‹ L'année psychologiqueChapitre 30 sur 205 · HERBERT SPENCER · texte numérisé non relu

HERBERT SPENCER

Depuis la mort de Darwin, Herbert Spencer était le nom le plus universellement connu de TAngleterre contemporaine, et sa disparition aura un retentissement européen. Les hommes de pensée, dans tous les pays, lui doivent leur hommage. Us saluent en lui un travailleur infatigable, un vigoureux manieur de faits et d'idées, l'ouvrier d'une œuvre qui, si elle n'a peutêtre ni l'originalité ni la solidité que lui attribuent les disciples enthousiastes ou les panégyristes ignorants, n'en est pas moins riche en détails heureux, en vues suggestives, et imposante par les proportions.

Il faut ajouter que Spencer a fait preuve, pour s instruire et pour écrire tant de livres, de la plus rare et de la plus méritoire énergie. Son initiation à la philosophie et aux sciences a été une première victoire de la volonté sur les circonstances ingrates d'une jeunesse difficile. Son application à la tâche quotidienne — qui lui a permis de laisser un nombre énorme d'ouvrages — a été le triomphe de la force morale sur la faiblesse du tempérament. Il fut, dans l'ordre des idées, ce que tant de ses concitoyens sont, dans l'ordre des choses pratiques, a self made man. Et il a montré, à son tour, qu'une âme vaillante est maîtresse du corps qu'elle anime. Sa vie présente, enfin, un bel exemple de droiture, de désintéressement, de simplicité. Dans le modeste logement des faubourgs de Londres, où il a composé ses principaux livres, comme dans sa retraite de Brighton, où il devait trouver plus tard la société reposante et amie de la grève et du flot, il a vécu en philosophe. Non qu'il fût indiflFérent aux événements : plus d'une fois, il a élevé la voix pour défendre la cause de l'huraa-

nité dans le monde, pour la défendre, au besoin, contre TAngleterre, et le dernier de ses ouvrages, Faits et Commentaires, contient des pages sur Timpérialisme, qui lui font honneur. Mais il savait se garder de toutes les distractions vaines, de toutes les préoccupations étrangères à son labeur. Au temps de sa grande enquête sociologique, alors qu*il s'appliquait à dresser ses fameux atlas de faits, il dirigeait son atelier de collaborateurs en chef d'usine, jaloux de produire le plus possible. Il appartenait tout entier à sa tâche.

L'œuvre de Spencer s'étend sur une longue période d'années, plus d'un demi-siècle, et c'est une raison de se défendre contre la tentation d'en parler en bloc, comme si elle était strictement homogène. En réalité. Spencer, bien qu'il ait possédé de très bonne heure quelques-unes des données essentielles de son système, a été conduit à se corriger sur des questions de grave importance. Ouvrez la Statique sociale, qui date de 1850. (Test une Providence, c'est un Vouloir divin qui a tout organisé pour le mieux dans l'Univers. L«s Premiers principes paraissent en 1863. Il n'y est plus question de Vouloir divin, de Providence. Dieu a été relégué dans l'Inconnaissable. Spencer a, pour le moins, laYcisé sa métaphysique. On pourrait citer aisément d'autres exemples, qui attestent (et ce n'est pas là un reproche, si c'est une constatation désagréable à certains admirateurs du maître) l'apparition successive d'éléments nouveaux dans une pensée qui s'efiForce, d'ailleurs, de demeurer fidèle à elle-même quant aux lignes générales, et au dessin primitif.

Spencer est le philosophe de l'Évolution. Il s'est emparé de cetle formule, qui n'est que la traduction scientifique et moderne de l'idée de progrès ou de perfectibilité, mise en honneur par le xvm' siècle. Mais la traduction ajoute quelque chose au texte, car, tandis que le xvm* siècle ne se flattait pas d'indiquer de façon nette les voies du progrès, l'évolution s'accomplit mécaniquement. Pour nous faire assister, en quelque sorte, au travail de l'Évolution, Spencer a su tirer un parti prestigieux des résultats acquis ou des indications fournies par la science de son temps, en particulier par les sciences de la nature. L'hérédité, la sélection naturelle sont devenues, entre ses mains, des instruments d'explication universelle. La pensée, comme les choses, relève de cette explication, et aussi le rapport de la pensée aux choses, l'ajustement de l'esprit à la matière. La possession de la vérité est le couronnement

