chaptal, M"**** Bellanger et Toudy, directrices d'école primaire, et M. Bine t. Grâce au zèle de M. Belotetde M. Kuhn, des instituteurs et institutrices de Paris rassemblèrent des écrits (brouillons^ papiers divers) de quelques élèves dont ils connaissaient bien le caractère et rinlelligence, et ils nous envoyèrent les dits documents, accompagnés par des notes sur le caractère de ces enfants. Par nos soins, le bureau de la société de graphologie reçut ces documents, et nomma une commission qui fut chargée de les étudier. On perdit un peu de temps. Les vacances arrivèrent. Un peu avant la rentrée d'oclobre, les graphologues nous communiquèrent les portraits qu'ils avaient faits, d'après l'écriture de 4 jeunes garçons et de 4 petites filles. Notre commission de graphologie se réunit pour examiner ces portraits graphologiques; elle devait constater si les appréciations des graphologues présentaient quelque relation avec celles des maîtres.

Au premier coup d'œil jeté sur les documents, il fut facile de se rendre compte qu'on n'avait pas organisé le contnMe avec une méthode suffisamment précise. Les appréciations des maîtres, et aussi celles des graphologues, étaient données en termes trop vagues, trop sommaires, et par conséquent équivoques; et, de plus, il arrivait souvent que le jugement du maître portait sur un point et celui du graphologue sur un point tout différent; les deux jugements ne se rencontraient pas. Impossible de savoir s'il y avait accord ou contradiction.

La commission décida par conséquent que l'expérience était à recommencer; elle dressa un petit questionnaire court et précis, dont elle envoya un exemplaire aux maîtres et un autre exemplaire aux graphologues, en priant ceux-ci et ceux-là de

recommencer leurs appréciations en se conformant à ce plan commun.

Nous en sommes là, nous attendons.

Entre temps, la commission de graphologie a composé un petit questionnaire qui s*adresse à tous les membres de la Société, et dont on trouvera un exemplaire inclus dans le Bulklin de janvier.

La commission des sentiments moraux se réunit pour étudier des questions qui sont d'un ordre très délicat; il s'agit en effet de saisir, dans ses nuances et ses variations individuelles, la vie émotionnelle des enfants, c'est-à-dire un ensemble de phénomènes qui sont essentiellement spontanés et qui se prêtent mal à l'expérimentation; et cependant, ce sont ces phénomènes-là surtout qu'il nous faudrait bien connaître, car le sentir est ce qu'il y a de plus fondamental non seulement chez l'homme, mais encore, et surtout peut-on dire, chez l'enfant. Aussi suis-je heureux que la présidence d'une telle commission ail été acceptée par M™'' Fuster. Je suis persuadé que, sous sa direction, se fera un bon travail. La commission se compose en outre de MM. Lacabe, inspecteur primaire, Kuhn, Granier, Fejard, Roussel, Boitel et Binet.

Comment, par quels moyens, saisir les sentiments moraux dun enfant?

Les Américains, qui ont déjà une littérature psycho-pédagogique si copieuse, — surtout copieuse, — ont mis à l'épreuve bien des procédés. Ils ont fait d'abord des enquêtes par (jueslionnaires extrêmement compliqués et répandus à profusion. Notre société a quelque temps suivi cet exemple, et elle a édité plusieurs questionnaires (sur le mensonge, la colère, Tindiscipiine; dont le dépouillement a été analysé dans nos Bulletins, Il a semblé que ce mode d'investigation, qui a surtout l'avantage d'une certaine facilité d'exécution, ne donne pas des solulif>ris bien précises, parce que les correspondants sont des inconnus dont on discerne mal les capacités d'observation et d'analyse. Notre société ne regrette pas, sans doute, d'avoir fait quelques enquêtes par questionnaires; c'était presque son devoir de mettre cette méthode à l'épreuve; maintenant, elle a le sentiment que, sans dédaigner le moins du monde les questionnaires, on doit en user sobrement et surtout cumulativement avec des méthodes différentes et plus directes. L'avantage du questionnaire, c'est de procurer des observa-

tiens en grand nombre. Mais le nombre, tout seul, sans Texactilude et la précision, ce n'est qu'un mirage. L'étude détaillée de 30 enfants par des personnes qu'on connaît, qu'on sait attentives, consciencieuses, intelligentes, instruites, vaut infiniment mieux, c'est incontestable, que des observations vagues, souvent équivoques, recueillies par des inconnus sur 3000 enfants. On ne s'en était pas rendu compte d'abord, quand j'en avais fait discrètement la remarque. Maintenant, je crois que la majorité s'en aperçoit. Sur ce point, la société a fait son éducation.

Une autre méthode que les Américains ont employée pour Tétude des sentiments moraux consiste à faire traiter par écrit aux enfants une question qui pose un cas de conscience, ou qui permet aux enfants de porter un jugement moral et de révéler leur manière intime de sentir. On a demandé aux enfants bien des questions variées : quel est est leur idéal d'existence, quelles sont les personnalités réelles ou fictives qui ont leur sympathie, ou encore ce qu'ils feraient s'ils avaient à châtier un enfant qui aurait commis une certaine faute. Les réponses données par les enfants ont été groupées suivant l'âge, le sexe, la condition sociale et d'autres facteurs, et on en a tiré diverses conclusions.

Notre commission n'a point rejeté à pnon celle méthode des rédactions qui est très complexe, plus délicate à manier qu'on ne croit, mais qui en somme peut être instructive. Seulement, il a semblé, après une courte discussion, qu'il se posait ici plusieurs questions préjudicielles. D'abord, première question, doit-on juger des sentiments moraux d'un enfant d'après ses réponses écrites et consignées dans une rédaction? N'est-il pas nécessaire de savoir dans quelle mesure il y a correspondance ou absence de correspondance entre les déclarations plus ou moins littéraires de l'enfant et sa manière réelle de sentir? Cette première question en souleva une autre, qui lui était logiquement antérieure : celle de savoir si les maîtres et les parents sont capables de donner des renseignements exacts sur les sentiments moraux des enfants qu'ils connaissent le mieux.

Insistons un peu sur ce dernier point, il est vraiment très important. Notre intention, avons-nous dit, est de faire une élude de facultés affectives et nous ne pouvons faire cette étude que d'une manière indirecte, par l'intermédiaire des observateurs d'enfants. La question est de savoir si ces observateurs, si intelligents qu'ils soient, pourront nous donner autre chose

qu'une impression toute subjective, variant de Tun k Tautre, on au contraire s ils pourront faire des observations ayant un caractère d'objectivité.

En d'autres termes, supposons deux maîtres appelés à juger le caractère d'un même enfant d'école; porteront-ils un jugement identique? Il paratt probable, à priori^ que deux maîtres peuvent s'entendre, au moins en général, sur l'intelligence d'un enfant, définie sommairement; il est probable que si l'un des maîtres accorde à l'enfant une intelligence brillante, l'autre n'en fera pas une médiocre. Mais en ce qui concerne le caractère moral, pouvons-nous espérer que des observateurs différents seront d'accord?

La commission a tenu à s'éclairer sur cette question prélimioaire qui met en suspens tant de choses, et voici comment elle procède. Elle a fait dresser un questionnaire très long et très minutieux sur le caractère des enfants. Ce questionnaire est composé de plusieurs colonnes d'épithètes; le nombre de ces épithètes est supérieur à 150; c'est dire que l'analyse a été poussée jusqu'aux nuances les plus délicates. Le correspondant qui se sert du questionnaire pour établir un caractère d'enfant doit simplement rayer l'épithète qui ne convient pas à l'enfant étudié. Il n'entre pas dans d'autres détails, ce serait trop long. Ensuite, la commission, grâce au concours si zélé de M. Lacabe, a fait remettre des exemplaires de ce questionnaire à plusieurs maîtres qui connaissaient le même élève; des précautions minutieuses ont été prises pour que les maîtres n'eussent pas le loisir de se concerter. M. Lacabe a su intéresser à cette étude plusieurs de ses directeurs d'école; l'essai s'est fait dans un champ restreint et bien surveillé.