d'une lente adaptation. L'erreur correspond, dans Tordre de Tesprit, aux formes imparfaites et destinées à disparaître, dans Tordre de la matière. Spencer est ainsi sur la voie du monisme; mais il ne va pas jusqu'au bout de cette voie. Il refuse de se prononcer sur Tinconnaissable. Il est agnostique. Et son agnosticisme — qu'il a su exprimer en belles sentences — a été Tune de ses prises les plus fortes sur Tesprit d'un bon nombre de ses lecteurs. En revanche, il Ta desservi auprès de la portion bien pensante de ses concitoyens, et a été dans une certaine mesure, cause de la ridicule sévérité des Revues anglaises pour ses travaux.

Mieux, d'ailleurs, que tout dogmatisme métaphysique, l'agnosticisme de Spencer servait la fin qu'il s'était assignée. Sa philosophie est essentiellement pacificatrice. Elle cherche à réconcilier l'expérience avec Ta priori, la science avec la religion. Il a voulu terminer le « conflit » tragique et éternel du cœur et de la raison. Et s'il n'y a pas réussi de façon à décourager Tesprit humain d'un nouvel effort, il lui reste, du moins, l'honneur d'avoir tenté cette difficile et haute entreprise.

C'est surtout par sa Cosmologie et par sa Psychologie que Spencer a été d'abord connu en France. Quelques pages de Liltré dans son volume Auguste Comte et la Philosophie positive (1863), un article de M. Laugôl dans la Revue des Deux Mondes (1864), voilà tout ce que le lecteur français avait à sa disposition pour se faire une idée de la philosophie de Spencer, quand parurent, à intervalle assez rapproché, la traduction des Premiei's Principes (1871) et celle des Principes de Psychologie (1875). A cette date, la Cosmologie de Spencer venait à point pour fournir un aliment à la curiosité des esprits philosophiques en France. Les événements de 1870 les ramenaient à une préoccupation de synthèse que ne pouvaient satisfaire les travaux très analytiques des dernières années du second Empire. Les esprits philosophiques étaient attirés aussi, plus que jamais, vers les questions dernières, et déjà commençait à se faire sentir obscurément ce besoin de solutions, qui les a travaillés depuis trente ans, et qui explique, en grande partie, Tétat d'âme de notre temps. La doctrine de Spencer se présentait avec des qualités de gravité, de sérieux, de compréhension intelligente et bienveillante, qui ne pouvaient manquer de lui attirer des adeptes. Ce n'était ni la vieille métaphysique, ni tout à fait, semblait-il, le positivisme. Le sentiment religieux, réduit à une sorte de minimum, mais non entièrement absent de Tœuvre,

la recommandait aux uns; les connaissances scientifiques, et surtout le rôle assigné à la science, satisfaisaient les autres. Oq oublia qu'en Angleterre, Touvrage n'avait eu aucun succès auprès de la critique, bu bien on Tignora, et Ton se mit à le lire cbez nous. On le lut beaucoup, et les éditions se succédèrent rapidement.

Quant aux Principes de Psychologie^ outre qu'ils bénificièrent de l'intérêt excité par les Premiers Principes, ils frappèrent très vivement l'attention. Avec V Intelligence de Taine, ils devinrent la lecture favorite des jeunes gens qui se destinaient à renseignement de la philosophie. M. Th. Ribot venait précisément de faire connaître, par les élégants et substantiels résumés de sa Psychologie anglaise contemporaine, le mouvement d'idées qui se produisait chez nos voisins, la tendance de ce mouvement et ses principaux résultats. Grande fut la faveur dont jouit alors, chez nous, la philosophie de Spencer.