M** Fuster, qui a bien voulu se charger du gros travail consistant à dépouiller ces documents, m'a permis de jeter les yeux sur les premiers résultats de ce dépouillement. Je ne donne pas ici les solutions définitives, qu'il appartient à M"* Fuster de formuler, mais seulement une impression d'ensemble. Tout d'abord, on s'est aperçu que la forme du questionnaire contenait une cause d'erreur. On avait prié les correspondants de raturer les épithètes qui ne convenaient pas à l'enfant examiné; or, ces ratures ont deux sens bien différents. Elles veulent dire ou que le correspondant a observé quelle qualité n'appartient pas à l'enfant, ou bien que le correspondant est dans l'ignorance sur cette question particulière, soit qu'il n'ait pas compris la nature de la question, soit que l'occasion

lui ait manqué pour faire des observations qui s'y rapportent. On comprend que du moment qu'une des réponses les plus nombreuses des correspondants à Tenquéte renferme une telle équivoque, on doit être très prudent dans la mise en œuvre des résultats. Nous avons obtenu ainsi, à nos dépens, la preuve qu'il est nécessaire de bien étudier toutes les conditions d'une enquête, par un essai sur une petite échelle, avant de lui donner des proportions plus vastes.

Sous le bénéfice de ces réserves, les désaccords entre correspondants portent sur un nombre de questions qui varie de 20 à 40; or, comme le nombre total des questions posées est de 160, il en résulte que Taccord se fait sur tout le reste, soit 120 à 140 questions; en chiffres plus simples, il y a un désaccord pour trois ou quatre accords. 11 faudra rechercher si, avec le questionnaire nouveau qui est en préparation, et contiendra des termes mieux définis, et une indication moins équivoque sur le sens des ratures, le nombre des désaccords ne dimi- . nuera pas sensiblement. Je l'espère.

Je relève encore, en passant, que si on examine individuellement chaque exemplaire du questionnaire, on peut calculer que le nombre des qualités rayées est constamment plus grand que celui des qualités maintenues. En moyenne, il m'a semblé que le correspondant les rature dans la proportion de 1 sur 3 : ce qui signifierait, si je ne me trompe — et bien entendu tous ces chiffres seront corrigés par une enquête plus perfectionnée — que chaque enfant réunit en lui environ le tiers de toutes les caractéristiques mentales; en d'autres termes, si l'on voulait former schématiquement un certain nombre d'enfants tellement différents les uns des autres qu'ils ne posséderaient aucune qualité en commun, on n'en pourrait former que trois. Je n'insiste pas, mais ces quelques aperçus montrent déjà tout ce qu'on peut espérer de ces sortes de recherches pour l'étude, encore si peu avancée, des caractères.

Je signalerai encore un fait qui m'a paru extrêmement instructif par la lumière qu'il projette sur la psychologie des instituteurs primaires. M™® Fuster a bien voulu accepter ma part de collaboration pour le calcul extrêmement long du nombre de fois que chaque qualité a été maintenue et supprimée; on peut ainsi établir une échelle des qualités, depuis celle qui est maintenue 0 fois jusqu'à celle qui est maintenue toujours, et est reconnue à tous les élèves sans exception. La liste des qualités ordonnées selon l'ordre de fréquence nous a paru tout ce

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qu*il y a de plus éloquent. Elle représente une gamme, dont la régularité est parfaite, partant des défauts des enfants et aboutissant aux qualités. Les défauts scolaires les plus graves, comme tricheur, menteur, hargneux, etc., ont été constamment raturés. Nous avons pensé que ce genre de réponses reflétait moins fidèlement la psychologie des enfants que celle des maîtres, qui se sont donné Tauto-suggestion de flatter leurs élèves, en obéissant à un optimisme dont la pédagogie a besoin, mais que la science exacte réprouve. 11 est évident que des précautions spéciales doivent être prises contre cette très grave cause d'erreur.

La commission de la mémoire s*est réunie sous la présidence de M. Baudrillart, inspecteur primaire de la Seine, et vice-président de la société. Les autres membres de la commission sont : M. Jarrach, inspecteur primaire, M°" Bellanger, Girard, directrices d'école, M. Boitel et M. Binet, et plusieurs instituteurs et institutrices de Paris. Pas plus que la précédente, cette commission ne veut entreprendre la publication de questionnaires. Sans faire fi des larges enquêtes, elle préfère recueillir un petit nombre d'observations exactes; elle essayera même d'organiser de véritables expériences, et elle a bien raison de le faire, car la mémoire est une des fonctions de l'esprit qui se prête le mieux à l'expérimentation. M. Baudrillart est du reste bien préparé aux recherches expérimentales sur la mémoire ; il a communiqué, il y a bientôt un an, à notre société, on essai expérimental très intéressant, qui pourrait être intitulé : « Les meilleurs méthodes pour apprendre l'orthographe ».