11 faut ajouter, en historien scrupuleux, que l'origine étrangère de ces ouvrages en servait à merveille la renommée. Apr^ la guerre de 1870 notre pays a traversé des heures où il se défiait de lui-même, et de tout ce qui portait la marque de l'esprit français. Le patriotisme, tel qu'on le pratique aujourd'hui, consiste à rejeter tout ce qui vient du dehors comme suspect. Le patriotisme, tel qu'on le pratiquait au lendemain de nos désastres, avec une sincérité parfaite et une immense bonne volonté, égale chez tous, consistait à chercher, d'où qu'elles vinssent, et de préférence au dehors, des suggestions fécondes. 11 est très probable que si les livres de Spencer, au lieu d'être traduits de l'anglais, avaient été écrits directement dans notre langue, par un de nos compatriotes, ils auraient été moins remarqués et moins lus, ils auraient exercé moins d'influence. Toujours est-il que les Principes de Psycho^ logie ont conservé, jusqu'à ses dernières années, leur bon renom. C'est le livre que l'on citait volontiers, quand on voulait désigner, dans l'œuvre tolale de Spencer, une partie qui fût demeurée solide et qui eût gardé sa valeur. La compétence me fait défaut pour prouver ici que la psychologie de Spencer a beaucoup vieilli. Mais les jugements très sévères de W. James l'établissent. Sans avoir nulle part pris à partie, dans sa totalité, la psychologie de Spencer, il le cite très souvent, presque toujours pour le critiquer, et sa critique n'est pas très mesurée dans les termes. « La faiblesse, la confusion, l'incohérence, le vague scandaleux » de cette « Philosophie de chromo », comme l'amnéb psychologique, z. 10

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il dit à propos de la théorie sur Torigine de la conscience, sont des expressions qui reviennent à. tout propos sous sa plume. Elles attestent un dédain qui ferait un singulier contraste avec les louanges prodiguées, il y a trente ans, à ces mêmes ouvrages, si la psychologie n'était une science qui marche, et si elle n'avait fourni, durant ces trente années, plus d'une étape.

Très à la mode en France comme psychologue, Herbert Spencer devait Télre aussi comme pédagogue. Son médiocre traité : be Véducaiion intellectuelle^ morale et physique^ eut son heure de vogue. Pourtant, il est malaisé d'y trouver une note originale, et la cause de l éducation utilitaire avait été plaidée déjà, dans notre langue, avec plus d'éclat. Enfin, les esprits se tournèrent vers l'étude des questions sociales, quand les Principes de sorïo/o</i> vinrent à point pour leur fournir un aliment.

L'assimilation de la société à un organisme, bien qu'elle ne fût pas de l'invention de Spencer, sembla jeter une lumière éblouissante sur les faits économiques, politiques, et même sur les faits moraux. A' la physique sociale. Spencer substituait une physiologie sociale, au delà de laquelle il n'y avait plus de place, semblait-il, pour une hypothèse plus parfaite. Toutefois, sur ce terrain, il devait rencontrer un adversaire redoutable. Huxley s'attacha à démontrer, outre la faiblesse radicale de cette assimilation, l'incompatibilité qui existe entre la sociologie de Spencer et les thèses économiques qu'il a soutenues dans la plupart de ses écrits, surtout dans ceux qui ont été réunis sous le titre d'Essais de Politique^ et sous le titre de V Individu contre VEtal, Spencer ne manqua point de répliquer. Mais son arj2;umenlation, très inférieure en portée et en vigueur à celle de Huxley, esquive ou tourne plus de difficultés qu'elle n'en résout. S'il fallait absolument mettre d'accord les conclusions pratiques de Spencer sur les questions économiques, avec les principes d'une sociologie dite scientifique, la chimie sociale de Huxley y réussirait mieux que la physiologie sociale développée dans les Principes de Sociologie,

Et cependant, Spencer tenait à ses thèses économiques. C'est même la partie de sa doctrine où a toujours régné la plus rigoureuse uniformité de vues. Dès 1853, dans les premiers écrits qui forment le volume des Essais de politique. Spencer se montrait adversaire résolu de l'action de l'État, individualiste féroce, au sens où les économistes prennent ce mot. Là-dessus, il n'a jamais varié. Il n'a jamais cessé de combattre

l'iogérence croissante de TÉtat dans la vie des citoyens. Il a été l'ennemi acharné de toutes les formes da socialisme, aussi bien du socialisme d'État, qui se développe en Angleterre comme partout, sous la poussée de la démocratie, que du socialisme révolutionnaire. Il a toujours tendu à ce que Huxley nommait : le Nihilisme administratif. 11 a rangé parmi les droits de l'individu, le droit à ignorer l'État. Et cette constance à soi-même — constance qu'il n'y a pas lieu d'admirer plus que de raison, quand elle se refuse à faire leur part aux faits, et à distinguer, par exemple, entre le socialisme et l'interventionnisme — a déterminé une variation de plus dans la pensée de Spencer.

Il a varié en politique. Au début, en 1850, il était démocrate. U se montrait préoccupé du sort des classes laborieuses, et de la défense de leurs droits. Puis, à mesure qu'il vit la démocratie développer ses conséquences nécessaires, et pousser à l'accroissement des fonctions de l'État, il s'intéressa de moins en moins à elle. VIndividu contre VÊtat^ recueil d'articles écrits en 1884, et surtout Justice (1891), marquent un recul notable, à cet égard. Spencer, qui, bien vainement, et avec une âpreté un peu surprenante de la part d'un esprit aussi indépendant, se piquait de ne pas changer, n'aimait pas qu'on loi fit remarquer ces contradictions. Il renvoyait volontiers à \d^ Statique sociale^ pour montrer qu'il était démocrate. Oui, il lavait été en 1830. U ne l'était plus au même degré, tant s'en faut, trente-cinq ou quarante ans plus tard. Il se persuadait, avec l'école libérale française, qu'il y a incompatibilité entre l'action de l'État et l'individualisme, et il jugeait plus urgent de se porter au secours de l'individualisme, tel qu'il le comprenait, que d'aider la démocratie à faire ses destinées. Sur ce point, l'esprit de Spencer, si large quand il est aux prises avec les questions dernières, se heurte à des limites assez étroite». Toute cette partie de son œuvre a sensiblement vieilli, et malgré l'effort persévérant qu'il a su accomplir pour se tenir au courant du mouvement des faits et du mouvement des idées, il n'en reste pas moins, en économie politique, et en politique, un attardé, pour ne pas dire un arriéré.

De là lui vint encore une part de son succès, en France. C'est chez noos seulement que le vieux libéralisme économique se survit à lui-même, ou plutôt survit aux circonstances qui en ont expliqué et motivé Tapparition, à. un moment de l'histoire. Dans tous les autres pays, l'orthodoxie économique, vigoureu-

sèment battue en brèche par les faits, autant que par les livres, a perdu du terrain. Elle conserve, en France, des citadelles qui paraissent, pour quelque temps encore, inexpugnables. Là, on a fait fête à Spencer, à ses arguments, à ses exemples. On a fait plus que de les vanter : on les a copiés. Ils ont passé dans les livres de nos économistes, qui ne citent même pas toujours leur source. C'était, d'ailleurs, un prêté pour un rendu. Spencer lui-même n'avait-il pas mis à contribution le livre de Ch. Dunoyer, sur la liberté du travail?

Dans quelle mesure la doctrine de Spencer lui appartientelle? Parce qu'il savait peu de chose en philosophie, — il en a donné la preuve lui-même, un jour, en avouant qu'il était resté trente-sept ans, après la publication de la Statique sociale^ sans avoir lu Kant, pour y vérifier une ressemblance qui lui avait été signalée entre sa formule du droit et celle de ce philosophe, — Spencer croyait, de bonne foi, ne relever que de lui-même. Volontiers eût-il donné à son œuvre la fière épigraphe de V Esprit des lois :

Prolcm sine maire creatam.

Cependant il doit beaucoup à ses prédécesseurs, comme il a beaucoup dû (je l'ai indiqué déjà) à Darwin. Il doit quelquesunes de ses idées à Thomas Hodgskin; il doit surtout à Auguste Comte. Des critiques français l'ont noté, et le chef du positivisme anglais, Ilarrison, a insisté, comme il était naturel de sa part, sur ce point. 11 a dit que Spencer avait été un imitateur peut-être inconscient de Comte, mais qu'il s'était borné à « jouer un nouvel air sur le même instrument ». Il a été jusqu'à écrire : « S'il n'y avait pas eu de Comte, il n'y aurait pas eu de Spencer ». Frédéric Harrison plaide pour son saint. Mais le témoignage n'en est pas moins considérable, et il mérite d'être retenu. Spencer n'a guère fait, au vrai, qu'ajouter à la socioogie comtiste une illustration très riche.