MM. Baudrillart et Jarrach ont bien voulu se charger de mener à bonne fin, dans des écoles de leur ressort, une expérience de mémoire qu'on pourrait appeler une expériencetype, car elle permettra de résoudre avec précision plusieurs questions importantes pour la pédagogie. L'épreuve a été longuement discutée dans la commission et examinée sous toutes ses faces. Elle consiste principalement dans une rnesure de la mémoire des enfants : mesure toute spéciale, bien entendu, portant non pas sur la mémoire en général, la mémoire in abstractOy mais sur un genre particulier de mémoire, celle qui coDsiste à apprendre par cœur de la prose et des vers. Il est bien certain que ce genre particulier de mémoire est bien distinct, par sa nature, et peut-être aussi par son degré de développement, de la mémoire des formes, des couleurs, des

sons, de la musique, des lieux, des mouvements, etc. Toute expérimentation, pour être précise, doit porter sur une question un peu étroite.

La mesure de cette mémoire se fera collectivement, c'est-àdire sur tous les élèves d'une classe en même temps; et voici comment on procédera : on donnera à chaque élève un morceau à apprendre par cœur; on l'avertira que 5 minutes lui sont accordées pour cet exercice, et qu'il doit employer ce laps de temps au mieux, en apprenant le plus grand nombre possible de mots, et en les apprenant le plus exactement possible. Les 5 minutes révolues, les élèves se mettront à écrire de mémoire tout ce qu ils auront retenu.

On voit combien cette expérience est simple. Évidemment, je la simplifie un peu, je passe sur des détails auxquels il faudra faire attention pour ne pas commettre d'erreurs : le choix d'un morceau intelligible pour tous avec la même facilité, par exemple, c'est un point très important, pour qu'on ne risque pas de mettre sur le compte d'inégalité de mémoire des inégalités de compréhension.

La correction des copies montrera évidemment — ce que chacun aurait pu prévoir — que les enfants, égaux par l'âge et l'instruction, même quand ils sont fortement excités dans leur amour-propre, n'ont pas la même puissance de rétention; ce serait, dirait-on, une bien inutile histoire naturelle, si on n'allait pas au delà de cette constatation banale. L'expérience, telle qu'elle a été conçue par nous et sera pratiquée par MM. Baudrillard et Jarrach, a une tout autre portée; car elle permettra de résoudre plusieurs questions, que je me contente de poser brièvement :

1^ Existc-t-il des enfants dont la mémoire est beaucoup plus grande ou plus petite que le maître ne le pensait? En d'autres termes, cette épreuve révélera-l-elle au maître certaines aptitudes ou lacunes qui, jusqu'ici, lui restaient cachées?

2*^ La faculté d'apprendre vite va-t-elle ou non de pair avec la faculté de retenir longtemps? Si on demande à ces mêmes enfants, quinze jours après, de reproduire de mémoire les mêmes phrases, ceux qui auront le plus brillé dans la première épreuve remporteront-ils nécessairement le même succès dans la seconde?

3° Quelle relation peut-on découvrir entre le développement de la mémoire des enfants (ou plutôt de cette mémoire spéciale qui vient d'être mesurée) et le développement de leur intelli-

gence scolaire? Est-ce parmi les plus intelligents qu'on trouve les plus grandes mémoires? Il règne sur la question bien des opinions contradictoires. Souvent on oppose la mémoire au jugement, comme deux facultés qui s*exclueraient. Qu'y a-t-il de vrai au fond?

Je ne pense pas qu'une seule épreuve puisse résoudre d'un seul coup tant de grands problèmes ; mais si elle est bien exécutée, elle en hâtera la solution, mieux que ne pourrait le faire une dissertation spéculative sur la mémoire.

J*ai cité un peu longuement ces essais, parce qu'ils peuvent servir à montrer aux personnes qui sont encore étrangères à la psychologie contemporaine, ce qu'il faut entendre par l'expérimentation. On voit ici Texpérimentation en œuvre, on la touche du doigt, on comprend ce qu'elle peut donner.

En dernière heure, j'ajoute quelques détails qui apprendront eo gros les résultats déjà obtenus par ces recherches sur la mémoire.

11 s'est produit un petit fait que nous n'avions pas prévu et qui a beaucoup intrigué les expérimentateurs. Beaucoup d'élèves, ci la deuxième épreuve, qui avait lieu 8 jours après la première, ont pu reproduire de mémoire un plus grand nombre de lignes que la première fois, bien qu'on ne les eût pas avertis que cette seconde épreuve aurait lieu, et aussi malgré toutes les précautions prises pour rendre impossible une nouvelle étude du texte sur lequel se faisait l'expérience de mémoire. Celte sorte d'amélioration de la mémoire par le lemps, sans être générale, a été observée si fréquemment qu'il a paru difhcile de la mettre en doute, et de l'attribuer à quelque cause d'erreur. Une autre observation, très curieuse, qui n'avait pas été mieux prévue que la précédente, est que les enfants les plus jeunes sont ceux qui perdent le moins à la seconde épreuve; cette observation vient confirmer les recherches de M. Larguier, qui ont été publiées dans notre Antu'e, et ont montré qne la mémoire, comme force plastique, ou pouvoir de conservation, diminue avec l'âge.

La Commission des anormaux, qui s'est réunie déjà trois fois sous ma présidence, a groupe des noms bien connus dans le monde de la politique, du barreau, de la médecine et de l'ensf»ignement. Je citerai M. Albanel, juge d'instruction, M. Baguer, directeur de l'Institut départemental des Sourds-Muets, M. Baldon, directeur de l'Institut départemental des Aveugles, le

D' Boncourt, le D'Bourne ville, M. Boyer, directeur de rinstitut médico- pédagogique fondé par M. Bourneville, M. Marius Dupont, professeur à l'Institut national des Sourds-Muets, M. Granier, inspecteur général du service pénitentiaire, M. Rollet, directeur du Patronage de Tenfance, M. Louette, directeur de TËcole annexée k Tlnstitut départemental des Sours-Muets, M™* Meusy, directrice des Écoles de la Salpétrière, le D' Philippe, chef des travaux au laboratoire de psychologie de la Sorbonne, le D' Voisin, médecin de la Salpétrière. Les premières séances de la commission ont été consacrées à la discussion et à. la rédaction d*un vœu qui sera porté à la connaissance des pouvoirs publics. Ce vœu est que les enfants anormaux, ceux qui se montrent réfractaires aux méthodes habituelles d*enseignement, et dont la place n'est en somme ni dans un service hospitalier, ni à Técole primaire, soient soumis à un examen médico-psychologique, et deviennent, s'il y a lieu, Tobjel d'une organisation pédagogique spéciale. La commission a désiré, pour éviter toute divergence d'opinion, ne pas entrer dans des questions de détail, et ne pas faire un choix entre les solutions diverses qui ont été proposées et ont toutes leurs défenseurs convaincus : un enseignement spécial dans les asiles, une école spéciale, une école avec internat, des classes spéciales établies dans les écoles d'enfants normaux. La Commission a émis aussi le vœu qu'à titre préparatoire un essai restreint de cette organisation pédagogique nouvelle fut fait dans un quartier de Paris, celui de la Salpétrière. MM. Albanel, Baguer, Rollet et Voisin ont reçu la mission de faire aboutir ce vœu.

Parmi les recherches d'un ordre proprement scientifique, qui ont été faites sous l'inspiration de la Commission des anormaux, je suis heureux de citer le travail de céphalomélrie dont M. Boyer a bien voulu se charger. M. Boyer, après s'être entendu avec moi sur la technique à suivre, au moyen d'exercices préalables de mensuration auxquels il a bien voulu se prêter, a mesuré une centaine d'enfants, idiots, imbéciles et débiles, du sexe masculin, placés à Bicétre dans le service du D** Bourneville. Les mensurations ont porté sur la taille, le diamètre antéro-porteur maximum, le diamètre transversal, le diamètre bi-auriculaire, le diamètre bizygomatique et la hauteur du visage. Les points de repère utilisés sont de ceux du système de Broca; je les ai abondamment décrits dans VAtinée (VII, p. 314).