Il est superflu de dire que, de toutes les objections qui lui ont été adressées, de toutes les remarques faites sur son œuvre — remarques et objections auxquelles Spencer s'est montré inflniment sensible, et même sensible à l'excès — aucune ne pouvait lui être, et ne lui fut, en effet, plus désagréable. Il a longuement répliqué à Harrison. Il a plutôt réussi, dans sa réplique, à faire voir qu'il connaissait très mal Comte dans le détail — et cela, à une date où il y avait bien des moyens de connaître Comte, pour un Anglais, sans même

recourir au texte, — qu'à établir la nouveauté de son point de vue par rapport à celui de Comte. En réalité, le rapport des deux penseurs est étroit. Mais un philosophe peut être original sans avoir inventé toutes les idées qu'il exprime. Y a-t-il, même, à proprement parler, invention, dans ce domaine? 11 y a surtout effort heureux et personnel pour systématiser, pour établir entre des idées empruntées au milieu, au temps, à Tétude une connexion, pour y répandre une coloration qui leur donnent une valeur nouvelle et un intérêt supérieur. En ce sens. Spencer a bien été original, lui aussi. Il a frappé le positivisme d'une marque qui lui est propre.

Il est difficile de lire Spencer sans admirer la modération d'une pensée toujours en éveil et en surveillance pour ne pas ?erser dans l'affirmation, même involontaire, de l'absolu. A prioriste par le tour d'esprit, Spencer se défend avec un art merveilleux, et un scrupule infini, contre le danger auquel il se sent exposé. Ses hypothèses directrices, il les présente avec une mesure parfaite, à l'exemple de Stuart Mill, esprit moins étendu, mais d'ailleurs plus pénétrant, et plus exigeant pour lai-même. Spencer a pratiqué son agnosticisme — depuis le moment où il y est venu — avec une exactitude impeccable, habile autant que sincère. Cette pondération dans les idées tient, sans doute, à la nature de l'esprit. Elle est, si je ne me trompe, grandement facilitée par la forme littéraire que Spencer a su se donner. Si ses premiers écrits sont touffus, trop chargés d'idées, si la composition des paragraphes, l'allure des phrases y est un peu compliquée et traînante, ces défauts disparaissent vite. Il arrive, de bonne heure, à une rigueur de construction et à une limpidité de forme qui ont été rarement dépassées. Des masses énormes de faits se disposent, comme d'eux-mêmes, dans le cadre que l'écrivain leur a préparé, livre, chapitre, page, paragraphe. Ils s'y disposent dans l'ordre le plus satisfaisant pour l'esprit, le plus lumineux au point de ▼ue de la preuve. Une phrase toujours simple, d'une clarté radieuse, enveloppe ces faits, sans leur faire violence, et en les laissant, en quelque sorte, parler eux-mêmes. C'est une illusion, car le philosophe est là, tout près, qui sait très bien ce qu'il veut faire dire aux faits. Mais le lecteur cède à cette illusioD, et il en est récompensé par une impression d'évidence. Il n'est aucun des grands ouvrages de Spencer qui ne laisse cette impression au lecteur peu averti. De là, sans doute, le secret de l'action qu'il a exercée sur tant d'intelligences. Il

avait, d'ailleurs, des idées à lui sur le style * — comme sur tant de choses, — et il a laissé à ce sujet quelques pages intéressantes, dans son dernier volume, dans ces Faits et commentaires dont la traduction française a paru peu de semaines avant la mort de l'auteur, et où il écrivait, à la fin d'une courte préface, datée de mars 1902. « Je puis dire, avec certitude, que le présent volume sera mon dernier. »

Telle qu'elle est, avec ses parties discutables, avec ses parties faibles même — et je n'ai peut-être que trop insisté, ici, sur quelques-unes de ces faiblesses — l'œuvre de Spencer reste considérable. Et l'extraordinaire ténacité et persévérance de celui qui l'a édifiée, n ayant à sa disposition que des moyens médiocres à l'origine, et une culture incomplète d'autodidacte, constitue un épisode intéressant et honorable de l'histoire de la pensée humaine.

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