A. BINET. — LA SOCIÉTÉ DE PSYCHOIiOGIIS DE L'ENFANT 189

Je me suis rendu moi-même à Bicélre une après-midi, pour contrôler les mesures de M. Boyer, sans les connaître; et les écarts observés, que M. Boyer aura soin de publier, entre mes chifTres et les siens, sont tout à fait minimes. Je relève les résultats suivants : la taille de ces idiots, imbéciles et débiles, est inférieure à celle des normaux, enfants d*école, dans des proportions considérables, qui, pour certains âges, atteignent même 20 à 25 centimètres. Cette réduction de la taille avait déjà été étudiée longuement par le D^ Simon (Année psychologique^ VI, p. 191). Le diamètre bizygomatique (face), ne diffère pas sensiblement de celui des normaux; les deux grands diamètres crâniens sont au contraire inférieurs, de 2 millimètres environ pour le diamètre transversai, et de 4 millimètres environ pour le diamètre anléro-postérieur. Outre cette réduction de volume, nous avons à noter, chez les idiots, une variation moyenne assez forte des séries, qui est bien la marque de très grandes différences individuelles; elle peut atteindre et dépasser 7 millimètres, tandis que chez les normaux elle est comprise entre 4 et 5 millimètres.

Je me suis trop longuement attardé sur le travail des commissions précédentes; il ne me reste plus la place suffisante pour parler des autres commissions avec les développements qu elles méritent. Deux mots seulement.

Lune de ces commissions se consacre à Tétude des aptitudes individuelles. Elle a pour président M. Malapert, professeur du philosophie au Lycée Louis le Grand; c'est un esprit fin et UD guide sûr. Cette commission a déjà commencé Tétude du développement du langage chez les enfants des deux sexes. Le travail est en bonne voie; il a été confié à M. l'instituteur Vaillant.

J'aurai, du reste Toccasion, prochainement, de revenir sur toute cette organisation de travail, et je parlerai encore de nouvelles commissions, dont il me semble que la formation s'impose. Il y a telles questions comme celle des exercices physiques, des méthodes d'enseignement, dont l'étude est devenue si pressante que notre société ne doit pas s'en désintéresser. L'avantage de ces commissions de travail est dans leur mode de composition : elles ne peuvent être inféodées à aucune doctrine, accablées par aucune routine, puisqu'elles réunissent des éléments aussi hétérogènes et indépendants que des médecins et des professeurs et que parmi les professeurs il va des représentants de notre enseignement public à

L'aXNÉB PSYGHOLOOIQUE. X. 9

ses trois degrés, primaire, secondaire et supérieur. Je dirai encore que nos commissions ont conscience qu'elles ne sont point des parlottes, mais des commissions de travail. Elles se réunissent spécialement pour organiser des enquêtes. Tous, nous sommes pénétrés de cette idée fondamentale que les questions de psychologie, de pédagogie, d'éducation ne se résolvent point par des théories littéraires mais par Tétude lente, patiente, minutieuse des faits. Observer et expérimenter, expérimenter et observer, ce n*est pas seulement une bonne méthode, c'est la seule méthode qui peut nous faire obtenir une parcelle de vérité, dans le domaine moral aussi bien que dans le domaine physique.

Alfred Binet.

NOTE SUR liES MÉTHODES DE MÉMORISATION

L'étude des procédés de mémorisation, importante pour la théorie et dont les conséquences pratiques ne sont point du toat négHgeables, a fourni un certain nombre de données qui peuvent être considérées comme définitivement acquises. Lottie Steffens * a montré d'abord que Vacquisition des souvenirs est plus économique k Taide du mode de « répétition globale » que de tout autre, et, en particulier, du mode de « répétition fragmentaire ». J'ai constaté, en outre, que la conservation est assurée plus efficacement de même par le premier procédé que par le seconde Mais si les expériences que j'ai publiées établissent incontestablement le fait dans les conditions oti j'ai opéré ^, elles n'ont porté que sur des inter* valles restreints : les épreuves de reproduction, qui manifestaient le degré de stabilité des associations formées, avaient Heu quinze jours au plus après les épreuves d'acquisition. Il était intéressant de savoir si la supériorité du mode de répétition globale se maintenait dans des limites plus étendues et si la solidité relative des souvenirs fixés par ce moyen apparaissait encore au bout d'un laps de temps beaucoup plus considérable. J'ai profité, à cet effet, de l'occasion ou j'étais d'examiner à nouveau un des sujets de mes premières recherches : ce sont les résultats de cette observation que j'apporte dans la présente note.

Je crois utile de rappeler d'abord le plan des expériences de 1901. Le sujet apprenait aussi vite que possible un morceau

1. Zeits, f. Psych. u. Phys. rf. Sinnesorg., XXII. p. 321, 1900.

2. Bulletin de la Société libre pour V étude psychologique de V enfant, n* 5, P- 123, et n*6, p. 137, oct. 1901 et janvier 1902; Année psychologique, VIII, p. 115, 1902.

y Les résultats que j'avais obtenus ont été, d^autre part, confirmés par Lobsien et Pentscbew. — Lobsisn, Zeits, f, pâdag. Psyeh.y IV, p. 293, 1902; PwTscHEW, Archiv f. d. ges. Psych,, 1, p. 417, 1903.

de dix vers (alexandrins); il employait alternativement le procédé fragmentaire et le procédé global. Les morceaux étaient empruntés à un tragédie de Racine, Alexandre le Grand. Chacun d'eux formait un tout assez homogène et présentant un sens complet; aucun ne renfermait de difficultés particulières. Ils avaient été choisis de telle sorte qu'ils se prétassent naturellement à une subdivision en groupes de deux vers — pour Tapplication du procédé fragmentaire. Le temps d'étude et le nombre de répétitions nécessaires pour que le morceau fût récité correctement étaient notés.

Après un intervalle de quelques jours, le sujet s'efforçait de reproduire ce qu'il avait appris. Il était aidé dans ce travail par Tcxpérimentateur, qui, à chaque lacune dans la trame des souvenirs, lui donnait le mot ou les mots oubliés. Il est clair que le nombre des mots donnés est d'autant plus petit que le morceau est mieux retenu. — Ce procédé — que je veux désigner sous le nom de méthode des rappels — a l'avantage de fournir des renseignements dont l'interprétation est immédiate, et il donne de l'état d'un système d'associations une image moins déformée que toute autre ^ Il est, en outre, d'une application extrêmement simple et commode.

Voici maintenant l'indication sommaire des résultats que j'avais obtenus alors sur le sujet que j'ai soumis, en 1903, à un nouvel examen.

M"« Ma... a exécuté dix épreuves complètes de mémoire, du 18 septembre au 6 octobre 1901. Chacun des deux modes de i^pétition a été employé alternativement. La répétition fragmentaire se faisait par groupe de deux vers; mais le sujet a toujours répété un certain nombre de fois, d'un bout à l'autre, Tensemble qu'il venait d'apprendre par ce moyen. Les expériences ont été faites le malin, en ma présence. Je notais le temps d'étude et le nombre des répétitions. Sept jours après l'épreuve d'acquisition, j'interrogeais le sujet, à l'aide de la méthode des rappels.

Les morceaux de 10 vers avaient été choisis dans la tragédie d'Alexandre. Ils comprenaient chacun environ 80 mots. Exactement, les morceaux appris avec le procédé fragmentaire comptent, en moyenne, 79,2 mots; les morceaux appris avec le procédé global, 80,8 mots.

1. Kbbinghaus a décrit, dans son Traité^ une méthode idenlique {Méthode der Hilfen). Il déclare en avoir obtenu de bons résultats. On en trouvera quelques applications dans son ouvrage. Voir GrundzUge der Psychologie, I, p. 620, 1902.

J. LABGmER DBS BANCBL8. ^ lliTHODBS DB MÉMORISATICm 133

Les résultats des épreuves de reproducUon sont consignés dans le tableau suivant. On trouvera dans la' colonne I le nombre des mots exacts retrouvés par le sqj^t; dans la colonne II, le nombre des mots rappelés par Texpérimentaleur ; enfin, dans la colonne III, la longueur moyenne — comptée en mots — des fragments dits de suite par le sujet sans intervention de la part de l'expérimentateur : cette longueur mesure, en quelque sorte, la continuité des souvenirs et donne un renseignement sur la solidité des associations.

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